CHAPITRE I
« Comment vivre en paix quand on ne sait ni d'où l'on vient, ni où Ton va, ni ce qu'on a à faire ici-Las; quand tout est énigme, mystère, sujet de doutes et d'alarmes? Vivre en paix dans cette ignorance est chose contradictoire et impossible. »
(JoL'FFROY, Mélanges philos., p. 338.)
Ceux d'entre nous qui ont aujourd'hui soixante ans se souviennent-ils de l'élan qui, au commencement de ce siècle^ poussait vers l'étude et la science des idées la brillante génération dont nous sommes les fils? Il y avait, au lendemain de la Révolution, une renaissance générale des choses de Tintelligence, et comme un recommencement universel. L'esprit français ressemblait à une terre fertile où l'on a bivouaqué, et qui, une fois délivrée du pied qui la fou-
lait, appelle toutes les cultures, impatiente de produire. Aussi^ dès qu'on y mit la main, ce fut de toutes parts une furie de végétation. Il y eut alors de grands poètes, de savants historiens, d'illustres orateurs et d'éminents critiques. Qui ne connaît leurs noms? Qui ne sait l'émulation unanime de la jeunesse, les luttes de l'opinion, et le m.ouvement passionné des écoles ?
La philosophie eut sa part de ces enthousiasmes. Avec Royer-Collard et Maine de Biran, elle se dégage peu à peu de la psychologie sensualiste deCondillac, et hientut inaugure un spiritualisme dont le règne, quoi qu'on dise, n'est pas fini encore. Les questions qu'elle se posait, une école rivale, l'école théologique ainsi qu'on l'appelait, se flattait d'y répondre au nom d'une doctrine qui ne venait pas de l'homme, et dont Joseph de Maistre, de Bonald, de Chateaubriand et plus tard Lamennais étaient les quatre prophètes, non toujours écoutés, mais universellement respectés. Toutefois, comme on le devine bien, entre les maîtres du passé et les révélateurs prétendus de l'avenir, le partage n'était pas égal. C'était vers la nouveauté que se portait le courant; et cette jeune France, sortie du vieux matérialisme du dix-huitième siècle, sans trop savoir encore ce que serait le dix-neuvième, ressentait en son sein le tressaillement que dut éprouver le premier homme, quand l'étincelle de la vie fut allumée en lui et que l'argile prit une âme.
Après cette première phase de résurrection, l'école spiritualiste entra dans une seconde période, que signale l'avènement de l'éclectisme. M. Royer-Collard s'était inspiré surtout de Thomas Reid et de l'Ecosse;
M. Cousin rattacha bientôt son enseignement à celui de l'Allemagne et d'Emmanuel Kant. Tout au plus jusqu'ici avait-on déblayé le terrain encombré parles anciens systèmes, et dressé les échafaudages de la science des idées. M. Cousin se fit fort de bâtir un monument qui remplacerait le vieux temple, en prenant de ses ruines ce qu'elles avaient de bon : et l'éclectisme parut.
On s'aperçut bientôt que c'était le scepticisme sous un nom fastueux. Partant de ce principe que l'erreur n'est que la vérité incomplète, que le tout est de savoir discerner l'une de l'autre, ce système, renouvelé des Grecs d'Alexandrie, livrait l'esprit à des recherches impossibles et le cœur à d'inexprimables angoisses. Mais l'éloquence du maître couvrait de voiles si brillants le vice de ses doctrines, que beaucoup se laissèrent prendre à cette séduction. M. Royer-Collard, malgré l'autorité de sa grave parole, avait professé à peu près dans le désert; et le jeune docteur Cousin n'arrivait à sa chaire qu'en fendant le flot chaque jour croissant des auditeurs conquis par son beau langage, plus encore que par ses idées. Ses disciples étaient presque ses courtisans.
Or, au pied de cette chaire entourée de tant de sympathies et d'honneur, on eut bien vite remarqué, à la rentrée des cours de 1814, un jeune montagnard arrivé du Jura depuis quelques semaines. C'était une âme franche, un caractère de roche, voulant énergiquement, cherchant le bout de toutes choses, naïf, candide encore, croyant au beau et au vrai sans arrière-pensée, capable d'enthousiasme et portant sur son front cette grâce de la vertu qui faisait dire à
Rousseau « qu'un jeune homme qui a conservé son innocence jusqu'à vingt ans, est, à cet âge, le meilleur et le plus aimable des hommes. »
Ce qui le distinguait parmi ses camarades de l'École normale, c'était l'exaltation d'un esprit vigoureux et nourri de raison, avec une âme ouverte à la mélancolie et un cœur qui ne pouvait se passer de mysticisme; se plaisant dans les synthèses, mais capable d'analyse ; recherchant les sommets supérieurs des choses, pour voir de haut et respirer dans le grand air. Une certaine sauvagerie, qui à l'école l'avait fait surnommer le Sicambre ; l'humeur libre, un peu fauve, comme qui dirait d'un chamois des gorges jurassiennes, une bonté qui se portait vite à l'attendrissement, l'adoration de l'honnête ou de ce qu'il croyait tel, l'indignation contre le mal armée d'une ironie qui s'attaquait au vif, une faculté de poésie grandiose et élevée, reflétant la grande nature comme un lac qui réfléchit un paysage de montagnes; des études historiques larges et bien nourries, un trésor de souvenirs, du fond desquels se dressaient et reparaissaient sans cesse son pays, sa famille, la foi de son enfance ; une confiance opiniâtre en la raison humaine d'où sa perte est venue; une parole sûre d'elle-même, un style où a passé le souffle de Pascal; point ou peu d'ambition, mais un prosélytisme philosophique immense; en somme, un fort esprit et un très-beau caractère servi par un grand cœur : Jouffroy était tout cela. La philosophie d'alors ne devait pas connaître de plus sincère néophyte, de plus ardent zélateur, ni le scepticisme de plus noble victime.
Le christianisme que Jouffroy apportait à l'École normale n'était pas seulement une poésie de souvenirs, c'était un christianisme positif, pratique, de conviction et d'action ; c'était conséquemment un christianisme heureux.
