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LK DOSSIEK Pi* 113
M. Verduret travaillait devant lui, il commençait à se pénétrer de sa méthode d’inductions. Comme lui, il essayait de grouper les faits, d’ajuster les circonstances à des soupçons plus ou moins probables.
— De ce que vous m’apprenez, fit-il enfin, il résulte que M. de Clameran, le nôtre, bien entendu, était dans une profonde misère, lorsque je l’ai aperçu pour 1» première fois chez M. Fauvel.
— Evidemment.
— Et c’est peu après que Lagors est arrivé de 3a province?
— Justement.
— Et c’est un mois environ après son arrivée que Madeleine, tout à coup, m’a banni.
— Allons donc!... s’écria M. Verduret, vous conrr» mencez à vous former et à comprendre la signification des faits.
H s’interrompit à la vue d’un nouveau consommateur qui entrait à la Bonne-Foi.
C'était un domestique de bonne maison, bien peigné, mieux rasé, portant dignement ses favoris noirs à la Bergami; il avait de belles bottes plissées à revers, la culotte jaune, et le gilet à manches, à raies rouges et noires.
Après un coup d’oeil rapide, mais sûr, jeté autour de la salle, il marcha rapidement vers la table de M. Verduret.
— Eh bienl maître Joseph Dubois? interrogea le gros homme. *
— Ah ! patron, ne m’en parlez pas, répondit le domestique, ça chauffe, voyez-vous, ça chauffe ferme.
Toute l’attention dont Prosper était capable, il la concentrait sur le superbe domestique.
Il lui semblait qu’il connaissait cette physionomie. H se disait que très-certainement il avait déjà vu quelque part ce front fuyant et ces yeux d’une agaçante mobilité. Mais où, mais eu quelles circonstances? Il cherchait et ne trouvait pas.
Cependant, maître Joseph s’était assis, non à la tabla de M. Verduret, mais à la table voisine, et il avait demandé une verre d’absinthe qu’il préparait lentement, laissant l’eau tomber goutte à goutte de très-haut, selon la formule.
— Parle ! lui dit M. Yerduret.
— Pour commencer, patron, je dois vous avouer que tout n’est pas roses dans le métier de valet de chambrecocher de M. de Clameran.
— Au fait 1 au fait ! tu te plaindras demain.
— Bon, j’y suis. Donc, hier, mon bourgeois est sorti à pied sur les deux heures. Comme de juste, je l’ai suivi. Savez-vous où il allait? La bonne farce ! Il se rendait au Grand- Archange, au rendez-vous de la petite dame.
— Va donc; on lui a dit qu’elle était partie. Après?
— Après! Ah! il n’était pas content, du tout, je vous assure. Il est rentré tout courant à l’hôtel, où l’autre, M. Raoul de Lagors, l’attendait. Non, vrai, cet hommelà n’a pas son pareil pour jurer. Le Raoul lui a demandé ce qu’il y avait de nouveau qui le mettait si fort en colère. « — Il n’y a rien, a répondu mon bourgeois; rien, sinon que la coquine a décampé, qu’on ne sait où elle est, qu’elle nous glisse entre* les doigts. » Alors, ils ont paru très-vexés et très-inquiets tous les deux. « — Saitelle donc quelque chose de sérieux? a demandé Lagors. — Elle ne sait rien que ce que je t’ai dit, a fait Clameran, mais ce rien tombant dans l'oreille d’un homme ayfcnt du flair peut mettre sur la trace de la vérité. »
M. Yerduret sourit, en homme qui avait ses raisons pour apprécier à leur juste valeur les craintes de M. de Clameran. -
— Eh ! fit-il, sabnu qu’il n’est pas absolument dépourvu d'intelligence, ton bourgeois? Et ensuite?
— Là-dessus, patron, voilà le Lagors qui devient vert, et qui s’écrie -. « — Si c’est si grave, il faut se .défaire de cette gueuse 1 » Il va bien, le petit 1 Mais mon bourgeois s’est mis à rire et à hausser les épaules. « — Tu n’es qu’un niais, a-t-il répondu, quand on est importuné par
ta*
une femme du genre de celle-là, on prend ses mesure» pour s'en faire débarrasser administrativement. » Cette 4dée le® a fait beaucoup rire.
— Je crois bien! approuva M. Verduret; elle est excellente l’idée; le malheur est qu’il est trop tard pour l’exécuter. Le rien, que redoutait Clameran, est déjà tombé dans une oreille intelligente. Cependant, comme je ne veux pas que ces gaillards-là brouillent mes certes, il faut aviser le bureau des mœurs.
— C’est fait, patron, répondit joveusement maître Joseph.
C’est avec une curiosité fiévreuse, haletante, que Prosper écoutait ce rapport, dont chaque mot, pour ainsi dire, éclairait d’un jour nouveau les événements. 11 s’expliquait, maintenant, croyait-il, le fragment de lettre de Gypsy. Ce Raoul, qui avait eu toute sa confiance, ne pouvait être, il le comprenait, qu’un misérable. Mille circonstances inaperçues jadis lui revenaient, et il se demandait comment il avait pu si longtemps être frappé d’aveuglement.
Maître Joseph, cependant, poursuivait :
— Hier, après son dîner, mon bourgeois s’est fait beau comme un fiancé. Je l’ai rasé, frisé, parfumé, adonisé, après quoi il est monté en voiture et je l’ai conduit rue de Provence, chez M. Fauvel.
— Comment! s’écria Prosper, après ses paroles insultantes, le jour du vol, il a été assez hardi pour s’y représenter.
— Oui, mon jeune monsieur, il a eu cette audace, et même il a osé y rester toute la soirée, jusqu'à près de minuit, à mon grand détriment, car j’ai été, sur mou siège, trempé comme une soupe.
— Quel air avait- il en sortant? demanda M. Verduret.
— L’air moins content qu’en arrivant, c'est positif. Quand, mou cheval bouchonné et ma voiture remisée, je suis allé lui demander s’il n’avait besoin de rien, j’ai trouvé sa porte fermée, et il m’a crié des injures au travers.
Et pour s’aider à digérer celle humiliation, maître Joseph avala une gorgée d’absinthe.
— C’est là tout? demanda M. Verduret.
— Pour hier, oui patron. Ce matin, le bourgeois s'est levé tard, et toujours d’une humeur de dogue. A midi, l’autre, le Raoul, est arrivé, furibond, lui aussi. Aussitôt ils ont commencé à se disputer, mais à se disputer... tenez, des crocheteurs auraient rougi de les voir. A un moment, mon grand escogriffe de bourgeois avait empoigné le petit à la gorge, ot il le secouait comme un prunier; j’ai bien cru qu’il allait l’étrangler. Mais lu Raoul, pas bête, vous a tiré de sa poche un joli couteau pointu, et ma fois l’autre a eu peur, il a lâché prise et s’est calmé.
r— Mais, que disaient-ils?
— Ah ! voilà le hic, patron, fit piteusement maître Joseph; ils parlaient anglais, les canailles, de telle sorte que je n’ai rien compris. Ce dont je suis sûr, par exemple, c’est qu’ils so disputaient à propos d’argent.
Comment le sais-tu?
— Par la raison qu’en vue de l’Exposition universelle, j’ai appris comment on dit : Argent, dans toutes les langues de l’Europe, et que ce mot revenait à chaque instant dans leur conversation.
M. Verduret, les sourcils froncés, marmottait un monologue inintelligible, et Prosper, qui l’ob6ervait, se demandait si par hasard il avait la prétention de reconstruire, par la seule force de la réflexion, la dispute dont le sens précis avait échappé au domestique.
— Pour finir, reprit muitre Joseph, quand mes coquins oit été calmés, ils se sont remis à parler français. Mais,
a st! ils n’ont plus causé que de choses insignifiantes, d’un bal travesti qui a lieu demain chez des banquiers. Seulement, eu reconduisant le petit, mon bourgeois lui a dit : — « Puisque cette scène est inévitable , autant qu’elle ait fieu aujourd’hui même, ainsi 'jeste chez toi* au Yésinêt, ce soir, » Raoul a répond i : — C’est entendu.
LE DOSSim ir 113
La nuit venait. L’estaminet, peu à peu, s’emplissait d® consommateurs qui, tous à la fois, criaient pour avoir de l’absinthe ou du bitter.
Les garçons, montés sur des tabourets, approchaient des allumettes des becs de gaz qui s’enflammaient avec de sourdes détonations.
— Il faut filer, dit M. Verduret à Joseph, ton maitre peut avoir besoin de toi, et, de plus, voici quelqu’un qui veut me parler. A demain.
Ce quelqu’un n'était autre que Cavaillon, plus troublé et plus tremblant que jamais. 11 promenait de tous côtés des regards inquiets, plus tressaillant qu’un filou qui sait à ses trousses toute la police de Paris.
Lui non plus, il ne s’assit pas à la table de M. Verduret. C'eri furtivement qu’il donna une poignée de main à Prosper, et ce n’est qu’ après s’ètre assuré que personne ne l’observait, qu’il se risqua à remettre à M. Verduret un petit paquet en disant :
— Voici ce qu’elle a trouvé dans un placard.
C’était un paroissien richement relié. M. Verduret le feuilleta rapidement, et il eut bientôt trouvé les pages où avaient été découpés les mots collés sur la lettre reçue la veille par Prosper.
— J'avais des preuves morales, dit-il en tendant le livre au jeune homme, voici une preuve matérielle qui à elle seule peut vous sauver.
A la vue de ce livre, Prosper avait pâli. C’est qu’il le reconnaissait. Ce paroissien, c’est lui qui l’avait donné à Madeleine en échange de la médaille bénie.
Et, en effet, sur la première page, Madeleine avait écrit : Souvenir de^Notre-Dame-de-Fourvières, 17 janvier 1866.
— Mais ce livre est à Madeleine, s’écria-t-il.
M. Verduret ne répondit pas. Il venait de se lever pour aller à un jeune homme vêtu comme les garçons marchands de vins, qui venait d’entrer.
A peine eut-il jeté les yeux sur un billet que ce garçon lui remit, qu’il revint vers la table dans un état d’agitation extraordinaire.
— Nous les tenons peut-être ! s’écria-t-il.
Et jetant sur la table une pièce de cinq francs, sans adresser un mot à Cavaillon, il entraîna Prosper, stupéfait.
— Quelle fatalité, disait-il, tout en courant le long du trottoir, nous allons peut-être les manquer. A coup sûr, nous arriverons à la gare Saint-Lazare trop tard pour le train de Saint- Germain.
— Mais de quoi s’agit-il, au nom du ciel? demandait Prosper.
— Venez, venez, nous causerons en route.
Arrivé à la place du Palais-Royal, M. Verduret s’arrêta devant un des fiacres de la station, dont il avait, d’un regard, évalué les chevaux.
— Combien veux-tu pour me conduire au Yésinet? demanda-t-il au cocher.
— C’est que je ne connais pas bien le chemin, par làbas. . .
Mais ce nom du Vésinet disait tout à Prosper.
— Je vous indiquerai la route, fit-il vivement.
— Alors, reprit le cocher, à cette heure, par le temps de chien qu’il fait, ce sera... vingt-cinq francs.
— Et pour aller vite, combien demandes-tu de plus?
