‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 23 sur 37 · LI-: DOUTE ET SES VICTIMES · texte numérisé non relu

LI-: DOUTE ET SES VICTIMES

ment silencieu\ : car qu'est-ce encore une fois que Maine de 13iran?Un solitaire premièrement^ puis un contemplateur.

C'était le nom qu'on avait donné jadis à Molière, lequel passait sa vie à observer les hommes afin de pouvoir les peindre au vif dans ses écrits. Quant à Maine de Biran, ce qu'il observait, c'était lui, et en lui non un homme, mais l'homme, l'humanité dans laquelle se réfléchissent toutes les choses visibles et invisibles : « Je crois, écrivait-il, que le seul qui soit « sur la route de la sagesse et du bonheur, c'est celui « qui, sans cesse occupé de l'analyse de ses affections, « n'a presque pas un sentiment, pas une pensée dont « il ne se rende compte à lui-même.... Je suis tou- « jours occupé de ce qui se passe en moi('l). » — « Je « m'amuse, dit-il ailleurs, à voir couler les diverses « situations de mon âme comme les flots d'une ri- « vière tantôt calme et tantôt agitée, mais toujours « se succédant sans aucune permanence (2). •» Plus loin il se compare aux harpes éoliennes, dont les cordes frémissent aux moindres souffles et rendent des sons harmonieux (^3). Enfin, à ce bienfait d'une nature profonde, attentive, sensible, où toutes les impressions sont vives et instantanées, ajoutez le travail de la méditation, et vous comprendrez comment peu d'autres ont possédé, à l'égal de cet homme, ce pouvoir d'abstraction et de concentration qui permet d'ausculter, jusque dans les tressaillements les plus secrets de l'Etre, le mouvement d'une vie où n'arrivent plus les bruits de la terre et des sens. « Revenons mainte-

(1) Pensées, p. UO. — (2) Ibid., p. 120. —(3) Ihid., p. U6.

f( nant à notre science chérie, » disait le psychologue à ses savants amis, (jui, comme M. Ampère, s'écartaient quelquefois de l'unique question. Et comme l'un d'eux cherchait à distraire l'entretien de tout sujet abstrait, par ménagement pour une santé alors affaiblie et chancelante : « Ma santé! dit le malade, il « doit bien être question de ma santé ! Il ne doit être « question entre nous que de ce qui est éternel(l). h Il ne faudrait pas croire pour cela que le penseur ne descendît jamais de ce faîte solitaire de la philosophie, pour se mêler aux choses et aux hommes de son temps. Loin de là; mais il faut dire que les hommes qu'il recherchait n'étaient généralement pas de ceux qui pouvaient le distraire de sa contemplalion. Lorsque Maine de Biran séjournait à Paris, chaque semaine, le vendredi, son hôtel réunissait un cercle de familiers. Il s'y rencontrait bien quelques personnages politiques, comme IM. Laine, son plus inlime ami. Mais les places principales étaient pour les représentants de la philosophie: MM. Royer- Collard, Ampère, de Gerando, Georges Cuvier, Plantât, Stapfer, Guizot, Cousin, lequel n'était encore qu'une jeune espérance. Celui qui était leur hôte et qu'ils appelaient leur mrt<//-c, n'était encore connu que par quelques mémoires sur des sujets abstraits de j)sychologie. Mais son intelligence allait visiblement plus haut que ses écrits; et lorsque, dans celte grave académie de savants, il prenait la parole pour traiter quelque point de sa science chérie, sa supériorité n'était plus contestable. M. Royer-CoUard disait le

(I) Vie de M. de Biran, p. 35.

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mot célèbre : '< Il est notre maître à tous! » Un autre s'imaginait que la philosophie religieuse avait besoin de lui (I). M. Cousin le regardait déjà comme « le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis Malebranche. » Et une femme célèbre présageait et annonçait que ce serait un grand jour pour la philosophie, que celui où ce sage livrerait au public le fond de sa pensée et le testament de ses croyances (2).

Maintenant il faut savoir ce qu'étaient ces croyantes et ce qu'elles sont devenues. Il faut examiner comment, parti du déisme, Maine de Biran arriva par ses réflexions jusqu'au christianisme; car c'était primitivementun déiste que ce gentilhomme du dix-huitième siècle.

Nous avons vu comment un incrédule comme lui, s'étant donné la tâche de chercher la vérité par la seule raison, avait échoué dans un doute funetste. Maine de Biran la chercha dans son intelligence, mais guidée par son cœur. Joufîroy demandait la foi à la démonstration comme il l'entendait; Maine de Biran la demanda à Vobservation de sa propre nature. Jouffroy s'était dit : Quelle est la vraie doctrine? Maine de Biran se demanda déplus : Quel est le vrai bien? Ainsi Maine de Biran n'est pas un philosophe abstrait et théorique qui veut se faire un système; c'est plus que cela, c'est un homme qui, comme nous tous, s'est dit : Je voudrais être heureux par la possession du bien et de la vérité. Ce qui ne rend pas heureux

(1) M. Stnpfer.

(2) Mme Swetchine, citée par M. Nicolas. Étude sur M. deBiran, p. 1.

mainp: de BIRAN. 63

ne saurait Ctre bon, et ce qui n'est pas bon ne saurait être vrai. — Voilà toute sa logique, telle qu'elle nous est donnée, non-seulement par son histoire, mais par ses Pensées. C'est dans cet examen qu'il s'est recueilli. Nous allons voir maintenant que c'est dans cette poursuite qu'il shPuiîE,

« Nettoie à Dieu son temple, » avait écrit Bossuet dans ses Médilations. Et au commencement d'un de ses plus beaux discours, le grand évêque, décrivant cette épuration morale, prononçait ces paroles :

« Dans ce grand et inCni voyage où nous devons « marcher sans repos et nous avancer sans relâche, « je remarque trois états et comme trois lieux où nous « avons coutume de nous arrêter. — Ou bien nous K nous arrêtons dans le plaisir des sens; ou bien « dans la satisfaction de notre esprit propre et dans « l'exercice de notre liberté; ou bien enfin dans la « vue de notre perfection. — Ou nous nous arrêtons « au-dessous de nous, ou nous nous arrêtons en nous- « mêmes, ou nous nous arrêtons au-dessus de nous.