« Né de parents pieux et dans un pays où la foi « catholique était encore pleine de vie au commence- « ment de ce siècle, raconte-t-il lui-même, j'avais été « accoutumé de bonne heure à considérer l'avenir de a l'homme et le soin de son âme comme la plus « grande atTaire de ma vie, et toute la suite de mon « éducation avait contribué à fortifier en moi ces « dispositions sérieuses. Pendant longtemps , les « croyances du christianisme avaient pleinement ré- « pondu à tous les besoins et a toutes les inquiétudes « que de telles dispositions jettent dans 1 âme. A ces « questions, qui étaient pour moi les seules qui mé- « ritassent d'occuper l'homme, la religion de mes « pères donnait des réponses, et ces réponses j'y « croyais, et, grâce à mes croyances, la vie présente ce m'était claire, et par delà je voyais se dérouler u sans nuage l'avenir qui doit la suivre. Tranquille « sur le chemin que j'avais à suivre en ce monde, <f tranquille sur le but où il devait me conduire dans « l'autre, comprenant la vie dans ses phases et la » mort qui les unit, me comprenant moi-même, con-
« naissant les desseins de Dieu sur moi et l'aimant « pour la bonté de ses desseins, fêtais heureux de ce « bonheur que donne une foi vive et certaine en une « doctrine qui résout toutes les grandes questions « qui peuvent intéresser l'homme (1 ). »
Ces jours heureux de Jouffroy, hâtons-nous de les saluer, nous ne les reverrons plus. Que se passa-t-il en lui au sortir de l'enfance? Ses aveux ne nous le laissent qu'à peine soupçonner. Mais il paraît certain qu'une curiosité présomptueuse et précoce l'initia de trop bonne heure aux incrédulités de son malheureux temps. Une sorte de journal intime qu'il écrivait dès lors parle de certaines lectures faites au collège de Dijon, dans les dernières années de ses études classiques, et qui furent le premier ébranlement de sa foi (2). Puis l'orgueil s'en mêla. On avait exalté outre mesure ce jeune homme de talent et d'avenir. Le sentiment de son mérite lui inspira bientôt celui de l'indépendance. L'École fit le reste, et à peine fut-il installé à Paris qu'il se sentit atteint par le souffle du scepticisme, qui de toutes parts « battait les murs (( et ébranlait les fondements du paisible édifice au « sein duquel s'était abritée sa jeunesse (3). «
A partir de ce moment son histoire intime est un drame; et quel drame que cette lutte dont l'enjeu n'était rien moins que l'avenir éternel, et dont il a raconté les péripéties dans des pages célèbres! D'une part, c'est
(1) Jouffroy, Nouveaux mélanges philos., p. 81 et 82.
(2) M. J. Tissot, dans la notice qu'il a consacrée à Jouffroy dans la Biographie universelle, parle de ses assiduités dans les cabinets littéraires et du peu de choix que mit le jeune homme dans ses lectures.
(3) Nouveaux Mélanges philos., p. 82.
« l'ardeur de sa curiosité qui ne peut se dérober aux « objections puissantes semées comme la poussière « dans l'atmosphère qu'il respire. De l'autre, c'est « son enfance et ses poétiques impressions, sa jeu- « nesse et ses religieux souvenirs; la majesté, l'anti- « quité, l'autorité de cette foi qu'on lui avait enseii< gnée, toute sa mémoire, toute son imagination « soulevées et révoltées contre cette invasion d'une in- « crédulité qui les blessait profondément; son cœur a enfin ne pouvant défendre sa raison (1 ).» Quel douloureux spectacle nous présentent tour à tour ces alternatives de foi et de scepticisme vainqueur, ce flux et reflux de l'âme qui ne sait où se prendre; et qui peut dire combien l'infortuné en souffrit? Il a décrit ce martyre; c'est lui qui, dans son beau et triste langage, nous a raconté « cette mélancolique « révolution qui fuit le grand jour de la conscience, « ces scrupules, ces saintes et vives affections qui la « lui rendaient trop redoutable pour qu'il s'en fût « avoué les progrès; la pente sur laquelle l'intelli- « gence avait glissé ; le frémissement et la répulsion « de la pensée qui recule devant le mot quand la « chose est accomplie ; cet état si peu fait pour la fai- « blesse humaine (2) ! » On croirait lire l'histoire des adieux d'un "Werther, qui craint de s'arracher à ce qu'il ne peut plus aimer, et qui , regardant tour à tour ses armes et le ciel vengeur, hésite jusqu'au bout entre la vie et la mort.
D'ailleurs le suicide moral était entièrement accompli chez Jouffroy. Seulement, comme il dit, il s'était
(1) Jouffroy, Nouveaux Mélanges philos., p. 83. — (2) Ibid.^ p. 8^.
fait sourdement et était tenu secret encore, quand un jour enfin, forcé de se l'avouer et de sonder la plaie saignante de son âme, il le fait « dans une page égale aux plus belles qu'aient produites en ce genre les lettres françaises, depuis Pascal, mais dont on ose à peine louer le charme passionné, le poétique éclat, quand on songe de quel prix cette beauté littéraire a été payée, et quelles angoisses il a fallu traverser pour que le souvenir môme lointain eût encore cette émotion et cet accent (1). »
« Je n'oublierai jamais la soirée de décembre où le « voile qui me dérobait à moi-même ma propre in- « crédulité fut déchiré. J'entends encore mes pas dans ce cette chambre étroite et nue où, longtemps après « l'heure du sommeil, j'avais continué de me pro~ « mener; je vois encore cette lune à demi voilée par « les nuages qui en éclairaient par intervalles les « froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient, « et je ne m'en apercevais pas. Je suivais avec anxiété « ma pensée, qui, de couche en couche, descendait i< vers le fond de ma: conscience, et, dissipant l'une « après l'autre toutes les illusions qui m'en avaient « jusque-là dérobé la vue, m'en rendait de moment « en moment les détours plus visibles. En vain je « m'attachais à ces croyances dernières, comme un « naufragé aux débris de son navire; en vain, épou- « vanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, (( je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers « mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui
(1) Voij. M. Caro, PInlosophes contemporains. Jouiïroy. Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1865, p. 340.