— Dame 1 bourgeois, ce sera à votre générosité ; mais si vous mettiez trente-cinq francs, je crois...
— Tu en auras cent, interrompit M. Verduret, si tu rattrapes une voiture qui a sur nous une demi-heure d’avance.
— Tonnerre de Brest 1 s’écria le cocher transporte, montez donc, vous me faites perdre une minute.
Et, enveloppant ses maigres rosses d’un triple coup de fouet, il lança sa voiture au grand galop dans la rue de Valois.
Quand on quitte la petite gare du Yésinet, on trouve devant soi deux routes. L'une à gauche, macadamisée, soigneusement entretenue, mène au village, dont on aperçoit, à travers les arbres, l’église neuve; l’autre, à droite, nouvellement tracée et à peine sablée, conduit en plein bois.
Le long de cette dernière qui, avant cinq ans, sera une rue, on ne rencontre encore que de rares maisons, bâtisses d’un goût déplorable, pour la plupart, s’élevant de loin en loin, au milieu d’éclaircies d’arbres, retraites champêtres de négociants parisiens, inhabitées pendant l’hiver.
C’est au point de rencontre de ces deux routes que, sur les neuf heures du soir, Prosper fît arrêter le fiacre où il était monté, place du Palais-Royal, avec M, Yerduret.
Le cocher avait gagné ses cent francs. Les chevaux étaient exténués, mais il y avait cinq minutes que M. Verdurct et Prosper distinguaient la lueur des lanternes d’une voiture de place comme la leur, trottant à une cinquantaine de mètres en avant.
Descendu le premier du fiacre, M. Verduret tendit au cocher un billet de banque.
— Voici, lui dit-il, ce que je t’ai promis. Tu vas aller à la première auberge que tu trouveras à main droite en entrant dans le village. Si dans une heure nous ue t’avons pas rejoint, tu seras libre de rentrer à Paris.
Le cocher se confondit en remerciments; mais ni Prosper ni son compagnon ne les entendirent.
Ils s’étaient élancés au pas de course sur le chemin
Le temps, Bi détestable au départ qu’il avait fait hésiter le cocher, était plus mauvais encore. La pluie tombait à torrents et un vent furieux secouait à les briser les branches noires des arbres, qui s’entrechoquaient avec des bruits funèbres.
L’obscurité était profonde, épaisse, rendue plus lugubre par le scintillement des réverbères de la gare, qu’on découvrait au loin, vacillants et près de s’éteindre, sous le souffle de la rafale.
Depuis cinq minutes M. Verduret et Prosper couraient au milieu du chemin détrempé et transformé en bourbier, quand tout à coup le caissier s’arrêta.
— Nous y sommes, dit-il, voici l’habitation de Raoul.
Devant la grille de fer d’une maison isolée, un fiacre,
celui que M. Verduret et son compagnon avaient vu devant eux, était arrêté.
Renversé sur son siège, enveloppé tant bien que mal dans son manteau, en dépit du vent et de la pluie, le cocher dormait déjà, attendant le retour de la pratique qu’il venait de conduire.
M. Verduret s’approcha de la voiture * et tirant le cocher par son manteau, l’appela :
Eh ! mou brave l
Le cocüer s’éveilla en sursaut, rassemblant machinalement ses guides en balbutiant :
— Voilà, bourgeois, voilà !..»
Mais quand, à la clarté de ses lanternes, il aperçut ces deux hommes en cet endroit perdu, il s’imagina qu’ils en voulaient peut-être à sa bourse, et, qui sait? à sa vie, et il eut une peur affreuse.
— Je suis prisl fit-il en agitant son fouet; je suis retenu. ">
— Je le sais bien, imbécile l dit M. Verduret, et je ne veux de toi qu'un renseignement que je te payerai cent sous. Ne viens-tu pas d’amener ici une dame d’un certain âge ?
Cette question, cette promesse de cinq francs, ioin de rassurer te cacher, changèrent sa frayeur en émouvant».
LE nOSSIER N* 113
— Je vous ai déjà dit de passer votre chemin, répondit-il; filez, sinon j’appelle au secours.
M. Verdure t se recula vivement.
— Éloignons-nous, murmura-t-il à l’oreille de Prosper, cet anima) ferait comme il le dit, et une fois l’éveil donné, adieu nos projets. Il s’agit d’entrer autrement que par la grille.
Tous deux, alors, longèrent le mur qui entoure le jardin, cherchant un endroit propice à l’escalade.
Cet endroit n’était pas facile à trouver dans l’obscurité, le mur ayant bien dix ou douze pieds d’élévation. Heureusement, M. Verduret est leste. Le point le plus faible reconnu et choisi, il se recula, prit du champ, et, d’uu bon prodigieux de la part d’un homme si gros, il réussit à s’accrocher à l’angle des pierres du sommet. S’aidant ensuite des pieds, à la force du poignet; il s'enleva et fut bientôt à cheval sur le chaperon du mur.
C’était au tour de Prosper de passer, mais, bien que plus jeune que son compagnon, il n’avait pas ses jarrets, et M. Verduret fut obligé de l’aider non-seulement à se hisser, mais encore à redescendre de l’autre côté.
Une fois dans le jardin, M. Verduret s’occupa d’étudier le terrain.
La maison qu’habitait M. de Lagors est construite au milieu d’un jardin très-vaste. Elle est étroite, et relativement haute, ayant deux étages et encore des greniers au-dessus.
Une seule fenêtre, au second étage, était éclairée.
— Vous qui connaissez la maison pour y être venu vingt fois, demanda M. Verduret, sauriez-vous me dire quelle est la pièce où nous voyons de la lumière ?
— C’est la chambre à coucher de Raoul.
— Très-bien. Passons à la distribution : qu’y a-t-il au
rez-der< haussée? • • .
— La cuisine, l’office, une salle de billard et la salie à manger. ; :
. — Et au premier? ..
— Deux salons séparés p ar une cloison volante et un cabinet de travail.
— Ou se tiennent les domestiques ?
— Raoul n’en a pas, à cette heure. Il est servi par des gens du Vésinet, le mari et la femme, qui viennent le matin et se retirent le soir après dîner.
M. Yerduret se frotta joyeusement les mains.
— Alors, tout va bien ! fit-il ; ce sera le diable si nous ne parvenons pas à surprendre quelque chose de ce que disent Raoul et la personne venue de Paris à cette heure et par ce temps... Entrons.
Prosper eut un geste de protestation ; la proposition lui semblait vive.
— Y pensez-vous, monsieur? fit-il.
— Ah ! çà, répondit le gros homme d’un ton goguenard, pourquoi donc croyez-vous que nous sommes venus ici? Espériez-vous une partie de plaisir?
— Nous pouvons être découverts.
— Et après?... Au moindre bruit révélant notre présence vous vous avancez hardiment comme un ami venu pour visiter son ami et qui a trouvé toutes les portes ouvertes.
Le malheur est que la porte, — une porte de chêne plein, — était fermée, et que M. Yerduret la secoua vainement.
— Quelle imprudence ! murmurait-il d’un ton de dépit, on devrait toujours avoir ses instruments sur soi. Une serrure de rien, qu’on ouvrirait avec un clou, et pas un crochet, pas un morceau de fil de fer 1
Reconnaissant l’inutilité de ses efforts, il quitta la porte pour courir successivement à toutes les fenêtres du rez-de-chaussée. Ilélas 1 toutes les persiennes étaient tirées et solidement assujetties.
M. Verduret semblait exaspéré. Ix tournait autour de la maison, comme un renard autour d’un poulailler, furieux, cherchant une issue, n’en trouvant pas.
En désespoir de cause, il revint se placer à l'endroit du jardin d’où on découvrait le mieux la fenêtre éclairée.
*- Si seulement on pouvait voir! s'écria-vil. Dire que là, là, — et il montrait le poing à la fenêtre, — est le mot de l’énigme, et que nous n'en sommes séparés que par les trente ou quarante pieds de ces deu~ étages 1...
Jamais encore Prosper n’avait été si fort surpris par les allures de son étrange compagnon. 11 semblait comme chez lui dans ce jardin où il venait de s’introduire par escalade; il allait et venait sans précautions; on eût dit qu’habitué à de pareilles expéditions, il trouvait cette situation toute naturelle, parlant de crocheter la porte d’une maison habitée comme un bourgeois d’ouvrir sa tabatière* insensible, d’ailleurs, au mauvais temps, au vent, à la pluie qui tombait toujours, à la boue où il pataugeait.
11 s’était rapproché de la maison, et il calculait, il prenait des mesures, comme s’il eût eu l’espérance folle de se hisser le long de cette muraille lisse.
— Je veux voir, répétait-il, je verrai.
Tout à coup un souvenir du temps passé traversa l’esprit de Prosper.
— Mais il y a une échelle, ici, s’écria-t-il.
— Et vous ne me 10 dites pas!... Où est-elle !
— Au fond du jardin, sous les arbres.
Ils y coururent, et non sans peine la trouvèrent, couchée le long du mur. L’enlever, la porter près de la maison, fut l’alfaire d’un instant.
Mais, quand ils l’eurent dressée, ils reconnurent que même en la tenant bien plus verticalement que ne le voulait la prudence, il s’en fallait de six bons pieds qu’elle atteignit la fenêtre éclairée. •»
— Nous n’arriverons pas ! dit Prosper découragé.
— Nous arriverons! s’écria M. Yerduret triomphant.
Aussitôt, ^ve plaçant à un mètre de la maison, et lui
faisant face, il saisit l’échelle, la souleva avec précaution, et en appuya le dernier échelon sur ses épaules, soutenant les montants aussi haut que possible. L’obstacle était vaincu.
— Maintenant, dit-il à son compagnon, mornes,
Pour Prosper, la situation était poignante, extrême; il n’hésita pas. L’enthousiasme de la difficulté vaincue, l’espoir du triomphe, lui donnaient une force et une agilité qu’il ne se connaissait pas. 11 s’enleva sans secousse, jusqu’aux échelons inférieurs, et se lança sur l’échelle qui tremblait et vacillait sous son poids.
Mais sa tète avait à peine dépassé l’appui de la fenêtre, qu’il poussa un grand cri, un cri terrible, qui se perdit au milieu des mugissements de la tempête, et qu’il se laissa glisser ou plutôt tomber sur la terre détrempée, en criant î
— Misérable 1... Misérable!...
Avec une promptitude et une vigueur extraordinaire, M. Verduret reposa sur le sol la lourde échelle et se précipita vers Prosper, craignant qu’il ne fut dangereusement blessé.
— Qu’avez-vous vu? demandait-il, qu’y a-t-il?
Mais déjà Prosper était debout.
Si la chute avait été rude, il était dans une de ces crises où l’âme souveraine domine si absolument la bête, que le corps est insensible à la douleur.
— Il y a, répondit-il, d’une voix rauque et brève, que c’est Madeleine, entendez-vous bien, Madeleine, qui est là, dans cette chambre, seule avec Raoul.
M. Verduret était confondu. Lui, l’homme infaillible, ses déductions l’avaient égaré !
Il savait bien que c'était une femme qui était chez M. de Lagors; mais, d’après ses conjectures, d’après le billet que Gypsy lui avait fuit tenir à l’estaminet, il croyait que cette femme était Mmo Fauvel.
