Le Pèlerin, 4e année, p
une conduite toute indiquée. Comment donc le maire de Lourdes ne put-il, en dépit du désir que lui avait manifesté le préfet, diriger la jeune hallucinée sur l'hospice de Tarbes? C'est qu'il rencontra devant lui l'opposition implacable du curé de Lourdes. M. Henri Lasserre , le naïf historiographe du fait pyrénéen , nous raconte lui-même comment l'abbé Peyramale déclara vertement « qu'on lui passerait sur le corps, qu'on le foulerait aux pieds » (p. 22 5), avant d'emmener Bernadette. Pour éviter un scandale, l'autorité s'abstint.
Ce qui ne laisse pas d'être curieux, c'est que le même historiographe, venant à parler un peu plus loin d'enfants qui prétendaient à leur tour avoir des visions comme Bernadette, nous montre l'énergique curé faisant cesser en un clin d'œil ces visions intempestives.
« M. le curé de Lourdes se hâta, dit M. Lasserre, de chasser honteusement du catéchisme les enfants visionnaires, en déclarant que, si de pareils faits se renouvelaient une seule fois, il saurait faire lui-même une enquête sévère et découvrir les véritables instigateurs.
t> L'attitude et la menace du curé produisirent, continue M. Lasserre, un effet subit et radical. Les prétendues visions cessèrent net et il n'en fut plus question. » (P. 3o5.)
Il est impossible de ne pas être frappé de la diffé-
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rence d'attitude de M. le curé de Lourdes, suivant qu'il croit le miracle local menacé par la disparition de Bernadette ou par l'excès de zèle de ses jeunes compatriotes.
M. Lasserre prend soin d'insinuer, à vrai dire, que les visions des entants pourraient bien leur avoir été inspirées par la police locale, qui prisait peu l'aventure ; mais cette insinuation, des moins vraisemblables, n'est étayée par aucune preuve. En revanche, nous remarquons qu'à propos d'autres visions inspirées dans le même temps « à quelques filles de Lourdes d'une haute vertu, parmi lesquelles une sainte servante vénérée de tous » (p. 200), M. Lasserre ne songe plus à mettre la police en cause.
Pour parler franc, les visions des saintes filles pouvaient, aussi bien que celles des enfants du catéchisme, être fort réelles. Ce n'est pas impunément que les nerfs d'une population sont secoués pendant deux ou trois semaines par le spectacle que lui donne publiquement une hallucinée. La science a maintes fois consigné cette observation , non-seulement que les crises de nature nerveuse sont aisément contagieuses, mais encore qu'on peut en avoir raison par la menace. Zimmermann rapporte ce ca'i très -caractéristique d'enfants qui, par imitation, se transmettaient de l'un à l'autre des attaques spasmodiques. Pensant avec raison que c'était à l'imagination, seule cause du mal, qu'il fallait s'attaquer, Boerhave eut l'idée de faire amener les enfants dans une salle ou des fers étaient au feu, annonçant que le premier qui serait attaqué tendrait
3o Le Dosssier
son bras nu au fer rouge. Inutile d'ajouter que l'épidémie nerveuse cessa aussitôt1.
M. Lasserre, lui, ne s'étonnerait pas que le diable , jaloux des su ccès de Bernadette, ne fût pour quelque chose dans les pseudo-visions qui tentèrent de faire concurrence à la sienne. Du reste , il n'insiste pas.
« Ces divers faits, assez mal observés à l'époque, ditil négligemment, n'ont point (maintenant surtout que la mémoire en a oublié certains détails) une précision assez rigoureuse pour que nous leur ouvrions les portes de l'Histoire. »
Voyez la coupable négligence de ceux qui, observant si minutieusement le cas de Bernadette, oublient d'observer les cas analogues qui se produisent dans le pays. Il en résulte que M. Lasserre n'ouvrira pas aux faits mal observés les portes de l'Histoire, et ceia est triste. Il eût été curieux' de savoir quelle part précise revenait en cette affaire au diable, quelle part à la .Vierge ; j'hésiterais à ajouter : et quelle part aux hommes, si M. Louis Veuillot ne m'y autorisait un peu dans les lignes suivantes :
« Nous savons tout ce que disent dans leurs feuilles Chopin, Falempin, Galvaudin et Meurt-de-Faim. Ils broutent encore Guéroult épuisé, ils font rage, ils disent toujours qu'il n'y a pas de miracle. Interieu-
i. Essai critique sur le merveilleux en médecine, par le docteur Lamouroux, Paris, [865, in-|". p. 25.
dçs Pèlerinages 3 1
rement pourtant, iis doivent convenir que Lourdes est une affaire bien montée1. »
Une affaire bien montée ! j'en conviens. Je suis même enchanté de me trouver là-dessus, une fois par hasard, d'accord avec M. Louis Veuillot.
