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I. Les Trois Rome, t. IV, p. 48S

Ces derniers paraissent jouir d'une moindre considération. Le Saint-Siège n'autorise ni pour eux, ni pour les martyrs de nom propre « dont la vie est complètement inconnue », un culte aussi large que celui qu'elle fait rendre aux autres saints.

« Croire que cette distinction suppose un doute quelconque de la part de l'Église sur l'authenticité des reliques des Catacombes serait une grossière erreur, » se récrie Mgr Gaume. Et exposant les causes de la classification pontificale :

« Dans la Jérusalem céleste, tous ne jouissent pas de la même gloire ; ne faut-il pas qu'il en soit ainsi dans la Jérusalem terrestre? L'Église a des enfants dont la vie, les vertus, les travaux, les combats héroïques sont l'orgueil de son cœur et l'édification du monde : à ceux-là un culte très solennel. Elle en a d'autres, comme la plupart des martyrs des Catacombes, dont le courage et la sainteté ne furent peutêtre pas moins admirables ; mais les circonstances tiennent toutes ces lumières cachées sous le boisseau, en sorte que l'imagination et le raisonnement peuvent seuls, à force d'efforts et d'inductions, les faire reparaître aux yeux de la piété : à ceux-ci un culte moins solennel. Tel est l'unique motif de la conduite du Saint-Siège. On comprend, du reste, que, pour être privés ici-bas de certains honneurs, nos martyrs ne perdent rien de leur mérite et, par conséquent, de leur gloire devant Dieu '. »

i. Les Trois Rome, t. IV, p. 423.

On est enchanté d'apprendre que, pour être moins honorés que d'autres, les innomés ne perdent rien de leur mérite. Il ne reste donc plus qu'un point noir à écarter : c'est à savoir si ces inconnus possèdent un mérite quelconque. En admettant même comme ceux d'autant de victimes les cadavres à la fiole, il ne s'ensuivrait pas que ces victimes fussent également méritantes. D'inévitables erreurs, soit dans les tueries en masse, soit par le fait de fausses dénonciations, doivent entrer pour compte dans le bilan de toutes les persécutions1. Mgr Gaume cherche à démontrer, il est vrai, que les titres du défunt ont été dans le principe l'objet d'un examen solennel ; mais nous venons de voir à l'aide de quelle fable. Le pieux panégyriste sent si bien lui-même la faiblesse de son argumentation, qu'il s'empresse d'ajouter que, pour passer saint, il suffit d'avoir versé son sang dans de certaines conditions, sans s'être nullement adonné à la pratique d'aucune

1. Quoique cette vérité soit du nombre de celles qui n'ont pas besoin d'être démontrées, il n'est pas sans intérêt de rappeler ici ce passage de Tacite (Ann., XIV, 42-45.) où quatre cents esclaves vont payer de leur vie la mort tragique de leur maître. On discute au sénat sur cette sinistre hécatombe dont s'émeut la ville :

« Nous avons au milieu de nous, dit un des orateurs, des nations entières qui ont d'autres rites, d'autres cérémonies, qui suivent des religions étrangères ou qui n'ont même aucune religion; il est impossible de maintenir dans l'obéissance un tel ramas d'hommes si on ne les gouverne par la terreur. Quelques innocents, il est vrai, périront peut-être avec les coupables. Mais, toutes les fois qu'il est nécessaire de donner pour le bien public un éclatant exemple de sévérité, il faut se résigner à frapper injustement des innocents. »

vertu. Comme cela, de tous ceux qui sont censés avoir péri dans les tortures il ne s'en trouverait pas un d'imméritant. Ils auraient pu être des chrétiens avares, égoïstes, envieux, débauchés, cruels, et même ne pas être chrétiens du tout, leur mise à mort par les païens, dans un temps de persécution, les rendraient dignes d'être hissés sur les autels.

« Pourvu, dit après Bellarmin, le pape Benoît XIV, cité par Mgr Gaume, qu'il soit constant qu'une personne est vraiment martyre, l'Église n'hésite pas à la placer parmi les bienheureux et les saints, quand même, avant le martyre, elle eût été couverte de crimes. » (P. 492).

L'incrédulité n'a rien écrit d'aussi fort contre les saints, rien surtout qui rende plus suspect l'hommage rendu aux prétendus martyrs des Catacombes.