« Ame, ne sens-tu pas je ne sais quoi de pressant « qui te pousse au-dessus de toi , que tu n'es pas «faite pour toi-même? Un bien infini t'appelle: « Dieu même te tend les bras (1). »

Telles sont exactement les voies que parcourut

(1) Bossuet, Panégyrique de saint Benoit.

l'âme de Maine de Biran avant d'atteindre au bien infini qui l'appelait. Elle le chercha d'abord au dehors dans la jouissance, au dedans dans l'orgueil. Mais ni le sensualisme ni le stoïcisme pratique ne purent posséder cette âme, qui les secoua tour à tour et se dégagea des sens, du monde et d'elle-même pour s'élever au-dessus.

Il y a deux périodes dans l'époque sensualiste de Maine de Biran. Durant sa première phase, il chercha le bonheur dans le plaisir, et le plaisir dans la motidanité, comme lui-même l'appelle. C'est le temps de sa vie de soldat, vie dissipée où sans doute ses instincts d'honnêteté le préservèrent de l'extrême désordre^ mais ne purent garder son cœur contre la fascination du grand monde de Paris. Lui-même parle de ces années où il « avait^ dit-il, la fatuité de « croire qu'il produisait de l'effet partout où il se « montrait^ et se faisait un mérite des moindres i( choses (I j. »

Cette période dura peu. Son âme était trop haute pour séjourner longtemps dans ces régions inférieureS;, et le premier signe par lequel le divin se trahit chez Maine de Biran, c'est le sentiment précoce de la contingence et de l'instabilité des plaisirs extérieurs, comme de toute chose ici bas. A l'âge de vingt-huit ans il- écrivait déjà : « Ce que le monde « nomme plaisir, je l'ai goûté dans toute son étendue. « Insensé que j'étais ! J'allais à l'opposé du bonheur, « je courais après lui et je le laissais par derrière. « Que les hommes sont aveuglés (2)! «C'est la première

(l; Pensées, p. 334. - (2) /6id.,p. 120.

pensée de son journal intime^ et, quelques années plus tard, il se représente lui-même « errant dans une fC'te plein de trouble et d'ennui, souffrant dans cette foule comme un galérien du bagne, ne pouvant être ému par aucune des beautés qui frappaient ses yeux, rentrant chez lui dans un désenchantement total, regardant un instant les fusées et le bouquet d'un feu d'artifice qui tombait en pluie d'or, et se disant alors en fermant sa fenêtre : « C'est une belle

« chose qu'une fête quand on en est revenu ; » puis

lisant un fragment de Bergasse sur Dieu, la parole et les athées (]).

Le sensualisme pratique de Maine de Biran, en donnant à ce mot son sens le moins grossier et le plus épuré, entre alors dans une phase où il change d'objet. Le bonheur n'est plus cherché dans le plaisir du monde ; Maine de Biran le demande aux impressions ai^réables de la sensibilité, au calme d'une existence égale, équilibrée, partagée entre les livres, les douceurs de la famille et les joies renaissantes de l'immortelle nature. C'était bien là encore la philosophie pratique de la sensation; mais c'était la sensation exquise et délicate, telle que peuvent la rechercher les âmes reposées et ennemies de l'excès. Posséder quelque chose et jouir paisiblement du peu qu'on possède, ne se créer de besoins que dans la mesure du possible, prendre chaque jour qui vient comme un bienfait du ciel, chaque événement de la vie comme une bonne fortune; cultiver l'amitié, les champs et son esprit ; se faire ainsi une sagesse moyenne

(1) Pensées, 29 août 18U, p. U?.

composée d'optimisme, de dilettantisme, de sybaritisme moral et d'harmonie constante : qui ne connaît ce rêve éternellement repris par les cœurs refroidis et les siècles lassés^ depuis le siècle d'Auguste jusqu'au dix-huitième siècle, depuis Horace jusqu'à Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre?

« Je rentre à Grateloup, écrit Maine de Biran pen- « dant les troubles des Cent-Jours ; je rentre à Grâce teloup oià je reçois les marques d'intérêt et d'affec- « tion de mes voisins et de mes amis.... Enfin, je « suis chez moi..,. Je n'ai rien admiré pendant que « j'étais en place. Ce que j'aime et admire dans ma « solitude, c'est une belle nature champêtre, les bois « verdissants, les prés, les arbres que j'ai plantés et « qui me prêtent aujourd'hui leur doux ombrage, w J'en jouis pleinement (I ). » — Et le 1 3 mai suivant : « Je suis heureux, écrit-il, de l'air embaumé que je « respire, du chant des oiseaux, de la verdure ani- « mée, de ce ton de vie et de fête exprimé par tous « les objets. Mon âme tout entière semble avoir passé « dans mes sens (2). » — « Ma grande ambition, avait- « il dit ailleurs, serait de me maintenir dans une sice tuation moyenne. Celle-là m'offre l'image d'une ce paix si douce ! Je cherche la situation qui soit la " moins sujette aux variations, mais je la cherche en « vain (3). »

Et en effet le vrai bien est-il dans une idylle et notre cœur est-il créé pour la médiocrité? Attendre

(1) Pensées, 12 avril 1815, p. 173. — (2) Ibid., p. 183. (3) Pensées, p. 140.

tout son bonheur de la nature physique ou de la nature morale, de l'inipression vivifiante d'une belle journée, des douceurs bourgeoises du foyer domestique ou du jeu régulier et calme de l'organisme, n'est-ce pas se faire le jouet d'une mobilité continue, et, de plus, coucher son ânie dans un lit de Procuste ? N'est-ce pas un esclavage? se demande bientôt Maine de Biran lui-même. Il souffre donc, il se plaint, et c'est le gémissement d'une âme supérieure se déprenant peu à peu de la médiocrité et de l'instabilité que, dès 1 8 1 I , il répète à chaque page de son journal intime : « Je ne suis point heureux par les choses « extérieures, ma vie se décolore peu à peu. Les « objets changent, pendant que nous aussi nous « changeons. Quel sera le point d\ippui fixe de notre « existence? Où rattacher la pensée, pour qu'elle « puisse se retrouver, se fortifier, se complaire ou « s'approuver dans quelque chose que ce soit (1) ? »

C'est alors que, lassé de chercher le bonheur dans les jouissances du monde et dans celles de la nature, Maine de Biran se jeta dans une autre illusion qui eut plus de durée. Au sensualisme succéda un stoïcisme superbe s'obstinant à chercher dans soi-même et soi seul ce que les choses extérieures ne lui pouvaient point donner : « Il faut voir, écrit-il le 9 juillet « 1816, il faut voir ce qu'il y a en nous de libre et a de volontaire, et s'y attacher uniquement. Les biens, « la vie, l'estime ou l'opinion des hommes ne sont en a notre pouvoir que jusqu'à un certain point. Ce n'est « pas de là qu'il faut attendre le bonheur. Mais les

(1) Pensées, 29 août 1819, p. 305.