Après l'immense succès de Lourdes, succès qui a presque compromis celui de la Salette , il semblait, qu'en matière d'apparition , on pût tout oser ; aussi avons-nous vu de nombreuses rivalités se produire. Mais il n'y a rien de capricieux comme la chance. Avec les mêmes éléments, on obtient des millions en deçà du Gave et des pommes cuites au delà. L'événement de Saint-Palais l'a bien montré.
Saint-Palais est un gros bourg situé sur le chemin de Bayonne à Mauléon. Les scènes bizarres qui attirèrent un moment l'attention du public sur cette localité perdue ne sauraient être sorties de toutes les mémoires. On racontait qu'un enfant de douze ans , Jean Lamerenx , avait rencontré deux fois de suite dans la campagne une « belle dame » — naturellement ! — laquelle lui demanda, lors de leur seconde entrevue, de réciter les litanies de la sainte Vierge et une dizaine de chapelet; après quoi, elle lui confia un secret qu'il ne devait révélera quiconque, — de plus en plus naturellement! — puis lui recommanda devenir au même lieu dix ou quinze jours de suite. Sur quoi l'enfant
i. Univers, juillet [876.
lui ayant demandé qui elle était, la belle dame répondit d'abord en français, comme à Bernadette : « Je suis rimmaculée-Conception » ; puis en basque, afin que cette fois l'enfant comprit : « Je suis la Mère Vierge. » On ne pouvait pasticher Lourdes avec plus de décision.
« A partir de ce jour, dit le Français, dont nous suivons scrupuleusement la narration ' , le doyen de Saint-Palais et ses vicaires, avertis, accompagnèrent l'enfant dans ses visites. »
Ici, nous devons relever l'erreur du Français. C'est à tort que ce journal met en scène M. le curé de Saint-Palais, lequel, il faut le dire à sa louange, s'est toujours montré hostile à l'apparition. Le curé qui, par sa présence, a approuvé ces jongleries, est celui de Béhasque, commune limitrophe qui fut le théâtre des prétendues apparitions. L'affaire de Saint-Palais s'appellerait donc plus exactement l'affaire de Béhasque, et mieux encore de Sardace, du nom de la lande que le fait a rendue célèbre dans le pays.
Les détails dont s'est le plus amusée la galerie sont ceux qui suivent. Je continue de citer le Français, organe actuel du catholicisme libéral. Il est curieux d'apprendre, par le sérieux avec lequel il accueille de telles billevesées, où le catholicisme libéral est tombé.
« Non loin du lieu de l'apparition coule un petit filet d'eau. Après la seconde apparition, l'enfant, sur
i. Numéro du 20 juin 1S7Û.
des Pèlerinages 33
la recommandation de la Dame, y courut, prit trois petits cailloux, qu'il avala, et but de l'eau, recommandant aussi d'en boire. La dame avait dit : Ce ruisseau ne changera pas, mais il fera du bien. Une autre fois, la Dame a béni un cierge que la foule, au témoignage de l'enfant, fut invitée par elle à baiser. Enfin, l'enfant l'ayant priée un jour de glorifier son nom et le nom de son divin Fils par un miracle éclatant, la Dame , avec un sourire, répondit : Le dernier, dernier jour, je dirai oui ou non. »
Pour le coup,, ce n'est plus seulement un pastiche de Lourdes, c'en est la charge complète !
Ajoutons, d'après un récit local1, qu'à Sardace comme à Lourdes, c'est à la suggestion du curé que l'enfant réclamait un miracle qui n'eut pas lieu; et aussi qu'au cours des apparitions, auxquelles, comme à Lourdes, une foule nombreuse assistait, l'œil dans le vide (« Tu viendras si tu veux avec des compagnons, lui avait dit la Vierge, mais toi seul me verras »), le jeune Lamerenx reçut deson interlocutrice un deuxième secret.
