‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 25 sur 37 · U6 LE DOUTE ET SES VICTIMES · texte numérisé non relu

U6 LE DOUTE ET SES VICTIMES

Le comte fut élargi, d'après une ordonnance de non-lieu rendue parle juge d'instruction. Mais comme la présence de l'ancien agitateur italien à Paris inquiétait le gouvernement^ un arrêté ministériel de M. de Corbière l'interna à Alençon, sous la surveillance de la police du lieu.

Le poids de l'ennui s'y fit bientôt sentir douloureusement. Dès la première lettre, il se plaint de sa prison; et en effet, s'il faut l'en croire sur parole, la ville d' Alençon n'était pas de nature à le réconcilier avec l'exil : « Je suis logé, mon cher ami, dans la rue aux « deux — J'ai deux chambres assez s^randes: mais « une triste vue sur la rue et sur une petite vilaine « cour a remplacé le lac, les Alpes, Yevey et Clarens « que j'avais sous ma fenêtre, il y a un an. J'ai voulu « voir les environs. J'ai rencontré la Sarthe croupisce santé et des champs peu fertiles. A force de cherce cher, j'ai trouvé un peu d'ombre à l'abri de quel- « ques pommiers (1). » Dans la lettre suivante, le réfugié n'y tient plus : ce Je cède à la nécessité, mon ce ami; mais Alençon est une des plus tristes nécesee sites des quatre-vingt-quatre départements du ce royaume. Je suis si seul (2} ! «

M. Cousin comprit que sa présence pourrait être le remède de cette solitude. Il partit, malgré un état de santé déplorable, et, bravant les soupçons ombrageux de la police, il vint à Alençon s'établir auprès du proscrit. 11 avait pris une des deux chambres de son ami, pour être plus à portée de l'entretenir souvent.

(1) Lettre de Santa-Rosa. Alençon, 2 juin. Revue, p. 657.

(2) Ibid.^ 12 juin. Revue, p. 658.

Et comme le philosophe était constamment malade, Santa-Rosa l'entourait de soins presque maternels : « Je n'en ai jamais coimu de pareils, dil-il lui-même. Il serait impossible de décrire la tendresse qu'il me témoigna. Ce mois passé ensemble acheva de nous unir. Je pus lire dans son âme et lui dans la mienne ce qu'il y avait de plus caché. »

Là, la question vitale de l'existence future se présenta de nouveau, et ce fut dans ces dernières confidences de l'amitié que se livrèrent, sur ce terrain^ les assauts décisifs dont l'intérêt n'était autre que rÉternité. Le proscrit s'y tenait comme à la dernière ancre qui le rattachait à la foi. M. Cousin doutait et ne se privait pas de faire part à son ami de ses incertitudes : « Ce fut pendant ce mois, a-t-il écrit luimême, que je composai l'argument du Phédon sur l'immortalité de Tàme. Santa-Rosa aurait désiré que je visse aussi clair que lui dans les ténèbres de cette

difficile question Sa foi aussi vive que sincère

allait plus loin que celle de Socrate et de Platon. Les nuages que j'apercevais encore sur les détails de la destinée de l'âme après la dissolution du corps, pesaient douloureusement sur son cœur, et il ne reprenait sa sérénité, après nos discussions de la journée, que le soir, lorsque, ensemble, errant à l'aventure autour d'Alençon^nous assistions au coucher du soleil^ et confondions nos espérances pour cette vie et pour l'autre dans un hymne de foi muette à la divine Providence. »

Telles paraissent en effet avoir été les conclusions du débat. Ils se dirent finalement que l'immortalité était une espérance, une probabilité, mais qu'elle n'é-

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