— Ne vous seriez-vous pas trompé? demanda-t-il.
— Non, monsieur, non! Je ne saurais, moi, prendre une .autre femme pour Madeleine. Ah! vous qui l’avez entendue hier, répondex-moi; devais-je m’attendre à cette trahison infâme? « Elle vous aime, me disiez-vous, elle vous aime I »
M. Verduret ne répondit pas. Etourdi d’abord de son erreur, il en recherchait les causes, et déjà son esprit pénétrant commençait a les discerner^
LE DOSSIER IC ita
— Le voilà donc, poursuivait Prosper, ce secret surpris par Nina. Madeleine, cette noble et pure Madeleine, en qui j’avais foi comme en ma mère, est la maîtresse de te faussaire, qui a volé jusqu’au nom qu’il porte. Et moi, imbécile d’honnète homme, j’avais fait de ce misérable mon meilleur ami. C’est à lui que je disais mes angoisses et mes espérances... et il était son amant !... Et moi, j’étais sans doute le divertissement de leurs rendez-vous, ils riaient de mon amour ridicule, de ma stupide confiance !...
Il s’interrompit, il succombait à la violence de ses * émotions. Le déchirement de l’amour-propre ajoute une souffrance aiguë aux plus atroces douleurs. Cette certitude d’avoir été si indignement trahi et joué, le transportait jusqu’au délire.
— Mais c’est assez d’humiliations comme cela, repritil avec un accent de rage inouï ; il ne sera pas dit que lâchement j’aurai courbé la tète sous les plus sanglants affronts.
Il allait s’élancer vers la maison; M. Verduret, qui, autant que le lui permettait l’obscurité, surveillait ses mouvements, l’arrêta.
— Que voulez-vous faire ?
— Me venger. Ah I je saurai bien briser la porte, maintenant que je ne redoute plus ni le scandale ni le bruit et que je n’ai plus rien à perdre. Je ne cherche plus à me glisser dans la maison furtivement, comme un voleur, j’y veux entrer en maître, en homme qui mortellement offensé vient demander raison de l’offense.
— Vous ne ferez pas cela Prosper.
— Qui donc m’en empêchera 1
— Moi!
— Vous?... Non, ne l’espérez pas. Paraître, les confondre, les tuer, mourir après, voilà ce que veux, voilà ce que je vais faire.
Si M. Verduret n’avait pas eu des poignets de fer, Prosper lui échappait. Il y eut entre eux une courte lutte, mais M. Verduret l’emporta.
— Si vous faites du bruit, dit-il, si vous donnez l’éveil, ç’eu est fait de nos espérances.
— Je u’ai plus d’espérance.
— Raoul, mis sur ses gardes, nous échappe, et vou» restez à jamais déshonoré.
— Que m’importe !
— Mais il m’importe à moi, malheureux! à moi qui ai juré de faire éclater votre innocence. A votre âge, on retrouve toujours une maîtresse, on ne retrouve jamais son honneur perdu.
; Pour la passion vraie, il n’est pas de circonstances extérieures. M. Verdurct et Prosper étaient là, sous la pluie, mouillés jusqu’aux os, les pieds dans la boue, et ils discutaient !
— Je veux mt venger, répétait Prosper, avec cette persistance idiote de l’idée fixe, je veux me venger.
— Vengez-vous, soit! s’écria M. Verduret, que la colère gagnait, mais comme un homme alors et non comme un enfant.
— Monsieur I
— Oui, comme un enfant. Que ferez-vous, une fois dans la maison? Avez-vous des armes? Non. Vous vous précipitez donc sur Raoul, vous lutterez donc corps à corps avec lui? Pendant ce temps, Madeleine regagnera sa voiture, et après? Serez-vous seulement le plus fort?
Accablé par le sentiment de son impuissance évidente, Prosper se taisait.
— A quoi bon des armes ! poursuivait M. Verduret, il faut être insensé pour tuer un homme qu’on peut envoyer au bagne.
— Que faire, alors?
— Attendre. La vengeance est un fruit délicieux qu’il faut iaisser mûrir.
Prosper était ébranlé; M. Verduret le comprit, et il lança son dernier argument, le plus sûr, celui qu’il tenait en réserve.
— D’ailleurs, ajouta-t-il, qui nous assure que Mlle Madeleine est ici pour sou compte ? Ne sommes-nous pu
LR DOSSIER N° 113
arrivés à cette conviction qu’elle se sacrifie? La volonté supérieure qui lui a imposé votre bannissement peut fort bien t’avoir obligée à cette démarche de ce soir.
Toujours la voix qui parlera dans le sens de nos plus chers désirs sera écoutée. Cette supposition, si peu probable en apparence, frappa Prosper. a
— En effet, murmura-t-il, qui saitl...
— Je saurais bien, moi, fit M. Yerduret, si je pouvais voir.
Prosper resta un moment sans répondre.
— Me promettez-vous, monsieur, prononça-t-il enfin, de me dire votre pensée entière, la vérité, si pénible qu’elle puisse être pour moi ?
— Je vous le jure sur ma parole d’honneur.
Aussitôt, avec une force dont il ne se serait pas cru
capable quelques instants avant, Prosper enleva l'échelle et en plaça le dernier échelon sur ses épaules, ainsi que sou compagnon l’avait fait.
— Montez 1 dit-il alois.
En une seconde, si légèrement, si adroitement qu’il n’imprima pas à l’échelle une seule secousse, M. Yerduret fut à la hauteur de la fenêtre.
Prosper n’avait que trop bien vu. C’ôtuit Madeleine qui était là, à cette heure, seule chez Raoul de Lagors.
Elle avait conservé, M. verduret le remarqua fort bien, ses vêtements du dehors, son chapeau et son pardessus de drap.
Debout au milieu de la chambre, elle pariait avec une grande animation. Sou attitude, ses gestes, sa physionomie, trahissaient une vive indignation difficilement contenue, et un certain mépris mal déguisé.
Raoul, lui, était assis sur .une chaise basse, près de la cheminée, tisonnant le feu avec les pincettes. Par moments, il devait les bras en haussant les épaules, ce qui est le mouvement d’un homme résigné à tout entendre, et qui, à tout, répond : « Je n’y puis rien, a
Certes, M. Verduret aurait donné la jolie bague qu’il potke à son maître doigt pour entendre quelque chose,
It ÜUijbUSIl N' 115
ne fût-ce que dix mots de la conversation ; mais, avec la vent qu’il faisait, il n’arrivait pas à son oreille le plus vague murmure, et il n’osait approcher son oreille des vitres, dans la crainte d’ètre aperçu.
— Evidemment, pensait-il, c’est une dispute, mais il est clair que ce n’est pas une dispute d’amoureux.
Madeleine cependant continuait, et c'est en. étudiant la figure de Lagors qu’il distinguait fort bien, éclairée qu’elle était par la lampe placée sur la cheminée, qu’il espérait trouver le sens de cette scène. Par moments, il tressaillait en dépit de son indifférence apparente, ou bien il frappait plus fort dans le foyer avec ses pincettes; sans doute quelque reproche plus direct l’atteignait.
Désespérée, Madeleine en était venue à la prière; elle joignait les mains, elle s’inclinait, elle était presque à genoux.
Il détourna la tête. Il ne répondait, d’ailleurs, que par monosyllabes.
Deux ou trois fois, Madeleine parut vouloir se retirer, toujours elle revenait, comme si, demandant une grâce, elle n’eût pu se résigner à sortir sans l’avoir obtenue.
A la dernière fois, elle trouva sauB doute quelque raison décisive, car Raoul tout à coup se leva, ouvrit un petit meuble placé près de la cheminée et en sortit une liasse de papiers qu’il lui tendit.
— Ah çal pensait M. Yerduret, quel diable de jeu jouent-ils? Est-ce une correspondance compromettante qu’est venue réclamer cette jeune demoiselle?
Madeleine, qui avait pris la liasse, ne paraissait pas eucore satisfaite. Elle parlait et insistait de nouveau comme pour se faire remettre, autre chose. Raoul refusant, elle jeta la liasse sur la table.
Ces papiers Jntriguaient singulièrement M. Verduret. Ils s’étaient éparpillés sur la table, et il les apercevait assez bien. U y en avait de plusieurs couleurs, de gris, de verts, de rouges.
•t — Mais je ne m’abuse pas, pensait M. Verduret, je na
suis pas aveugle, ce sont là des reconnaissances du Men'«de-Piété !
Parmi toutes les feuilles étalées sur la table, Madeleine cherchait. Elle en prit trois, qu’elle plia et mit dans sa poche, et repoussa les autres avec un dédain bien manifeste.
Elle était, cette fois, résolue à se retirer, car sur un mot qu’elle dit, Raoul prit la lampe pour l’éclairer.
M. Verduret n’avait plus rien à voir. Tout en redescendant avec mille précautions, il murmurait :
— Des reconnaissances du Mont-de-Piété !... Quel mystère d’infamie cache donc cette affaire !...
Avant tout, il s’agissait de dissimuler l’échelle.
Raoul en reconduisant Madeleine, pouvait avoir l’idée de faire quelque pas dans le jardin, et, malgré l’obscurité, la découvrir, cette échelle qui, ainsi dressée, se détachait en noir sur la muraille.
En toute hâte, M. Verduret et Prosper la couchèrent à terre, sans souci des arbustes qu’ils brisaient, et allèrent se poster où l’ombre était plus épaisse, dans un endroit d’où ils surveillaient à la fois et la porte de la maison et la grille.
Presqu’au même moment, Raoul et Madeleine parurent sur le perron. Raoul avait posé sa lampe sur la première marche, il offrit la main à la jeune fille, mais elle le repoussa d’un geste empreint d’une insultante hauteur, qui, vu par Prosper, lui versa du baume dans le sang.
Ce mépris ne parut ni émouvoir, ni surprendre Raoul; il répondit simplement par ce geste ironique qui signifie : a Comme vous voudrez ! »
Il alla jusqu’à la grille, l’ouvrit et la referma lui-même, puis rentra bien vite, pendant que la voiture de Madeieîue, s’éloignait au grand trot.
— Maintenant, monsieur, interrogea Prosper, que la doute torturait, souvenez-vous que vous m’avez promis la vérité, quelle qu’elle soit. Parlez, ne craignez rien, je suis fort. - ' ■
— C’est contre la joie alors qu’il vous faut être fort, mon ami. Avant un mois, vous regretterez amèrement vos flétrissants soupçons de ce soir. Vous rougire? en soi. géant que vous avez pu croire Madeleine la maîtresse d’un Lagors.
— Cependant, monsieur, les apparences !...
— Eh ! c’est des apparences qu’il caut se défier. Pardieu! un soupçon, faux ou juste, est toujours basé sur quelque chose. Mais nous ne pouvons pas nous éterniser ici, votre gredin de Raoul a refermé la grille, je l’ai vu ; il faut nous retirer par le chemin de tout à l’heure.
— Mais l’échelle !...
— Qu’elle reste où elle est; comme nous ne saurions effacer nos traces, le tout sera mis sur le compte des voleurs.
