LE DOUTE ET SE3 VICTIMES
sacrilège. Les trop fameux articles Comm^7?Y les dogmes finissent, — La Sorbonne et les philosophes, — marquent une mauvaise époque dans l'histoire de JoiifTroy. Comment cette fine nature, calme, méditative, plaintive et élevée a-t-elle pu s'oublier dans des emportements qui maintenant encore donnent tant d'embarras à ses panégyristes? On est mal venu à alléguer ses rancunes, l'ardeur aveugle du combat, la prétendue légitimité des représailles, l'exaspération d'une âme ulcérée mais excusée parla disgrâce; la religion n'était pas coupable de ses malheurs. Il lui devait un respect que d'autres adversaires, dans cette même école, ne lui refusaient pas; et ce n'était point sur ce ton sarcastique et railleur qu'il devait complaisamment raconter aux chrétiens la fin de leurs dogmes.
Et d'ailleurs quel moment il choisissait pour célébrer la ruine du christianisme, lorsque tout au contraire annonçait sa résurrection et sa vie! Quelle réfutation ne recevait pas ce détestable pamphlet des événements mêmes qui se passaient sous ses yeux! N'était-ce pas alors que ce dogme immortel venait de recevoir, dans les prisons, dans les champs de l'exil et sur les échafauds le plus beau témoignage, le témoignage du martyre? N'était-ce pas alors qu'il recevait de Chateaubriand, de de Maistre, de de Bonald, de Lamennais, de bien d'autres, le témoignage de l'éloquence et du génie? N'était-ce pas le temps enfin où la croix, se levant de tous les décombres où on la croyait ensevelie, voyait les populations accourir à ses pieds, la porter en triomphe et lui rendre sa place à leur foyer et dans leurs comrs?
Jouffroy s'était trompé : ce qu'il avait pris pour le soir, c'était le matin; ce qu'il croyait être le crépuscule, c'était l'aurore; et, par toutes ces colères, le scepticisme n'avait prouvé que son aveuglement et sa faiblesse. De tout ce sang, de toute cette boue, que l'on avait jetés à la face de l'Église, TÉglise était sortie dans ce rajeunissement de forces et de sainteté qui la faisait marcher reine des temps nouveaux; et sept années plus tard Jouiîroy, mieux éclairé, se donnait à lui-même ce démenti formel qui sera son expiation : « Ceux-là sont bien aveugles qui « s'imaginent que le christianisme est fini, quand il (c lui reste tant de choses à faire. Le christianisme « verra mourir bien des doctrines qui ont la préten- <c tion de lui succéder (1). »
Lorsque Joufïroy prononçait ces remarquables paroles, il avait repris avec plus d'honneur que jamais son enseignement public. C'était en 1830. La révolution de Juillet, consacrant le triomphe des idées libérales, avait relevé d'abord la chaire de Jouffroy, en le nommant professeur d'histoire de la philosophie moderne. Delà situation compromise et suspecte où il était naguère, il se vit bientôt porté aux plus hautes dignités universitaires. A quelque temps de là on le nomma député, et les amis de la science purent craindre que son souci des choses intellectuelles ne se noyât bien vite dans l'ivresse du succès, le mouvement politique et le débordement des alTaires.
Il n'en fut pas ainsi. C'est au contraire du sein de ce bouleversement que la question de l'avenir éternel
(1) Mélafiges philosophiques, p. 345.
se dressa devant Jouffroy, plus pressante que jamais. Il crut qu'il était temps de la traiter en public, et, à peine intronisé dans sa chaire nouvelle, le professeur annonça que l'objet de son cours serait la recherche de notre destinée future. L'heure était opportune; et quelle ne dut pas être l'émotion de tout cet auditoire;, encore tout frémissant des passions de la veille, quand, abordant le sujet de la patrie qui ne change pas, on l'entendit ouvrir de la sorte ses leçons, devant ces héros de Juillet dont il relevait le regard audessus des trônes croules et des pavés vainqueurs: « Rien, disait-il, ne donne le sentiment de la des- « tinée humaine comme ces temps de crise où elle (c fait un grand pas; et si j'ai choisi pour sujet de ces « leçons le problème moral, c'est qu'il m'a paru que « dans un moment où s'agitent, au sein de celte « grande ville et de cette grande nation, les destinées « de l'humanité, il serait convenable, il était impor- « tant de traiter dans cette Faculté le l'jrohlhne de la « destinée de V homme (1). »
Il allait donc encore attaquer ce problème pour la troisième fois! C'est sous ce titre que fut recueilli et publié son cours de 1830. Il commence, selon sa coutume, par poser la question, l'inexorable question, par montrer son urgence, son importance unique, ses racines et son développement dans la vie. Cette première partie est d'une 'haute éloquence :
« Comment voulez-vous, dit-il, que l'homme vive (( en paix, quand sa raison, chargée de la conduite
(1) Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 299.