« bonnes actions, la paix de la conscience, la re- (c cherche du vrai, du bon, dépendent de nous, et « c'est par là seulement que nous pouvons être heu- « reux, autant que les hommes peuvent l'être (1). »

Jouffroy avait dit de même dans un autre ordre d'idées : « Les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle. » — « Ma raison savait maintenant chercher la vérité et la trouver. » Entre le stoïcisme de l'un et le rationalisme de l'autre il y a de grandes analogies. L'un est l'orgueil du cœur, comme l'autre est l'orgueil de l'esprit; et de même que Jouffroy par son rationalisme s'était égaré sans retour sur le chemin de la vérité, Maine de Biran se serait fourvoyé à jamais dans la recherche du bonheur, s'il avait persisté dans cette phase stoïcienne.

Mais il la traversa et n'y demeura point. Altéré de bienveillance, mais désintéressé de toute vaine gloire ; peu sensible aux caresses de la publicité, jusqu'à refuser de faire imprimer ses ouvrages, Maine de Biran était assez grand pour être humble. Il n'avait pas d'ailleurs ce fatal engagement de système et d'école qui rive le maître à son enseignement passé, et le rend esclave de l'autorité même exercée sur les autres. Aussi bien, à mesure qu'il reconnaît son erreur, il y renonce, se désiste, et c'est ainsi qu'il marche et s'épure toujours. Il s'était réfugié dans le stoïcisme, mais bientôt il voit que cette vie personnelle ne saurait le remplir. Les appuis intérieurs s'écroulent à leur tour, sa volonté le trahit, sa confiance

(1) Pensées, p. 212.

l'abandonne, ses affections gémissent * « Une vie si « malheureuse, si elle durait, s'écrie-t-il, ne vaudrait « pas le néant. Et aujourd'hui l'attrait, le charme de « la vie nVs/ plus en moi ni hors de moi{\^. n Plus il marche, plus en lui l'idéal s'élève, plus ce moi lui paraît haïssable, ruineux, laissant pénétrer le mal par toutes ses fissures. Enfin il le condamne par cet arrêt décisif et en sort par cet aveu et ce religieux appel : « L'orgueil, s'écrie-t-il, fera le supplice de (c ma vie, tant que je ne chercherai pas plus haut « un esprit qui dirige le mien ou se mette à sa « place (2). »

Enfin, dans ce grand travail d'épuration morale il ne faut pas oublier l'action des événements, les leçons du malheur, et ces grandes tempêtes que Dieu envoie parfois à travers le bonheur pour déchirer le voile qui en cache la misère et la caducité. Dans le temps que Maine de Biran se livrait avec le plus de douce confiance aux meilleures affections, la compagne de sa vie, la mère de trois enfants qui étaient venus animer et réjouir sa demeure, fut retirée de ce monde, le 23 octobre 1 803. La blessure fut profonde, dit son historien, et ne se cicatrisa jamais entièrement. Ce souvenir demeura jusqu'à la fin une de ces chères tristesses qu'on ne changerait pas contre les joies les plus brillantes de ce monde. Mais ce fut surtout en lui une de ces tristesses fécondes qui renouvellent dans les larmes, et desquelles il disait : « Il faut pour être heureux que l'homme tienne à «( quelque chose qui n'est pas lui, qui est plus que

(1) Pensées, p. 267, et Vie, p. 80. — (2) Ihid., p. 321.

(c lui, qui le soutienne quand il chancelle, qui reste « quand il passe. Voyez les consolations delà philo- « Sophie stoïcienne et comparez-les avec celles de la « religion! » — « C'est donc avec raison que Fénelon « l'a dit : « Notre cœur blessé dans la partie la plus « intime de ses attaches les plus douces^, les plus « honnêtes, les plus innocentes, sent bien qu'il ne a peut plus se tenir à lui-même, et s'échappe de lui « pour aller à Dieu (1). »

Deus! Ecce'Deus ! Maine de Biran n'avait plus que le dernier pas à franchir. Le but était devant lui, et déjà il indiquait le terme de ce mouvement progressif et ascensionnel qui aboutit à Dieu. Il avait déjà fait la première démarche qui est de se dégager du terrestre et de l'humain, de purifier le regard afin de voir la lumière. Cette première démarche en préparait une autre : il avait secoué la poussière de ses ailes, il s'était épuré, comme nous l'avons dit, il était temps de s'élever, et une fois sorti du temps et du changement, nous Talions voir entrer dans V infini de Dieu.

Le 28 mai 181 8, Maine de Biran écrivait cette note décisive, où se trouve, avec les motifs de sa conversion, le manifeste irrévocable de sa vie nouvelle :

(J) Pensées^ p. 312 et 313.

« Ne trouvant ni en moi ni hors de moi, dit-il, « dans le monde de mes idées ni dans celui des « objets, rien qui me satisfasse, je suis plus enclin « depuis quelque temps à chercher dans les notions « de l'Être absolu, infini, immuable, ce point d'appui « fixe qui est devenu le besoin de m-on esprit et de « mon âme. Les croyances religieuses et morales que « la raison ne fait pas, mais qui sont pour elle une '» base et un point d'appui nécessaires, se présentent « comme mon seul refuge, et je ne trouve de science « vraie que là précisément où je ne trouvais autrefois, « avec les philosophes, que des rêveries et des chiu mères. Mon point de vue a changé avec mes dispo- « sitions et mon caractère moral (^\). »

Ces dernières lignes disent bien quelle sorte de transformation s'était opérée dans cet homme. Comme sa conversion naissait principalement des dispositions du cœur, il est à observer qu''elle procède exactement en sens inverse de l'esprit; car au lieu que l'esprit commence par la foi pour aboutir à la prière et à l'amour, le cœur de Maine de Biran commence par l'amour, s'élève à la prière, avant de se fixer dans la foi et l'action. Aimer Dieu, le prier, et enfin le servir, tels furent en lui les trois degrés de ces élévations dont parle le Psalmiste : Asccnsiones in corde suo disposuit.

