LE DOUTE ET SES "\?ICTIMES
« tout ce que je vaux (1 ) ! » Et tout ce gémissement s'achevait par cetlc saillie qui n'est que le relief un peu forcé de sa pensée : « Un vrai philosophe, s'il « en existait aujourd'hui, ne pourrait vivre qu'au « fond des déserts (2). «
Sa Thébaïde à lui était la terre de Grateloup, située à une lieue et demie de Bergerac, et non loin du berceau de Montaigne et de Fénelon . Depuis que la mort de ses parents l'en avait rendu maître, Maine de Birau l'avait refaite à son image, sévère, grande, simple, silencieuse. « Son habitation , rapporte son historien, s'élève isolée, entourée de bouquets d'arbres et de prairies, vers le sommet d'une éminence. Au pied de la colline un cours d'eau serpente dans un paisible vallon. De la terrasse du château la vue s'étend sur un terrain accidenté couvert de riches cultures ou planté d'arbres vigoureux, qui, sans offrir les beautés grandioses des contrées alpestres, ne manque ni de charme ni de variété. C'est un aspect qui porte à l'âme de douces impressions : il ne rappelle que l'éternelle majesté de la nature et les paisibles travaux des habitants des campagnes (3). »
C'est là que le solitaire passa les dangereuses années de la Terreur. C'est là que, depuis encore, il se réfugia souvent, à l'abri, des orages de la politique, distrait uniquement et délicieusement par le bonheur domestique que lui donnaientsonépouseettrois jeunes enfanis, à qui cette mère parfaite ne devait pas être conservée bien longtemps. Là, entre ses grands arbres,
(1) Pensées de Maine de Biran, p. 290,291 Qipassim.
(2) Pensées, p. 127. - (3) Vie de M. de Biran, p. 11.
ses livres, sa famille, « il se livrait avec une indicible ardeur à la philoi^opliie^ donnant le reste de ses journées à la vie de famille, à la société de ses voisins, et même à sa harpe lonf:^lemps délaissée. » Pendant les plus mauvaises phases révolutionnaires il écrivait de là : « Dans les circonstances actuelles et vu ma uia- « nière de penser, la vie que j'ai adoptée est la seule « qui puisse me convenir. Isolé du monde, loin des « hommes si méchants, cultivant quelques talents que « j'aime, moins à portée que partout ailleurs d'être « témoin des désordres qui bouleversent notre malce heureuse patrie, je ne désire rien autre chose que (c de pouvoir vivre dans ma solitude (i). »
Celle-ci le payait bien de celte fidélité, en lui ouvrant ses trésors de bonheur et de paix profonde: «Je « me suis promené seul quelques moments avant le « coucher du soleil, écrit-il le 27 mai 1794; le temps « était très -beau. La fraîcheur des objets, le charme « qu'offre leur ensemble dans cette brillante é})oque « du printemjjs qui se fait bien sentir à ITime, mais « qu'on affaiblit toujours en cherchant à la décrire: « tout ce qui frappait mes sens portait à mon cœur « je ne sais quoi de doux et de triste. Les larmes « étaient au bord de mes paupières. Combien de sen- " timents ravissants se sont succédé ! Si je pouvais « rendre cet état permanent, j'aurais trouvé sur cette « terre les joies du ciel (2). »
Mais la solitude avait, pour celte âme recueillie, d'autres révélations que celles de la nature. Cétait le monde intérieur qui lui a])paraissait dans cet isole-
{V. Voy. Vie de M. de Biran, p. 12. — (2) Pensées, p. 119.