La même narration spécifie encore que l'enfant prodige engloutit non pas seulement trois cailloux, mais quatre, qui passèrent « comme de l'eau ». Nous laissons à la grave Histoire, celle dont M. Lasserre garde
i. Les Apparitions de Saint-Palais, avec trois gravures des nouvelles apparitions. Seul dépositaire, A. Barthabure, négociant à Saint-Palais. In-32.
les portes, à élucider le chiffre exact. Aussi bien ignore-t-on le nombre de pousses de cresson qu'avala Bernadette. Un point plus curieux, c'est qu'à diverses reprises la Vierge nous est montrée récitant son chapelet concurremment avec le gamin, lequel en portait un « dont M. le curé de la paroisse l'avait prié de se servir. » Que vous semble de la Vierge se récitant à elle-même force : « Je vous salue Marie, pleine de grâces ? »
A la dernière apparition, le 1 1 septembre — ces plaisanteries, commencées le 10 avril, ont pu durer cinq mois 1 — la Vierge, avisant une personne qui porte un flacon d'eau bénite, demande à l'enfant de lui en donner.
« L'enfant se retourne vers la personne, prend le flacon, et verse une partie du contenu sur le doigt que la Dame a placé à l'extrémité du goulot. L'assistance voit cette eau sortir du flacon et tomber perpendiculairement par teire. Tous l'ont suivi des yeux jusqu'au même point, dans un trajet de trente -cinq centimètres environ; mais là, à quinze centimètres du sol, ils ont en même temps cessé de voir l'eau dont il n'a pas été d'ailleurs trouvé trace par terre. Jean , entendant faire cette observation après la disparition de la vision, s'est écrié naïvement :
» — Arrivée à ce point, l'eau est rentrée dans le flacon . »
Pendant qu'on récite des litanies, la Vierge fait le
signe de la croix; puis M. le curé interpelle l'enfant : « Donne-lui maintenant de l'eau bénite.— Non, non, » répond le petit. Jean attend que la Vierge en redemande, ce qui ne manque pas. La belle dame approche encore une fois son doigt du goulot, et, pour clôturer ses séances, fait un nouveau signe de croix « avec une majestueuse lenteur. »
Revenons à l'eau du ruisseau.
« Tous les jours, raconte une autre brochure '. des groupes nombreux de pèlerins traversent Saint- Palais pour aller boire de l'eau miraculeuse. « L'opinion publique attribue en effet à cette eau de nombreuses guérisons... Un épikptique, un sourd , un paralytique, un hydropique, une femme atteinte d'un cancer et plusieurs autres malades doivent, dit-on, à la fontaine de la sainte Vierge un rétablissement complet et subit. »
Le Français n'énumère pas les malades, mais il constate le fait :
« On parle de cinq ou six guérisons instantanément opérées par l'eau du ruisseau voisin du lieu de l'apparition, de ce ruisseau qui, sans changer, fera du bien. »
Et quand il parle du ruisseau qui, « sans changer, fera du bien », n'allez pas croire que le Français
i. Les Apparitions de Saint-Palais. Pau, împr. veuve Vignancour, 1876, pcf. in-8°.
plaisante. Ob ! que non pas ! son sérieux est imperturbable.
« Les personnes graves, dit- il, suspendent leur jugement , les unes avec une grande confiance dans la réalité d'une apparition de la sainte Vierge, les autres avec une réserve où l'étonnement domine; toutes avec i'impression que ces faits méritent autre chose qu'une indifférence dédaigneuse. )>
Quanta l'évêque, il se tient coi comme à l'ordinaire, tandis que certains prêtres ne dédaignent pas d'apporter aux prétendues apparitions le concours de leur présence.
« Le clergé, dit le Français, observe, constate, recueille les faits et prépare en silence les éléments d'une décision ultérieure. »
En attendant la décision, le pèlerinage s'organisait comme nous venons de voir, et les publications du cru nommaient déjà la Vierge « Celle qui sera peutêtre appelée un jour Notre-Dame de Saint-Palais » , lorsqu'un incident fâcheux est venu renverser trop tôt les espérances de « certaines personnes graves. » Le curé de Béhasque, ne se bornant pas à familiariser ses jeunes catéchumènes avec la digestion des cailloux, dut mettre précipitamment la frontière d'Espagne entre la gendarmerie et lui. C'est un coup dont le pèlerinage aura de la peine à se relever. Mais aussi comment la Vierge, qui a le choix, marque-t-eile
des Pèlerinages 3j
sa prédilection pour une paroisse aussi tristement gérée !