Maine de Biran a donc commencé par aimer, et le commencement de l'amour en lui, ce fut le désir. « On n'entre dans la vérité que par la charité ^^2), » avait écrit Pascal. — Comment cela se peut-il faire?

(1) Pensées, p. 267 et 268. — (2) Pascal. Pensées.

comment peut-on aimer^ quand on ne croit pas encore? comment peut-on aimer ce qu'on ne connaît pas? — C'était d'abord l'objection de Maine de Biran. — MaiS;, se répond-il ensuite;, ne le connaît-on pas, du moins comme idéal, comme type mystérieux, mais type subsistant de toute perfection? A ce titre, ne peut-il pas être l'objet de notre désir, ou, ce qui est la même chose, l'objet de notre amour? car désirer, c'est aimer, a On peut donc, conclut-il , on « peut donc commencer par aimer Vinconnu^ quand « on sent que rien ici-bas ne peut satisfaire les « besoins de l'âme, et c'est en se détachant de tout « objet sensible que l'âme se fixe sur Dieu qui est « sa fin, son principe, sa vie tout entière. » .

Il le déclare donc, et ce qui était naguère pour lui un paradoxe, est devenu désormais un principe fécond duquel la lumière allait s'étendre à tout l'ordre surnaturel : « Toute morale, dil-il, comme toute a religion, commence par l'amour, et il ne peut y « avoir de connaissance du vrai, du bon, du beau, « du juste, du devoir, sans amour de ce vrai, de ce « bon, de ce devoir. Ce sentiment d'amour est le prin- (( cipe et la base de toute notion morale (I). » — « Tout le christianisme, c'est qu'il faut aimer, c'est « par l'amour seul que nous nous unissons à l'Es- « prit (2). »

« C'est par l'amour moral que l'âme tendant, (( comme par un instinct de l'ordre le plus élevé, « vers le beau, le bien , le parfait, qui ne se iToxx- (( vent dans aucun des objets que les sens et l'i-

(1) Pensées, p. 37^. - (2) Ibid., p. 410.

« magination peuvent atteindre, prend son vol plus « haut que toute cette nature sensible, et, avec les « ailes de la colombe, va chercher, dans une région « plus épurée, le bonheur, le repos qui conviennent à a sa nature. Il n'y a que le vrai amour qui puisse « donner la joie (1). » — « L'amour et l'amour seul « est le vrai bien de la vie (2). »

Que si cette joie de l'amour divin se fait attendre, s'il se sent triste parfois, — qui est-ce qui ne se sent triste? — l'espérance le console de ce que la charité ne lui donne point encore ; « J'éprouve dans chaque lieu « les tristesses de l'exil.... Pourquoi donc désirerais-je « de changer de situation? Il faut attendre patieni- « ment le moment de la délivrance. Ce sera en Dieu « seul que nous goûterons une joie parfaite, que « nous serons quittes de tout embarras, dans une « pleine liberté, délivrés de toute peine d'esprit et « de corps, jouissant d'une paix solide, intérieure « et extérieure , d'une paix affermie de toutes « parts (3). M Et plus haut, s'inspirant de la pensée de Fénelon : « Le cœur est comme un arbre dessé- « ché jusqu'à la racine. IMais attendez que l'hiver « soit passé et que Dieu ait fait mourir tout ce qui « doit mourir, alors le printemps ranime tout (4). »

Puisqu'il voulait renaître, et qu'il savait maintenant que toute grâce et toute vie étaient dans le sein de Dieu, qu'avait-il de mieux à faire que de puiser à ce sein, d'aspirer cette vie? C'est ainsi que Maine de Biran,

(1) Pensées, p. 399. — (2 Ibid.^ p. 112, — (3) Ibid., p. 300. (k) Ibid. Fénelon cité, p. 277.

s'élevant de plus en plus , fut bientôt amené de l'amour à la prière qui est la voix de l'amour : « Premièrement désirer, sentir ses besoins^ sa misère, « sa dépendance, et faire effort pour s'élever plus haut. « Secondement prier afin que vienne l'Esprit de sa- « gesse ou que le royaume de Dieu arrive ; prier, « tenir l'œil tourné vers la source d'où vient la lu- « mière : ainsi l'homme se trouve en possession d'un « trésor infini, inépuisable (1). » — « Qui donc me « donnera les ailes de la colombe, les ailes de la « prière (2) ?» — « Que j'ai besoin de prier ! » dit-il une autre fois. Puis aussitôt après, quand il s'est retrempé dans le rafraîchissement de la présence de Dieu : « Journée de bien-être, écrit-il, de calme et de « raison, effet de la prière (3). »

Ce n'était donc pas chez lui seulement une théorie, mais rhomme de désirs était vraiment devenu un homme de prière. Il ne renonça pointa sa psychologie, il lisait encore les livres, mais à ceux qui discutent il préférait désormais ceux qui élèvent à Dieu , les psaumes qu'il cite partout, les écrits spirituels de Fénelon, le livre de Ylmitation et le saint Évangile, dont il s'était fait une règle délire un chapitre chaque jour. « La prière, écrit-il, les exercices spirituels, la « vie contemplative, ouvrent le sens supérieur, déve- « loppent cette face de l'âme tournée vers les choses « du ciel et ordinairement si obscurcie. Les premiers « chrétiens et les hommes qui ont mené une vie « vraiment sainte ont connu ces moyens (4).» C'est ce

(1) Pensées, p. 384-385. — (2) Ibid., p. 302.— ,3J Ibid., p. 328. ik)Jbid., p. 325.

