LE DOUTE ET SES VICTJMES
tait pas une certitude; le cœur l'implore, la veut, mais l'esprit n'arrive pas à se la démontrer; de sorte que le plus sûr en pareille matière est de fermer les yeux et de s'en fier en aveugle à ce que la Providence en décidera pour nous.
Santa-Rosa reçut la dédicace de la traduction du Pliédon. Quel autre livre convenait mieux aux dispositions d'âme de ces deux philosophes, comme aussi à leur situation présente, que cet entretien sublime sur l'immortalité, recueilli dans une prison sur les lèvres d'un sage condamné, lui aussi, pour ses opinions, par l'État athénien? Or, dans cet argument dédié à son ami et écrit sous ses yeux, M. Cousin disait :
« La philosophie démontre qu'il y a dans l'homme un principe qui ne peut périr. Mais que ce principe reparaisse dans un autre monde avec le même ordre de facultés et les mêmes lois qu'il avait dans celuici; qu'il y porte les conséquences des bonnes et des mauvaises actions qu'il a pu commettre; que l'homme vertueux y converse avec l'homme vertueux, que le méchant y souffre avec le méchant, c'est là une prohahilité sublime qui échappe peut-être à la rigueur de la démonstration, mais qu'autorisent et consacrent et le vœu secret du cœur et l'assentiment universel des peuples. Elles ne sont pas d'hier, elles ne s'éteindront pas demain ces naïves et nobles croyances, qu'un indestructible besoin produit, répand, perpétue parmi les hommes, comme un héritage sacré. Et, en vérité, ce serait une philosophie bien hautaine que celle qui défendrait au sage, à l'heure suprême, d'invoquer ces traditions vénérables, et d'essayer de s'en-
chanter lui-même de la foi de ses semblables et des espérances du genre humain (1). »
On voit que Vai'gument ne faisait que reproduire la doctrine qu'avaient conclue les deux amis de leurs entretiens philosophiques d'Alencon. C'est le même scepticisme voilé des mêmes apparences religieuses; c'est le même désespoir formulée! poétisé dans la laniîue de l'espérance. D'un côté comme de l'autre, l'immortalité avec ses conséquences et sa sanction morale, cessant d'être une vérité philosophiquement prouvée, s'évaporait en une rêverie indémontrable, et passait, de la région des dogmes arrêtés et des solutions précises, dans celle des sentiments plus élevés que solides, plus respectables que raisonnables.
Étrange conclusion! Cruelle philosophie qui consacre delà sorte l'antinomiefatalede l'esprit etdu cœur, dont l'un ne peut démontrer ce que l'autre sollicite, et le condamne à n'avoir que des aspirations au lieu de solutions, des désirs au lieu d'espérances certaines ! Il n'y a rien de plus triste que cela, et rien de plus faux. Ainsi (jue l'a écrit un des plus graves publicistes de ce temps : « L'âme humaine ne se laisse pas diviser el réduire à telle ou telle de ses facultés, qu'on choisit et qu'on exalte en condamnant les autres au sommeil. L'homme n'est pas seulement un être sensible et poétique qui aspire à s'élancer par l'imagination et par lamour au delà du monde matériel et actuel : il pense en même temps qu'il sent; il veut connaître et croire aussi bien qu'aimer; ce n'est pas assez pour lui que son ânie s'émeuve et s'élève, il a besoin qu'elle se fixe
(1) M. Cousin. OEuvres de Platon^ t. I. Arg. du Phéilon , p. 179.
