I. Almanach du surnaturel, p
peu tard. Il serait encore à souhaiter que tous nos évêques sussent, comme leur collègue de Bordeaux, écarter à temps les malades ou les farceurs qui compromettent, par leurs écarts d'imagination, la dignité de la religion catholique.
Je craindrais de fatiguer le lecteur en poussant plus loin la revue de nos modernes apparitions ; mais comment ne pas consacrer encore quelques pages au fait du Pontmain, dont le sanctuaire de fraîche date paraît, à la suite de la Salette et de Lourdes, s'engager dans la voie du succès.
Le Pontmain (Mayenne), diocèse de Laval, huit cents habitants. Il est difficile de citer aucun de ces lieux privilégiés sans quelques détails géographiques indispensables, tant la Vierge affectionne pour s'y manifester les endroits perdus. Au Pontmain, ce sont quatre petits paysans, comme toujours, — tous quatre élèves des sœurs, — qui sont les uniques témoins de l'apparition. La scène se passe le soir, par une belle nuit étoilée, devant ia plaine blanche de neige. La date, 17 janvier 1871, dit assez quel doit être l'état de surexcitation des esprits. Les Prussiens sont dans la Mayenne et la dévote bourgade se confond en génuflexions et en prières.
C'est l'aîné des enfants, âgé de douze ans, qui voit le premier la Vierge en l'air au-dessus du toit d'en face. Il communique le fait à une voisine qui ne voit rien. Le père de l'enfant arrive, écarquille les yeux et ne voit rien. Cet homme appelle sa femme, qui met ses lunettes et ne voit rien. La mère fait venir sa bonne,
des Pèlerinages 43
qui ne voit pas davantage. On va chercher l'une des sœurs adoratrices de la justice de Dieu qui dirigent intellectuellement la jeunesse du pays; la sœur déclare ne rien voir. Cependant, le jeune frère du%amin assure jouir de la même vision que lui. Les sœurs ont l'idée d'aller chercher- trois petites pensionnaires et de les amener. Il y en a deux qui voient la Vierge au-dessus du toit; la troisième est dans le cas de tout le monde : elle ne voit rien. On a expliqué depuis que c'était parce que son père se conduisait mal1. Cependant le curé accourt avec un certain nombre de ses paroissiens. Il prend langue et se met en observation. Rien ! Tous les yeux, sauf ceux des quatre enfants , sondent inutilement les pâles ténèbres de la nuit. Et l'on ne saurait trop admirer, à ce propos, combien profonds sont les desseins de la Vierge, qui, pouvant convaincre une centaine d'individus par sa présence , aime mieux ouvrir le champ aux doutes et aux contradictions, en ne se laissant voir que de quelques bambins.
Cependant le curé ne trouve rien de mieux que de faire mettre tout le monde à genoux : « Prions, mes enfants ! » Et, pendant que les prières succèdent aux prières, les quatre gamins et gamines racontent le spectacle auquel ils assistent. C'est une véritable scène de fantasmagorie avec modifications de poses et changements d'accessoires. Un cercle ovale est venu entourer la vision qui, coïncidence singulière, avait justement
1. Apparition miraculeuse au Pontmain, par M. le curé de Bagneux. Paris, 1871, in-32, p. 6.
la pose de la Vierge sur la médaille miraculeuse; puis, dans l'intérieur du cercle, ont paru quatre bougies, deux de chaque côté. A un moment donné, l'apparition double de t^le, « comme si elle subissait, dit Mgr. Guérin, la force dilatrice de la prière ' » ; puis un immense écriteau blanc se déroule sous -ses pieds, et les privilégiés peuvent y lire en lettres d'or : « Mais priez* mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon fils se laisse toucher. »
Parmi les commentaires originaux auxquels a donné lieu le singulier mais qui commence la phrase, il est impossible de ne pas citer celui-ci: qu'au Pontmain,en 1871 , la Vierge pourrait bien avoir voulu donner la suite du discours commencé par elle à la Salette en
« Il y a dans ce mais qui commence les paroles de la Vierge, quelque chose de très-remarquable, dit Mgr Guérin. Ne serait-ce pas la continuation des paroles de la Salette? la promesse après les menaces; le pardon après les malheurs et le châtiment..., comme la suite en un mot d'une phrase interrompue ! ! ! 2 »
Quelque charme qu'ait ce commentaire. Je lui préfère la naïve explication d'une des petites filles. Oa lui disait :
« La sainte Vierge sait le français; elle n'a pu com-