que dans le même endroit il appelle le régime de la vie morale ; et devinant la règle de l'oraison matinale et quotidienne qui est le rudiment de cette vie des fîmes : « Je ne sentirai de progrès, écrit- il le 20 dé- (( cembre 1823, qu'autant que s'élevant dès le matin « vers le ciel, mon âme y cherchera tout son aliment, « son pain quotidien et son repos (1).» — «Agir, médiu ter, prier sans cesse, dit-il, voilà les seuls moyens du « renouvellement de l'homme intérieur.... Ce renou- « vellement s'obtient surtout par une méditation « soutenue, par la prière fervente où l'âme humaine « s'élève jusqu'à la source de la vie, s'y voit de la « manière la plus intime, s'y trouve identifiée par « l'amour (2). »

Ce que Maine de Biran avait désormais à faire, paraissait n'être plus que la conséquence facile de ce qu'il avait cru, espéré et aimé. « Agir, méditer, prier, •c ainsi qu'il venait de dire, voilà les seuls moyens du « renouvellement de l'homme intérieur. » Maine de Biran méditait, Maine de Biran priait : il était donc tout simple qu'il agît dans le même sens, et qu'il fît enfin de son christianisme un christianisme pratique, en mettant sa conduite d'accord avec sa foi. Luimême ne disait-il pas : Il faut que la foi naisse du sentiment, de \di pratique et de la grâce surnaturelle (3)? N'avait-il pas écrit cette belle maxime : « Ce sont les « œuvres qui font naître l'amour, et l'amour produit (c les croyances(4 ?» Ilavaitsoif de la grâce, et lagrâce coulait à pleins bords dans l'Eglise; il avait éprouvé

(1) Pensées, p. 410. — (2) Ibid., p. k\k. — ^3) Ibid., p. kOl. {k) Pensées, p. Ski.

le bienfait de la prière : l'Église en était le temple. Il ne lui restait donc qu'à entrer dans l'Eglise, en chanter le Credo^ en recevoir les Sacrements, et y reposer, sur le sein du vrai Maître des âmes, sa tête fatiguée de tant de tristes pensées et de veilles inquiètes.

Comment croire, après cela, que cette démarche si simple, si logique, si clairement indiquée, Maine de Biran fut trente ans avant que de l'accomplir? Comment comprendra-t-on ce langage, ces élans, cette fréquentation de nos auteurs mystiques avec une exis- . tence vide de pratique religieuse? Qui pourra croire enfin que, jusqu'à ses derniers jours, il oscille, va, revient, cherche, doute, souffre sans relâche, et ne s'approche del'au tel qu'au momentde partir pour l'éternité?

«Ah ! disait-il lui-même, que ne puis-je avoir la force « de m'appliquer uniquement à ce qui me perfec- « tienne, à me faire bien vivre et à me préparer à « bien mourir !» — « Je me prépare sans cesse à agir, « avouait-il, mais sans arriver à aucun résultat, »

Accusons donc de ces retards la pusillanimité que lui-même se reproche; mais tenons compte avant tout des lenteurs de l'esprit, qui arrêtait sans cesse et qui paralysait les élans de son cœur. Qu'on étudie son âme, qu'on l'analyse afin d'y faire la lumière et d'appeler le remède, pour la remettre, ainsi éclairée et guérissable, entre les mains de Dieu, voilà ce que j'ai loué de cette riche et profonde méthode psychologique. Mais on comprend également que si elle est la voie, elle ne doit pas être le but ; que môme elle ne peut être la voie exclusivement ; enfin que cette méthode ne peut devenir continue sans être un péril ou du moins une entrave. 11 est facile de voir qu'elle doit

premiùrement absorber et retenir l'esprit dans un détail d'analyse éternel, lequel en effet condamne Maine de Ciran au supplice d'Ixion, tournant sur luimême sans avancer jamais. On comprend, en second lieu, que cette observation manque de certitude dans ses résultats, qu'elle est plus induction que démonstration, qu'elle découvre plus de besoins qu'elle n'indique de remèdes, qu'elle soulève plus de problèmes qu'elle ne donne de réponses. Enfin elle ne |ieut être une métbode complète, applicable atout ordre de vérités religieuses : car si la Religion est un sentiment qui se révèle à la conscience, elle est aussi un fait, elle est une doctrine, et ni le dogme ni l'histoire ne relèvent, que je sache, de l'expérimentation de la conscience intime.

De là, dans le christianisme de Maine de Biran, les immenses lacunes qui se Font regretter dans l'ordre doctrinal et historique. Il a trouvé en lui le besoin de lagrfice et celui du bonheur. Mais ce bonheur absent, qu'est-ce qui nous l'a fait perdre? Qu'est-ce qui nous l'a rendu ? Celte grâce nécessaire a-t -elle sur la terre un courant extérieur, un milieu social, un signe, un ministère? Chute, péché, rédemption. Église, sacrements : questions capitales dont Maine de Biran ne dit absolument rien, parce qu'il n'en sait rien. C'està l'autorité qu'il fallait s'adresser ; c'est elle seule, comme il le disait, « qui résout les problèmes que la pliiloso- « phie propose. » Le cœur le sollicitait de s'en remettre à la foi; tuais l'esprit demeurait sinon rebelle, du moins curieux, voulant tout examiner et tournant sur lui-même, pendant que l'àme procédait par un élan rapide, élevé et direct. Ils tendaient au même

but, mais avec un mouvement de vitesse inégal : le mouvement du cœur se faisait en ligne droite, le mouvement de l'esprit décrivait une spirale. II devait arriver tard, mais enfin il arriva.

Maine de Biran allait avoir cinquante-huit ans. Ce n'était pas un âge avancé, mais la vieillesse était venue pour lui avant le temps. Il voyait déjà « des- « cendre, comme lui-même s'exprime, les grandes « ombres qui allaient bientôt l'envelopper. » Les forces morales diminuaient en même temps que les forces physiques, et il se plaignait tristement « de ne « plus sentir en lui ce pressentiment de durée et de vie « qui porte à entreprendre. » — « On se croit, on se « dit malade, on se soigne, répétait-il. Vaines précau- « tions ! La maladie qu'on porte en soi est incurable; «. il faut s'y résigner et attendre patiemment la fin, << la mort qui est le seul remède (1 ). »

Un séjour à Saint-Sauveur et un autre aux Eaux- Bonnes en 1819 avaient un peu retardé la ruine de sa santé. Mais de retour à Grateloup, Maine de Biran s'était retrouvé aux prises avec toutes ses misères, et il se disait avec Job : « Cunctis diebus quibiis nunc « mililo^ expecto donec veniat immutatio mea. J'at- « tends, j'espère aussi tous les jours mon changement

(1) Pensées, p. 284.