et se repose dans des convictions en harmonie avec ses émotions. » — « Je ne saisà quel point;, ajoute le même écrivain, les esprits éminents peuvent ainsi combler, par leur sincérité et leur ferveur sensible, le vide de leurs croyances; mais les hommes ne se paient pas d'aspirations stériles et de beaux doutes, et les problèmes naturels de la destinée à venir seront toujours le grand fardeau des urnes (1). »
Santa-Rosa ne tarda pas à s'en apercevoir. M. Cousin, ayant quitté Alençon, était à peine de retour à Paris quand une lettre de son ami lui apprit qu'en dépit de leurs belles conclusions, le solitaire n'avait pas trouvé une grande paix dans le scepticisme mystique où il l'avait laissé. Comme l'immortalité n'était plus à ses yeux, et selon ses propres termes, qu'un espoir^ qu'une prière^ Santa-Rosa s'était mis sincèrement à prier. «Je t'ai bien recommandé à Dieu, écri- « vait-il. Depuis longtemps je n'avais si vivement « senti sa présence dans mon cœur. J'ai appelé sur toi « toutes les bénédictions du ciel : qu'il te protège, qu'il « te donne la force de supporter le bonheur comme le « malheur. Tout vient de lui, tu le sais bien (2) »
Mais qu'est-ce que la prière et qu'est-ce que l'espérance là où la foi n'est pas? Cette lettre commencée dans une sorte de confiance religieuse et sereine s'achève dans un gémissement à demi étouffé : « Homme « si aimé par tes amis, tu offenses Dieu si tu con- « temples ton existence d'un œil sombre. Il est de « cruelles douleurs que tu ne connais pas et qui font
(1) M. Guizot. Médit . sur la Relig. chrêt., 1. 1, P*^' médit., p. 7 et 8.
(2) Lettre de Santa-Rosa. Alençon, 14 août 1822, p. 663.
« l'effet d'un poison lent. L'organisation de mon « corps ne s'en est point ressentie, elle est forte; mais « l'âme ! . . . »
L'âme était bien malade, et j'en trouve la preuve dans une lettre, la plus éloquente de toutes, qui, achevant sa pensée, m;;ltait à nu la blessure de cette âme perplexe. Cette lettre est capitale. On regrette que M. Cousin n'en ait cité qu'un fragment, mais il est décisif. Après une lacune dont le sens général et le sentiment plaintif se laissent soupçonner, ce sentiment éclate tout à coup dans ce cri que bien des douleurs ont jeté, mais que nul autre, que je sache, n'a poussé avec cette intensité d'éloquente douleur :
« 0 mon ami! que nous sommes malheureux de « n'être que de pauvres philosophes pour qui le pro- « longetnent de l'existence n'est qu'un espoir, un dé- « sir ardent, une prière fervente! Je voudrais avoir les « vertus et la foi de ma mère ! Raisonner c'est douter, « et douter c'est souffrir. La foi est une espèce de «■ miracle. Lorsqu'elle est forte, lorsqu'elle est vraie, « qu'elle donne de bonheur! Combien de fois, dans « mon cabinet, je lève les yeux au ciel et je demande « à Dieu de me révéler et surtout de me donner l'im- « mortalité (1) ! "
J'insiste sur ce passage, parce que tout est là. Si les larmes sont le sang de l'âme, comme le dit saint Augustin, il y a de ce sang dans ces lignes. Elles disent tout ce qu'on regrette dans le malheur du doute, elles disent tout ce qu'on y soulîre, elles disent tout ce
(1) Lettre de Santa-Rosa. Bourges, 15 sept. Revue des Deux- Mondes, p. 6()5.
qu'on possède en possédant la foi. Mais ce qu'elles ne disent pas assez, c'est par quelle route on peut y revenir, quand on l'a perdue. Elles semblent ignorer que pour s'y retrouver il ne suffit pas de lever les yeux et de crier: «Seigneur! »mais qu'il faut prendre le chemin que ce Seigneur a tracé, qu'il a parcouru lui-même pour nous l'enseigner, parce qu'il est la voie, la vérité et la vie; et que, sans lui, hommes et guides, passagers et pilotes, s'en vont aux abîmes, s'y meurtrissent, s'y perdent et ne se relèvent plus.
La lettre que je viens de citer était écrite de Bourges. Divers démêlés avec M. de Corbière, et surtout les ombrages toujours croissants de la police^, avaient fait transporter le réfugié italien dans cette dernière ville, où sa situation se trouva aggravée par une réclusion plus sévère. Son cœur ardent se broyait sous le poids de l'isolement, et il ne le supportait que par l'espoir d'attirer son fils auprès de lui : « Si mon fils « veut me suivre, écrivait le malheureux père, il « pourra seul m'aider à supporter une horrible exis- « tence (1). »
Ce bonheur tant rêvé ne lui fut pas accordé. II y avait à peine deux mois qu'il était interné à Bourges, quand il reçut la permission et peut-être l'invitation
(1) Lettre de Santa-Rosa. Bourges, 6 septembre, p. 665,
de passtT en Angleterre : « Je suis sûr de regretter Alençon plus d'une fois; niais c^'est lu Providence qui me pousse en" Angleterre, et j'obéis. » C'était le 1*"" octobre 1822 qu'il écrivait ces mots. Le lendemain, il partait de Bourges, arrivait à Paris sous l'escorte d'un gendarme, et ce fut en présence de ce gendarme qu'il fit à son ami d(js adieux qui devaient être des adieux éternels.