« de la vie, tombe dans l'incertitiule sur la vie elle- « menie^ et ne sait rien de ce qu'il faut qu'elle sache « pour remplir sa mission? Comment vivre en paix « quand on ne sait ni d'où l'on vient, ni où l'on va, « ni ce qu'on a à faire ici-bas? quand on ignore ce « que signifient et l'homme, et l'espèce^, et la création? « quand tout est énigme, mystèro^ sujet de doutes et « d'alarmes? Vivre en paix dans cette ignorance est « chose contradictoire et impossible (1). »
« Cependant, se demande-t-il quelques pages plus « haut, en jetant les yeux sur la société qai nous en- « toure, qu'y voyons-nous? Où sont les hommes « préoccupés du grand problème de la destinée hu- « maine, les hommes que ce problème tourmente, les « hommes que ce problème agite et élève, les hommes « à qui ce problème prenne une de leurs pensées et « dérobe une des minutes de leur temps (2)? » Puis, avec un mépris qui rappelle les colères superbes de Pascal et l'amertume de Lamennais, ravalant jusqu'à Tanimalilé brute cet inerte troupeau qui traverse la vie sans en chercher le but : « A voir, dît-il, le spec- « tacle que nous présente la foule, et ces. milliers '( d'êtres qui vivent au jour le jour, poursuivant les « objets divers de leurs passions, très-contents quand « ils les ont atteints, très-désappointés quand ils leur « ont échappé, mais, heureux ou trompés, se prenant « le lendemain d'ambitions toujours nouvelles, de dé- « sirs toujours renaissants, et poursuivant intrépidece ment leur rôle sans songer jamais à se demander
(1) Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 338. ,
« le sens de cette pièce qui leur donne tant de mal et « dans laquelle ils figurent sans savoir pourquoi; à « voir, dis-je, cette réalité de la vie humaine, on croi- « rait que, si le privilège de comprendre que nous « avons une destinée est le fait qui distingue l'homme « de l'animal, ce n'est guère que par exception qu'il « prend le rang supérieur qui lui a été assigné (1). » Alors Jouffroy décrivait, avec un art profond, l'ensemble des circonstances qui élèvent l'esprit de l'homme à cette pensée morale qu'il appelle la pensée humaine par excellence : Pourquoi suis-je ici-bas, et quel est le sens définitif du rôle que j'y joue? Il citait premièrement le mal, la douleur et nos ptiles bonheurs plus tristes que la douleur même. Il citait le spectacle de l'immense création nous apportant la révélation de notre petitesse. Il suivait dans l'histoire la marche mystérieuse des sociétés humaines, et l'homme, comme perdu dans cet océan sans rives, cherchant à s'orienter du milieu de ces vagues qui l'emportent avec elles comme une goutte d'eau. Enfin c'était la science, la science cosraogonique particulièrement, qui, en exhumant des entrailles de la terre l'histoire du globe que nous habitons, provoquait, elle aussi, Tattention de l'esprit devant le problème que Jouffroy promène ainsi sur nos têtes comme un nuage. Encore une fois, personne n'a mieux exposé que lui, avec un sentiment plus profond, plus convaincu, l'urgence de cette question en présence de laquelle les autres ne sont rien; et on comprend par-
Ci) Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 308.
failement l'impression qu'il devait produire à la Sorbonne. Je ne m'étonne donc point que, le jour où le professeur, racontant les métamorphoses successives du globe, se demanda si « le temps ne viendrait « pas aussi où notre race serait effacée, et où nos os- « sements déterrés ne sembleraient plus aux espèces a alors vivantes que les ébauches grossières d'une « nature qui s'essaye, » un vrai transport se soit produit parmi les assistants, et qu'ils se soient levés par un seul mouvement, comme sous le coup d'une épouvante sacrée.
D'où lui venait cette éloquence, sinon de ses convictions? D'où lui venaient ses convictions, sinon de ses expériences, hélas! et de ses tourments?