THÉODORE JOUFFROY. Il
« m'était clier et sacré : rindexible courant de ma « pensée était plus fort. Parents, famille, souvenirs, « croyances, il m'oblii;eait à tout laisser. L'examen « se poursuivait plus obstiné et plus sévère à meu sure qu'il approchait du terme, et il ne s'arrêta que « quand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de « moi-même il n'y avait plus rien qui fut debout. « Ce moment fut affreux, et quand, vers le matin, « je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir « ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, « et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre et dé- '( peuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec « ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que « j'étais tenté de maudire (1). »
Ainsi s'était consommé, dans l'âme de Jouffroy, non-seulement un grand sacrifice, mais, il faut le dire aussi, un déplorable attentat. Pourquoi la compassion que ces lignes inspirent n'at-elle pas permis d'en voir l'illusion et l'erreur funeste? Non, le courant de la pensée qui poussait vers le doute le malheureux étudiant n'était pas, quoi qu'il dise, .un courant inflexible, une pensée fatale. En dépit de ses prétentions, l'examen ne se poursuivait ni sévère ni complet, tant qu'il ne tenait compte que des forces de l'homme et ne recourait pas aux révélations de Dieii. Jouffroy était à plaindre, mais il n'avait pas le droit de se désespérer : il n'avait pas encore épuisé toutes les ressources, il n'avait pas prié, il n'avait pas cherché, il n'avait pas scruté les puissances divines qui l'auraient soutenu. 3Ième la raison seule, mais la raison
(1 Jouffroy, Nouveaux Mélanges, p. 83.
totale, impartiale et droite^ eût suffi à le rendre à la foi de l'EglisC;, comme nous le ferons voir; et en lisant cette page éloquente mais triste, je m'en rappelais une autre d'une non moindre éloquence, mais d'une meilleure doctrine. Je me rappelais ce qu'avait éprouvé Pascal dans cette nuit fameuse, où lui aussi, avant tous les héros de l'inquiétude moderne, il subit les angoisses de la passion spirituelle, et d'où il sortait en s'écriant, comme un triomphateur effaré, dans l'action de grâces de sa victoire ; « Certitude, certitude, sentiment, joie, paix! »
C'était donc librement et volontairement que, dans cette soirée fatale, Jouffroy consommait l'apostasie coupable de sa foi et de son cœur. Il n'en souffrait pas moins, il souffrait de ses regrets; et que regrettait-il alors? C'était, avec son Dieu, son père mort jeune encore , mais dans une religion ferme comme son caractère et pure comme sa vie. C'était sa digne mère, simple et noble paysanne à qui il devait tout, dont il avait les traits, les yeux profonds, la distinction agreste mais délicate et fière. C'était le collège de Nozeroi, où il avait porté sa première innocence. C'était l'image de son oncle, le vieil abbé Jouffroy, son premier et cher maître dans. les sciences divines et humaines. C'était enfin, peut-être, le collège de Dijon où, chaque jour, il jetait sur des notes intimes sa reconnaissance d'enfant, dans un épanchement chrétien et vertueux. Ces souvenirs précieux sont les racines humaines qui retiennent la foi dans le sol de notre âme; et même quand la foi meurt, quand elle ne donne plus ni ses
fleurs ni ses fruits, elle tient par ce cuté, et on ne l'extirpe pas sans de grands déchirements.
« Les jours qui suivirent cette découverte furent « les plus tristes de ma vie, »
A côté de cet aveu qui n'a, rien d'étonnant, on n'est pas peu surpris d'entendre Jouffroy ajouter : « Bien que mon intelligence ne considérât pas sans « quelque orgueil son ouvrage, mon âme ne pouvait « s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse « humaine (1). »
Ainsi dès le début se révèle dans Jouffroy un double sentiment qui remplira sa vie et en dessinera le double caractère: un sentiment douloureux, qui le rend digne d'intérêt et de plainte sympathique; un sentiment orgueilleux, qui le rend digne de condamnation et de blâme.
Mais si fier qu'il fût de sa démolition, il fallait toutefois penser à reconstruire. C'était là pour son âme une question de vie ou de mort; il le sentait et le disait :
« Si en perdant la foi j'avais perdu le souci des « questions qu'elle m'avait résolues, sans doute ce « violent étal n'aurait pas duré longtemps ; la fatigue « m'aurait assoupi, et ma vie se serait endormie
(1) Jouffroy, Nouveaux Mélanges philos., p. 84.
u comme tant d'autres, endormie dans le scepticisme. « Heureusement il n'en était pas ainsi; jamais je « n'avais mieux senti l'importance des problèmes « que depuis que j'en avais perdu la solution. J'étais a incrédule, mais je détestais l'incrédulité; ce fut « là ce qui décida de la direction de ma vie. Ne pou- « vant supporter l'incertitude sur l'énigme de la des- « tinée humaine..., je résolus de consacrer tout le a temps qui serait nécessaire, et ma vie, s'il le fallait, « à cette recherche. C'est par ce chemin que je me cf trouvai amené à la philosophie, qui me sembla ne a pouvoir être que cette recherche même (1). »
— Pourquoi l'homme est-il ici-bas-; à quelle fin, dans quel but? — Comment doit-il user de sa liberté, et dans quel sens doit-il diriger sa conduite? — Toute son existence est-elle renfermée dans les limites de cette vie, et pourquoi cette foule de désirs et de facultés que cette vie ne contente pas? — L'autre vie, si elle existe, que sera-t-elle? Sera-t-elle immortelle ou limitée? Quel y sera le sort de Thomme? Comment s'opérera le passage de la vie présente à cette nouvelle existence? Y reverra- t-il ses parents, ses amis, ses enfants? Les bons y seront-ils sur le même pied que les méchants? — Ce monde qui nous enveloppe, ces astres qui nous éclairent, cette terre et toutes les choses qui la couvrent, quel en est l'ouvrier ?Oij réside-t-il? Comment est-il, et que veut-il de nous? — Qu'est-ce que l'humanité? Quel est le terme mystérieux de ces deux filiations de créatures humaines, dont l'une se perd dans la nuit du passé et l'autre
(1) Nouveaux Mélanges philos. ^ p. 84.