De nouveau ils franchirent le mur. Ils n’avaient pas fait cinquante pas sur la route, qu’ils entendirent le bruit d’une grille qui se refermait. 11 distinguèrent des pas et bientôt un homme les dépassa qui gagnait la station. Quand il fut à quelque distance :
— C’est Raoul, fit M. Verduret, notre domestique de tantôt, Joseph, nous apprendra qu’il est allé rendre compte à Clameran de la scène. Si seulement ils avaient l’amabilité de parler français...
Il marcha un moment sans mot dire, chérchant à renouer le fil rompu de ses déductions.
— Comment diable, reprit-il tout à coup, ce Lagors qui ne doit chercher que le monde, le plaisir et le jeu, est-il venu choisir une maison isolée au Vésinet?
— Sans doute, répondit Prosper, parce que la maison de campagne de M. Fauvel est à un quart d’heure d’ici au bord de la Seine.
— C’est une explication, cela, pour l’été ; mais l’hiver?
— Oh ! l’hiver, il a une chambre à l’iîôtel du Louvre, et, en toute saison, il dispose d’un appartement à Paris.
Tout cela n’éclairait pas M. Verduret; il se mit à ma cher ulus vite.
— Pourvu, murmura-t-il, que notre cocher ne soit pas parti. Nous ne pouvons songer à prendre le train qui va passer : nous rencontrerions Raoul à la station. 1
Bien qu’il se lut écoulé plus d’une heure depuis qua ■ Prosper et son compagnon étaient descendus à l'embrun"» chement des deux routes, le fiacre qui les avait amenés stationnait encore devant l’auberge indiquée par M. "Verduret.
Le cocher n’avait pu résister au désir d’écorner le billet de cent francs gagné par ses chevaux; il s’était fait servir à dîner; le vin était de son goût, il restait.
La vue de ses bourgeois l’enchanta. 11 ne retournerait donc pas à vide à Paris. Seulement, l’état dans lequel il les revoyait, le surprit étrangement.
— Comme vous voilà faits 1 s’écria-t-il.
Prosper répondit simplement qu’allant visiter un de leurs amis, ils s’étaient égarés et étaient tombés dans une fondrière, — comme s’il y avait des fondrières dans le bois du Yésinet.
— C’est donc cela 1 fit le cocher.
En apparence, il se contentait de l’explication. Au fond, il n’était pas fort éloigné de croire que ses deux pratiques venaient de tenter, sinon de commettre quelque mauvais coup.
Cette dernière opinion dut être celle de quelques personnes présentes, car il y eut des regards singuliers d’écliangés.
Mais M. Yerduret coupa court à tous les commentaires.
— Partons-nous ? demanda-t-il de sa voix la plus impérieuse.
— Voilà ! bourgeois, répondit le cocher : le temps de régler, et je suis à vous. Montez toujours.
La roule, au retour, fut mortellement longue et silencieuse.
Prosper avait d’abord essayé de faire causer son étrange compagnon, mais comme il ne répondait qua par monosyllabes, il mit son son amour-propre à se taira*
LE; UObSlfcK «• 113
Il était irrité de l’empire de plus en plus absolu que cet homme exerçait sur lui.
Les circonstances physiques augmentaient encore sou ennui. 11 était transi, glacé jusqu’à la moelle des os, et il se sentait gagné par un irrésistible engourdissement qui enveloppait sa pensée d’un brouillard opaque.
C’est que s’il n’est pas de limites à la puissance de l'imagination, les forces physiques ont des bornes. Après l’effort vient la réaction.
Enfoncé dans un coin, les pieds sur la banquette de devant, M. Verduret semblait dormir, et cependant jamais il n’avait été plus éveillé.
11 était aussi mécontent que possible. Cette expédition, qui devait, dans sa pensée, fixer ses hésitations, aboutissait à une complication.
• Tous les fils qu’il avait cru tenir se brisaient dans sa main.
Certes, pour lui, les faits restaient les mêmes, mais les circonstances changeaient. Il ne découvrait plus quel mobile commun, quelle complicité morale ou matérielle, quelles influences poussaient à agir dans le même sens les quatre acteurs de son drame, Mme Fauvel et Madeleine, Raoul et Clameran.
Et il cherchait en son esprit fertile, encyclopédie de ruses, quelque combinaison qui pût faire jaillir la lumière.
Minuit sonnait quand le fiacre arriva devant l’hôtel du Grand- Archange, et alors seulement M. Verduret, arraché à ses méditations, s’aperçut qu’il n’avait pas dîné.
Par bonheur, Mme Alexandre attendait, et, eu un clin d’œil, un souper fut improvisé. C’était plus que des prévenances, plus que du respect qu’elle avait pour son hôte. Pendant qu’il mangeait, Prosper le remarqua fort bien , elle considérait son compagnon avec une sorte d’admiration ébahie.
Ayant fini de manger, M. Verduret se leva.
Vous ne me verres pas demain dans la journée,
dit-il à Prosper; mais le soir, vers cette heure, je serai ici. Peut-être aurai-je eu la chance de trouver ce que je cherche au bal de MM. Jandidier.
Prosper faillit tomber de son haut. Quoi! M. Verdure! songeait à se présenter à une fête donnée par des financiers» des plus opulents de la capitale 1 C’était donc pour cela qu’il l’avait envoyé chez le costumier.
— Vous êtes donc invité ?. demanda-t-il.
Un fin sourire passa dans les yeux si expressifs de M. Verduret.
— Pas encore, répondit-il, mais je le serai.
O contradiction de l'esprit humain ! Les plus poignantes préoccupations tenaillaient la pensée de Prosper ; et maintenant , en regardant tristement sa chambre, songeant aux projets de M. Verduret, il murmurait :
— Ah 1 il est heureux, lui, demain, il verra Made- . leine, plus belle que jamais, avec son costume de fille d’honneur.
• C’est vers le milieu de la rue Saint-Lazare que s’élèvent les hôtels jumeaux de MM. Jandidier, deux financiers célèbres qui, dépouillés du prestige de leurs millions, seraient encore des hommes remarquables Que n’en peut-on dire autant de tous !
Ces deux hôtels, qui lors de leur achèvement, il y a quelques années, firent pousser à la presse des cris d’admiration, sont absolument distincts l’un de l’autre, mais disposés habilement de façon à n'en faire qu’un au besoin.
Quand MM- Jandidier donnent une fête, ils font enlo-
ver les épaisses cloisons mobiles, et leurs salons sont alors des plus beaux qu’il y ait à Paris.
Magnificence princière, merveilleuse entente du comfort, hospitalité pleine de prévenances, tout contribue à rendre ces fêtes des plus courues et des plus recherchées qu’il soit.
C’est dire que, le samedi, la rue Saint-Lazare était encombrée de voitures prenant la file en attendant leur tour.
A dix neures, on dansait déjà dans deux salons.
C'était un bal travesti. Presque tous les costumes étaient d’une grande richesse, beaucoup du meilleur goût, quelques-uns vraiment originaux.
Parmi ces derniers, on remarquait surtout un paillasse, oh! mais un vrai, ayant l’admirable physionomie * ■ de l’emploi, œil insolent, bouche gourmande et gouailleuse, pommettes allumées, et une barbe si rouge, qu’elle semblait flamber au feu des lustres.
Le costume était exact comme la tradition : les bottes étaient à revers, le chapeau était suffisamment bosselé, la dentelle du jabot s’effiloquait.
Il tenait de la main gauche la hampe d’une sorte de bannière de toile sur laquelle six ou huit tableaux étaient figurés, grossièrement peints comme les tableaux des baraques foraines. De la main droite il agitait une petite badine, dont il frappait sa toile, par moments, à la façon des saltimbanques débitant leur boniment.
On entourait ce paillasse, on attendait de lui quelques quolibets spirituels, mais lui, obstinément, se tenait près de la porte d’entrée.
Ce n’est guère que sur les dix heures et demie qu’il quitta son poste.
M. et M“e Fauvel, suivis de leur nièce, Madeleine, venaient d’entrer.
Un groupe compacte se forma presque aussitôt près de la porte.
* Depuis dix jours, l’affaire du banquier de la rue de Provence avait été l’aliment le dIus vif de toutes les con-
versations, et amis et ennemis étaient bien aises de l'approcher; les uns, pour l’assurer de leur sympathie, les autres, pour lui offrir ces équivoques compliments de condoléance, qui sont ce qu’il y a au monde de plus blessant et de plus irritant,
Enrôlé dans le bataillon des hommes serieux, M. Fauvel ne s’était pas travesti; il avait simplement jeté sur ses épaules un court manteau de soie.
A son bras, Mme Fauvel, née Valentine de La Verberie, s’inclinait et saluait, avec la plus gracieuse affabilité.
Sa beauté avait été remarquable autrefois, et ce soir, la magie du costume y prêtant, l’illusion des lumières aidant, elle avait retrouvé la fraîcheur et l’éclat de la jeunesse. Jamais on ne lui eût donné les quarante-huit ans qu’elle venait d’avoir.
Elle avait choisi une toilette de cour des dernières années du règne de Louis XIV, magnifique et sévère, toute de satin broché et de velours, sans un diamant, sans un bijou.
Et elle le portait avec une noblesse aisée, ayant grand air sous sa poudre, comme il convient — disaient quelques âmes charitables — à une La Verberie qui a eu le tort d’épouser un homme d’argent.
Mais c’est à Madeleine qu’allaient tous les regards. Elle semblait vraiment une reine sous ce costume de fille d’honneur, inventé comme à plaisir pour faire valoir les richesses de sa taille.
Aux tièdes parfums des salmis, sous le rayonnement des lustres, sa beauté s’épanouissait. Jamais ses cheveux n’avaient été si noirs, jamais son teint n’avait paru si blanc, jamais ses grands yeux n’avaient eu ces lueurs.
Une fois entrée, Madeleine prit le bras de sa tante, pendant que M. Fauvel se perdait dans la foule, cher* chant à gagner un des salons de jeu, refuges des hommes graves.
Le bal était alors à l’apogée de ses splendeurs.
Deux orchestres, sous la baguette de Strauss et d’un
de ses lieutenants, remplissaient les deux hôtels de leurs fanfares. La foule bigarrée se mêlait et tourbillonnait, et c’était un merveilleux fouillis d’étoffes d’or et de satins, de velours et de dentelles.
Les diamants étincelaient sur les tètes et sur les poitrines, les joues les plus pâles rougissaient, les yeux brillaient, et les épaules des femmes resplendissaient, plus blanches, comme les neiges aux premiers rayons du soleil d’avril.
Oublié, lui et sa bannière, le paillasse s’était réfugié dans l’embrasure d’une fenêtre, et il s’y tenait debout, le coude appuyé à la poignée ciselée de l’espagnolette.
11 semblait quelque peu ému de tant de magnificences, et quelque chose de ces enivrements lui montait à la tête. Pourtant il ne perdait pas de vue un couple qui dansait à une faible distance de lui.
C’était Madeleine, s’appuyant sur le bras d’un doge plus doré qu’un sequin; et ce doge n’était autre que le marquis de Clameran. Il paraissait radieux, rajeuni, ses empressements avaient des apparences de triomphe. A un repos de quadrille, il se penchait vers sa danseuse et lui parlait avec une admiration contenue. Elle semblait l’écouter, sinon avec plaisir, du moins sans colère, hochant la tète par moments et d’autres fois souriant.
