CHAPITRE III
« 0 mon ami ! que nous sommes malheureux de n"être que de pauvres philosophes pour qui le prolongement de l'existence n'est qu'un espoir , un dt'sir ardent , une prière fervente ! Je voudrais avoir les vertus et la foi de ma mère ! »
(Santa'Rosa, Lettre à M. Cousin.)
Ce n'est, point par hasard ni pour le médiocre intérêt d'un contraste, que je rapproche deux noms que leurs destinées semblent tout d'abord rejeter aux antipodes l'un de l'autre. Entre Santa-Rosa etSilvio Pellico les différences sont grandes, mais les analogies n'en sont pas moins faciles à saisir. Leur point de départ est le même. C'est dans le même pays, c'est pour la même cause que tous deux ont combattu, l'un avec l'épée et l'autre avec la plume. Tous deux ont également aimé la liberté, tous deux souffrirent pour elle; et ce que l'un expia dans des prisons fameuses, l'autre le paya chèrement dans un exil couronné par une mort qui ne fut pas sans quelque gloire.
De pareilles fortunes sont devenues peu rares
dans le temps où nous sommes. Les mêmes champs de bataille où ces hommes étaient hier, peut-être nous y serons demain. Or dans cette vaste mêlée d'idées et d'opinions où il ne peut être donné à tous d'être vainqueurs^ il importe de savoir s'il reste quelque part un refuge pour les vaincus, et si en perdant tout nous ne nous réservons pas, outre l'honneur, quelque chose qui est plus haut que l'honneur et qui dure plus que lui.
Entre Santa-Rosa et Silvio Pellico la différence est là. Le lendemain de sa défaite, le ministre piémontais s'est jeté de désespoir dans le rationalisme, et il s'y est perdu. L'autre, le prisonnier, le poëte, le sceptique de la veille, s'est retourné avec espérance vers la rive éternelle ; et sans rien abdiquer de ce qui honore l'homme et le citoyen, il y a rattaché son existence renouvelée dans une beauté morale, une élévation de pensée et un dévouement de cœur qui sont les véritables vertus patriotiques pour ce monde et pour l'autre.
L'histoire de ces deux hommes nous présentera, par contraste, le tableau complet du doute. Le premier nous apprendra par quel malheur on y tombe, avec quelles tristesses on y demeure ; le second nous fera voir avec quel courage et quelle joie on en sort.
Le comte Sanctorre de Santa-Rosa fut un des patriotes les plus entreprenants et les plus convaincus de la jeune Italie. Né le 18 novembre 1783, dans la petite ville de Savigliano, il portait dans sa tête l'énergie naturelle aux hommes de la montagne. Sa mère était fort jeune, quand elle le mit.au monde. Son père, colonel au régiment de Sardaigne, désirant faire de son fils un soldat comme lui, l'emmena parmi ses hommes dès l'âge de dix ans. Il périt à Mondovi ; mais son enfant avait hérité de son âme, et tout jeune Santa-Rosa avait déjà fait contre tous les oppresseurs le serment d'Annibal. Il quitta donc le service dès qu'il vit le Piémont entre les mains de la France, et se mita étudier, méditer et attendre.
Cependant il fallait vivre. Le comte de Santa-Rosa était loin d'être riche; et il en aurait eu peu de souci pour lui-même. Mais ayant épousé, vers 1807, la fille du comte Vial Derossi, laquelle lui apportait plus de vertus que de fortune, force lui fut d'accepter les fonctions de sous-préfet de la Spezia. Mais, dans cette place, le rôle de mandataire de la France répugnait à ses principes et blessait sa fierté. A la Restauration, il en secoua le joug, et on le revit, pendant la crise des Cent-Jours, venir reprendre son poste dans l'armée piémontaise où il fit une campagne avec le grade de capitaine aux grenadiers de la garde. La garde
sarde ne fut pas appelée à Waterloo, et tout étant rentré, après la chute de l'Empereur, dans Tordre et dans le droit, l'oiricier, incapable de subir le désœuvrement de la vie de garnison, entra dans l'administration au ministère de la guerre.
L'existence politique de Santa-Rosa date de cette époque. Libéral passionné, il applaudit à la révolution napolitaine, et voyant que l'Autriche profitait de ce mouvement pour essayer de mettre la main sur l'Italie, lui-même se mit à la tête du parti réformiste dont le double but était de secouer le joug de l'Autriche et de donner au pays une constitution libérale.