dans celle de l'avenir? Où est le commencement, et la fin de cette chaîne? Quelle est la raison d'existence de Tespcce? Où va sa destinée? Où vont ces peuples qui se succèdent? Pourquoi pas un seul, pourquoi plusieurs? D'où vient qu'ils ne se ressemblent pas; qu ils ont des génies, des langues, des visages différents? L'espèce est-elle tout entière sur la terre, ou la retrouve-t-on partout, dans tous les mondes; ou ces mondés ont-ils chacun la leur? — L'homme lui-même, quel est-il? Qu'est-ce que l'àme dont on lui parle? Qu'est-ce que le corps qu'il touche et qu'il voit? Quelle est l'union el la dépendance de ces deu\ natures, et comment se forme-t-elle à l'heure de la naissance, et comment se rompt-elle à celle de la mort? — Enfin parmi les hommes les uns sont riches, les autres sont pauvres; les uns gouvernent, les autres obéissent; les uns sont heureux, les autres sont souffrants ; les uns possèdent, les autres ne possèdent pas : d'où viennent ces différences? Quel est cet ordre fondé et maintenu par des lois qui imposent des devoirs et qui donnent des droits? Comment tout cela s'est-il établi? Est-ce le hasard, est-ce l'usage, est-ce la nécessité, est-ce la rai&on? Cela est-il bon, cela est-il mauvais ? Où prendre une règle pour en juger? Quels seront l'autorité et le fondement de cette règle (1) ?
Telle était l'étendue, et tels sont presque les termes du programme que Jouffroy dressait de ses prochaines recherches philosophiques. Il embrassait toute science, et l'on ne peut se défendre d'une sorte
(1) Vuy. Jouffroy, Nouveaux Mélanges, p. 10^ et suiv.
de vertige en songeant que c'est dans le fond de cet insondable abîme qu'allait se précipiter un homme de vingt ans !
Était-ce chose possible? et ce vaste programme ne se ruinait-il pas lui-même par son immensité? En formulant ainsi dans leur intégrité les problèmes naturels que tous nous devons résoudre, Jouffroy ne prouvaii-il pas le besoin que nous avons de la révélation, par l'impuissance manifeste où nous sommes d'y répondre par notre seul effort? C'est la première réflexion qui naît à cette lecture. On se demande, instinctivement et préalablement, s'il est possible que toutes ces questions si vitales ne soient que des hypothèses^ cruellement laissées à l'examen privé de tout homme venant en ce monde; si Dieu a pu jeter de telles énigmes en pâture à des intelligences que lui, le Père des lumières, aurait ainsi livrées à une aberration presque inévitable; et le double sentiment qu'on éprouve en lisant l'énorme questionnaire est une juste frayeur de l'immensité de la lâche, et un doute fondé que cette tâche soit la nôtre.
Il est vrai que Jouffroy était alors plein de confiance dans ses moyens de solution. Il n'en voulait qu'un seul.
« Les convictions, dit-il, renversées par la raison « ne peuvent se relever que par elle. « Et ailleurs : M N'ayant plus les lumières de la foi pour résoudre « le problème de la destinée humaine, il ne me res- « tait plus que les lumières de la raison pour y pour w voir (1). »
{l) Nouveaux Mélanges^ p. 84 et 85.
Certes, dût-on s'étonner de ma proposition, je tiens que ce sont là des lumières suffisantes pour conduire à la foi, et j'estime, pour ma part, non-seulement puérile mais sacrilège la guerre que certains insensés déclarent à la raison au nom de la religion. Le chrétien peut accepter le défi de Jouffroy. La raison bien comprise eût certainement amené, soit directement par elle-même, soit indirectement, la solution des problèmes qu'elle s'était posés. Mais j'entends par ce mot la Taison tout entière, allant, comme dit Fénelon, jusqu'au bout d'elle-même; là, arrivée à ce point, reconnaissant et constatant elle-même ses limites, appelant conséquemment une lumière supérieure dont elle se prouve le besoin, dont elle contrôle les titres, et ne craignant pas dès lors d'écouter une parole de laquelle elle est sûre, parce qu'elle s'en est démontré la certitude logique et rationnelle à elle-même. M. de Rémusata dit : « lly a dans la raison quelque chose d'au delà d'elle. Elle en sait plus qu'elle n'en voit, elle donne plus qu'elle ne possède, et par ses limites mêmes trahit son origine. Celui qui l'exposa sur cette terre a laissé dans son berceau des marques de haute naissance et quelques lettres demi-effacées de la langue ■ qu'il parle et qu'elle ne sait pas. » Que M. de Rémusat nous permette d'ajouter que, pour lui apprendre cette langue, il lui faut une mère; cette mère c'est l'Église : il faut donc que la raison se laisse élever par elle. C'est la seule raison raisonnable que celle-là, si j'ose parler ainsi; la seule raison complète, la seule lumineuse. L'autre est une raison mutilée et boiteuse, qui ne peut aller au but et qui se brise dans l'effort, parce que, quand le pied lui
manque, elle refuse de se laisser emporter sur des ailes.
Jouffroy ne tarda pas à faire l'expérience de celte infirmité. Sa première déception, dès qu'il eut louché le seuil de la philosophie, fui de voir que l'enseignement donné dans la Faculté et à l'École normale ne disait pas un mot de la grande question qui tourmentait son âme. Tout le débat s'agitait autour de la psychologie. On tenait passionnément pour Royer-Collard ou pour Laromiguière; mais on ne so^'tait pas de l'origine des idées, grave question sans doute, mais dont le néophyte n'apercevait pas alors l'importance pratique. M. Cousin, « un homme jeune encore, mais « qui depuis n'a jamais été plus remarquable par « son éloquence qu'il ne Tétait alors, » tombé dans la mêlée, avait ramassé les armes de M. Royer- Collard, et le débat restait le même. « Aucune vue « d'ensemble sur la carte du pays à parcourir. » Nulle percée luniineuse sur l'existence et ses devoirs, nulle ihéodicée, nulle morale, nulle synthèse : combien ce champ parut rétréci à Jouffroy! Quel désenchantement d'abord, puis quelle tristesse de se voir emprisonné pendant dix-huit mois dans cette question partielle, lui qui, dit-il, « s'était persuadé qu'il allait « rtncontrer une science régulière, le conduisant par « des chemins sûrs et bien tracés à des connaissances « certaines sur les choses qui intéressent le plus « l'homme (1); » lui dont « l'inlelligence, excitée par (( les besoins et élargie par les enseignements du (f christianisme, avait prêté à la philosophie le grand
(1) Jouffroy, Nouveaux Mélavijes, p. 87.