— Evidemment murmurait le paillasse, ce noble gredin fait sa cour à la nièce du banquier ; donc j’avais raison hier. Mais, d’un autre côté, comment MllB Madeleine se résigne-t-elle à entendre d’un air si gracieux ses fadeurs et ses déclarations? Heureusement Prosper n’est pas ici...
Il s’interrompit. Devant lui s’arrêtait un homme âgé déjà, portant avec une distinction suprême le manteau vénitien.
• — Vous savez, monsieur... Verduret, dit-il, moitié sérieux, moitié railleur, ce que vous m’avez promis?
Le paillasse s’inclina respectueusement, profondément, Otais sans apparence de bassesse ni d’humilité :
— Je me souviens I répondit-il.
— Pas d’imprudence, surtout.
— Monsieur le comte peut être tranquille, il a ma parôle.
— C’est bien, monsieur, je sais ce qu’elle vaut.
Le comte s’éloigna : mais pendant ce court colloque le quadrille finissait, et le paillasse n’aperçut plus ni M. de Ciameran ni Madeleine.
— Je les retrouverai auprès de Mm* Fauvel, pensat-il.
Et aussitôt, il se lança dans la foule, à la recherche de la femme du banquier.
Incommodée par la chaleur qui devenait suffoquante, Mme Fauvel était venue chercher un peu de fraîcheur dans la grande galerie des hôtels Jandidier, tranforméa pour la nuit, grâce à ce talisman qui s’appelle l’or, en un féerique jardin, plein d’orangers, de lauriers roses en fleur et de lilas blancs dont les grappes délicates s’inclinaient déjà.
Le paillasse l’aperçut, assise près d’un bosquet, non loin de la porte d’un des salons de jeu. A droite était Madeleine; à sa gauche se tenait Raoul de Lagors costumé en mignon de Henri III.
— Il faut avouer, pensait le paillasse, tout en cherchant un poste d’observation, qu’on n'est pas plus beau que ce jeune bandit.
Madeleine, maintenant, était triste. Elle avait arraché un camélia à l'arbuste voisin, et elle l’effeuillait machinalement, le regard perdu dans le vide.
Raoul et Mme Fauvel, penchés l’un vers l’autre; causaient. Leurs visages paraissaient tranquilles, mais les gestes de l’un, les tressaillements de l’autre, trahissaient clairement des préoccupations supérieures et une conversation des plus graves.
Dans le salon de jeu, on apercevait le doge, M. de Ciameran, placé de façon à voir M“® Fauvel et Madeleine sans être vu.
C'est la scène d’hier qui se continue, pensa le pail-j
lasse, si je pouvais surprendre quelques mots! Si j’étais derrière ces camélias, je suis sùr que j’entendrais.
11 manœuvra aussitôt en conséquence, mais s’approcher n’était -pas aisé, il lui fallait tourner des groupes. Quand il arriva à la place désirée, Madeleine se levait et prenait le bras d’un Persan constellé de pierreries.
Au même moment, Raoul se leva et passa dans le salon de jeu où il dit quelques mots à l’oreille de Clameran.
— Et voilà!... se dit le paillasse, ces deux misérables tiennent ces deux pauvres femmes, et c'est en vain qu’elles se débattent entre leurs serres. Mais comment les tiennent- ils?
Il réfléchissait quand tout à coup se fit un grand mouvement dans la galerie. C’est qu’on annonçait un menuet merveilleux dans le grand salon; puis la comtesse de Commarin venait d’arriver en Aurore; puis encore, il fallait aller admirer les émeraudes de la princesse Korasoff, les plus belles de l’univers.
En un instant la galerie fut presque vide. Il n’y restait plus que quelques pauvres isolés, des maris grincheux dont les femmes dansaient, et quelques jeunes hommes timides et gênés dans leurs costumes.
Le paillasse pensa que l’heure favorable à ses desseins était venue.
Brusquement il quitta sa place, brandissant sa bannière, frappant avec sa badine sur la toile, toussant avec affectation, en homme qui va parler. Il avait traversé la galerie et s’était placé entre le fauteuil occupé par MmB Fauvel et la porte du salon.
Aussitôt, aceouiurent autour de lui, faisant cercle, tous ' les invités restés dans la galerie.
Déjà il s’était posé dans la fière attitude de la tradition, le chapeau prodigieusement incliné sur l’oreille, le corps penché du même côté que le chapeau.
•b C’est avec une incroyable volubilité et du ton le plus emphatiquement bouffon qu’il commença :
— Mesdames et messieurs... Ce matin même je solU-
citais une autorisation de l’ autorité — il saluait — de cette ville. Eli! pourquoi? Afin, messieurs, d’avoir l’honneur de vous soumettre un spectacle qui a déjà conquis les iuffrages des cinq parties du monde et de plusieurs autres académies. C’est dans l’intérieur de cette loge, mesdames, que va commencer la représentation d’un drame inouï joué pour la première fois à Pékin, et traduit par nos plus fameux auteurs. Déjà, messieurs, on peut prendre ses places; les quinquets sont allumés et les acteurs s’habillent.
Il s’interrompit, et, avec une perfection humiliante pour les instruments de cuivre et les grosses caisses, il imita les ritournelles déchirantes des musiques de saltimbanques.
— Mais, mesdames et messieurs, reprit-il, vous allez me dire : Si c’est dans la loge qu’on joue la pièce, que fais-tu ici? Ce que j’y fais, messieurs, j’y suis pour vous donner un avant-goùt des agitations, sensations, émotions, palpitations et autres distractions que vous pouvez vous payer moyennant le faible déboursé de cinquante centimes, dix sousl... Vous voyez ce superbe tableau? Eh bien, il représente les huit scènes les plus terribles du drame. Ah ! je le vois, vous frémissez. Cependant, ce n’est rien. Ce magnifique tableau ne nou* donne pas plus l’idée exacte de la représentation qu’une goutte d’eau ne donne idée de la mer, ou une étincelle l’idée du soleil. Mon tableau, messieurs, c’est la bagatelle de la porte, comme qui dirait la fumée qu’on aspire aux soupiraux des restaurants...
— Est-ce que vous connaissez ce paillasse? demandait un énorme Turc à un mélancolique Polichinelle.
— Non, mais il imite supérieurement la trompette.
— Oh ! supérieurement. Mais où veut-il en venir?
Ce qu’il roulait, le paillasse, c’était avant tout et surtout attirer l’attention de Mme Fauvel, qui. depuis que Raoul et Madeleine s’étaient éloignés, s’était abandonnée à une rêverie profonde et sans doute douloureuse.
11 réussit.
Les éclats de cette voix stridente ramenèrent la femme du banquier au sentiment de la réalité; elle tressaillit et regarda vivement autour d’elle, comme si on l’eût brusquement éveillée, puis elle se pencha du côté du paillasse. *
Lui, cependant continuait :
— Donc, messieurs, nous sommes en Chine. Le premier des huit tableaux de ma toile, ici, en haut, à gauche — il le montrait du bout de sa badine — vous représente le célèbre mandarin Li-Fô, au sein de sa famille. Cette jolie jeune dame qui s’appuie sur son épaule n’est autre que son épouse, et les enfants qui se roulent sur le tapis sont le fruit de la plus fortunée des unions. Ne respirez-vous pas, messieurs, le parfum de satisfaction et d’honnêteté qui s’exhale de cette superbe peinture? C’est que Mme Li-Fô est la plus vertueuse des femmes, adoraut son mari et idolâtrant ses enfants. Etant vertueuse, elle est heureuse, car, ainsi que le dit si bien Confucius, la vertu a bien plus d’agréments que le vice !...
Insensiblement, Mmc Fauvel s’était rapprochée, môme elle avait quitté son fauteuil pour venir en occuper un autre, tout près du paillasse.
— Voyez-vous, demandait à son voisin le mélancolique polichinelle, ce qu’il dit être sur sa toile?
— Ma foi 1 non ; et vous ?
Le fait est que la toile, furieusement enluminée, ne représentait guère plus cela que n’importe qu’elle autre chose.
Le paillasse, cependant, après avoir imité un roulement de tambour, reprenait en accélérant encore son débit :
— Tableau n° 2 ! 1 Cette vieille dame assise devant une armoire à glace et qui de désespoir s’arrache les cheveux, particulièrement les blancs, la reconnaissez- vous? Non. Eh bien 1 c’est cependant la belle Mandarine du premier tableau. Je vois des pleurs dans vos yeux, mesdames et messieurs. Ah 1 pleurez, car si elle n’est plus belle elle n’est plus vertueuse, et son bouheur a disparu comme
sa vertu. Ah î c*est une lamentable histoire î Un jour, on ne sait où, dans une rue de Pékin, elle a rencontré un jeune bandit beau comme un ange, et elle l’aime, la malheureuse, elle l’aime!...
C’est de la voix la plus tragique, et avec une physionomie à l’avenant, que le paillasse prononça ces derniers mots.
Pendant cette tirade, il avait opéré une demi-conversion. Il se trouvait maintenant presqu’en face de la femme du banquier, et ne perdait pas un des mouvements de son visage.
— Vous êtes surpris, messieurs, poursuivait-il, je ne le suis pas. Le grand Bilboquet, mon maître, nous l’a révélé, le cœur n’a pas d’âge, et c’est sur les ruines que fleurissent les plus vigoureuses ravenelles. La malheuheureuse!... elle a cinquante ans et elle aime un adolescent 1 De là cette scène navrante et épilatoire qui est un grand enseignement !
— Vrai 1 murmurait un cuisinier de satin blanc, qui avait passé la soirée à débiter, sans succès, quantité de menus ; vrai, je le supposais plus amusant.
— Mais c’est dans l’intérieur de la loge, disait le paillasse, qu’il faut voir les surprenants effets des fautes de la mandarine. Par moments, une lueur de raison éclaire son cerveau malade, et les manifestations de ses angoisses attendrissent les plus impitoyables. Entrez, et pour dix sous vous entendrez des sanglots tels que l’Odéon, * n’en ouït jamais en ses beaux jours. C’est qu’elle comprend l’inanité, la folie, le ridicule de sa passion, elle s’avoue qu’elle s’acharne à la poursuite d’un fantôme, ode sait trop que lui, radieux de jeunesse, ne peut l’aimer, elle, déjà vieille, cherchant eu -vain à retenir les restes d'une beauté flétri». Elle sent que si parfois il murmure à son oreille d’amoureuses paroles, il ment. Elle devine qu’un jour ou l'autre son manteau lui restera dans la main.
Tout en débitant avec une volubilité extrême ce boni* ment adressé en apparence au groupe qui l’entourait, la paillasse ne quittait pas des yeux la femme du banquier*'
Mais rien de ce qu’il avait dit n'avait semblé l’atteindre.
A demi-renversée sur son fauteuil, elle restait calme, son œil gardait sa clarté, même elle souriait doucement.
— Ali I çà, pensait le paillasse un peu inquiet, auraisje fait fausse route !
Si préoccupé qu’il fût, il aperçut cependant un nouvel auditeur, le doge M. de Clameran, qui, lui aussi, venait faire cercle.