En effet, ces deux hommes ne se revirent plus, mais ils ne s'oublièrent jamais. Leur attachement réciproque avait quelque chose de profond, d'inviolable, de sacré, qui rappelait les fidélités antiques. Dans le cœur de Santa-Rosa, l'amilié était un sentiment complexe dans lequel se fondaient, en un mélange égal, la confiance, la reconnaissance et le dévouemont, l'admiration pour le maître, la tendresse pour le frère, et ces mille choses de l'âme dont on ne sait au juste ni la source ni le nom : « Adieu, mon cher ami, écrivait « le réfugié, je vous aime, parce que vous m'aimez, « parce que vous êtes platonicien et parce que vous « êtes Parisien; et plus encore par une raison occulte a qui vaut mieux que toutes les autres, parce qu'elle (f ne s'exprime pas (I ). » — « Je suis énamouré de « Paris, dit-il ailleurs, il y a une bonne partie de moi- « même dans cette ville, que j'ai toujours voulu haïr « et que j'ai fini par aimer d'amour (2). »
Il faut même convenir que le langage de l'amitié prend quelquefois dans ses lettres un singulier aclent. Échappe-t-il complètement à l'exagération ?
(V Lettre de Santa-Rosa. Alençon, 12 juin 1822. Revue, p. 659. (2')/6j(i., 20 août 1822.
L'ardeur italienne n'a-t-elle pas porté quelque chose de sa flamme toute méridionale dans ces épanchements? Je ne sais, mais l'amitié le jette dans des rêveries que l'on ne croirait pas être du domaine de ce sentiment délicat, mais viril, grave, contenu, austère,
H Hier, j'ai été faire une petite promenade autour « d'Alençon, disait-il dans une de ses lettres précé- « dentés. J'ai salué le soleil couchant pour toi. 0 cher a ami, tu me manques bien. Quelle divinité nous a « réunis? Je t'ai vu, je l'ai aimé, et que je l'ai bien « senti le jour de ton départ dici ! Te souviens-tu « avec quelle rapidité s'est formée notre confiante « amitié? Il faut qu'elle nous donne de beaux jours. « J'aurais besoin de te savoir heureux, tranquille, (c serein. J'ai de la foi en toi. Aussi je te désire heu- « reux un peu par égoïsme. Heureux, tu t'occuperais « avec plus de succès d'adoucir mes profonds cha- « grins. Tu es mon dernier attachement de cœur (1 ) . »
Il dit de même ailleurs : « Tu m'as bien embelli « ma promenade d'avant-hier. Je l'ai commencée en « t'écrivant, dans ma tête, une lettre charmante. Il <t ne m'en est rien resté, ou presque rien. Mais j'ai eu « une heure qui m'a rappelé ma vie de dix-huit ans, « et je te l'ai due, mon bon ami. Cela ne te fait-il pas « plaisir, et n'aimes-tu pas que je te le dise (2)? »
Ailleurs encore : « Mon sentiment pour toi ne « finira qu'avec l'existence, et j'espère, avec Socrate, « qu'elle ne finira pas de longtemps (3). » — Enfin, quelques heures seulement avant de se mettre en
(1) Lettre de Santa-Rosa. Alençon,20 août 1822. Revue, p. 66i.
(2) Ibid. Bourges, 15 sept. Revue, p. 665.