Les commencements de l'insurrection parurent heureux. On vit se grouper sous la bannière de la réforme les hommes éminents de la cour et de l'armée, le marquis de Saint-Marsan, Provana de CoUegno, le comte de Sisio, le prince de la Cisterna, le général Gifflenga, et, au-dessus d'eux, lejeune prince de Garignan, Charles-Albert de Savoie, qui n'avait que vingt ans. Par Santa-Rosa un mouvement éclate le 1 0 mars 1821. L'armée s'insurge partout sous prétexte de soustraire à l'influence de l'Autriche le gouvernement du roi qui, le 13 mars, abdique et se retire à Nice. Le prince de Carignan, institué régent, proclame la Constitution, et nomme Santa-Rosa ministre de la guerre. Mais peu après tout change. Lejeune prince renonce forcément à son titre, la Junte se dissout, le nouveau roi, Charles-Félix, destitue le ministre qui d'abord lui tient tête, et livre, le 8 avril, bataille aux Autrichiens dans cette plaine deNovare qui a été tant de fois fatale aux Piémontais. Mais réduit à ses seules forces qui diminuaient chaque jour, abandonné des
uns et trahi par les autres, le ministre succomba. Il n'eut d'autre ressource que de s'enfuir à Gènes et de faire voile pour l'Espagne avec trois do ses amis, pendant que la cour de Turin le condamnait à mort et le faisait pendre en effigie. Enfin , traqué de toutes parts, il quitta Barcelone et se réfugia à Paris, où il arriva secrètement et se tint caché sous le nom de Conti.
Cette révolution n'avaitduré que trente jours. Quand on l'étudié de près, on se convainc qu'elle n'était véritablement mûre ni dans les esprits ni dans les faits. Aussi devait-elle échouer contre l'épreuve du temps et de l'expérience. Aujourd hui que ses doctrines ont fini par prévaloir, on la juge avec plus de faveur, et un homme qui, de nos jours, a joué à Turin un rôle tristement célèbre, M. Farini, lui fait une large part d éloges dans sa récente Histoire cVîtalie. Mais il n'en est pas moins certain que l'opinion publique lui fut sévère, et il est remarquable que Santa-Rosa lui-même n'en avait recueilli que d'irrémédiables regrets.
(( Je me rendrai cette justice à moi-même, écrit-il, « que je n'ai pas connu un seul instant ni l'intérêt, « ni la peur, ni aucune passion dégradante; mais je « restai au-dessous des circonstances. A mesure que « les événements s'éloignent de moi, le souvenir de « mes fautes se présente à mon imagination avec plus « de vivacité. Je pense toujours en frémissant à cette « malheureuse affaire de Novare, où l'armée conslitu- « tionnelle fut mise si promptement en déroute. C'est (( ma seconde blessure. 0 mon ami, elle saignera tou- « jours; elle me fait languir misérablement (1). jj
(l' Lettres de Santa-Rosa publiées par M. Cousin. Revue des Deux- Mondes, 1" mars 1840. Lettre du 26 août 182^*, p. 676.
Il écrivait encore dans le même sentiment : « Il y <c a, mon ami, des pensées qui poursuivent un homme « toute sa vie. Tu me comprends et tu dois me « plaindre. Que de reproches je mefais, età quel prix « je voudrais racheter ces trente jours de carrière po- « litique, marqués de tant d'erreurs (1). »
Disons^, pour être juste, que dans cette révolution l'homme valait mieux que l'œuvre. Une brochure éloquente que lui-même publia sous le titre de la Révolution piémontaise, rend bien compte de ce que lut l'activité de sa vie; mais ce sont ses lettres intimes qui révèlent son âme. Quelle était donc cette ame, sa foi, son espérance? sur quel fond de croyances a-t-il bâti sa vie? puis quel souffle les a jetées bas? quelles ruines sont demeurées^ et quels regrets, quels remords sont sortis de ces ruines? M. Cousin le premier en a montré quelque chose dans une belle notice, mais il n'a pas tout dit, il ne le pouvait peut-être pas : combien je le regrette 1 Toutefois les lettres incomplètes qu'il a mises au jour nous en apprennent assez pour nous faire pénétrer dans le mystère moral le plus douloureux de tous, celui d'une belle âme qui s'isole peu à peu de l'atmosphère divine et qui étouffe dans le vide.
(1) Lettres de Santa-Rosa publiées par M. Cousin. Revue des Deux- Mondes, P"- mars 18W. Lettre du 26 août 1824.
Santa-Rosa avait commencé par être profondément et pratiquement catholique. Sa foi lui était venue des leçons de son professeur, le célèbre abbé Yalsperga de Caluso, et surtout de l'exemple religieux de sa mère, chrétienne admirable que ce soldat, ce proscrit, ce libre penseur ne put jamais oublier. On verra qu'en effet il procède de sa mère dans ce qu'il a de meilleur, que sa religion se confondait avec le culte de cette f)ieuse femme; et que pour redevenir chrétien, il n'aurait eu plus tard qu'à se ressouvenir et à se retremper dans ses sources natales.