« qui ne peut manquer d'arriver à la mort, quand « Tùme sera délivrée de ce corps périssable, et libre « de toutes ses entraves. Jusque-là je n'ai qu'à me « résigner. Gloriahor in infîrmitatibusmeis [\). »

Ces infirmités ne firent que s'accroître dans les années suivantes : « J'ai été constamment dans un « état maladif, écrit-il à la fm de juin 1820; toutes (f les membranes muqueuses sont affectées et pro- « duisent des désordres. La fièvre, la toux, un abatu tement singulier qui se communique à l'âme et lui « ôte toute énergie de pensée et de volonté. . . . Comme « une plante qui se dessèche, j'attends linfluence « du soleil, je souffre violence (2). »

Il venait d'écrire ces lignes douloureuses, quand, le 27 du même mois de juin 1820, il apprit la mort du jeune Loyson, maître de conférences à l'École normale, frappé subitement dans la maison que luimême habitait à Paris. Il perdait dans Loyson un véritable ami d'intelligence et de cœur. Une paternité d'âme l'inclinait vers ce jeune homme de talent et d'avenir, philosophe et poète, dont en outre la vie « était pleine de souffrance, et dont les sentiments « mélancoliques, dit-il, étaient comme le présage de « sa fin prématurée (3). m Maine de Biran ne vit dans ce départ de son ami qu'une invitation à le suivre, et il lui adressa, dans son journal intime, cet adieu consolé par l'espérance : « Il est en paix, écrit-il, j'espère

(1) Pensées, p. 311.— (2) Ibid., p. 330.

(3) Charles Loyson, l'ami de Maine de Biran, était l'oncle paternsl du P. Hyacinthe, l'éloquent conférencier de Notre-Dame; et ceux qui ont pu entendre le premier retrouvent son accent dans la grande et profonde parole de son neveu.

« que cette âme si belle jouit maintenant de la pièce nitude de vie, de lumière. 0 mon ami! si comme « nous l'avons pensé quelquefois ensemble, les âmes M ont un mode de communication intime et secrète, a auquel les corps ne participent pas, votre âme doit « avoir des moyens de se faire sentir à la mienne, « et de lui inspirer des sentiments meilleurs, des « croyances plus fixes (1). »

Les croyances chrétiennes se fixaient, en effet, de plus en plus dans son âme. Il y avait, dans l'année, tels jours solennels, comme le vendredi saint, qui ne s'écoulaient jamais sans laisser une Iracede joieou de remords : « Il se passe toujours en moi des choses « extraordinaires à cette époque de l'année, écrit-il « le 31 mars 1820; 7nais Je n'ai point de but. Je « cherche des sentiments et des impressions au sein « de cette religion que je voudrais aimer, et où je « sens confusément qu'est placée toute consolation, « toute espérance (2).» Il avait dit de même dans une semaine pareille, quelques années auparavant : « Il « y a dans l'air qu'on respire, à cette heureuse époque « de l'année, quelque chose de spirituel qui semble « attirer l'âme vers une autre région , et lui donner « la force de se dégager en quelque sorte des liens du « corps pourcommencerune plus haute destinée (3). »

Un autre jour, jour semblable, vendredi saint 5 avril 1 822, il médite un passage de saint Jean Clirysostome sur Jésus-Christ en croix, et quelques lignes au-dessous il place-ces paroles : «Puissé-je consommer

(1) Pensées, p. 335. — (2) Ibid., p. 321. (3) Pensées, 29 avril 1816, p. 201-202.

« tranquillement mon sacrifice par la plus com- « plète abnégation de moi-mrme(I)! »

L'heure du sacrifice n'était pas éloignée, et Maine de Biran en sentait les approches : « L'homme exté- « rieur se détruit^ l'homme intérieur se renouvelle, « écrit-il le 19 mars I8'2'i; le moi divin aspire à « sortir de celte boue et à rompre ses liens (2). » Et comme il ressentait vivement les aiguillons du mal qui le consiHnait : « Délivrez-moi du mal, s'écrie- « t-il le 27 mars^ et donnez à mon âme la force qu'elle a n'a pas en elle-même pour s'élever vers vous et « trouver son repos. Donnez-moi, Seigneur, et je « vous rendrai. Soutenez-moi contre ma faiblesse, « sans vous je ne puis rien (3). »

A partir de ce moment, les pensées du journal deviennent déplus en plus rares, courtes, entrecoupées, comme les dernières syllabes d'un malade qui s'éteint. Elles deviennent aussi de plus en plus religieuses; chaque ligne est une prière plaintive mais résignée. Il s'écrie avec Job : Et factus sum mihimet ipsi gravis. Il dit avec David : Miserere mei, Domine, quoniam infirmus sum. Puis le 17 mai 1824, se traînant vers son journal pour la dernière fois, il y dépose, de sa main tremblante, les conclusions suprêmes de sa philosophie.

Ce sont d'abord quatre sentences morales que l'éternité prochaine semble déjà consacrer de son autorité :

« Il faut toujours être deux, et l'on peut dire de « l'homme même individuel: Vsesolx!

(l; Pensées, 5 avril 1822, p. 375-376. — (2) Ibid., p. 418. (3, Pensées, p. 420.

« Contre les affections déréglées et la douleur il c< faut la force de Dieu.

w Contre les égarements de la raison humaine il « faut la lumière de Dieu.

« La sagesse, la vraie force^, consiste à marcher en « présence de Dieu, à se sentir soutenu par lui. « Autrement, vse soli ! »

Puis résumant en trois lignes ses illusions passées, ses croyances présentes, ses espérances de l'avenir:

« Le stoïcien est seul, dit-il solennellement, Ou « avec sa conscience de force propre qui le trompe.

« Le chrétien ne marche qu'en présence de Dieu « et avec Dieu, par le Médiateur qu'il a pris pour M guide de sa vie présente et future (1). »

Ce fut son dernier mot, et ce dernier mot était le nom de son Sauveur. Maine de Biran venait de jeter l'ancre dans le port. La philosophie séparée^, jugée en •dernier ressort et condamnée sans appel, se rattachait à la révélation et par elle à l'espoir de la claire vision dont l'aube semblait déjà teindre ce front mourant.