« objet, les vastes cadres, la sublime portée d'une a relij2;ion (1). » — «Toute la philosophie était dans un « trou où l'on manquait d'air, s'écrie-t-il doidoureu- « sèment, et où mon âme, récemment exilée du chris- « tianisme, étouffait (2). » Vainement M. Cousin fouillait-il avec vigueur les replis de la pensée, exposant, discutant sur des questions particulières tous les systèmes des écoles. « M. Cousin, jeune comme nous, « raconte son disciple, et comme nous nouveau venu « dans la philosophie, partageait notre inexpérience. « Ce que nous ignorions, il l'ignorait; ce que nous au- '( rions voulu apprendre, il aurait voulu le savoir (3). >• Aussi bien avoue-t-il que, sans les engagements qui l'enchaînaient dès lors à l'Université, il « aurait laissé « là le maître et les leçons. » Mais il était élève de l'Ecole normale, et « soit qu'on goûtât ou qu'on ne « goûtât pas la philosophie, il fallait écouter (4). » D'ailleurs « l'autorité des maîtres la ferveur des a disciples, lui imposaient, de sorte qu'il n'osait « montrer ni sa surprise ni son désappointement 5). » Il se laissa donc faire. « M. Cousin me donna ce « qu'il put me donner, dit franchement Jouffroy, et « je sortis de ses mains, sachant très-peu, mais ca- (< pable de chercher et de trouver, et dévoré de l'ar- « deur de la science et de la foi en moi-même [6). »
(1) Jouffroy, Nouveaux Mélanges, p. 88. — ;2) Ibid., p. 83. (3; Ibid., p. 89. — ^k) Ibid., p. 88. — (5) Ibid., p. 89. - {6} Ibid., p. 88.
C'est sur ces entrefaites et dans le courant de l'année 1 81 7~que, son noviciat universitaire terminé, Jouffroy fut nommé maître de conférences à l'Ecole normale et professeur de philosophie au collège Bourbon. Ce jeune maître improvisé, incertain de ses voies^ ignorant de sonbutj investi tout à coup d'une puissance doctrinale et presque sacerdotale sur des âmes semblables à la sienne, eut l'honnêteté de s'effrayer de sa tâche et la sincérité d'avouer son épouvante. « On avait beau me dire que l'enseignement dont on me chargeait était élémentaire ; c'était précisément à cause de cela qu'il m'effrayait. Cet enseignement avait son programme; ce programme, il fallait en un an le remplir; et que comprenait-il? non pas une question ni deux, non pas même une de ces sciences comprises dans le sein de la philosophie; mais trois de ces sciences : la psychologie, la logique et la morale; encore celle-ci devait--elle être suivie des linéaments d'une quatrième, la théodicée. C'était là ce qu'on demandait à moi, un esprit de vingt ans, à qui on n'avait enseigné ni l'une ni l'autre de ces sciences, et qui, dix- huit mois auparavant, n'en avais aucune idée! En vérité, il y avait lieu de trembler, et cependant il était impossible que je reculasse (1). w A ce découragement eut bientôt succédé une ivresse
(1) Nouveaux Mélanges^ p. 95.
Studieuse, dans laquelle Jouffroy semblait vouloir oublier tout pour se refaire lui-même, et se refaire tout seul une science totale et des convictions neuves. Étrange contradiction! singulier entêtement de l'orgueil philosophique ! c'est dans le moment même où il se sent le plus écrasé par le sentiment de son insuffisance, que Jouffroy s'émancipe de toute doctrine auxiliaire et s'isole de tout ce qui n'est pas lui-même! « J'avais donc jeté les livres où je ne rencontrais rien u qui me fût clair, dit-il, ou qui me parût méthodi- « quement cherché et scientifiquement trouvé. J'avais « trouvé plus court de bâtir à neuf que de construire « avec des matériaux empruntés ^^ 1 ) ! — Les livres, les « cours, ajoute-t-il quelques pages après, ne me fu- « rent plus rien. Si j'ouvrais les philosophes, si je « continuais d'assister le plus souventque je pouvais « aux leçons de M. Cousin, c'était plutôt pour apte prendre où étaient les questions que pour en obte- « nir la solution. J'en vins même à me convaincre « que je ne comprenais véritablement que ce que j'a- « vais trouvé moi-même. Je perdis toute foi à Tins- « truction transmise (2). »
Il y avait bien de l'orgueil dans cet isolement, et il allait devenir, pour le jeune philosophe, un péril intellectuel d'autant plus considérable qu'il le livrait aux hasards de sa propre pensée. Mais plus elle se sentait seule, plus cette pensée superbe se concentrait en elle-même pour y chercher les réponses dont elle revendiquait la responsabilité, afin sans doute d'en porter tout l'honneur.
(1) Nouveaux Mélanijes^ p. 97.— (2; Ibhl., p. 99.
Quelles années pour l'ardent et patient solitaire que celles qui s'écoulèrent de 1817 à 18221 Que d'heures silencieuses consommées dans le labeur éternellement renaissant de V organisation des sciences philosophiques! « C'étaient donc des journées, dit-il, <( des nuits entières de méditation dans ma chambre, (c C'était une concentration d'attention si exclusive « et si prolongée sur les faits intérieurs où je cher- « chais la solution des questions, que je perdais tout i< sentiment des choses du dehors, et que, quand j'y « rentrais pour boire et manger, il me semblait que « je sortais du monde des réalités et passais dans cece lui des illusions et des mensonges (1). »
Parmi les veilles consacrées à ce rude travail, il y avait des moments de jouissances intimes. C'étaient ceux où parfois « jaillissaient des éclairs dans la nuit (( profonde qui couvrait pour lui la philosophie, » et où il croyait voir ta carrière se dessiner, « comme le « font aux premières lueurs du crépuscule les lignes f( obscures et indécises d'un pays où l'on voyage (2). « C'étaient ceux où « le plaisir de trouver la vérité lui « redonnait un bonheur que lui avaient procuré jadis « les mathématiques pures (3). »
Mais il y avait aussi des tristesses soudaines, des souvenirspleinsde regrets, des brises du passé traversant le présent comme un souffle de la patrie absente, comme un rayon céleste à travers les barreaux d'un cachot obscur. Il a décrit ces heures où « son âme, « dit-il, par des retours violents cherchait à rega-
(1) Nouveaux Mélanges p/n7os., p. 97. — (2) Ibid., p. 90. (3) Nouveaux Mélanges, p. 101.