Il paraît bien cependant que, même avant sa fuite en pays étranger, le contact des sociétés secrètes avait altéré ces bonnes impressions ; mais rien ne put les effacer entièrement. Un de ses biographes lui rend le témoignage qu'il passait en Italie pour un homme de grande piété ; et que même on l'avait vu, dans un séjour en Suisse, défendre le dogme catholique contre les attaques des ministres protestants. A ses yeux l'argument tout à fait concluant en faveur de la religion, c'est qu'elle est souverainement une religion d'amour; et tout lui répugnait de ce qui, contrairement à cet esprit de charité, portait, dans la défense des principes religieux, le caractère de l'aigreur et de l'absolutisme. VEssai sur l'indifférence lui déplaisait par son ton d'acrimonie bilieuse; et comparant ce livre
d'ailleurs si éloquent à l'idéal chrétien que lui présentait l'Évangile, il en portait ce jugement que le temps n'a pas cassé : « L'orgueilleux Lamennais ne me fait
« aucun bien Ce superbe sceptique me repousse
(( au lieu de m'attirer. J'aime mieux ma clière Église « catholique (1). »
Pour lui^ toute sa religion résidait dans son cœur, parce que, dans cette nature, le cœur emportait tout. Il y a de ces êtres que l'on dirait pétris d'une essence de flamme^ et qui , à la manière des astres du firmament, ne sont qu'ardeur et lumière. Le comte de Santa-Rosa était de cette famille d'âmes. La religion, la patrie, la famille, l'amitié, l'exaltaient également. Tout sentiment en lui se tournait en passion ; et si, comme saint Augustin l'a dit excellemment, l'amour est la pesanteur et la gravitation de Tùme, ici ce devait être une force précipitante: car le contre-poidsmanquait. Il le sentait lui-même: «Je crois, écrivait-il, que « je serai longtemps jeune par la tendresse du cœur et
« les enchantements de l'imagination Je sens que
« je suis jeune et que je ne suis pas fini. Il n'y a en H moi que le cœur de bien achevé (2). »
Aussi ce cœur était-il de ceux qui toujours ouverts débordent en tendresse sur tout ce qu'ils rencontrent. Dansl'étude si remarquable que M. Cousin a consacrée à son ami, il nous le montre, à Paris, logé près des toits, dans une pauvre chambre garnie de la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Micliel, avec un de ses amis de Turin qui, sans s'être personnellement compromis
(1) Lettre de Santa-Rosa. Alençon, Ik août 1822.
(2) 7 juillet. Ibid., p. 660.
dans la révolution, avait volontairement quitté son pays pour le suivre. «Quel est donc, se demande-t il, cet homme avec lequel on préfère l'exil aux douceurs de la patrie et de la famille? Il est imposible d'exprimer le charme de son commerce. Ce charme était pour moi dans l'union de la force et de la bonté. Son cœur était un foyer inépuisable de sentiments affectueux. Il était bon jusqu'à la tendresse pour tout le monde. Rencontrait-il dans la rue quelque malheureux? il partageait avec lui le denier du pauvre. Son hôtesse, une vieille femme que je vois encore, étaitelle malade? il la soignait comme s'il eût été de sa famille. Quelqu'un avait-il besoin de ses conseils? il les prodiguait, et tout cela par un instinct irrésistible dont.il n'avait pas même la conscience. Aussi était-il impossible de le connaître sans l'aimer. Je doute que jamais créature humaine, même une femme, ait été autant aimée. Il avait à Turin un ami à qui il avait pu confier sa femme et ses enfants, et un autre l'avait accompagné dans l'exil (1). »
Comme preuve du sentiment que cet homme inspirait, M. Cousin rapporte qu'un pauvre Piémontais qui l'avait autrefois servi dans l'armée, ayant connu sa détresse, venait, lui ou sa femme, dans le misérable grenier où il logeait, et plus tard dans sa prison delà salle Saint-Martin, lui apporter le fruit de ses économies, avec le respect d'un ancien serviteur et la tendressed'un ami. —Il faut citer ces traits qui achèvent le portrait. Avant de raconter comment l'esprit s'égara, c'est une consolation de rappeler que le coMirfut
(1) M. Cousin. Revue des Deux-Mondes, ibid., p. 646.
bon, parce que le cœur a droit de grâce aux yeux de Dieu, el que ce Dieu est celui qui, voyant à ses pieds une grande misère dans un amour contrit, a pardonné beaucoup à qui avait beaucoup aimé.