« La philosophie, disait-il dans ce même temps, « est une affaire d'ame comme la poésie et la re- « ligion; si on n'y met que son esprit, il est possible « qu'on devienne philosophe un jour : on ne l'est pas « encore (1). » A ce titre, il l'était; car aucune âme ne fut plus agitée que la sienne par la tempête qu'il soulevait chez les autres. C'était lui, c'était son cœur plein de doutes et d'effroi qu'il mettait ainsi à nu dans ces douloureux appels à la lumière absente.
{Y) Mélanges philosophiqLes. Du problème de la destinée humaine, p. Z-2k.
Que cet homme a dû souffrir! « Oh! disait-il « un jour, les doutes que la question de l'avenir pro- « voquC;, si Thomme n'en trouve pas immédiatement « la solution dans les croyances établies, les doutes « qu'elle provoque sont terribles ! »
Puis nous faisant entrer plus confidentiellement dans le fond de sa vie : « Je sais que bien des « hommes, disait-il , après avoir connu le problème, . « semblent le perdre de vue et ne plus guère s'en « inquiéter; mais ne vous y trompez pas^ messieurs : « une fois cette idée venue, elle ne peut plus périr; « on peut s'en distraire, il est vrai, mais s'en dé- « faire, jamais!... Cette question est comme le ft flambeau dans la fable de Psyché. Avant cette « formidable révélation l'homme obéissait à ses ins- « tincts, et, sans prévision, sans inquiétude, arri- « vait ou n'arrivait pas au but où ils' le poussaient. « Quand il l'atteignait, il était heureux; quand il « ne l'atteignait pas, il souffrait. Mais ces malheurs « passagers, bientôt effacés par l'apparition de pasce sions nouvelles, ne ressemblaient en rien à cette ce tristesse profonde, à cette incurable mélancolie qui ce s'empare de celui qui a conçu la question de la « destinée humaine et entrevu les ténèbres qui l'encc veloppent. Alors une nouvelle corde est ébranlée « au fond de l'âme, et toutes les distractions du ce monde n'empêchent pas que cette corde ne soit là « et que le moindre événement ne la fasse vibrer (1 ). » Il fallait donc conclure. Plus la question est ins-
(1) Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 321.
tante^ plus la réponse doit rtre prompte, et Joufîroy indiqua deux sources de solution. Il y avait d'abord la révélation chrétienne;, et c'est à ses réponses qu'il rendait hommage, lorsqu'il lui décernait cet éloge souvent cité, mais qu'il faut relire encore :
« Il y a un petit livre qu'on fait apprendre aux « enfants et sur lequel on les interroge à l'église. « Lisez ce petit livre, qui est le catéchisme : vous y « trouverez une solution de toutes les questions que « j'ai posées, de toutes sans exception. Demandez au « chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où « elle va, il le sait; comment elle va, il le sait. « Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n'y a « songé, pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra « aprèt; sa mort: il vous fera une réponse sublime « qu'il ne comprendra pas, mais qui n'en est pas a moins admirable. Demandez-lui comment le monde « a été créé et à quelle fin; pourquoi Dieu y a mis « des animaux, des plantes; comment la terre a été « peuplée; si c'est par une seule famille ou par plu- « sieurs; pourquoi les hommes parlent plusieurs « langues; pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se « battent, et comment tout cela finira : il le gait. « Origine du monde, origine de l'espèce, question (( de races, destinée de l'homme en cette vie et eu a l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, devoirs « de l'homme envers ses semblables , droits de « l'homme sur la création, il n'ignore rien, et quand « il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le « droit naturel, sur le droit politique, sur le droit « des gens : car tout cela sort, tout cela découle avec « clarté et comme de soi-mi-me du christianisme.
