‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 21 sur 37 · LE DCUTE ET SES VICTIMES · texte numérisé non relu

LE DCUTE ET SES VICTIMES

« dernier ouvrage de M. de Lamennais qui vient de a paraître (1 ). Jouffroy a déploré sa défection et m'a dit « avec un profond soupir : Hélas! monsieur le curé, « tous ces systèmes ne mènent à rien . Mieux vaut mille « et mille fois un bon acte de foi chrétienne (2). »

M. de Noirlieu ajoute qu'il « sortit de chez le ma- « lade avec de bonnes espérances. » Mais elles ne devaient pas se réaliser entièrement. Il ne put le revoir; et peu de jours après, le 1" mars 1 842, le malheureux Jouffroy, surpris par l'asphyxie en buvant une potion, entrait dans celte autre vie dont le problème l'avait inquiété si longtemps.

« Je crois, a dit le prêtre qui l'a visité, que la foi « s'était ranimée dans le cœur de ce pauvre Jouffroy, « qui avait été fort pieux dans sa première jeunesse. » C'est l'espérance que veulent garder de lui tous ceux qui ont suivi cette vie et cette mort. Quels que soient les regrets que fait éprouver la lecture de ses œuvres, orgueilleuses sans doute, mais gémissantes, on ne se défend pas d'une compassion sympathique pour cette grande infortune. Certes, l'on n'oublie point qu'il fut grandement coupable, mais on se rappelle surtout qu'il fut très-malheureux ; et que s'il fit beaucoup de mal, il en fut la première et la plus triste victime. Il ne s'est point éloigné de la foi de ses pères sans de longues luttes et d'inexprimables angoisses; la séparation faite, il en saigna longtemps. Pourquoi a-t-il constamment refusé d'en guérir? Pourquoi cet égaré n'a-t-il jamais voulu revenir sur ses

(1) Esquisse d'une philosophie.

(2) Lettre de M. de Noirlieu à Mgr l'archevêque de Paris.

pas, et, repoussant la main qui lui était tendue, s'est- il obstiné à aller jusqu'au bout, pleurant et criant, comme un jeune aveugle, sur le burd des abîmes! Ainsi JoutTroy a-t-il passé au milieu de nous, objet à la fois de terreur et de pitié, comme ces coupables sacrés de ranti(|uité païenne poursuivis par un mal qui ne venait pas de Tbomme; et sa tombe placée au faite de ce siècle, comme le tombeau d'Achille sur le cap Sigée, y restera longtemps, pour dire aux passagers qui s'aventureront dans les mêmes parages, que les plus vaillants succombent dans cette lutte où l'on s'attaque au ciel même, et que nul n'est Fort contre Dieu.

CHAPITEE 11.

<< Le plus grand bienfait de la religion esl de nous sauver du doute et de l'incertitude, qui sont le plus grand tourment de l'esprit humain, le vrai poison de la vie. »

(Maine de Biran, Pensées, p. 333.)

Il y a quelques années fut publié sous le titre de : Maine de Biran, sa me et ses pensées^ un livre qui excita une grave attention parmi tous les esprits sérieux de notre temps. C'était l'histoire d'une ame, histoire fort simple, mais fort belle. La Vie faisait connaître, dans un style d'une irréprochable distinction, bien moins les événements que le mouvement moral d'une existence mêlée aux affaires publiques, mais vouée, par ses tendances, à la méditation des choses intellectuelles. Les Pensées rendaient compte de ces méditations. Toules les observations philosophiques de l'auteur, toules les vicissitudes de doute et de foi, de bonheur et de tristesse, de découragement et d'ardeur qu'il avait traversées, trouvaient leur confident

dans le journal intime où, à partir de l'année 1794 jusqu'à celle de sa mort, ce sage inventoriait l'état de son esprit et le résultat de ses recherches.

C'est cet homme et ce livre que je voudrais opposer à la vie et aux œuvres de Théodore Jouffroy.

Il y a peu à revenir sur les phases parcourues par Maine de Biran sur les chemins de la vérité. Elles ont été relevées avec tant de précision par 31. Ernest Na ville, éditeur de ses œuvres, qu'il ne nous reste qu'à les indiquer sommairement.

De 1794 à 1804, le philosophe est de l'école de CondillaC;, et^ sauf de légères modifications, il professe le sensualisme de Destutt de Tracy et de Cabanis : « Quel que soit le mécanisme par lequel nous avons « des idées, il est démontré que leur origine est dans « les sens. »

Dix ans plus tard, Maine de Biran inaugure le rèo-ne de la volonté dans l'âme et du stoïcisme dans

sa philosophie : « Il faut que la volonté préside à tout « ce que nous sommes, voilà le stoïcisme. Aucun « autre système n'est plus conforme à notre nature. »

Enfin ce principe d'action lui paraît défectueux par de nombreux côtés. La volonté appelle un secours supérieur qui est la grâce. Le philosophe est entré dans le christianisme : « Le stoïcien est seul ou avec « sa conscience de force propre qui le trompe. Le (( chrétien ne marche qu'en présence de Dieu , et « avec Dieu, par le Médiateur qu'il a pris pour guide « et pour compagnon de sa vie présente et future. »

Ainsi, sensation, volonté, grâcedivine; vie du corps, vie de l'âme, vie de Dieu; sensualisme, stoïcisme, christianisme : tels sont les trois principes et les trois

systèmes qui se sont disputé et partagé l'empire de rexislencc morale de Maine de Biraii, jusqu'avec que la religion l'eût définitivement assis dans une foi et une paix qui précédèrent de bien peu la paix de la tombe.