Cet homme étant ainsi fait, il était aisé de prévoir que celui qui s'emparerait de son cœur deviendrait maître de sa foi. C'est ce qui arriva. Certes, le catholicisme est loin d'être l'ennemi des sa^es libertés. Mais il faut bien convenir que ce n'était pas à l'Église qu'allaient les sympathies de l'école libérale, sous la Restauration. Le libéralisme français avait fait alliance avec la philosophie alors dans sa fleur, et l'inclination qui portait le comte de Santa-Rosa vers le camp des libéraux le jeta naturellement dans le courant de leurs croyances comme de leurs opinions. Déjà il connaissait M. de Sismondi et le colonel Fabvier. M. Victor Cousin, ayant lu le livre sur la Révolution piémontuise, désira faire la connaissance de l'auteur. Il le vit, le félicita, et le fascina si bien par les séductions de son immense talent, que, dès la première visite, le proscrit tomba sous le charme et se livra à lui avec cette ardeur d'aimer qui est plus spécialement la pente des malheureux.
Des relations habituelles de sympathique confiance s'établirent dès lors entre ces hommes, que bien des affinités rapprochaient l'un de l'autre. M. Cousin avait
trente ans à cette époque. L'autre avait neuf ans de plus, mais il était demeuré dans cette jeunesse d'âme qui garde éternellement la puissance d'aimer. Santa- Rosa subissait l'exil pour ses idées. M. Cousin était en disgrâce pour les mêmes idées. Suspect de libéralisme, il venait de descendre de sa cbaire de la Sorbonne et de voir son cours suspendu en même temps que celui de son collègue M. Guizot. Une fortune pareille supportée pour la même cause forma un nouveau lien entre le professeur décbu et le ministre proscrit. Chaque soir, Santa-Rosa s'échappait de sa retraite, gagnait la rue d'Enfer où demeurait le jeune maître qui, fort malade alors, se consolait de ses souffrances en traduisant Platon. Le proscrit restait là jusqu'à onze heures ou minuit;, partagé entre le charme de la conversation et les soins affectueux qu'il ne cessait de prodiguer à son cher malade, u Je n'ai jamais vu, raconte M. Cousin, de plus touchant spectacle que celui de cet homme si fort de corps et d'àme, se métamorphosant en une véritable sœur de charité, tantôt silencieux^, tantôt gai, retenant sa parole et presque son souffle pour ne pas ébranler la frêle créature à laquelle il s'intéressait. La bonté de la faiblesse n'est guère séduisante, car on se dit : C'est peut-être de la faiblesse encore. Mais la tendresse de la force a un charme presque divin. »
On comprend que bientôt une communion d'idées s'établit dans cette grande intimité de chaque jour. Sans être un homme de lettres, Santa-Rosa avait fait d'excellentes études, il savait plusieurs langues, il écrivait fort bien: « Il avait l'esprit juste et droit
comme le cœur, rapporte M. Cousin; il détestait le paradoxe; et, dans les matières graves, les opinions hasardées, arbitraires, personnelles, lui inspiraient une profonde répugnance. — Avide de comprendre et de savoir, ajoule-t-il, il dévorait dans mes livres tout ce qui tenait à la morale et à la pratique. Il possédait naturellement la bonne métaphysique dans une âme généreuse bien cultivée. Personne au monde ne m'a tant encouragé et soutenu dans ma carrière philosophique. »
Quant à Santa-Rosa, il avait, au contraire, une extrême défiance de lui-même: « Moi, mon ami, » dit-il dans une sincérité touchante qui l'honore, « moi, j'ai de la santé, un cœur tendre qui se pas- « sionne, une imagination faite pour ce cœur. J'ai « l'esprit juste, mais nulle profondeur, et j'ai une « instruction si incomplète, ou pour mieux dire je fc suis fci ignorant sur un grand nombre de points « importants, que cela devient un obstacle presque « insurmontable à la plupart des travaux que je « pourrais entreprendre (1). »
Ce sentiment qu'il avait de son insuffisance devait lui devenir funeste, car il appelait le joug. Il avait d'abord accepté celui de l'Évangile, et il l'avait luimême déclaré doux et léger. Mais le premier effet de ses amitiés nouvelles fut de le mettre en défiance contre ce qu'il avait nommé sa. clicre Eglise catholique. Ce ne sont d'abord que des insinuations qui se glissent dans ses lettres. « N'êtes-vous pas effrayé, dit-il,
(1) Lettre de Santa-Rosa. Alençon, 12 juin, Revue des Deux- Mondes., p. 659.
