‹ Le dossier des pèlerinages, suitè de L'arsenal de la dévotionChapitre 81 sur 117 · UNE MINE DE SAINTS · texte numérisé non relu

UNE MINE DE SAINTS

Le recrutement des saints. — Canonisations et béatifications.

— Les postulateurs à l'œuvre. — Ce qu'il faut de temps et d'argent pour faire un saint. — La ressource des Catacombes.

— Difficulté de distinguer un martyr du premier venu. — Désordre des premières fouilles. — Quelques grosses erreurs.

— Prétendue distinction entre les vraies reliques et les fausses ou les douteuses. — La palme. — Le vase de sang. — Les martyrs de nom propre et les martyrs innomés. — Théorie de Benoît XIV sur les saints couverts de crimes. — La conquête de sainte Theudosie. — Ce qu'on sait de sa vie. — L'histoire par supposition. — Sainte Aurélie. — Saint Generosus. — Un innomé au cercle Montparnasse. — Philomène, type de la sainte parvenue. — Sa complaisance pour les biographes empêchés. — Le début de sa nouvelle odyssée. — D'illusion de reliques et pluie de miracles. — Les corposanto. — Caractère intéressé des actes de la sainte. — Le sang à images. — Philomène et le Sacré-Cœur.

Le personnel des saints, dont les os divisés en une infinité de morceaux iront enrichir les sanctuaires aux quatre coins du monde catholique, s'accroît de deux

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manières. Il se recrute d'abord d'une façon lente mais continue par les béatifications et les canonisations. Les canonisés sont les grands-croix d'un ordre dont les béatifiés sont les officiers et les vénérables les chevaliers. Le seul fait de l'introduction officielle d'un procès de canonisation, autrement dit de son admission par la cour de Rome, confère déjà à celui qui en est l'objet le titre de vénérable. Le titre de bienheureux, qui ressort de la béatification, commence seulement à engager la responsabilité du Saint-Siège; le culte qu'il autorise est restreint soit à certains ordres, soit à certaines localités. Quant à la canonisation, résultant d'une information complémentaire, elle consacre la sainteté du sujet et admet à son égard un culte universel. Il a droit à l'auréole, et ses reliques peuvent êtres vénérées dans les temples.

Il serait assez naturel que le Saint-Siège décernât de lui-même ces honneurs suprêmes à ceux que leur passé paraît en rendre digne; or, il n'en est rien. Un saint homme peut s'être imposé, par son esprit ou par ses actes, à l'admiration générale, si quelqu'un ne porte pas sa cause devant la cour de Rome, en en acceptant les frais, le Saint-Siège ne pensera jamais à lui adjuger l'auréole. Au contraire, le dernier des tonsurés qui aura croupi toute sa vie dans l'ignorance et la crasse a beaucoup de chances d'être canonisé, s'il trouve pour engager son procès des postulateurs ardents. C'est ainsi que l'abbé de l'Epée n'est pas même vénérable, tandis que Benoît Labre figure déjà sur certains autels.

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Le désir de donner du relief à une localité., d'illustrer les annales de tel ou tel ordre religieux font déployer une ardeur singulière à l'introduction des procès de canonisation. Le postulateur, qui doit avoir commencé par gagner l'évêque à sa cause, provoque les suppliques des fidèles, travaille à populariser le futur saint par d'abondantes distributions d'images et de médailles, et répand de toutes parts de menus fragments de reliques, en échange desquels il compte bien recueillir et les offrandes et les guérisons miraculeuses indispensables à la canonisation. Nous avons donné, dans V Arsenal de la dévotion (p. 253), le texte d'un des petits cartons flanqués de reliques que distribuent les missionnaires qui ont pris en main la cause du curé d'Ars. Le paragraphe suivant, écrit à propos de la canonisation de Benoît Labre, pourra donner idée de la profusion avec laquelle sont répandus les petits fétiches de cette espèce :

« Les cartes portant reliques se distribuaient tous les jours par centaines pour tous les coins de l'univers. Dans le court espace de quatre mois, à dater du jour de la mort, il s'en était écoulé plus de 80,000. Un calcul minutieux, fait trois ou quatre ans plus tard, en portait le nombre à plus de 25o,ooo. Depuis, les demandes n'ont jamais cessé, non-seulement des divers Etats de l'Europe, spécialement de l'Espagne et du Portugal, mais encore de l'Amérique et de la Haute Asie. Et si Ton fait le compte de ce qui a dû être distribué par les propostulateurs successifs, il est

à croire que le total n'est pas beaucoup au-dessous d'un million '. »

Un million de reliques à l'actif du seul Benoît Labre ! Et ses os n'y sont même pas compris ! Ce chiffre suffit pour ouvrir sur la dissémination des reliques des horizons fantastiques.

Le père Eudes, dont la cause a été introduite il y a trois ans, était mort en 1680-. Pour quelques-uns, l'heure du triomphe est tardive; pour tous, elle est lente2. Depuis les premières instances en faveur de Marie Alacoque jusqu'à sa béatification seulement, il s'est écoulé cent quarante-neuf ans. Les martyrs du Japon, dont Pie I\ a signé la béatification, attendaient cet acte depuis deux cent quarante ans. Sainte Colette, pour laquelle on sollicitait à Rome depuis 1493, n'a reçu définitivement l'auréole qu'en 1807. On a mis à reconnaître ses mérites trois cent quatorze ans!

Mgr Guérin nous dit de sainte Véronique Giuliani, dont le procès de canonisation n'a demandé que cent dou\e ans :

« On commença dès l'année même de sa mort à

1. Le Vénérable Benoit-Joseph Labre, t. Il, p. 5o8. Les mêmes postulateurs avaient, dans la seule année de la mort de Benoît Labre, distribué « cent trente-cinq mille médailles à son elrigie ».

■1. 11 n'y a d'exceptions qu'en laveur de ceux qui reçoivent la béatification équipollente . Ce genre de béatification s'accorde à peu [iiès sans conte-te à tous les saints dont le culte remonte à une époque trop éloignée pour qu'on en puisse vérifier l'origine. Les vieux saints profitent ainsi, de même que les vieilles reliques, d'une sorte de prescription.

travailler à sa canonisation. Le procès fut continué pendant presque tout le dernier siècle. On prouva authentiquement plusieurs miracles opérés par l'intercession de Véronique. En 1796, Pie VI publia le décret qui reconnaissait l'héroïsme de ses vertus; en 1802, Pie VII publia celui qui constatait ses miracles. Le même pontife la déclara bienheureuse le 8 juin 1804. Le 22 mai 1822,, la congrégation des Ritesreconnut la validité des procédures faites sur les nouveaux miracles qui avaient été examinés. En 1839, le pape Grégoire XVI la mit solennellement au rang des saintes vierges '. »

Pour une canonisation, c'est aller encore assez rondement en besogne. On ne se fait pas idée de la complication d'enquêtes, de contre-enquêtes, de conciliabules grands et petits, de rapports, de débats, d'interrogatoires qui constituent la procédure de la béatification la plus modeste. Les avocats théologiens mettent en jeu toutes les ressources de la dialectique. Les in-folios s'ajoutent aux in-folios dans d'interminables dossiers tenus au net par des escouades de plumitifs. ... Tout cela pour aboutir à reconnaître la parfaite authenticité de miracles dans le goût de celuici, emprunté à l'acte de canonisation de sainte Germaine :

« Les filles de Notre-Dame du Bon- Pasteur dépen-

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