Spécifions, pour être exact, que, depuis Urbain VIII, quelque assurance qu'ait l'Eglise à cet égard, et « sans vouloir blâmer son passé », elle a décidé « pour prévenir les accusations impies », que la pratique des vertus et le don de miracle seraient réclamés pour les canonisations à venir; — ce qui, par parenthèse, établit deux nouvelles catégories de saints : ceux d'avant Urbain VIII et ceux d'après lui.

Mais ne négligeons pas non plus de constater avec Mgr Gaume que « plusieurs faits récents prouvent que le Saint-Siège n'est point dépouillé de son droit ancien et qu'il ne se croit nullement obligé de se conformer

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avec rigueur et dans tous les cas aux exigences tyranniques de V incrédulité moderne. » (P. 494.)

La gent dévote, peu soucieuse, paraît-il, de ces menus détails, n'en fait pas moins aux prétendues reliques des Catacombes un accueil chaleureux. Tel corps sorti des mines pontificales, absolument ignoré hors de la localité qui le possède, voire du plus grand nombre de ses habitants, a été l'objet de débats homériques. C'est ainsi qu'il y a quelque vingt ans, le corps d'une prétendue sainte Theudosie a été remporté de haute lutte par Mgr l'évêque d'Amiens pour sa ville épiscopale. Il faut lire le récit officiel de la translation du saint corps pour avoir idée des pas et démarches que ce triomphe a dû coûter.

On apprend un beau jour à Amiens, que, sur la pierre d'une des soi-disant martyres extraites des Catacombes figurait cette mention : Nata Ambiana, née Amiennoise. L'idée de posséder une sainte amiennoise cause à l'évêché une vive émotion. Il n'y a pas plus de deux ans qu'on a fait aux reliques de saint Firmin, jusqu'alors confondues avec celles de quelques autres, les honneurs d'un reliquaire à part, et la cathédrale d'Amiens possède de plus une pièce assez distinguée : la tête de saint Jean-Baptiste ; mais il n'est plus question de saint Firmin; qu'importe la tête même de saint Jean-Baptiste ! Ce qu'il faut à présent à la cathédrale d'Amiens, c'est le corps de sainte Theudosie. Un messager part pour Rome à l'effet de solliciter de Mgr l'évêque de Porphyre l'insigne relique. Le messager déconfit apprend qu'il y a dix ans que le

corps a été découvert et que, depuis cette époque, il est la propriété de Mgr. Pallavicini, ex-grand maître de la maison du pape, auquel il a été adjugé en manière de cadeau. Où est Mgr Pallavicini ? Il a quitté Rome. Parti pour Gênes, il y a emporté avec lui la sainte, devenue le plus bel ornement de son oratoire. On devine qu'à la première demande qui lui est adressée, Mgr Pallavicini fait la sourde oreille. Nouvelle requête signée par tout le clergé d'Amiens. Une députation va la porter à Gênes. On y lit :

« Si sainte Theudosie pouvait indiquer elle-même le lieu où elle désire que ses restes soient déposés, nous croyons qu'elle choisirait notre ville, non pas seulement parce qu'elle y a eu son berceau, mais aussi parce que c'est le lieu où sa présence peut faire Je plus de bien. En consentant à se séparer d'elle en notre faveur, Votre Excellence acquerra encore plus de droits à sa protection, puisqu'en faisant ce sacrifice elle se conformera aux intentions présumées de notre sainte compatriote l. »

La maladie du chef de la députation met l'évêque lui-même en campagne. Il part « à la conquête du trésor », selon sa propre expression. Malheureusement Mgr Pallavicini n'a pas l'air convaincu des intentions

1. Album de sainte Theudosie, recueil complet des documents publiés sur cette sainte, avec une introduction et un épilogue, par Mgr Gerbet, évêquede Perp;gnan. Paris, Vaton, 1854, in-40, p. i3.'