« gner les rivages qu'elle avait perdus, et retrouvait « dans la cendre de ses croyances passées des étiu- « celles qui semblaient par intervalles ranimer sa « foi (1 . » Il avait beau vouloir ajourner l'examen des questions religieuses qu'il semblait redouter, elles revenaient à lui comme une vision inexorable, et ne lui permettaient pas de se confiner tranquillement dans la spéculation des faits psychologiques. Alors n'y tenant plus^ obsédé par ses regrets, par ses remords peut-être, JoufTroy abandonnait sa table et ses notes : « Quand j'avais quelques heures à rêver la « nuit à ma fenêtre, ou le jour sous les ombrages des « Tuileries^ des élans intérieurs, des attendrissements « subits me rappelaient à mes croyances passées, à « l'obscurité, au vide de mon âme et au projet tou- « jours ajourné de le combler (2). »
Le professeur se remettait ensuite à son travail; mais son cœur, malgré lui, s'échappait du côté des montagnes paternelles, et c'est alors que le philosophe, devenant poëte, jetait dans une lettre ces mélancoliques peintures qui le rajeunissaient dans d'heureux souvenirs :
« Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, la « modeste rougeur de nos fraises? Qui vous dira les « murmures et les balancements de nos sapins, le « vêtement de brouillard que chaque matin ils pren- « nent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? Et « l'hiver, dans la tempête, les tourbillons de neige « soulevés, les chemins disparus sous de nouvelles « montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus
(1) Nouveaux Mélanjos. p. 84. — '2) Ibkl.^ p. 101 .
« haut de Tair, les loups sans asile hurlant de faim « et de froid, tandis que les familles s'assemblent au « bruit des toits ébranlés et prient Dieu pour le voya- « geur? 0 mon pays que je regrette, quand vous « verrai -je? w
Ce fut en 1 820 que la mort de son père et des nécessités impérieuses de santé rappelèrent Théodore Joufîroy dans ses montagnes du Jura, et le ramenèrent à l'étude plus approfondie de la destinée humaine. Lui-même nous apprend qu'une maladie nerveuse, résultant du travail obstiné auquel il se livrait depuis quatre ans, l'obligea à aller prendre dans son pays un repos indispensable.
Le tempérament physique de JoulTroy était faible; sousles apparences d'une constitution robuste et d'un développement plus que viril se cachait la délicatesse frêle et nerveuse d'une femme. A voir sa grande taille, son attitude noble, son vaste front porté haut, tout chargé de pensée et d'inspiration, on prenait l'idée d'une forte intelligence servie par des organes qui n'étaient pas indignes d'elle. Mais de près l'étude détaillée de sa physionomie, la couleur de son teint, la profondeur de son regard, habituellement humide, révélaient les impuissances autant que les ardeurs d'une âme qui s'était accommodée d'un corps et le consumait de sa flamme. Aussi n'était-ce qu'avec une compassion inquiète que ses contemporains considé-
raient « ce mélancoli(iue jeune homme, dont la figure ^rave et belle avait des expressions si douces et si fières, si sereines et si tristes; dont les yeux, d'un bleu pale et d'une lenteur réfléchie, ne se laissaient pas détourner des contemplations intérieures, etdont les joues amaigries étaient creusées par le mal qui consumait déjà une vie destinée à finir si vite(l). »
Il ne lui fallut pas moins de deux années entières pour se remettre de ce mal, si tant est qu'il s'en remit jamais. Elles ne furent pas perdues pour ses méditations. Dès qu'il fut loin de Paris, dans la grave solitude peuplée de ses souvenirs, et dans le recueillement que commandent le sentiment et les appréhensions d'une santé délabrée, le jeune homme entendit les rappels de Dieu. Puis, n'y a-t-il pas des lieux naturellement éloquents, où tout parle, interroge et demande qu'on réponde? JoufTroy le pensait ainsi, et, sans doute, c'est de lui-même et de ses impressions qu'il rend compte dans cette page :
« Dans le sein des villes, l'homme semble être la '( grande affaire de la création; c'est là qu'éclate « son apparente supériorité; c'est là qu'il semble do- (c miner la scène du monde ou, pour mieux dire, « l'occuper à lui seul. Mais lorsque cet être si fort, si « fier, si plein de lui-même, si exclusivement pré- « occupé de ses intérêts dans l'enceinte des cités et « parmi la foule de ses semblables, se trouve par « hasard jeté au milieu d'une immense nature, qu'il « se trouve seul en face de ce ciel sans fin, en face
(1) M. Mignet. Notice lue dans la séance publique de l'Académie des sciences morales et politiques du 25 juin 1853.
