‹ Le dossier des pèlerinages, suitè de L'arsenal de la dévotionChapitre 88 sur 117 · Les Trois Rome, t. IV, p · texte numérisé non relu

Les Trois Rome, t. IV, p

tiens recueillant avec des linges le sang des martyrs. Nul doute que des linges tachés du sang des victimes n'aient été plus d'une fois emportés par des fervents à titre de reliques ; mais l'usage de ces funèbres souvenirs peut être admis sans qu'il s'ensuive aucunement la mise systématique en flacon du sang recueilli et son emploi régulier à titre de signe de reconnaissance. Quant à ce fait écrasant, rapporté par Mgr Gaume,que le sang se trouve quelquefois dans les fioles « encore liquide et vermeil » (p. 468), c'est le cas d'observer que qui veut trop prouver ne prouve rien. Le fait d'un jet de sang présenté aux. curieux liquide et vermeil, après quinze ou seize siècles, ne saurait éveiller dans l'esprit des moins sceptiques d'autre idée que celle d'une supercherie.

Ce ne serait pas la première en pareille matière. On lit dans le Dictionnaire des Antiquités chrétiennes de l'abbé Germiny, au mot sang :

« Nous ne mentionnons que pour mémoire certains vases enveloppés encore d'une couche épaisse de mortier, sur lequel figurent diverses abréviations du mot sanguis : sa-sang (Arringhi, t. 1, p. 498) sa saturnini (Id., p. 496), inscriptions qui, si elles étaient authentiques, constitueraient une preuve irrécusable en faveur de la présence du sang dans les vases où elles sont tracées. De savants paléographes, M. de Rossi, d'après des documents authentiques, et le R. P. Garrucci, d'après la forme des caractères (V. Ha^ioglypta, p. 107), ont reconnu que ces monuments sont

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faux. Ils avaient été remis par le faussaire lui-même à l'abbé Crescenzio, qui, à son tour, avait, sans le vouloir, induit en erreur Severano, éditeur de Bosio. »

Il suffit d'en appeler au plus simple raisonnement pour se persuader que la fiole de sang, qui pourrait bien n'être qu'une fiole à parfums, n'a jamais pu être le signe consacré du martyre. En effet, tous les martyrs, en perdant la vie dans les tortures, n'ont pas versé leur sang. Il y en a eu d'étouffés, de brûlés, de noyés. Comment donc accepter l'idée qu'on aurait été choisir, comme marque distinctive du martyre, un signe qui ne pouvait convenir qu'à un certain nombre d'entre eux?

Autre objection. Certaines inscriptions que la fiole accompagne renferment non-seulement les noms du défunt et son âge, mais encore sa position sociale, le nom de ceux qui ont enseveli ses restes, etc. Comment sur ces épitaphes de plusieurs lignes — ce qui continue à exclure la précipitation — n'a-t-on pas signalé ce fait suprême, sans égal du martyre ?

On se l'explique d'autant moins que sur d'autres épitaphes de trois mots, le martyre est signalé. A un tel, martyr. Quand la piété peut inscrire cette simple acclamation sur une tombe, quel besoin d'énumérer les vains titres du défunt? Est-il possible, est-il admissible surtout que ces seuls titres s'étalent sur la pierre à l'exclusion complète de celui qui doit les dominer tous?

Ce n'est pas seulement à l'archéologie qu'il mut faire appel en pareil cas, c'est au bon sens.

Qu'est-ce qui constate enfin que la fiole n'a été déposée que sur la tombe des ayants droit? Il faut bien que Mgr Gaume en arrive à cette question : « Comment savons-nous qu'il n'y eut dans ce placement ni fraude ni surprise ? » Si Mgr Gaume était franc, il avouerait : « Nous ne le savons pas. » Il préfère se récrier : « Estil croyable que l'autorité ecclésiastique fût assez peu jalouse de ses droits pour laisser le premier venu apposer sur une tombe un signe qui consacrait le martyre du défunt? » Mais il faudrait d'abord prouver que la fiole était bien le témoignage du martyre, et, si elle n'était pas le témoignage du martyre, l'autorité ecclésiastique n'avait aucun sujet de s'émouvoir. Du reste, rien ne manifeste qu'elle se soit émue.

Mais de si pauvres considérations n'arrêtent pas Mgr Gaume. « Est-ce croyable ?... Non, cela ne l'est pas. » Et, se montant là-dessus l'imagination, monseigneur est tellement persuadé que l'autorité ecclésiastique a dû présider au placement de la fiole qu'il ne tarde pas à voir de ses yeux l'autorité ecclésiastique se livrant à cette opération. La scène se déroule devant lui ; il y assiste, il la raconte. C'est une fiction animée qui trahit dans l'estimable prélat l'étoffe incontestable d'un romancier. Un intéressant dialogue s'établit dans la catacombe entre le pape lui-même et les chrétiens qui apportent le corps du martyr. « Quel est celui que vous apportez ? — C'est un de nos frères. — Comment le savez-vous ?... » etc. Et la preuve irrécusable du martyre, le vase de sang est remis par les répondants au chef de l'Église, qui prononce sur le cas.

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Tout ceci est de la pure fantaisie. Il suffirait, évidemment, qu'un récit contemporain notât une telle particularité pour qu'aussitôt tous les doutes sur le rôle de la petite fiole fussent levés ; malheureusement, ce récit n'existe pas. Mgr Gaume, qui a la foi aisée, n'en épilogue pas moins avec chaleur sur le fait imaginaire qu'il vient de se raconter.

« L'événement, dit-il, s'est passé au grand jour; les témoins sont nombreux, irréprochables. D'une part, ils ont exposé leur vie pour acquérir la certitude du fait dont ils déposent; d'autre part, ils présentent de ce fait même la preuve palpable : le vase de sang. Quelje apparence qu'ils veuillent se rendre coupables d'une sacrilège imposture '?... »

Oh ! l'imagination ! Quand on pense que, si tout cela s'appuyait sur quelque chose, il n'y aurait rien de plus convaincant 1

Nous avons vu que, depuis le rejet de la palme parmi les signes douteux, les prétendus martyrs des Catacombes formaient deux catégories. Ce n'est pas la seule classification qui existe entre eux. Partant d'une autre ordre d'idées, l'Église les classe officiellement en martyrs de nom propre et en martyrs innomés. Les martyrs de nom propre sont ceux dont l'épitaphe révèle tout au moins le nom. Les innomés sont ceux dont on ne sait rien de rien, pas même le nom.

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