(3) Lettre du 12 févrierl823. Revue, p. 671,
route pour son nouvel exil : — « Mon ami, tu es fc une faraude partie de mon existence morale. Si tu «< savais avec quel serrement de cœur je t'écris! Il y « a bien peu de personnes, non, je crois qu'il n'y en « a qu'une sur la terre à qui j'écrive avec plus d'é- « motion qu'à toi (1). »
Comment M. Cousin répondait-il à ces effusions confiantes? Quelles étaient ses lettres? quels en étaient la doctrine, l'influence, l'esprit? C'est ce que lui, et lui seul, eût pu nous révéler; il ne l'a pas fait, et nous ne connaissons de cette correspondance que les lettres de Santa-Rosa, sans aucune des réponses que lui lit son ami. Celui-ci avait d'ailleurs donné de son amitié des preuves décisives, meilleures que des écrits; et ce qu'on estheureux d'admirer sans réserve, c'est le dévouement fidèle qu'il prodigua au proscrit, à travers la disgrâce, les menaces de la force et le danger constant de la compromission.
Que, dans cette liaison d'intelligence et de cœur, on sache donc distinguer l'ami du philosophe. Sans doute, M. Cousin a eu le tort d'initier l'infortuné Piémontais à ses incertitudes et de jeter le trouble dans une âme sereine. Que ce soit prosélytisme, ou seulement influence, ce tort est considérable; et je prétends ne l'infirmer en aucune manière. Puisqu'il était le maître, le consolateur, le sage, il était digne de lui de relever son disciple, et de ne pas arracher la patrie de l'autre monde à qui ne possédait plus de patrie en celui-ci. Mais il faut se rappeler que lui-même ne croyait guère alors, et qu'il ne pouvait donner que ce qu'il avait.
(l) Lettre de Santa-Rosa. Bourges, 1" oct. Revue, p. 668.
Plus tard, il a mieux vu dans la grande question, et ses écrits postérieurs prouvent que l'ancien chef d'école a raffermi sa foi dans la destinée future, si même il ne l'a pas fixée entièrement (1). Les années recueillies ont succédé pour lui aux jours ardents, la vieillesse s'est faite, et avec elle sont venus les calmes méditations, les avertissements auxquels personne n'échappe, les séparations qui forcent de regarder en haut, et le jour éternel s'est fait voir plus clairement à chaque pas de la vie qui rapprochait de sa lumière. Que M. Cousin nous permette donc de le penser. Ce qu'il a fait alors, il ne le ferait plus maintenant. Il comprendrait que les âmes qui ont le bonheur de croire ont droit au respect, et qu'il est inhumain de leur ravir le don qui ne se remplace pas. Il comprendrait que les épanchements de l'amitié, tout confiants qu'ils soient, s'alimentent d'espérance et non pas de désespoir; qu'il ne faut y verser que ce qu'on a de bon ; et que prendre une main qui repose dans la nôtre, pour l'attirer à soi, quand on est sur le gouffre, ce n'est pas aimer, c'est haïr.
Le comte quitta donc la France, et arriva à Londres dans les premiers jours d'octobre 1822. La misère et la tristesse l'y attendaient. Après les premiers
(ly Voy. Du Vrai, du Beau et du Bien, 16e leçon, p. 419.
moments employés à se faire une situation supportable, l'infortuné tomba dans une mélancolie qu'il essayait de secouer, mais pour y retomber ensuite plus profondément. Il n'osait plus écrire, et quand il le faisait, c'était pour répéter à chaque lig;ne qu'il souffrait : « J'ai eu des journées où je me suis cru « réellement perdu. Bon Dieul n'est-ce pas là se « sentir mourir? » Il pensait fréquemment à sa famille absente : « J'ai reçu des nouvelles de ma « femme, écrit-il; elle et mes enfants se portent à « merveille. [Mais mon aîné Théodore m'inquiète. Il « a besoin d'instruction, de surveillance, il a besoin « de son père, en un mot. Et cependant il m'est im- « possible de l'appeler auprès de moi. iMes faibles « ressources s'épuisent rapidement ,1 . » — Il revient à cette pensée au mois de mai suivant : « Si je puis « gagner de quoi vivre, j'appellerai ma famille auprès « de moi, au printemps prochain. Ces pauvres créa- « tures associées à ma malheureuse destinée, tu les « verras à leur passage à Paris (2). »
Aucun de ces projets ne devait réussir. Forcé de gagner une vie telle quelle, en rédigeant des articles politiques, et en donnant aux Anglais des leçons de français et de littérature italienne, c'était à peine si l'ancien ministre pouvait pourvoir à ses premiers besoins. Il errait tristement dans Oxford-Street ou dans Hyde-Park, tout plein de ses pensées et de ses inquiétudes; car il y avait en lui quelque chose de plus précaire que la vie physique, c'était la vie mo-
(1) Lettre de Santa-Rosa. Londres, 10 déc. 1822. Revue^ p. 670.