C'était le 17 mai 1824 que Maine de Biran écrivait ce testament de sa foi. Là s'arrête le journal. Le malade passa encore deux longs mois à souffrir, à prier, à attendre, et le 20 juillet il remettait entre les mains du Médiateur divin l ume inquiète qui n'avait cessé d'aspirer vers lui.

On n'a point de .détails sur ses derniers instants. On sait seulement que sa fm fut chrétienne et pieuse, et qu'il y eut entre lui et ce Dieu tant cherché une rencontre finale et un embrassement dans la sainte com-

(1) Pensées, p. 421, fin.

munion de l'Église catholique. Quelques lignes trop courtes insérées dans une feuille religieuse du temps nous apprennent qu'un prélat, qui était son ami, l'ayant visité souvent pendant ses derniers jours^ lui ouvrit ces trésors de pardon et de consolation dont il n'avait peut-être pas assez connu le prix.

« Maine do Biran remplit d'une manière édi- « fiante ses devoirs de chrétien, et reçut les sacrece ments des mains de son pasteur, M. le curé de « Saint-Thomas d'Aquin (1). »

Maine de Biran avait fait peu de bruit pendant sa vie, et le jour de ses obsèques M. Royer-CoUard et M. Cousin suivirent son cercueil presque seuls avec sa famille. Dix ans s'écoulèrent encore sans que ses écrits coniiés à divers savants fussent livrés au public. M. Cousin commença en 1834 et ne termina qu'en 1841 une première édition des OEuvres philosophiques. M. Ernest Naville, protestant genevois, publia les Pensées en 1857, puis, deux années après, les OEuvres inédites. C'est alors que l'opinion s'émut en sens divers autour de ce nom et de ces livres, comme dans l'antiquité on se battait sur la tombe des chefs les plus vaillants pour s'arracher leurs armes.

Nul ne pouvait contester que Maine de Biran n'eût

(1) Ami de la Religion du 24 juillet 1824.

fini par la profession philosophique et pratique du christianisme. Aussi bien M. Cousin déclara que « le philosophedela volonté devait finir par le mysticisme,, en invoquant, dit-il, une intervention divine, une grâce mystérieuse qui descend d'en haut sur l'homme (1). » Une pareille prophétie lui était d'autant plus facile qu'il avait, le premier, reçu le journal manuscrit de Maine de Biran. Mais il l'avait rendu aux mains de la famille, ne trouvant pas à propos de le publier. M. Cousin craignait-il que ce livre fît peu d'honneur à son maître?

M. Jules Simon, dans la Revue des Deux-Mondes 15 novembre 1841, rendit compte de la publication récente de M. Cousin, et loua IMaine de Biran de sa passion pour la psychologie. Il le loua beaucoup moins de son christianisme, qu'il affecta de confondre avec son royalisme : « Conservateur, disait-il, royaliste et catholique ne se séparaient guère alors. » Selon lui, Maine de Biran n'est « qu'un esprit timide et assez peu instruit, forcé dans ses discussions avec M. Cousin à revenir toujours au fait de la conscience, et pour le reste à la foi du charbonnier. « Il va jusqu'à écrire que le christianisme de Maine de Biran « ne se trouve que dans quelques phrases échappées à sa plume, qui trahissent une sorte de croyance à des communications directes entre Dieu et l'homme (2). » De telles énormités n'ont qu'une excuse dans un critique si honnête : M. Jules Simon écrivait son

(1) M. Cousin. Préface des Œuvres philos, de Maine de Biran^ p. XXXVIII et XLi.

(2) M. Jules Simon. Philosophes français. Revue des Deux-Mondes, IS^il, p. 653.

article en 1841, et les Pensées n'avaient pas paru encore. Il n'avait pas lu le Journal.

M. Sainte-Beuve Ta lu. Il lui a consacré une de ces élégantes causeries du lundi aux couleurs chatoyantes, où chacun peut trouver la nuance qu'il préfère. Malgré certaines critiques dont quelques-unes sont sévères, il a bien reconnu les vertus propres et les tendances de ce livre : la richesse des vues, la sincérité parfaite, l'honnêteté, la bonté, la profondeur à force de candeur, un sentiment moral qui anime et personnifie ses recherches, qui les rend touchantes et qui y donne — avec plus de douceur et d'affection — quelque chose de l'intérêt qu'auront éternellement les angoisses et les iluctuations orageuses de Pascal à la poursuite du bonheur. « Bien des esprits, dit-il, suivront et partageront ainsi désormais les vicissitudes morales de Maine de Biran. Ces tourments sont d'une noble espèce^ et l'humanité a, de tout temps, estimé ceux qui y furent sujets et qui se sont montrés capables de ces belles croix(l). »

En relisant son article, M. Sainte-Beuve a-t-il vu qu'on pourrait en tirer une conclusion chrétienne? Je l'ignore, mais comme chez lui c'est une habitude de ne jamais conclure, particulièrement en ce sens, il termine son étude par cette curieuse fin de non-recevoir : « Quand on a bien lu ce livre, il naît, selon l'esprit et les dispositions qu'on y apporte, une foule de réflexions sur les pro-

(1) M. Sainte-Beuve. Causeries du Lundis xxii. 6 avril 1857, p. 255-

blêmes les plus importants et les plus déliés de notre condition humaine. Mais la nature si délicate de ces problèmes fait qu'il vaut mieux que chacun tire sa leçon comme il l'entend et boive l'eau de la source à sa manière. Je me suis borné à faire mon office et à montrer le chemin (1). »

Mais ce chemin mène à un but et ce but a un nom : c'est le christianisme, et les vraies conclusions sont celles du P. Gratry, de M. Nicolas et de M. Naville.

D'abord^ dans l'ordre moral, la leçon principale qui ressort de ce livre, celle qui domine les autres, c'est qu'un cœur droit, honnête, délivré des attaches aux choses périssables, soulevé par une prière humble et persévérante, aidé d'ailleurs des secours qui l'environnent dans un milieu chrétien, peut, en partant du degré le plus infime delà pensée, remonter graduellement jusqu'à la vérité, qui vient au-devant de lui, parce qu'elle a déclaré qu'elle ouvre à ceux qui frappent à la porte, et que les cœurs purs verront Dieu.