« de cet horizon qui sVtend au loin et au delà du- « quel il y a d'autres horizons encore, au milieu de « ces grandes productions de la nature qui l'écra- « sent , sinon par leur intelligence, du moins par « leur masse; puis lorsque, voyant à ses pieds du « haut d'une montagne, et sous la lumière des as- « très, de petits villages se perdre dans de petites « forêts, qui se perdent elles-mêmes dans l'étendue « de la perspective, il songe que ces villages sont « peuplés d'êtres infirmes comme lui; qu'il compare « ces êtres et leurs misérables habitai ions avec la na- « ture qui les environne, cette nature elle-même avec « notre monde sur la surface duquel elle n'est qu'un (( point; et ce monde, à son tour, avec les mille au- « très mondes qui flottent dans les airs et auprès du- « quel il n'est rien : à la vue de ce spectacle, l'homme (( prend aussi en pitié ses misérables passions tou- « jours contrariées, ses misérables bonheurs qui « aboutissent inévitablement au dégoût, et alors « aussi la question de savoir ce qu'il est et ce qu'il «■ fait ici-bas lui vient; et alors aussi il se pose le « problème de sa destination (1). »
Telles furent en effet les préoccupations solennelles et pressantes qui naquirent pour Jouffroy du spectacle de ses montagnes. C'est bien dans ces pensées qu'on nous l'a représenté, gravissant avant l'aube la cime de la Dole où le Doubs prend sa source, et songeant à la source invisible des choses. L'aspect du soleil levant le rappelait à l'idée d'une meilleure lumière; la vue d'un pâtre debout, silencieux, les bras
(1) Mélanges philosophiques^ p. 314.
croisés, appiiyr- sur son bâton au penchant des collines, le rappelait à ces questions de la vie et de la mort que la grande nature éveille dans l'unie, et (( « que le pâtre entend autant que le philosophe et « autant que le poëte (1). »
Mais c'était surtout lorsque, descendu de ces hauteurs, Jouffroy rentrait aux Pontets, son village natal, que les sollicitations religieuses lui arrivaient de tout ce qu'il voyait et de tout ce qu'il aimait. « Tout con- « courait, dit-il, à faire prendre à mon esprit cette di- « rection [T. » Ses combats intérieurs recîommencèrent alors plus violents que jamais, et si l'on veut comprendre quelque chose à ces luttes où l'homme a le triste pouvoir de résister à Dieu, il faut lire ces lignes dans lesquelles, sans le savoir, l'infortuné Jûuifroy se juge et se condamne :
cf Je me retrouvais sous le toit où s'était écoulée « mon enfance, au milieu des personnes qui m'a- « vaient si tendrement élevé, en présence des objets « qui avaient frappé mes yeux, touché mon cœur, « affecté mon intelligence dans les plus beaux jours « de ma première vie. Chaque voix que j'entendais, (' chaque objet que je voyais, chaque lieu où je por- « tais mes pas, ravivaient en moi les souvenirs éteints, (' les impressions effacées de cette première vie. Mais « en rentrant dans mon âme, ces souvenirs et ces « impressions n'y trouvaient plus les mêmes noms. « Tout était comme autrefois, excepté moi. Cette « église, on y célébrait encore les saints mystères
(1) M. Dubois, cité par M. Sainte-Beuve. Portraits littéraires, 1. 1, p. 310.
(2) Nouveaux Mélanges ph'los., p. 102.
« avec le même recueillement; ces champs, ces bois, « ces fontaines, on allait encore au printemps les « bénir; cette maison, on y élevait encore, au jour « marqué, un autel de fleurs et de feuillage; ce curé « qui m'avait enseigné la foi avait vieilli, mais il « était toujours là, croyant toujours ; et tout ce que « j'aimais, et tout ce qui m'entourait avait le même « cœur, la même âme, le même espoir dans la foi. « Moi seul l'avais perdue; moi seul étais dans la vie « sans savoir ni comment ni pourquoi; moi seul si « savaiït je ne savais rien; moi seul étais vide, agité, « privé de lumière, aveugle et inquiet (1). »
Une semblable crise appelait un dénoûment pressant, immédiat, et c'est à procurer ce dénoûment que Jouffroy résolut de consacrer les loisirs forcés de la convalescence. « Devais-je, s'écrie-l-il, pouvais-je « demeurer plus* longtemps dans cette situation? » Il en fallait sortir, en trouvant la vérité à quelque prix que ce fût. Mais là encore deux voies se présentaient à lui : il y avait à gauche la raison séparée, la raison exclusive, orgueilleuse, tronquée, refusant de se compléter par la révélation ; il y avait à droite la raison totale, conséquente, lumineuse, continuée par la foi, toute la raison humaine à laquelle se superpose la raison divine. Jouffroy pouvait choisir, et que d'avances amies devaient incliner son choix vers le christianisme! Elles ne furent point écoutées, et avec un orgueil que les faits justifiaient mal : « Puisque la « foi, dit-il, ne pouvait se relever, avais-je du temps « à perdre pour essayer d'appliquer à ces grandes
(1) Nouveaux Mélanges, p. 103.
« questions, deveaiies des énigmes pour mes yeux, « celle raison qui maintenant savait chercher hi vé- « rite et la trouver il ) ? »
Les résultats obtenus ne tardèrent pas à montrer la présomption de ces dernières paroles. — La raison savait peut-être chercher la vérité, mais quant à la trouver, il devint manifeste qu'elle ne le savaitpoint, quand, au bout de ces deux années de méditation proclamées par lui-même « les plus heureuses et les plus « fécondes de sa carrière philosophique, » on entendit Jouffroy confesser hautement que la grande solu' tion n'avait pas fait un pas! Toute cette histoire de sa vie dont j'ai détaché quelques pages, ce long et éloquent aveu de ses souffrances, ce tableau de ses besoins et de ses incertitudes, ne devaient être que le péristyle d'un immense travail qui, sous le titre fastueux d'Organisaiion des sciences philosophiques , devait en effet embrasser toute science, et donner satisfaction à cette soif de vérité, de bonheur et de paix. Mais ô déception! u manifeste impuissance de cette philosophie! De tout cet édifice pompeusement promis, le philosophe ne sut achever que le seul portique, avec quelques pierres d'attente qui indiijuent en même temps la grandeur de ses projets et la stérilité de ses efforts! Autant, dans ce travail, la première partie, la peinture de son ame, est large, vraie, émouvante; autant la seconde partie, la partie didactique, positive et doctrinale, est sèche, pauvre, écourtée, dénuée de style etd'ame. Jouffroy se traîne comme ilpeut, jusqu'à ce qu'enfin, arrivé fort péniblement au chapitre
(1) Nouveaux Mélan<jes^ p. 103.
de la morale, il termine brusquement, après qu'il en a seulement écrit le titre, puis s'arrête épuisé au seuil de la carrière.