— Au troisième tableau, continuait-il en faisant ronfler les r, la vieille mandarine a donné congé à ses remords, qui sont des locataires gênants. Elle s’est dit qu’à défaut d’amour, l’intérêt fixerait près d’elle le trop séduisant jouvenceau. C’est dans ce but que, l’ayant affublé d’une fausse dignité, elle le présente chez les principaux mandarins de la capitale du Fils du Ciel; puis, comme il faut qu’un joli garçon fasse figure, elle se dépouille à son profit de tout ce qu’elle possède : bracelets, bagues, colliers, perles et diamants; tout y passe. C’est aux maisons de prêt de la rue Tien-Tsi que le monstre porte tous ces joyaux, et il refuse, par-dessus le marché, d’en rendre les reconnaissances.
Le paillasse avait lieu d’en -être satisfait.
Depuis un instant déjà, Mmo Fauvel donnait des signes, bien manifestes pour lui, de malaise et d’agitation.
Une fois, elle avait essayé de se lever, de s’éloigner ; mais ses forces la trahissant, elle restait clouée à son fauteuil, forcée d’entendre.
— Cependant, mesdames et messieurs, continuait le paillasse, les plus riches écrins s’épuisent. Un jour vint où la mandarine n’eut plus rien à donner. C’est alors que lu jeune bandit conçut le fallacieux projet de s’emparer du bouton de jaspe du mandarin Li-Fô, ce splendide bijou d’une valeur incalculable, insigne de sa dignité, ^déposé dans une cachette de granit, gardée nuit et jour par trois soldats. Ah ! la mandarine résista longtemps. Elle gavait qu’on accuserait certainement les soldats innocents
et qu’ils seraient mis en croix, comme c’est la mode à Pékin, et cette pensée la gênait. Mais l’autre parla d’une voix si tendre, que, ma foi! vous comprenez... le boutou de jaspe fut enlevé. Le quatrième tableau vous représente les deux coupables descendant à pas de loup l'escalier dérobé ; voyez leurs transes, voyez...
11 s’interrompit. Trois ou quatre de ses auditeurs avaient vu que Mm6 Fauvel était près de se trouver mal, et ils s’empressaient pour lui porter secours.
D’ailleurs on lui serrait énergiquement le bras.
Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Clameran et de Raoul de Lagors, aussi pâles, aussi menaçants l’un que l’autre.
— Yous désirez, messieurs?... demanda-t-il de son air le plus gracieux.
— Vous parler, répondirent-ils ensemble.
— A vos ordres.
Et il les suivit de l’autre côté de la galerie, dans l’embrasure d’une porte-fenêtre donnant sur un balcon.
Là, nul ne devait songer à les observer, et personne ne les observait, en effet, sauf ce personnage à manteau vénitien que le paillasse avait salué si bas en l’appelant : « Monsieur le comte. »
D’ailleurs le menuet venait de finir, les orchestres prenaient une demi-heure de repos, la foule affluait dans la galerie, devenue en un moment trop étroite.
Même le soudain malaise de Mme Fauvel avait passé absolument inaperçu; ceux qui l’avaient remarqué, le voyant aussitôt dissipé, l’avaient mis sur le compte de la chaleur. M. Fauvel avait bien été prévenu; il était accouru, mais ayant trouvé sa femme causant tranquillement avec Madeleine, il était allé reprendre sa partie.
Moins maître de soi que Raoul, M. de Clameran avait pris la parole.
— Tout d’abord, monsieur, commença-t-il d’un ton rude, j’aime à savoir à qui je m’adresse.
Mais le paillasse s’était bien promis de s’obstiner à
croire à une plaisanterie de bal travesti, tant qu’on ne lui mettrait pas les points sur les i.
C’est dans l’esprit et le ton de son costume qu’il répondit :
— Ce sont mes papiers que vous me demandez, seigneur doge, et vous, mon mignon? J'en ai, des papiers, mais ils sont entre les mains des autorités de cette cité, avec mes noms, prénoms, âge, profession, domicile, signes particuliers.
D’un geste furibond, M. de Clameran l’arrêta.
— Vous venez, dit-il, de vous permettre la plus infâme des perfidies !
— Moi? seigneur doge!
— Vous!... Qu’est-ce que cette abominable histoire que vous débitiez?
— Abominable !... cela vous plaît à dire, mais moi qui l’ai composée !...
— Assez, monsieur, assez, ayez au moins le courage de vos actes, et avouez que ce n’est qu’une longue et misérable insinuation à l’adresse de Mm* Fauvel.
Le paillasse, la tète renversée, comme s’il eût demandé des idées au plafond , écoutait, la .bouche béante, de l’air ahuri d’un homme qui, moralement tombe des nues.
Qui l’eût connu, il est vrai, eût vu, dans son œil noir, pétiller la satisfaction d’une diabolique malice.
— Par exemple ! disait-il, semblant bien moins répondre que se parler à soi-mème, par exemple ! voilà qui est fort, Où se trouve dans mon drame de la mandarine Li-Fô une allusion à Mme Fauvel que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam? J’ai beau chercher, fouiller, scruter, d’honneur ! je ne vois pas- A moins que... mais non, c’est impossible. *
— Prétendrez-vous donc, interrompit M. de Clameran, soutiendrez-vous donc que vous ignorez le malheur qui vient de frapper M. Fauvel ?
Mais le paillasse était bien décidé à laisser préciser I» faits.
— Un malheur ? interrogea-t-il.
— Je veux parler, monsieur, du vol dont M. Fauvel a lté victime, et qui a fait assez de bruit, ce me semble.
— Ah ! oui, je sais. Son caissier a décampé en lui emportant 350,000 fr. Pardieu 1 l’accident est vulgaire et je dirai presque quotidien. Quant à découvrir entre ce vol et mon récit le moindre rapport, c’est une autre affaire...
M. de Clameran tardait à répondre. Un violent coup 4e coude de Lagors l’avait calmé comme par enchantement.
Devenu pms froid que marbre, il toisait le paillasse i’un regard soupçonneux et paraissait regretter amèrement les paroles significatives arrachées à son emportement.
— Soit ! fit-il de ce ton hautain qui lui était familier, soit, j’ai pu me tromper; après vos explications, je veux bien l’admettre et le croire.
Mais voilà que le paillasse, si niaisement humble l’instant d’avant, sur ce mot : Explications, se rebiffa. Il se campa fièrement, le poing sur la hanche, exagérant l’attitude du défi.
— Je ne vous ai donné, je n’avais à vous donner aucune explication.
— Monsieur!...
— Laissez-moi finir, s’il vous plaît. Si, sans le vouloir, j’ai blessé en quelque chose la femme d’un homme que j’estime, c’est à lui, ce me semble, seul juge et arbitre de ce qui intéresse son honneur, de me le faire savoir., 11 n’est plus d’un ôge, me direz-vous, à venir demander raison d’une offense, c’est possible; mais il a des fils, et l’un d’eux ust ici, je viens de le voir. Vous m’avez demandé qui je suis, à mon tour je vous dirai -- Qui êtesvous, vous, qui de votre autorité privée, voue, constituez le champion de Mœe Fauvel? Etes-vous son parent, son ami, son allié? De quel droit l’insultez-vous en prétendant découvrir une allusion où il n’y a qu’une histoire inventée à olaisir ?
Il n'y avait rien à dire à cette réponse si ferme et si logique. M. de Clameran chercha un biais.
— Je suis l’ami de M. Fauvel, dit-il, et, à ce titre, j’ai le droit d’être jaloux de sa considération comme de la mienne propre. Et si cette raison ne vous suffit pas, sachez qu’avant peu sa famille sera la mienne.
— Ah!
— C’est ainsi, monsieur, et avant huit jours mon mariage avec Mlle Madeleine sera officiellement annoncé.
La nouvelle était à ce point imprévue, elle était si bizarre, qu’un moment le paillasse resta absolument décontenancé et pour tout de bon, cette fois.
Mais ce fut l’affaire d’une seconde. Il s’inclina bien baa avec un sourire juste assez ironique pour qu’on ne^ put le relever, en disant :
— Recevez toutes mes félicitations, monsieur. Outre qu’elle est, ce soir, la reine du bal, MUo Madeleine a, dit-on, un demi-million de dot.
C’est avec mie impatience visible, et en jetant de tou& côtés des regards anxieux, que Raoul de Lagors avait écouté cette discussion.
— En voici trop, fit-il, d’un ton bref et dédaigneux; je ne vous dirai, moi, qu’une chose, maitre paillasse, vous avez la langue trop longue.
— Peut-être, mon joli mignon, peut-être I Mais j’ai le bras plus long encore.
Clameran, lui aussi, avait hâte d’en finir.
— Assez, ajouta-t-il en frappant du pied, on n’a pas d’explication avec un homme qui cache sa personnalité sous les oripeaux de son costume.
— Libre à vous, seigneur doge, d’aller demander qui je suis au maitre de la maison... si vous l’osez.
-t Vous êtes, s’écria Clameran, vous êtes...
Un geste rapide de Raoul arrêta sur les lèvres du noble maitre de forges une injure qui allait peut-être amener des voies de fait, et à tout le moins une provocation, du scandale, du bruit.
Le paillasse attendit un moment, un sourire gouailleur:
aux lèvres, et l’injure ne venant pas, il chercha dès yeux les yeux de M. de Clameran et lentement prononça '
— Je suis, monsieur, le meilleur ami qu’ait eu de son vivant votre frère Gaston. J’étais son conseiller, j’ai été le confident de ses dernières espérances.
Ces simples mots tombèrent comme autant de coups de massue sur la tète de Clameran.
Il pâlit affreusement et recula d’un pas, les mains en avant, comme si là, au milieu de ce bal, il eût vu devant lui se dresser un spectre.
Il voulut répondre, protester, dire quelque chose, l’épouvante glaça lc3 mots dans sa gorge.
— Allons, viens, lui dit Lagors, qui avait gardé son sang-froid.
Et il l’entraîna en le soutenant, car il chancelait comme un homme ivre, il se tenait aux murs.
— Oh 1 fit le paillasse, sur trois tons différents, oh ! I oh!!!'
C’est qu’il était presque aussi étourdi que le maître de forges, et il restait là, dans son embrasure, planté sur ses jamnes.
. Cette phrase, mystérieusement menaçante, c’est à tout hasard qu’il l’avait prononcée, sans but, sans intention arrêtée, uniquement pour ne pas rester court, guidé à son insu par cet instinct merveilleux du policier, qui est sa. force, comme le flair du limier.
— Qu’est-ce que cela signifie ? murmurait-il. Pourquoi l’effroi de ce misérable ? Quel souvenir terrible ai -je1 remué dans son âme de boue? Qu’on vienne donc encore ■ vanter la pénétration de mon esprit, la subtilité de mes combinaisons! Il est un maître qui, sans peine, noua dame le pion à tous, qui d’un brusque caprice dérange toutes nos ehmrères, ce maître, c’est le hasard.
Il était à cent lieues de la situation présente, de la galerie, du bal de MM. Jandidïer. Un léger coup, frappé? sur son épaule par le personnage au manteau vénitiè®/ le rappela brusquement à la réalité.
LE DOSSIER N- i!3
— Êtes-vous coûtent, M. Yerduret? demanda-t-il.
— Oui et non, monsieur le comte. Non, parce que je n’ai pas atteint complètement le but que je me proposai» quand je vous ai prié de me faire admettre ici; oui, parce que nos deux coquins se sont livrés de telle façon que le doute n’est plus possible.