Je ne sais où en est l'affaire de Saint-Bauzille, mais celle-là non plus ne me paraît pas appelée à un grand avenir, bien qu'elle ait pour réussir une dose suffisante de ridicule. Par extraordinaire, le héros de Saint- Bauzille n'est pas un enfant, c'est un petit cultivateur ayant passé la trentaine. Le 8 juin 1873, il bourrait prosaïquement une pipe dans sa vigne, lorsqu'une figure blanche lui apparaît, debout sur une souche, l'entretient de la maladie de la vigne, se plaint de ce qu'on ne suit pas assez les pèlerinages locaux et termine ainsi : « Vous planterez dans la vigne 'une croix avec une Vierge. Dans un mois, je viendrai vous remercier1.» La Vierge n'aurait pas commencé par se nommer, qu'à cette seule préoccupation de se faire mettre en évidence, on l'eût devinée.
Le vigneron plante la croix demandée et attend. Le mois suivant, jour pour jour, heure pour heure, le public averti s'est rendu en foule à proximité de la vigne pour s'assurer de la fidélité de la Vierge au rendez-vous. Ce que voit le public, vous le devinez. Il voit le brave garçon qui, de très bonne foi, je veux le croire, s'imagine contempler la Vierge. Tout à coup, un des curieux ayant dit : « Voilà sept heures et demie et rien ne paraît ! » — je suis pas à pas la narration officielle — le vigneron qui travaillait s'élance les bras
1. Apparition de la sainte Vierge à Saint-Bau^ille-dc-la- Silve (Hérault). Récit authentique, suivi de la Neuvaine du Pèlerin. Popian, 1 S 7 S , in-8°.
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étendus vers la croix, où il reste trois ou quatre minutes « dans une agitation extatique». Là-dessus, transports du public.
« On saisit le pauvre cultivateur, on l'enlève d'enthousiasme, on le presse, on l'étouffé ; il faut qu'un riche négociant de Gignac, pour le ravir à ce délire de la foule, le jette dans sa voiture et le conduise à Saint- Bauzille. »
C'est dans l'Hérault, à quelques lieues de Gignac, que ces scènes fantastiques se passaient. Les caravanes de pèlerins arrivèrent bientôt avec des malades, des aveugles, des paralytiques. « Déjà, dit la notice, on rapporte des guérisons surprenantes. » A défaut d'eau, la Vierge, ayant oublié de faire apparaître une source, on emporte de la terre ou des feuilles ramassées à l'endroit que l'apparition passe pour avoir effleuré.
« Les feuilles et les ceps de cette vigne bénie sont déjà répandus dans toute la contrée ; la terre enlevée autour de la croix s'en va au loin servir à des applications pieuses sur des membres difformes ou des organes douloureux. »
D'après un autre récit, dont je renonce avec peine à vous faire savourer le côté lyrique ', voici les propos transcendants de la Vierge à sa seconde apparition :
i. C'est un récit en vers intitulé : Apparition de la sainte Vierge à Auguste Arnaud de Saint-Bau^ille-de-la-Silve, par L. Vaur. Montpellier, i8y3, in-8°.
des Pèlerinages 3<)
« Qu'on chante. — Il ne faut pas travailler le dimanche. — Heureux ceux qui croiront ! — Malheureux ceux qui ne croiront pas ! — Vous serez heureux, vous et votre famille. »
Les derniers mots de la Vierge au vigneron, lors de leur première entrevue, avaient été ceux-ci :
« — Allez trouver M. Goste, le curé, et lui faire part de ce que je vous ai dit. »
Il s'agissait d'organiser le pèlerinage. M. Coste, le curé, paraît avoir fait ce qu'il a pu pour se rendre au vœu divin. Il a organisé des processions, ouvert des listes de souscriptions pour l'érection d'une chapelle. Je m'étonnerais fort que la brochure à laquelle nous avons emprunté le récit de l'apparition, et qui contient en outre une neuvaine à l'usage du pèlerin, n'eût pas son approbation.
« Chaque jour de nouveaux pèlerins affluent, dit l'auteur anonyme... N'allez pas dire à ces fidèles croyants que les miracles sont impossibles, qu'Arnaud est un halluciné, que la science explique aujourd'hui tous les prodiges, vous perdriez le temps et la peine. D'ailleurs,.qu'en savez-vous? Qui vous a dit que le Ciel ne veut pas doter notre pays d'un pèlerinage célèbre, comme ceux de Lourdes et de la Salette, dont V origine est certainement plus modeste, plus obscure, moins environnée de témoins sérieux que l'apparition de