Ce n'est pas cette progression du philosophe en elle-même qui fera l'objet de cette étude, mais les dispositions murales qui l'ont élevé à la foi par Tamour. L'histoire intellectuelle de Maine de Biran a été racontée, mais a-t-on jusqu'ici suffisamment suivi l histoire de son cœur? Il est pourtant manifeste, et je le prouverai, que c'est surtout par le cœur que Maine de Biran a été ramené dans le christianisme, et c'est par là aussi qu'il offre avec Jouffroy un contraste saisissant et plein d'instructions. Comme nous l'avons démontré, Jouffroy s'est égaré pour s'être obstiné à prendre exclusivement sa raison pour guide, au mépris des religieuses avances de son âme, dont les aspirations ont été refoulées par lui douloureusement. Maine de Biran, au contraire, nous fera voir comment on revient à Dieu, au Vrai, en ^e tournant vers Lui par l'àme tout entière, tenant compte de ses besoins comme de ses pensées, de ses instincts comme de ses idées, et de ses sentiments comme de ses raisonnements. Sa sagesse n'est donc pas un mysticisme étroit, exclusif, partial; c'est la sagesse complète, intellectuelle et )norale, à la fois sentiment et science, vertu plus que lumière, allant vers la vérité parce double effort, et, selon le mot de Platon, y arrivant plus vite, parce qu'elle a deux ailes.

Dans l'ascension de cette ame, telle qu'elle nous est dépeinte dans le journal intime de Maine de Biran, on voit progressivement :

Comment cette âme se recueille;

Gomment elle s'épure;

Comment elle s'élève.

Ce sera aussi le sujet de cette étude. Il peut s<e faire qu'il y ait une histoire plus éclatante et plus dramatique que celle-là : il y en a peu, je crois, d'où puissent rejaillir une plus douce lumière et un plus utile exemple.

Qu'est-ce que Maine de Biran? C'est d'abord un solitaire.

La première condition qu'exige la vérité pour se faire goûter au cœur, c'est une séquestration qui permette au sage de s'isoler de la foule, même au sein de la foule. Maine de Biran eut éminemment cette faculté. « J'erre comme un somnambule dans le monde des « affaires, » répétait-il volontiers. Et cependant quelles affaires, quel monde et quelle époque que celle qu'il traversai Né le 29 novembre ITGG, mort en 1824, il a vu de très-près la Révolution française; il a été soldat dans les gardes du corps; il a payé bravement et périlleusement de sa personne aux journées des 5 et 6 octobre 1789; il a administré le département de la Dordogne; il l'a représenté au conseil des Cinq-Cents ; il a vu l'Empire naître, grandir et se précipiter ; il fut appelé à faire entendre à l'Empereur les plaintes et les vœux de la nation fatiguée, à la journée de fructidor. Royaliste dévoué, il a été député, puis questeur de la

Chambre depuis 1812 jusqu'à l'époque de sa mort; il a siégé longtemps aux rangs les plus élevés dans les conseils de l'État. Toutes ces révolutions, toutes ces fonctions, le solitaire les traversait, comme Archimùde traversait le siège de Syracuse, bravement ou tristement, mais sans se laisser distraire de sa méditation. Ce n'était pourtant point affaire de misanthropie, ni goût de sauvagerie : car nul philosophe ne fut plus sociable que Maine de Biran; nul n'aima plus les hommes et n'en fut plus aimé. » Une grande obligeance dans les relations sociales qui le faisait rechercher; un vif besoin de plaire qu'il tenait d'une nature sensible, et qui coûta plus d'un gémissement au philosophe; une habitude du monde à laquelle il devait celte urbanité parfaite qui faisait de lui un type survivant de l'ancienne société française ; avec cela une figure charmante, à laquelle étant jeune il attachait quelque prix ; un esprit fort aimable, le talent de la musique, l'élégance des manières, le charme de la conversation, une foule d'aperçus heureux qui sortaient de source : tout semblait faire de lui un homme du monde dans le meilleur sens de ce mot (1 ). » Mais une voix intérieure lui reprochait ses instincts de sociabilité, et le rappelait sans cesse du mouvement du dehors dans le monde des idées : « Pourquoi vais-je « dans le grand monde, se disait-il le soir des plus « brillantes fêtes? Est-ce que je suis un homme de « salon? Quel rapport y a-t-il entre ces hommes et « moi? 0 misère que cette vie de Paris, où je perds

(1 Voy. Vie de Maine de Biran^ par M. Ern. Naville, p. Ik et passim.

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