(2) Ibid., 16 sept. 1823. Revue, p. 678.
raie : « Ne va pas t'alarmer trop, écrit-il, ou plutôt « alarme-toi sérieusement, toi qui sais et qui sens « que toute la vie est dans l'existence intérieure. »
Ce qui le préoccupait, c'était l'éternelle question de la vie à venir, débattue tant de fois avec M. Cousin. Le malheureux se demandait si, après tant de souffrances, le jour ne se lèverait pas enfin où il serait heureux. Arrivé à ce commet de l'existence où l'on ne reste guère, n'en descendrait- il que pour entrer dans le néant, contre lequel protestait son être tout entier?
« Je vais avoir quarante ans, » écrit-il dans une lettre que sa solennité semble désigner comme son testament philosophique; « je vais avoir quarante a ans, j'ai beaucoup désiré le bonheur; j'avais une « immense faculté de le sentir. Mon amère destinée « est venue à la traverse. J'ai cependant un avenir. « J'ai des enfants, j'aime et j'estime leur mère; mes « enfants me rendront heureux ou malheureux. A.u « reste, si je succombe à mes maux, je ne crains pas « le vide, l'horrible néant auquel je ne veux et ne « peux croire, et que je repousse dès à présent et à f( jamais, 'par volonté, par instinct, à défaut de démons- » tration positive (1 ). »
Je ne puis citer ce texte sans m'en rappeler un autre qui forme avec celui-ci un éloquent contraste- C'est dans les mêmes circonstances dâge, de souffrances, de désirs, que, peu d'années après, un illustre chrétien écrivait, lui aussi, ses pensées dernières. Lui aussi atteignait sa quarantième année. Retenu
(1) Lettre de Santa-Rosa. Londres, 30 sept. 1823. Revue, p. 674.
malade à Pise où il se sentait mourir, lui aussi se souvenait de sa femme, de son enfant, et se retenait à la vie par ces liens qui y rattachaient Santa-Rosa. Mais il était croyant; ce qui pour le philosophe n'était qu'un souhait du cœur, un idéal de l'esprit, pour le chrétien c'était un dogme incontestable, une espérance certaine. Il se résignait donc, et des rives de l'Arno où les forces espérées ne lui étaient pas revenues , le bon et pieux Ozanam écrivait cette prière :
« J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, « plus de la moitié du chemin ordinaire de la vie. Je « sais que j'ai une femme jeune et bien-aimée, une « charmante enfant, d'excellents frères, une seconde « mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des « travaux conduits précisément au point où ils pouce vaient servir de fondement à un ouvrage longtemps « rêvé. Laquelle faut-il queje vous immole de ces affecte tions mondaines? Si je vendais mes livres pour en « donner le prix aux pauvres, si je consacrais le reste « de ma vie à soulager les indigents, seriez-vous sa- « tisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur « de vieillir auprès de ma femme et d'élever mon ente Tant? C'est moi que vous voulez : je viens. Seigneur, « je viens (1).»
Quelles paroles ! quelle âme ! quelle révélation jaillit de ces deux textes! quelle différence dans les sentiments exprimés ! et quel abîme sépare le sceptique qui appelle, hésite, souffre, aspire, et l'heureux enfant de Dieu qui regarde son père, lui parle cœur
(1) Lettre dOzanam, citée par le P. Lacordaire.
à cœur, s'incline sous sa main, se repose sur sa promesse et lui immole sa vie en tombant entre ses bras!