— Et vous vous plaignez?...
— Je ne me plains pas, monsieur le comte ; je bénis au contraire le hasard, je devrais dire la Providence, qui vient de me révéler l’existence d’un secret dont je ne me doutais pas.
Cinq ou six invités qui, ayant aperçu le comte, s’approchaient de lui, interrompirent cette conversation. Le comte s’éloigna, mais non sans adresser au paillasse un salut plus amical encore que protecteur.
Lui, aussitôt, déposant sa bannière, se lança dans la foule devenue si pressée, qu’on ne circulait qu’avec les plus grandes difficultés. Il cherchait Mme Fauvel. Elle avait quitté la galerie, et il la trouva établie sur une banquette du grand salon, causant avec Madeleine. Elles étaient, l’une et l’autre, fort animées.
— Bon ! pensa le paillasse, elles s’entretiennent de la scène ; mais que sont donc devenus Lagors et Clameran?
Il ne tarda pas à les apercevoir. Ils allaient et venaient, traversant les groupes, saluant, adressant la parole à mie foule de personnes.
— Je parierais, murmura le paillasse, qu’il est question de moi. Ces honorables messieurs cherchent à savoir qui je suis. Cherchez, mes bons amis, cherchez...
Bientôt ils y renoncèrent. Ils étaient si préoccupés, ils éprouvaient un tel besoin de se trouver seuls pour réfléchir et délibérer, que gans attendre le souper, ils allèrent prendre congé de Mmo Fauvel et de sa nièce, annonçant qu’ils se retiraient.
Ils disaient vrai. Le paillasse les vit gagner le vestiaire, prendre leurs manteaux, descendre le grand esealier et disparaître sous le porche.
— Tout est dit, pour ce soir, murmura-t-il, je n’ai plus rien à faire ici.
Et à son tour, il sortit, après avoir passé un immense pardessus qui cachait presque entièrement son costume.
Il y avait à la porte bien des voitures libres, mais irî temps était beau, bien que froid, le pavé était sec, la paillasse décida qu’il rentrerait à pied, se disant que le grand air, le mouvement, la marche, tasseraient se* idées, encore confuses.
Allumant un cigare, il remonta la rue Saint-Lazare et tourna Notre-Dame-de-Lorette pour gagner le faubourg Montmartre.
Tout à coup, au moment où il s’engageait dans la rue Ollivier, un homme, sortant de l’ombre où il se tenait caché, bondit jusqu’à lui, le bras levé, et, de toutes ses forces, le frappa.
Le paillasse, heureusement pour lui, avait cet instinct merveilleux du chat, qui se dédouble, pour ainsi dire, qui peut, tout à la fois, guetter et veiller à sa sûreté, regarder d’un côté et voir de l’autre .
11 vit, ou plutôt il devina l’homme tapi dans l’ombre, et le sentit, en quelque sorte, se précipiter sur lui, et il put se renverser à demi sur ses jarrets robustes, en essayant de parer avec ses mains.
Ce mouvement lui sauva certainement la vie, et c’est dans le bras qu’il reçut le furieux coup de poignard qui devait le tuer.
La colère, encore plus que la douleur, lui arrachèrent une exclamation.
— Ali ! canaille ! s’écria-t-il.
Et aussitôt, bondissant d’un mètre en arrière, il tomba en garde.
Mais la précaution était inutile.
Voyant son coup manqué, l’assassin ne revint pas à la charge. Il poursuivit sa course et bientôt disparut dans *e faubourg Montmartre.
— C’est Lagors, certainement, murmurait le paillasse,'; et le Clameran ne doit pas être loin. Pendant que je tour-
nais l’église d’un côté, ils l’ont tournée de l’autre et sont 7enus m’attendre ici.
Sa blessure, cependant, le faisait cruellement souffrir.
11 alla se placer sous un réverbère pour l'examine'’. Elle ne présentait sans doute aucune gravité, mais elle était fort large et le bras était traversé de part en part.
Il déchira aussitôt son mouchoir de poche, en fit quatre bandes et s’entortilla le bras avec la dextérité d’un interne des hôpitaux.
— Il faut, pensait-il, que je sois sur la piste de choses bien graves, pour que ces misérables se soient résolus à un meurtre. Des gens habiles comme eux, quand ils n’ont à redouter que la police correctionnelle, ne risquent pas bénévolement la cour d’assises.
Cependant, rester là, sur cette place, n’était pas possible. 11 s’assura qu’à la condition de braver une douleur très-vive, il pouvait encore se servir de son bras, et iL poursuivit son ennemi, ayant bien soin de tenir le milieu de la chaussée et évitant les coins sombres.
Il ne voyait personne, à la vérité, mais il était persuadé qu’on le suivait.
Il ne se trompait pas. Lorsque arrivé au boulevard Montmartre il traversa la chaussée, il distingua deux ombres qu’il reconnut, et qui la traversèrent presque en même temps que lui, un peu plus haut.
— J’ai affaire, murmura-t-il, à des gredins déterminés, ils ne se cachent même pas pour me suivre. Ils sont fins, ils doivent être rompus à des aventures comme celle-ci, j’aurai du mal à leur faire perdre ma piste. Ce n’est pas avec ces gaillards-là que réussirait le tour de la voiture, qui a si bien mis Fanferlot dedans. 11 faut ajouter de plus que mon diable de chapeau gris est comme un phare dans la nuit et se voit d’une lieue.
Il remontait alors le boulevard, et sans avoir besoin de détourner la tète, il devinait ses ennemis, à trente pas à peu près en arrière.
— Et cependant, disait-il, poursuivant à demi -voix son monologue, il faut à tout prix que je les dépiste. Je
ie*
LE DOSSIER N* i!3
be puis rentre»*, les ayant sur mes talons, ni chez moi, ni au Grand- Archange. Ce n’est plus pour m’assassiner qu'ils me suivent maintenant, mais pour savoir qui je suis. Or, s’ils viennent à se douter que ce paillasse recouvre M. Verduret et que M. Yerduret lui-mème dissimule M. Lecoq, c’en est fait de mes projets. Ils s’envoleront à l’étranger, car ce n’est pas l’argent qui leur manque, et j’en serai pour mes frais et pour mon coup de couteau.
Cette iaéc, que peut-être Raoul et Clameran lui échapperaient, l’exaspéra si fort, qu’un instant il songea à les faire prendre.
C’était chose facile, en somme. Il n’avait qu’à se précipiter sur eux, en criant au secours, on viendrait, on les arrêterait tous les trois et on les consignerait au poste à la disposition du commissaire de police.
C’est ce moyen aussi simple qu’ingénieux qu’emploient les agents du service de la sûreté lorsque, rencontrant à l’improviste quelque malfaiteur qui leur est signalé, ils ae peuvent, faute d’un mandat, lui mettre la main dessus.
Le lendemain, on s’explique.
Or le paillasse avait en mains bien assez de preuves pour faire maintenir l’arrestation de Lagors. 11 pouvait montrer la lettre et le paroissien mutilé, il pouvait révéler l’existence des reconnaissances du Mout-dc-Piété déposées au Vésinet, il montrerait son bras. Au pis iller, Raoul aurait à expliquer pourquoi et comment il avait volé ce nom de Lagors, et dans quel but il se faisait passer pour le parent de M. Fauvel.
D’un autre côté, en agissant avec cette précipitation* on assurait peut-être le salut du principal coupable, de M. de Clameran. Quel témoignage décisif s’élevait contre lui? Aucun. Ou avait les présomptions les plus fortes, mais pas un fait.
Tout bien réfléchi, le paillasse décida qu’il agirait seul, comme il l’avait toujours fait jusqu’ici, et que seul il arriverait à la découverte des vérités soupçonnée.
Ce parti arrêté, il n’avait plus qu’à donner le change à ceux qui le suivaient.
Il avait pris le boulevard de Sébastopol, et, quittant l’allure indécise qui trahissait ses hésitations, il se mit à marcherai’ un bon pas.
Arrivé devant le square des Arts-et-Métiers, il s’arrêta brusquement. Deux sergents de ville le croisèrent, il les arrêta pour leur demander quelques renseignements insignifiants.
Cette manœuvre eut le résultat qu’il prévoyait, Raoul et Clameran se tinrent coi à vingt pas environ, n’osant avancer.
Vingt pas!... c’était tout ee qu’il fallait d’avance au paillasse. Tout en causant avec les sergents de ville, il avait sonné à la maison devant laquelle ils se trouvaient. Le bruit sec du cordon lui ayant appris que la porte était ouverte, il salua et entra vivement.
Une minute plus tard, les sergents de ville s'étant éloignés, Clameran et Lagors sonnaient à leur tour à cette porte.
On leur ouvrit, et ils firent lever le concierge pour lui demander quel était cet individu qui venait de rentrer, déguisé en paillasse.
Il n’avait pas vu, leur dit-il, rentrer le moindre masque, et, qui plus est, il n’était pas à sa connaissance qu’aucun de ses locataires fut sorti déguisé.
— Après cela, ajouta-t-il, je ne puis être sûr de rien, la maison ayant une autre issue sur la rue Saiat-Benis.
: — Nous sommes volés ! interrompit Lagors, nous ne saurons jamais qui est ce paillasse.
— A moins que nous ne l’apprenions trop tôt ài nos. dépens, murmura Clameran devenu pensif.
* En ce moment même où Raoul et le maître de forges se retiraient plein d'inquiétude, le paillasse, rapide comme une flèche, arrivait à l’hôtul du Grand-Archange comme trois heures sonnaient. +■
Accoudé à sa fenêtre, Prosper le vit venir de loin.
C’est que depuis minuit , Prosper attendait avec la
fiévreuse impatience d’un accusé qui attend la décision, de ses juges.
C’est dire avec quel empressement il courut au-devant de M. Verduret jusqu’au milieu de l’escalier.
— Que savez-vous? disait-il; qu’avez -vous appris? Avez-vous vu Madeleine? Raoul et Clameran étaient-ils au bal ?
Mais M. Verduret n’a pas l’habitude de causer dans les endroits où on peut l’entendre.
— Avant tout, répondit-il, entrons chez vous, et commencez par me donner un peau d’eau pour laver ce bobo qui me cuit comme le feu.
— Ciel 1 vous êtes blessé !
— Oui, c’est un souvenir de votre ami Raoul. Ah! il apprendra ce qu’il en coûte pour entamer la peau que voilà.
La colère froide de M. Verduret-Paillasse avait quelque chose de si menaçant que Prospcr en restait interdit.
Lui, cependant, avait fini de panser son bras.
— Maintenant, dit-il à Prospcr, causons. Nos ennemis sont prévenus, il s’agit de les frapper avec la rapidité de la foudre.
M. Verduret s’exprimait d’un ton bref et impérieux, que Prosper ne lui connaissait pas.
— Je me suis trompé, disait-il, j’ai fait fausse route; e’est un accident qui arrive aux plus malins. J’ai pris l’effet pour la cause, il faut bien que je le confesse. Le jour où j’ai cru être assuré que des relations coupables existaient entre Raoul et M“e Fauvel, j’ai cru tenir le bout du fil qui devait nous conduire à la vérité. J’aurais dû me méfier, c’était trop simple, trop naturel.