« Voilà ce que j'appelle une grande religion; je la « reconnais à ce signe qu'elle ne laisse sans réponse « aucune des questions qui intéressent l'huma- -( nité. »
Eh bien, c'est de cette réponse complète, universelle, que Jouffroy ne veut point, pour ce motif unique qu'elle vient de l'autorité et non de la raison; que, par conséquent, elle n'est pas philosophique, et que le catéchisme n'est pas le livre des adultes. Mais cette autorité n'est-ellepas rationnelle? A-t-il examiné ses lettres de créance? Ne se soumet-elle pas d'abord au contrôle de la raison avant que la raison ne doive se soumettre à elle? A-t-il fait ce contrôle, et s'il ne l'a pas fait;, est-il vraiment philosophe^ a-t-il droit de rejeter une bonne réponse seulement parce qu'elle est vieille et qu'elle ne vient pas de lui? Mais non, l'orgueil l'emporte encore cette fois sûr la sagesse- La sagesse avoue bien « qu'il serait plus commode « pour l'homme, comme dit Jouffroy, que celui qui « a tout créé et qui sait le secret de son œuvre eût « daigné nous dire le mot de qette grande énigme. « Mais l'orgueil s'obstine à « n'aborder le problème « qu'avec l'arme mâle et sainte de la science. » Ce n'est pas qu'il ait grande confiance dans la science: <' Je ne vous promets ni des solutions complètes, ni « des solutions incontestables, » dit-il. D'où vient que ces solutions sont celles qu'il préfère?... Étrange aveuglement d'un si brillant esprit! Il sera dit de lui qu'il aura entrevu toutes les vérités dans la lumière du cœur, mais pour les rejeter dans l'orgueil de la raison; qu'il leur aura chanté une longue élégie sans leur rendre sa foi ; que toute sa vie se sera passée
à regretter ce qu'il aurait si facilement retrouvé; à j)leurer dans le désert, mourant de soif, à côté de la source qu'un ange lui montrait.
La science ne lui donna point ce qu'il n'avait pas voulu recevoir de la foi. lien fut de ce cours sur la desiiiiéf humaine comme de son traité sur l'organisalion des scietices philosophiques. La première partie, l'exposition du drame, avait été saisissante, éloquente, pathétique; la seconde partie, où devait êlre le nœud de la pièce, est faible, aride, traînante, et le dçnoûment manque entièrement. Dans cette seconde partie intitulée: Méthode pour résoudre le problème, Jouffroy montre d'abord que toute la morale et la théodicée présupposent la question de la destinée humaine. Cest ce qu'il appelle fixer le sens du problème. Puis il fait voir que la meilleure voie pour le résoudre est l'observation de la nature de l'homme. Mais que révèle cette nature? Ici s'arrête son travail : « Voilà le cadre de la science, messieurs, s'écrie-t-il, son cadre rigoureux et vrai. » Puis il descend de sa chaire au moment où l'on croit qu il s'apprête à le remplir. De tout ce grand monument promis par la science, la science n'a dressé que les
échafaudages
Pendent opéra interrupta, miuœque
Murorum ingénies !
Tel fut l'enseignement philosophique de Jouffroy pendant les années de sa plus grande gloire. Les esprits qui venaient s'illuminer près de lui, en sortaient pleins de feu sur ces débats si graves; mais que les âmes étaient tristes! Parmi celles-ci il y en
avait quelques-unes qui, avec Ozanam, lui écrivaient leurs regrets de le voir ainsi troubler par ses paroles la sainte foi qu'ils tenaient du prêtre et de leurs mères. Jouffroy ne s'en blessait pas : il acceptait l'observation, il tâchait d'y répondre dans les leçons suivantes, et voyant dans cette protestation des croyants un signe des temps nouveaux : « Messieurs, disait-il, il y a « cinq ans, je ne recevais que des objections dictées « par le matérialisme ; les doctrines spiritualistes « éprouvaient la plus vive résistance : aujourd'hui (( les e&prits ont bien changé, l'opposition çst toute «■ catholique (1 ). » Mais il y en avait d'autres moins croyants, moins heureux, plus pénétrés de ses doutes
(1) Le P. Lacordaire. Notice sur Ozanam. Voici comment Ozanam raconte lui même cette protestation, dans une lettre :
« Jouffroy, l'un des plus illustres rationalistes de nos jours, s'était permis d'attaquer la révélation, la possibilité de la révélation même. Un catholique, un jeune homme, lui adressa quelques observations par écrit; le philosophe promit d'y répondre; il attendit durant quinze jours pour préparer ses armes sans doute, et au bout de ce temps, sans lire la lettre, il l'analysa à sa manière et essaya de la réfuter. Le catholique, voyant qu'il était mal compris, présenta une seconde lettre au professeur; celui-ci n'en tint pas compte, il n'en fît point mention et continua ses attaques, jurant que le catholicisme répudiait la science et la liberté. Alors nous nous réunîmes, nous dressâmes une protestation oii étaient énoncés nos vrais sentiments ; elle fut revêtue à la hâte de quinze signatures et adressée à M. Jouffroy. Cette fois il ne put se dispenser de nous lire. Le nombreux auditoire, composé de plus de deux cents personnes, écouta avec respect notre profession de foi. Le philosophe s'agita en vain pour y répondre, il se confondit en excuses, assurant qu'il n'avait point voulu attaquer le christianisme en particulier, qu'il avait pour lui une haute vénération, qu'il s'efforcerait à l'avenir de ne plus blesser les croyances. Mais surtout il a constaté un fait bien remarquable, bien encourageant pour l'époque actuelle : « Messieurs, nous a-t-il <ç dit, il y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées par « le matérialisme; les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus « vive résistance : aujourd'hui les esprits ont bien changé, l'oppo- « sition est toute catholique. » (Lettres de F. Ozanam, 1. 1. Lettre Xy 25 mars 1832.;
éloquents que de ses timides réponses, qui « semu blal)les, comme il dit, au maître d'une maison le « lendemain de l'incendie^ n'avaient plus ni foyer, « ni abri, ni avenir. » Et ceux-là descendaient les degrés de la Sorbonne inquiets, branlant la tête, regardant ironiquement la croix des églises, et se disant avec un de leurs jeunes poëtes :
Et moi, tel qu'un aveugle aux murs tendant la main,
A tâtons, dans la nuit, je cherche mon chemin....