Il est juste d'ajouter que San(a-Rosa avait lui-même des retours heureux vers son ancienne foi. A la suite de l'espèce de testament philosophique que j'ai cité plus haut, vient un passage meilleur qui se présente là, non pas incidemment, mais comme l'expression d'une pensée religieuse qui devait devenir sa pensée publique et solennelle. Santa-Rosa projetait d'écrire un grand ouvrage. Il devait y traiter « de la liberté dans ses rapports avec les formes de gouvernement. » Il en avait arrêté le plan et les doctrines. Les doctrines politiques n'en pouvaient être douteuses. Mais quelles seraient les doctrines religieuses de ce livre? Après Toscillation de toute sa vie, comment cet homme allait-il se poser, et donner de lui-même un témoignage authentique, qui l'engageât devant les hommes et l'avenir?
Santa-Rosa trancha nettement la question. Mis en demeure de faire une profession de foi, il déclara qu'il ne tiendrait pas ses croyances de la nouvelle école, qu'il serait publiquement de la religion de sa mère, et que son seul souvenir serait pour ses écrits une censure à laquelle il ne pouvait songer à se soustraire : « Si j'écris, je mettrai ma con- « science dans mes livres, et j'aurai aussi ma part trie devant les yeux. Le souvenir de ma mère (( sera aussi une divinité qui me commandera plus « d'un sacrifice. Ce sentiment est un des mobiles « de mon existence intérieure. Bien ou mal , cela « est. Il m'est impossible d'appartenir tout entier
« aux nouvelles mœurs et à la nouvelle époque par « celte raison toute-puissanle (1). »
Le livre n'a pas paru, mais ces lignes peuvent suffire. Elles en sont la préface^ elles en font présumer l'esprit elles tendances; et même ne rétractent-elles pas bien des doutes flottants à la surface de l'âme, mais qui peut-être n'avaient pas de racines au fond? Il y a, dans la vie intellectuelle d'un homme, une heure décisive : c'est celle où il produit^ pour lui ou contre lui, de sa pensée personnelle un monument qui parle, qui reste et qui le juge. Son livre c'est son amc; et qu'elles qu'aient été jusqu'alors les incertitudes de l'opinion sur lui^, son livre c'est sa foi. La foi définitive de Santa-Rosa nous est donc ainsi révélée autlientiquement; et ce qui est remarquable et deux fois péremptoire en faveur de la religion, c'est qu'il se retourne vers elle dans les deux circonstances les plus graves de sa vie, et que c'est dans son respect qu'il se propose d'écrire, de même que naguère c'était entre ses bras qu'il se préparait à mourir.
Ce moment suprême n'était pas éloigné. La vie que Santa-Rosa menait en Angleterre ne lui paraissait plus tenable : « Est-ce vivre, s'écriait-il, que de se lever « chaque matin pour se fuir soi-même jusqu'au soir?»
(1) Lettre de Santa-Rosa. Londres, 30 sept. 1823. Iltvue, p. 674.
Fatigué de l'existence, le réfugié résolut de la retremper dans l'action ou. d'en finir avec elle par un beau sacrifice offert à une cause sainte. Une première lettre datée du 26 août 1 824 laisse déjà entrevoir ses desseins : « Je me suis relevé, dit-il^ du triste « état où j'ai vécu depuis mon arrivée en Angleterre. « Je ne m'en suis pas relevé par une résolution, mais « bien par une action commencée, et dont la suite ne « dépend plus que de moi.... Aussitôt que je saurai « le résultat de ma démarche, je te l'écrirai. Tout me « condamne, je le sais ; mais si je péris, ô mon ami, « ce n'est pas de légères blessures (1), »
Une seconde lettre datée du 31 octobre ne laisse plus de doute sur l'objet de sa résolution. C'était au commencement de la lutte des Grecs pour leur indépendance. Une flamme d'enthousiasme pour cette guerre lointaine courait dans toutes les veines de la jeune Europe, et l'on s'y enrôlait comme dans une croisade. Santa-Rosa y courut au nom de la liberté :
« Demain, mon ami, je pars pour la Grèce avec
« Collegno Je sens pour la Grèce un amour qui a
« quelque chose de solennel; la patrie de Socrate, « entends-tu bien? Le peuple grec est brave, il est (( boU;, et bien des siècles d'esclavage n'ont pas pu « détruire son beau caractère. Je le regarde d'ailleurs « comme un peuple frère. Dans tous les Tiges, l'Italie « et la Grèce ont entremêlé leurs destinées; etnepou- « vant rien pour ma patrie, je considère presque
(1) Lettre de Santa-Rosa. Nottingham , 26 août 1824. Revue, p. 676.