— Supposez-vous Mme Fauvel innocente ? . •
■i— Non, certes, mais elle n’est pas coupable dans le ' sens que je croyais. Quelles étaient mes suppositions? Je m’étais dit : « Eprise d’un jeune et séduisant aventurier, Mm* Fauvel lui a fait cadeau du nom d’une de ses pa« - fentes et l’a présenté à sou mari comme son neveu. Le
stratagème était adroit pour ouvrir à l'adultère les portes de la maison. Elle a commencé par lui donner tout l’argent dont elle pouvait disposer ; plus tard elle lui a confié «es bijoux, qu’il portait au Mont-de-Piété ; enfin, ne possédant plus rien, elle l’a laissé puiser à la caisse de son mari. » Voilà ce que je pensais.
— Et de cette façon, tout s’expliquait.
— Non, tout ne s’expliquait pas, je le savais, et c’es* en cela que j’ai agi avec une déplorable légèreté. Comment, avec mon premier système, expliquer l’empire de Clameran ?
— Clameran est simplement le complice de Lagors.
— Ah ! voilà où est l’erreur. Moi aussi, j’ai cru longtemps que Raoul était tout, la vérité est qu’il n’est rien. Hier, dans une discussion qui s’était élevée entre eux, le maître de forges a dit à son ancien ami : « Et, surtout, mon petit, ne t’avise pas de me résister, je te briserais comme verre. » Tout est là. Le fantastique Lagors est, non la créature de Mme Fauvel, mais l’àme damnée de Clameran.
— Et encore, reprit-il, est-ce que nos suppositions premières nous donnaient la raison de l’obéissance résignée de Madeleine? C’est à Clameran et non à Lagors qu’obéit Madeleine.
Prosper essaya dé protester.
M. Verduret haussa imperceptiblement les épaules. Pour convaincre Prosper, il n’avait à prononcer qu’un mot; il avait simplement à dire que trois heures aupa- * ravant Clameran lui avait annoncé son mariage avec Madeleine.
Ce mot, il commit la faute de ne le point prononcer.
Persuadé qu’il arriverait à temps pour rompre ce mariage, il ne voulait pas ajouter cette inquiétude aux «oucis de son jeune protégé.
— Clameran, poursuivit-il, Clameran seul tient madame Fauvel. Or, comment la tient-il, quelle arme terrible assure son mystérieux pouvoir? 11 résulte de renseignements positifs qu’ils se sont vus il y a quinze mois
LE DOSSIER K* llo
pour la première fois depuis leur jeunesse, et la réputation de Mmo Fauvel a toujours été au-dessus de la niédisance. C’est donc dans le passé qu'il faut chercher le secret de cette domination d’une part, de cette résignation de l’autre.
— Nous ne saurons rien, murmura Prosper.
— Nous saurons tout, au contraire, quand nous connaîtrons le passé de Clameran. Ah! quand ce soir j’ai prononcé le nom de son frère Gaston, Clameran a pâli et reculé comme à la vue d’un fantôme. Et moi, je me suis souvenu que Gaston est mort bien subitement, lors d'une visite de son frère.
— Croyez-vous donc à un meurtre !...
— Je puis tout croire de gens qui ont voulu m’assassiner. Le vol, mon cher enfant, n’est plus en ce moment . qu’un détail secondaire. 11 est aisé à expliquer, ce vol, et si ce n’était que cela, je vous dirais : Ma tâche est finie, allons trouver le juge d’instruction et lui demander un mandat.
Prosper s’était levé, la poitrine gonflée, l’œil brillant d’espoir,
— Oh! vous savez... Est-ce possible !...
— Oui, je sais qui a donné la clé, je sais qui a donné ' le mot.
— La clé!... peut-être c.’était celle de M. Fauvel. Mais le mot...
— Le mot! malheureux, c’est vous qui l’avez livré. Vous avez oublié, n’est-ce pas? Votre maîtresse, heureusement, a eu de la mémoire pour deux. Vous souvientil d’avoir, deux jours avant le vol, soupé avec madame Gypsy, Lagors et deux autres de vos amis? Nina éLit triste. Vers la fin du souper, elle vous fit une querelle de femme délaissée.
— En effet, j’ai ce souvenir bien présent.
— Alors, vous savez ee que vous avez répondu ?
Prosper chercha un moment et répondit :
— Non.
— Eh bien! pauvre imprudent, vous avez dit à Nina î
LE D0S5IEÏI N° 113
a Tu as bien tort de me reprocher de ne pas penser à « toi, car, à cette heure, c’est ton nom aimé qui garde « la caisse de mon patron. »
Prosper eut un geste fou : la vérité, comme nu obus, éclatait dans son cerveau.
— Oui! s’écria-t-il, oui, je me souviens.
— Alors, vous comprenez le reste. Un des deux est allé trouver Mme Fauvel et l’a contraint de lui remettre la clé do son mari. A tout hasard, le misérable a placé les boulons mobiles sur le nom de Gypsy. Les trois cent cinquante mille francs ont été pris. Et sachez bien que Mmu Fauvel n’a obéi qu’à des menaces terribles. Elle était mourante, le lendemain du vol, la pauvre femme, et c’est elle qui, au risque de se perdre, vous a envoyé dix mille francs.
— Mais qui a volé? Est-ce Raoul? est-ce Clameran? Quels sont sur M”° Fauvel leurs moyens d’action? Gomment Madeleine est-elle mêlée à ces infamies?
— A ces questions, mon cher Prosper, je ne sais encore que répondre, et c’est pour cela que nous n’allons pas encore trouver le juge. Je vous demande dix jours. Si daus dix jours je n’ai rien surpris , je reviendrai, et nous irons conter à M. Patrigent ce que nous savons.
— Comment, vous partez donc?
— Dans une heure, je serai sur la route de Beaucaire. N’est-ce pas des environs que sont Clameran et Mme Fauvel, qui est une demoiselle de La Yerberie.
— Oui, je connais leurs familles.
— Eh bien! c’est là que je vais les étudier. Ni Raonl ni Clameran ne nous échapperont, la police les surveille.. Mais vous, Prosper, mon ami, soyez prudent. Jurezmoi de rester prisonnier ici tant que durera mon absence.
Tout ce que demandait M. Verdure t, Prosper le jura du meilleur cœur. Mais il ne pouvait le laisser s’éloigne» ainsi.
— Ne saurai-je donc pas , monsieur, demanda-t-il*.
qui vous êtes, quelles raisons m’ont valu votre tout-puissant appui?
L’homme extraordinaire eut un sourire triste.
— Je vous le dirai, répondit-il, devant Nina, la veilla du jour où vous épouserez Madeleine.
C’est une fois abandonné à ses réflexions que Prosper comprit vraiment et réellement de quelle utilité lui avait été l’intervention toute puissante de M. Yerduret.
Examinant le champ des investigations de ce mystérieux protecteur, il était surpris et comme épouvanté de son étendue.
Que de découvertes en moins de huit jours, et avec quelle précision, — bien qu'il prétendit avoir fait fausse route. — Avec quelle sûreté, il en était venu d’inductions en déductions, de faits prouvés en faits probables, à reconstituer, sinon la vérité, au moins une histoire si vraisemblable qu’elle semblait indiscutable !
Prosper devait bien s’avouer que, parti de rien, jamais il ne serait arrivé seul £ ce résultat qui confondait sa raison.
Outre qu’il n’avait ni la pénétration surprenante, ni la subtilité de conception de M. Verduret, il n’avait ni son flair ni son audace; il ne possédait pas cet art, cette science de se faire obéir, de se créer des agents et des compüces, de faire concourir à un résultat commun les événements aussi bien que les hommes.
N’ayant plus près de lui cet ami de l’adversité, il le regrettait. 11 regrettait cette voix tantôt rude et tantôt bienveillante qui l’encourageait ou le consolait.
Il se trouvait maintenant isolé jusqu’à l’effroi, n’osant pour ainsi dire ni agir ni penser seul, plus timide que l’enfant abandonné par sa bonne.
Au moins eut-il le bon esprit de suivre les recommandations de son mentor. Il se renferma obstinément au Grand- Archange, ne mettant même pas le nez à la fenêtre. V
Deux foi* il eut des nouvelles de M. Verduret. La première fois il reçut une lettre où cet ami lui disait avoir
tu son père, lequel lui avait donné un bon coup de main. La seconde lois, Dubois, le valet de chambre de M. de Clameran, vint, de lu part de celui qu’il appelait « son patron, » annoncer que tout allait bien.
Tout allait pour le mieux, en effet, lorsque le neuvième joui sa réclusion volontaire, sur les dix heures du soir, Piosper eut l’idée de sortir. 11 avait un violent mal de tète, depuis plusieurs nuits il dormait mal, il pensa que le grand air lui ferait du bien.
Mm0 Alexandre, qui semblait avoir été mise quelque peu dans le secret par Verduret, lui présenta certaines objections, il n’en tint compte.
— Qu’est-ce que je risque, à cette heure, dans ce quartier? dit-il. Je longerai le quai jusqu’au Jardin des Plantes, et certes je ne rencontrerai personne.
Le malheur est qu’il ne suivit pas strictement ce programme, et qu’arrivé près de la gare du chemin de fer d’Orléans, ayant soif, il entra dans un café et se fit servir un verre de bière.
Tout en buvant à petits coups, machinalement il prit un journal parisien, le Soleil, et à l’article : « Bruits du jour, » sous la signature de Jacques Durand, il lut :
« On annonce le mariage de la nièce d’un de nos plus a honorables financiers, M. André Fauvel, avec un gen- « tilhomme provençal, M. le marquis Louis de Clameran.»
La foudre tombant sur la table même de Prosper ne lui eût point causé une si épouvantable impression.
Cette nouvelle affreuse, qui lui arrivait là, à l’improviste, apportée par ce messager indifférent de la joie ou de la douleur qui s’appelle le journal, lui prouvait la justesse des appréciations de M. Verduret.
Hélas 1 pourquoi cette certitude ne lui donna-t-elle pas la foi absolue, c’est-à-dire le courage d’attendre, la force de ne pas agir?
Egaré par la douleur, perdant la tète, il vit déjà Madeleine indissolublement liée à ce misérable, il se dit que M. Verduret arriverait peut-être trop tard, et qu’à tout prix il fallait créer un obstable.
Il demanda au garçon une plume et du papier , et oubliant qu’il n’est pas de situation qui excuse cette lâcheté abominable qui s’appelle une lettre anonyme, déguisant sou écriture de son mieux, il écrivit à son anciéiï patron :
« Cher monsieur,
« Vous avez livré à la justice votre caissier , votte avez bien fait, puisque vous êtes certain qu’il a été infidèle.
« Mais si c’est lui qui a pris à votre caisse 350,000 fir., est-ce aussi lui qui a volé les diamants de Mma Fauve! pour les porter au Mont-de-Çiété, où ils sont actuelle-*' ment?
« A votre place, prévenu comme vous l’êtes, je ne' ferais pas d’esclandre. Je surveillerais ma femme, et je découvrirais qu’il faut toujours se défier des petitscousins.
« De plus, avant de signer le contrat de M,,é Madeleine, je passerais à la préfecture de police m'édifier st tf le compte du noble marquis de Clameran.