Le doute aussi m'accable, hélas! et j'y succombe.
Mon âme fatiguée est comme la colombe
Sur le flot du déluge égarant son essor :
Et l'olivier sauveur ne fleurit pas encor.... (1)
De telles études au sein de telles souffrances usent vite. La santé de Jouffroy, déjà fort ébranlée^, s'était épuisée entièrement dans ce travail solitaire du mineur qui creuse son filon loin des libres champs de l'air où tout respire. Le ciel de Pise auquel, dès 1 837, il était allé redemander des forces, ne lui avait rendu qu'un souille faible et court. En 1839, il dut quitter sa chaire. En 1841 il renonça à paraître à la Chambre des députés, dont il faisait partie depuis dix ans. Il revit ses chères montagnes; mais elles ne purent rien pour le sauver; et quelques mois après qu'il les
(1) Hégésippe Moreau. Myosotis. Un quart d'heure de dévotion.
eut visitées pour la dernière fois, Jouffroy haletant, ruiné par une fièvre opiniâtre, dévoré d'autres inquiétudes qu'il n'exprimait point, disait à un ami qui voulait lui donner des espérances de salut: « Mon ami, soyez sûr que je suis mal, très-mal: « cela tient à différentes causes. »
Il y avait un an que Jouffroy était nommé inspecteur général de l'Université. C'est en cette qualité qu'en 1840, présidant la distribution des prix au collège Charlemagne, il fit un discours qui devait être le dernier. Sa voix était éteinte, son visage amaigri, ses traits exténués ; mais rarement son âme avait jeté une flamme plus vive que dans ce discours de fête, qui semblait être plutôt un triste adieu. Cet homme de quarante ans^, se tournant vers les enfants qu'il allait couronner, leur parlait de la vie comme un vieillard et leur disait:
« 11 y a aujourd'hui vingt-sept ans que mon cœur « battait pour la dernière fois dans une enceinte « semblable à celle-ci. J'en sortis chargé de cou- « ronnes pour entrer dans la vie. Cette vie, je l'ai « en grande partie parcourue ; j'en connais les pro- {< messes, les réalités, les déceptions; vous pourriez Cl me rappeler comment on l'imagine, je veux vous
(c dire comment on la trouve On la croit longue,
« elle est très-courte : car la jeunesse n'en est que la « lente préparation, et la vieillesse que la plus lente « destruction. Dans sept à huit ans, vous aurez en- « trevu toutes les idées fécondes dont vous êtes ca- « pables , et il ne vous restera qu'une vingtaine « d'années de véritable force pour les réaliser. Vingt « années ! c'est-à-dire une éternité pour vous, et en
<c réalité un moment. Croyez-en ceux pour qui ces u vingt années ne sont plus : elles passent connue « une ombre, et il n'en resfe que les o'uvres dont on << les a remplies. »
Il leur disait plus loin : « Le sommet de la vie « vous en dérobe le déclin. De ses deux pentes, vous « n'en connaissez qu'une, celle que vous montez : « elle est riante , elle est belle , elle est parfumée a comme le printemps. Il ne vous est pas donné^ « comme à nous, de contempler l'autre, avec ses « aspects mélancoliques, le pâle soleil qui l'éclairé et « le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le « front triste, c'est que nous la voyons (1)! »
Jouffroy voyait donc sa fin; mais il est juste de dire qu'elle était consolée par l'entrevue plus claire de cet autre monde, dont sa raison avait agité le problème, mais dont il sentait la promesse dans son cœur :
u Votre âge, disait-il dans ce mémorable discours, « votre âge se trompe encore d'une autre façon sur « la vie : il y rêve le bonheur, et celui qu'il y rêve « n'y est pas. Ce qui rend la jeunesse si belle et qui « fait qu'on la regrette quand elle est passée, c'est « cette double illusion qui recule l'horizon de la vie « et qui la dore. Ces nobles instincts qui parlent en M nous et qui vont à des buts si hauts; ces puissants « désirs qui vous agitent et qui vous appellent, com- « ment ne pas croire que Dieu les a mis en vous « pour les contenter, et que cette promesse, la vie la (' tiendra? Oui, c'est une promesse. C'est la pro- « messe d'une grande et heureuse destinée, et toute
{V Voy. ce discours au Moniteur universel du 2k août IS'iO.