« comme un devoir de consacrer à la Grèce quelques « années de vigueur qui me restent encore (1). »
Santa-Rosa partit de Londres le 1" novembre 1824. Le 4 décembre, les passagers à bord de la Little Salhj saluaient de loin les montagnes du Péloponèse. Santa- Rosa seul, appuyé sur un canon^ contemplait tristement le pays qui se présentait de plus en plus distinctement à la vue. Le soir il disait à Gollegno : « Je (( ne sais pourquoi je regrette que le voyage soit déjà « fini. La Grèce ne répondra pas à l'idée que je m'en « fais. Qui sait comment nous y serons reçus? Qui « sait quel sort nous y attend (2)? »
Il débarqua le 10 décembre à Napoli de Romanie, visita Épidaure, l'île d'Égine et Athènes, et contribua beaucoup a préparer la défense de cette capitale contre les dispositions menaçantes des Turcs. De brillantes promesses lui avaient été faites à son départ de Londres, mais le nom de l'ancien ministre insurgé de Turin pouvant compromettre les intérêts des Grecs auprès des.puissances alliées, tout lui fut refusé; et il dut se résigner à prendre l'uniforme de simple soldat grec, et à servir ainsi sous le nom de Derossi. C'était le nom de sa femme, et il ressentait une douceur mélancolique à le porter.
Ces défiances ombrageuses de la part de ceux-là mêmes qu'il venaitaflVancliirassombrirentses derniers jours. Éteindre l'enthousiasme en lui, c'était tuer le cœur; et la mort, que du reste il n'avait jamais redoutée, lui apparut dès lors comme une délivrance.
(1 Lettre de Santa-Rosa. Londres, 31 oct. /Jeuue, p. 678. (2) Relation de Gollegno.
Au moment de son départ, il écrivait déjà à un de ses amis : « Quand on a une âme forte, il convient de trace vailler, d'écrire ou de mourir : Quando si ha un « animo forte, coiwiene operare, scrivere o morire. v
Ce dernier dénoûment se représentait à lui dans un pressentiment dont il n'était pas le maître. Comme il portait constamment sur lui le portrait de ses enfants, M. Collegno raconte qu'une goutte d'eau ayant effacé à demi la figure de Théodore, le père ne put s'empêcher de regarder cet accident comme un mauvais présage: « Tu pourras en rire^ écrivait-il . « à un ami de Turin, mais je sens d'après cela que «je ne dois plus revoir mes fils : Tu me riderai, « via sento dopo di cio' ch'io non devo rivedere i miei « figli. »
Il ne disait que trop vrai. 11 s'était déjà mêlé à plusieurs actions où sa bravoure habituelle prenait de plus en plus le caractère de la témérité et du désespoir. Resté dans Navarin, il y défendait vaillamment la ville contre les Turcs^ quand^ le T mai, on craignit que l'ennemi ne s'emparât de l'île deSphactérie, qui couvre le port. On y envoya donc cent hommes de renfort, parmi lesquels se trouvait le comte de Santa-Rosa. Celui-ci disposa tout pour le moment de l'attaque. Un officier français l'invitant à se retirer derrière une batterie: « Non, je resterai ici, je veux voir les Turcs de plus près, » répondit l'intrépide Italien,
Une heure et demie après, Soliman prenait l'île malgré la résistance acharnée de la troupe grecque; et lorsque Collegno, profitant d'un armistice, se rendit dans la tente d'Ibrahim - Pacha afin de s'in-
former du sort de son ami, un soldat répondit qu'on avait vu Santa-Rosa parmi les morts.