Dans l'ordre intellectuel, le livre de Maine de Biran offre deux conclusions non contradictoires, mais différentes. Il prouve la puissance comme aussi l'impuissance de la philosophie; il constate également son étendue et ses limites.

Certes, quand on voit un homme comme Maine de Biran traverser cinquante années d'études, de souffrances, d'expériences, de recherches, de sollicitudes anxieuses, pour parvenir à peine dans ses derniers moments à retrouver les bases de la philosophie

(1) M. Sainte-Beuve. Causeries du Lundi, xxii. 6 avril 1857, p. 264.

chrétienne, à reconnaître la distinction des trois vies animale, humaine et divine qui sont le rudiment de la science catholique, on ne peut s'empêcher premièrement de confesser, avec le P. Gratry, qu'il y a dans cette sagesse séparée et dans cette méthode subjective de psychologie expérimentale une infirmité chronique, irrémédiable. Même fût-elle plus puissante, plus décisive et souveraine, elle ne saurait encore devenir la méthode populaire et universelle. Trois ou quatre hommes peuvent bien, dans le long cours des siècles, se condamner à ces veilles et battre leur esprit, comme une pierre de silex, pour en faire sortir après beaucoup de temps une étincelle de vérité. Mais il est évident que l'humanité en masse n'a ni le temps, ni le génie, ni le courage de s'enfoncer dans ce travail de beaucoup de peine et de peu de profit; et que Dieu a dû faire luire, au lieu de l'étincelle, un foyer de lumière éclatant, manifeste, accessible à tous, tel que 1 autorité, dans l'Eglise catholique, nous en offre le bienfait. A la masse des hommes il faut une doctrine enseignée et toute faite; et eût-il les forces vives d'une raison opiniâtre, élevée , maîtresse d'elle-même , quel est celui d'entre eux- qui, dans son court passage ici-bas, avec sa tâche de chaque jour, irait se consumer dans de telles recherches pour mourir, ainsi que Maine de Biran, une heure après avoir trouvé la vérité, ou, ce qui serait plus triste encore, une heure avant de la découvrir.

Mais ceci supposé, une fois admise l'impossibilité de l'étude individuelle pour la masse des hommes; une fois reconnue, même pour lélite des esprits,

l'impuissance de la science séparée de la foi, il est facile de trouver, dans Maine de Biran, la part belle encore de la vraie philosophie^ son devoir^ ses fonctions, son rôle d'introductrice à la théologie, ainsi qu'on l'appelait au moyen âge. On peut dire d'elle, comme du Précurseur dans l'Évangile, qu'elle n'est pas la lumière, du moins toute la lumière, mais elle rend témoignage à cette lumière divine qui éclaire tout homme venant en ce monde. Elle l'appelle, l'entrevoit, la prophétise, la montre à ceux qui ne la connaissent pas : Ecce Agmis Dei; elle prépare ses voies : Parate vias! et lui laisse l'empire dont elle a dressé pour elle le trône dans les âmes.

Voilà jusqu'à quel point de foi et de religion l'observation de soi-même, de son cœur et de ses besoins, avait conduit cet homme; et ce qui fait le prix singulier de ses Pensées^ c'est la révélation des affinités secrètes que le christianisme rencontre dans les âmes. Le jour où ce livre entrait dans la publicité, le christianisme recevait une démonstration d'un nouveau genre. Sans nul dessein préconçu, l'expérimentation de près de trente années avait prouvé qu'il y a entre la foi chrétienne et notre âme bien comprise une telle harmonie, qu'il devient impossible de creuser le fond de l'une sans y trouver la place toute faite pour l'autre. Ainsi la Religion se montrait-elle, dans ce livre, comme une seconde nature superposée à l'autre, la nature chrétienne, pour me servir de l'expression célèbre de TertuUien. La connaissance de soi-même conduisait logiquement à la connaissance de Dieu, selon le litre profond d'un livre de Bossuet, et le Nosce teipsum du pythagoricien trouvait son complé-

ment formulé dans celte belle prière de saint Augustin : Noveriiii te, Deits! novcrini me!

Voilà lii philosophie rattachée et complète, celle que Maine de Biran a connue, professée^ celle qu'il a pratiquée, quoique trop tardivement, celle qu'il nous a apprise par ses délais autant que par ses belles démarches, la philosophie religieuse, psychologique dans ses bases, scientifique dans ses procédés, chrétienne dans ses résultats, se reliant au dogme et soiilevée par lui jusque dans le sein de Dieu, père de toute lumière. Ce fut la philosophie du passé, celle de saint Thomas, de saint Anselme, de Bossuet, de Leibnitz, de Fénelon. Ce sera la philosophie de l'avenir, si l'avenir veut faire faire un grand pas aux esprits.

« Oh! que nous sommes loin, s'écrie M. Naville à la dernière page de son Introduction aux OEuvres de Maine de Biran, que nous sommes loin d'avoir solidement implanté dans le sol de la science ces vérités évangéliques, que le cœur réclame, que la conscience accepte, qui éclairent l'esprit, étendent son horizon, et tout ensemble le préservent des abîmes! Que nous sommes loin de voir régner une philosophie digne de ce nom, qui nous laisse le Dieu vivant et vrai, créateur du monde et de l'humanité, l'ordre moral dans toute sa pureté sainte, un soulagement à nos souffrances, un pardon à nos fautes, la prière et les fermes espérances de l'avenir!

« Reprenons donc, poursuivons l'œuvre si excellente de la science chrétienne ! Que la pensée qui a transformé le monde verse toujours plus ses eaux profondes et pures dans le domaine propre de la

philosophie. Dans cette œuvre aidons-nous, avec respect, mais avec liberté, du travail des siècles et des efforts des docteurs de l'Église. Aidons-nous des recherches de toutes les intelligences, de toutes les âmes sincères qui, comme IMaine de Biran, sont venues à la foi sans déserter la science.... et munis de ces ressources, marchons en avant (1)1 w

(1) M. Ernest Na ville. Œuv. inéd. de M. de Biran, Introd., p. ccxii et suiv.

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