« de voir en Europe les grandes vérités religieuses a et morales abandonnées, "presque sans défense, a aux coups de deux sortes d'hommes également « funestes à l'ordre et au bonheur des sociétés (1)?» Les catholiques sont une de ces deux sortes d hommes. Ainsi voudrait-il se faire une foi religieuse qui ne fût pas la leur, et comme il ne se sent pas capable de cette œuvre, c'est alors qu'à la place du Révélateur divin il fait appel à un révélateur humain parfaitement dévoué, mais parfaitement failli])le, et demande au philosophe de lui donner un symbole: « 0 mon ami, dit-il dans une lettre suppliante, j'ai ic dans l'esprit que votre philosophie, dans l'état Cl où sont les choses, ferait un grand bien aux « hommes (2). »
« Cher ami, ajoute-t-il quelques lignes plus bas, « c'est un devoir de faire entendre sa voix quand a on a la conscience de sa force C'est d'une mate nière bien autrement élevée que vous pouvez servir « la société humaine. » — Enfin: « Tu es pour moi « une sorte de conscience, « lui déclare-t-il un jour.
Et cela était vrai. Jamais disciple ne montra à un maître mortel une soumission plus humble. Il y eut à cette époque un moment d'abandon, où, faisant abdication totale de sa personne, Santa-Rosa remettait au jeune docteur Cousin la dictature absolue de son intelligence. Il ne faisait qu'une réserve en faveur de la question de l'immortaHté, demandant qu'à tout prix on sauvegardât imprescriptiblement les droits
(1) Lettie de Saiita-Rosa,p. 658.
(2) Ibid. Alençon, 12 juin. Revue, p. 659.
de l'espérance. Il en avait tant besoin ! ïl y avait un si vif sentiment de ce besoin dans cette protestation et cette invitation adressée à son ami :
M Moi qui ai la conscience d'un prolongement in- « défini de mon existence morale, de mon existence « de volonté et de liberté, qui l'ai pour vous et pour (( moi;, je désire vivement que votre passage sur la « terre soit marqué par votre influence sur le bonheur « des autres passagers^, nul grand bien n'étant sans « récompense. Vous voyez, mon ami, que je vous « aime tout de bon et comme un vrai dévot que je « suis (l). »
Or, ce fut précisément sur l'immortalité que porta, entre les deux amis, le débat et le dissentiment. C'était inévitable, car l'immortalité est comme l'Océan : sur quelque courant d'idées qu'on lance sa barque^ c'est à elle qu'il faut forcément aboutir.
Il paraît que, dans ce débat, comme sur toute question, le jeune maître, essentiellement novateur, se risquait à l'aventure dans les systèmes hardis et les témérités du sens propre. Sanla-Rosa, lui, tenait pour les grandes et antiques croyances du genre humain. « Il me gourmandait. souvent, écrit M. Cousin, sur « plusieurs de mes opinions et me ramenait souvent, « des sentiers étroits et périlleux des théories perce sonnelles, à la grande route du sens commun et de « la conscience universelle. » Gardé par ces principes et ces traditions, comme dans une forteresse, Santa-Rosa pouvait être invincible. Mais malheureu-
(1) Lettre de Santa-Rosa. Alençon, 12 juin. Revue, p. 659.
sèment le cœur avait avec l'ennemi de secrètes intelligences; il désarma l'esprit qui, à la fin, faiblit et se rendit de confiance : la foi fut ainsi vaincue.
Elle parut cependant se relever dans un péril extrême.
En 1822, Santa-Rosa s'était réfugié à Auteuil, chez M. Viguier, pour éviter les recherches de la police française, quand, au bout de quelques mois, un jour, ayant osé sortir de cette retraite pour se rendre au chevet de son ami malade, il fut reconnu à Paris, arrêté, conduit à la Préfecture, et écroué ensuite dans la salle Saint-Martin, sous la menace d'être livré à la police du Piémont, c'est-à-dire à l'échafaud. Comme cela arrive toujours, la perspective de la mort le ramena des rêves creux de la philosophie aux réalités du christianisme. « Pendant les deux mois qu'il passa à la salle Saint-Martin, nous apprend son confident, je ne l'ai- entendu se plaindre ni du sort ni de personne. Il se prépara à bien mourir, et ne lut plus que la Bible. »
Mais cette disposition religieuse, née delà crainte, s'évanouit avec elle. Elle avait seulement prouvé une fois de plus que, quelles que soient les prétentions de la libre pensée, elle ne parvient pas à s'asseoir finalement dans sa sagesse: on vit en philosophe, on préfère mourir en chrétien.