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« présumées » de sainte Theudosie. Il a un corps de nom propre avec sa pierre; il y tient; il le garde. Des négociations qui durent être piquantes, il ne nous a été donné que de connaître le résultat. Le monsignor italien veut faire non pas une cession, mais un troc. Donnant, donnant. Contre un saint de même valeur, il lâchera le sien. Cruelle condition ! « On n'a découvert depuis trois ans dans les Catacombes, écrivait Mgr d'Amiens, que deux corps de nom propre et tous les deux étaient promis » (P. 6.) Pourtant l'évêque d'Amiens ne se rebute pas. Il a recours au pape, seul capable de le tirer d'embarras; il en obtient en effet, par une faveur sans seconde, un saint Viator avec sa plaque, lesquels allèrent prendre place dans l'oratoire de Mgr Pallavicini, tandis que sainte Theudosie, si péniblement conquise, était définitivement emballée, via Amiens. Cette relique, déposée dans la cathédrale, y figure à présent dans une chapelle dont les frais ont été couverts par l'ex-impératrice Eugénie, à qui le clergé local assurait même que « de pareils actes ont toujours porté bonheur ». (P. 73.)

Amiens ne doit pas avoir encore oublié les fêtes qui furent provoquées pour saluer ce qu'on appelait « Pimmense événement». Elles durèrent plusieurs jours. Deux mille prêtres, vingt-huit évêques avaient répondu aux innombrables convocations lancées de toutes parts, en vue d'élever cette translation à la hauteur d'une manifestation publique. Une demidouzaine de brochures en prose et en vers virent le jour à cette occasion. Les panégyristes ne doutaient

pas que le retour de Theudosie, dans sa ville d'Amiens, ne fût le signal de faveurs exceptionnelles.

« Là, sainte Theudosie, rendue à notre vénération, répandra sur la ville épiscopale et sur toute la contrée ses grâces et ses faveurs, et éloignera de nous les cacalamités et les alarmes. » (P. 20.)

En interrogeant nos souvenirs, nous nous apercevons que Theudosie, qui devait éloigner d'Amiens les calamités, a oublié de protéger cette ville en 1 866, contre l'invasion du choléra,- et, en 1870, contre une autre invasion non moins néfaste, celle des casques à pointe. Mais nous connaissons trop le peuple des croyants pour supposer que ce double échec ait en rien diminué le crédit de la sainte relique.

D'autres enthousiastes n'hésitaient pas à voir dans la découverte si tardive de la sainte amiennoise un « incognito providentiel ». Pourquoi pendant quinze siècles Dieu l'a-t-il tenue cachée ? Parce qu'aux siècles précédents nous aurions eu bien peu de chances de l'obtenir. Les communications étaient alors plus difficiles.

« Dieu avait décidé que sainte Theudosie ne sortirait des Catacombes que le jour où, par un heureux concours de circonstances, elle pourrait reprendre la route d'Amiens, malgré les détours qu'on lui a d'abord fait faire, malgré l'innocente jalousie de la piété et de la science qui voulaient retenir ses reliques et son épi-

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taphe sur une terre étrangère. Il avait pourvu d'avance, par un acte authentique, à la destination de ce dépôt sacré. Ce n'est pas en vain qu'Aurélius Optatus a eu l'inspiration de faire graver sur la tombe de sa femme le nom de sa ville natale, par une exception presque unique à la règle suivie dans les inscriptions tumulaires. Il a été comme le notaire providentiel qui a signé, au troisième siècle, le titre de la donation que la bonté divine voulait nous faire au dix-neuvième pour nous dédommager, par un don aussi précieux, de la perte de tant de reliques, ensevelies, il y a soixante ans, sous les ruines de l'Église. Pourrionsnous croire que Dieu eût ainsi pris des sûretés en notre' faveur, s'il n'avait pas attaché de grandes bénédictions au retour de la sainte martyre dans les lieux qui l'ont vue naître? » (P. 92.)

Il n'est pas inutile de lire ces déductions fantastiques pour se faire idée de la sauce à laquelle les écrivains religieux accommodent de nos jours le providentiel.

Mais, s'il fallait déjà de si grands efforts pour montrer dans la réunion de tant de hasards le doigt de la Providence, quels bien autres efforts ne fallait-il pas pour intéresser le public à une martyre sur laquelle l'histoire n'apprend rien — pas même son martyre.

« Nous n'avons aucun monument historique qui renferme quelques détails sur sainte Theudosie, » avoue l'abbé Gerbet, son principal biographe l.

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