ce l'attente qu'elle excite en votre urne sera remplie; « mais si vous comptez qu'elle le sera en ce monde, « vous vous méprenez. Ce monde est borné, et les « désirs de votre nature sont infinis. Quand chacun « de vous aurait à lui seul tous les biens qu'il con- « tient, ces biens jetés dans cet abîme ne le comblece raient pas.... Nous n'emportons de ce monde que ce la perfection que nous avons donnée à notre âme ; ce nous n'y laissons que le bien que nous avons fait. »
Il conclut ainsi : ce Faites en sorte de ne pas laisser (c éteindre dans votre âme cette espérance que nous ce y avons nourrie, cette espérance que la foi et la ce philosophie allument, et qui rend visible, par « delà les ombres du dernier rivage, l'aurore d'une « vie immortelle (1 ) . »
Ainsi résolvait-il d'instinct et péremptoirement, emportait-il d'assaut, si j'ose dire, ce redoutable problème de la destinée humaine dont il avait traîné la chaîne depuis vingt ans.
C'était dix-huit mois seulement avant sa mort que Jouffroy se réconciliait ainsi avec l'espérance. Elle ne le quitta plus. Comme une fidèle amie du dernier jour, elle adoucit le passage en lui donnant la main, et l'aida à porter le poids d'une longue épreuve. La maladie fut pour lui une bonne conseillère; loin de s'irriter contre elle, il l'accueillit doucement comme une envoyée de Dieu et son précurseur attendu. De telles dispositions sont bien près d'être chrétiennes, et certes ce n'était pas le stoïcisme qui dictait cette lettre si sereine:
(l; Voy. ce discours au Moniteur universel, août 1840.
« Je ressens, écrivait-il le "20 décembre 1841, je « ressens tous les bons effets de la solitude. En se « retirant de son ccrur dans son âme, de son esprit « dans son intelligence, on se rapproche de la « source de toute paix et de toute vérité, qui est « au centre, et bientôt les agitations de la surface « ne semblent plus qu'un vain bruit et une folle
« écume La maladie est certainement une grâce
« que Dieu nous fait, une sorte de retraite spirituelle « qu'il nous ménage pour nous reconnaître, nous « retrouver, et rendre à nos yeux la véritable vue <' des choses. »
C'est dans cette retraite spirituelle qu'il reçut la visite d'un de ses compatriotes qui était son ami, Mgr Cart, évèque de Nîmes, dont il goûtait particulièrement l'entretien religieux, animé de cet esprit de mansuétude qui a fait de lui un second François de Sales. Jouffroy lui dit: « Monseigneur, je ne suis pas '( de ceux qui pensent que les sociétés modernes peu- « vent se passer du christianisme, je ne l'écrirais plus « aujourd'hui. Vous avez, Monseigneur, une belle n mission à remplir. Ah! continuez à bien enseigner a l'Evanaile! »
Le malade avait une petite fille de douze ans qui se disposait à faire sa première communion. C'était pour le philosophe une consolation hautement manifestée de voir son enfant se préparera cette grande solennité de sa vie. Elle lui amena le prêtre qui lui faisait le catéchisme, et c'est ainsi que fut introduit M. Martin de Noirlieu, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas : « Nous nous sommes entretenus de philosophie et de « religion, a raconté celui-ci. Il a été question du