Encore que nous apprend-il dans cette deuxième partie? Qu'a-t-il résolu? qu'a-t-il organisé dans cet essai d'organisation universelle? En voici l'analyse :
Dans le premier chapitre : de la Psychologie , il montre successivement que nous avons une personnalité propre, que le moi humain comprend une dualité qui est le corps et l'âme; que ces deux parties de notre être sont distinctes mais unies, et qu'elles fournissent l'objet à deux sciences distinctes : la psychologie et la physiologie; qu'enfin la psychologie embrasse, dans ses études, diverses facultés de l'âme dont le jeu est observé par la. conscience.
Dans le second chapitre consacré à la Logique, Jouffroy a observé que la logique comprend et pose trois questions : La vérité est-elle?. Qu'est-ce que la vérité? Et comment la découvrir?
Quant à leur solution, ce n'est plus son affaire. « Je n'espérais nullement arriver à ces réponses, ditce il découragé : il me paraissait évident qu'il y avait « là plus d'énigmes que la raison n'en pouvait ré- « soudre(l). » El ailleurs, désespérant de la vérité ellemême : « Au-dessus de toutes les sciences humaines a plane un doute, car il est possible que tout ce qui « nous paraît vrai ne le soit pas. Mais faire delà solu- « tion de ce doute l'objet d'une science humaine c'est « se moquer, et les philosophes qui ont sérieusement « poursuivi la solution de" ce doute n'étaient pas dans
(1) Nouveaux Mélanges^ p. 109.
<( leur bon sens ( 1). » Kt dans un autre endroit : « Com- « ment ne s'apereoit-on pas, dit-il, que celte préten- « tion n'est autre chose que celle de démontrer l'in- « telligence humaine par l'intelligence humaine? ce « qui est et sera éternellement impossible. Nous a croyons le scepticisme à jamais invincible, parce « que nous regardons le scepticisme comme le dernier « mot de la raison sur elle-même. »
Ainsi Jouffroy était-il descendu au fond de l'abîme. Ainsi la raison laissée à ses propres forces avait-elle Uni par se ruiner elle-même, et ce scepticisme final donnait encore une fois raison au mot célèbre des Lettres de Fénelon : « Je ne compte que sur la grâce « pour diriger la raison même dans les bornes étroites a de la raison. Une philosophie naturelle Cat un ro- « man de philosophie (2). »
Voilà l'emploi que fit Jouffroy de cette période, qui aurait pu devenir une époque salutaire, un de ces temps que Dieu appelait les jours de sa visite. 11 y eut visiblement, pendant ces deux années de séjour aux Pontets, de larges courants de grâce, et je ne sais quel bain d'atmosphère chrétienne dans laquelle celte âme malade aurait pu se retremper et guérir. L'orgueil ne l'a pas voulu. Ces heures bénies passèrent, et je doute (|ue jamais il en soit revenu de semblables dans la \ie de Jouflroy. C'est que parfois Dieu se lasse. La vérité est pareille à cette fontaine guérissante dont parle lEvangile : c'est quand l'ange la remuée, c'est quand elle a été agitée, préparée par le remords et la dou-
(1) Nouveaux Mi-lanijes^ p. 159.
(2 Fénelon, 3* lettre sur la Religion.
leur, qui sont eux aussi des puissances de Dieu, qu'il faut que l'on s'y plonge ; car l'ange peut-être ne repassera plus.
Quand Jouffroy revint à Paris, au mois de novembre 1822, sa situation et celle de son enseignement dans l'Université venaient de recevoir une atteinte qui pouvait paraître mortelle. Devenue suspecte de carbonarisme, l'École normale était supprimée et dispersée,^ et Joul'froy se démettait de ses fonctions de professeur au collège Bourbon.
Dans cette disgrâce, il eut une consolation qui était en même temps un sympathique hommage rendu à son beau talent. C'est alors en effet qu'on vit se former autour de lui un groupe de jeunes gens d'élite qui, pendant près de six ans, furent son auditoire et Técho discret de sa pensée. Quelques-uns de ces jeunes hommes, aujourd'hui des vieillards, se rappellentenrore avec émotion cettechambre mystérieuse de la rue du Four-Saint-Honoré, où l'on se rendait le soir, un à un et sans bruit, car le moindre éclat aurait inquiété la police. Il y avait des hommes de toutes les conditions, publicistes, savants, médecins, hommes d'État, étudiants, orateurs, presque tous pleins de justes espérances et d'avenir. On peut citer les noms de MM. Vitet, Duchâtel et Sainte-Beuve. Une cotisation mensuelle de trente francs, payée par chacun des auditeurs, était un témoignage également
honorable de la pauvreté du maître et de la délicate sympathie des disciples. Lorsque les initiés, au nombre de vingt ou vingt-cinq, avaient rempli le petit appartement de Jouffroy, la porte se refermait, on se rangeait en silence, et le jeune maître debout, adossé à la cheminée, commençait à demi-voix son discours sur les choses de l'âme. On l'écoutait avec cette attention bienveillante qu'on a si bien nommée un applaudissement silencieux; car Jouffroy possédait à un rare degré le talent de bien dire. La grandeur du sujet, les ombres croissantes du soir, l'expression de maladie et de mélancolie que le jeune docteur portait dans ses grands traits; cette auréole dont, en France, on entoure le front de tous ceux qui sont opprimés ou quiparaissentl'être; cette éloquence contenue d'abord, puis débordant du sujet, comme poussée par lui; la communion d'idées et d'espérances qui formait une sorte de chaîne électrique entre tous les membres de ce cénacle; le sentiment commun de l'oppression de la pensée, exagéré, mais sincère, et prompt à décerner à toute la petite école le rôle de victime : tout cet ensemble d'ardeur, de générosité, de compassion, d'opposition, de recueillement philosophique et d'émotion morale ne tardait pas à porter un sourd enthousiasme dans cette conspiration de la libre pensée.
C'était d'ailleurs une conspiration pacifique, et bien rarement JoufTroy, contraint à la prudence, se permettait de mêler à ses spéculations sur la psychologie des considérations d'un ordre moins théorique sur les choses du temps. Il n'en était pas de même dans les colonnes du Globf, ouvertes aux colères d'une polémique haineuse, injuste par conséquent, et souvent