Plus de dix ans après, le nom de Santa-Rosa était à peu près oublié, quand parurent les lettres que j'ai souvent citées. En présence de la tombe refroidie de son ami, le souvenir de M. Cousin se reporta naturellement à leurs longs entretiens sur l'immortalité, aux doutes dont ce noble cœur avait beaucoup souffert; et comme ce grand problème avait été le tourment obstiné de sa vie, il voulut le poser de nouveau sur sa fosse. 11 ne le résolut pas plus qu'autrefois; mais il se rappela le doute éloquent de Tacite dans le fameux épilogue de la vie d'Agricola : Si, ut sapientibiis placct, non ciim corpore extingmmlur magnœ animse, placide quiescas. Et dans une page trop manifestement imitée de celle-là, il formula les mêmes vœux assombris des mêmes voiles :
« Qu'importe, disait-il à la fin de son Étude, qu'importe la gloire et le bruit misérable qui se fait dans ce monde, si quelque chose de lui subsiste dans un monde meilleur, si l'âme que nous avons aimée respire encore avec ses sentiments, ses pensées sublimes, sous l'œil de celui qui la créa! 0 espérance divine, que tu fais battre mon cœur au milieu des incertitudes de l'entendement! 0 problème que nous avons si souvent agité ensemble! 0 abîmes couverts de tant de nuages mêlés d'un peu de lumière!... Après tout, mon ami, l'homme n'est pas un orphelin : il a un père dans le ciel. Que fera ce père de son enfant, quand celui-ci lui reviendra? Rien que de bon. Quoi qu'il arrive, tout sera bien. »
Qu'est-ce que cela voulait dire, sinon que la vie future demeurait un problème pour l'intelligence, et que s'il n'y a rien de plus souhaitable qu'elle^, il n'y a rien aussi de moins prouvé? Ainsi M. Cousin résumait-il finalement dans une tirade émue, les aspirations du scepticisme mystique que nous connaissons déjà, et il y ensevelit cette mémoire aimée comme dans un linceul.
Le meilleur moyen de montrer l'égarement de Santa-Rosa serait de faire voir la vraie route, par la trace de ceux qui l'ont trouvée et suivie; d'opposer un exemple à son exemple funeste, de répondre aux faits par des faits, et de placer en regard de cette vie fourvoyée le spectacle d'une vie qui a su retrouver la vérité avec le bonheur. Je l'aurais demandé à Silvio Pellico. Enfant de la même patrie, ouvrier de la même œuvre, martyr de la même cause, il nous serait apparu ressuscitant dans les fers cette foi que Santa- Rosa vit mourir dans l'exil. Mais cette comparaison, qui ne l'a faite déjà au fond de ses souvenirs? Qui, par exemple, n'a lu le livre des Pmozis, et n'en a senti descendre quelque chose qui ressemble à ces clartés mystérieuses du soir, dont Dante dit quelque part qu'elles portent à prier?
Toutefois, il faut rappeler qu'avant ses infortunes ce n'était pas un bien ferme croyant que ce poète et que ce journaliste, voué à l'intempérance du plus
mauvais libéralisme. 11 le déclare aux premiers chapitres de ses Prisons : « Mille doutes sophistiques « assiégeaient ma foi. » Dans ses lettres, il revient sur cet ébranlement de ses croyances : « J'ai grande pitié « de ceux qui ont besoin d'être rappelés à l'Église. J'ai a trop connu leurs inquiétudes et leurs douleurs pour « ne pas les plaindre de toute mon âme. » Et un jour, rendant compte des voies par lesquelles Dieu l'avait fait passer pour le ramener à lui, il dictait ces paroles pleines d'enseignement :
« Quoique dans les années qui ont précédé ma « captivité, la fortune et les hommes s'empressaient « à me sourire, cependant les incertitudes de mon « esprit ne cessaient de me tourmenter. Livres, re- « cherches, systèmes, je dévorais tout — A une âme « agitée comme était la mienne, il fallait la solitude, « le temps et la douleur. J'étudiai, et je vis qu'un « catholique peut, comme le grand Volta, dire hum- « blement son chapelet, et rester une intelligence « saine, clairvoyante et robuste.... Lorsque j'eus « trouvé Dieu, je m'appuyai sur Lui, et j'espère ne « plus l'abandonner, ni dans les souffrances, ni dans « les consolations (1). »
Non plus que les souffrances, les consolations ne lui manquèrent pas, et ce fut le premier bienfait de la religion envers le prisonnier : « Mon père, écrit-il « sous les plombs de Venise, tous mes maux sont « devenus légers depuis le jour où j'ai acquis ici le « premier des biens, la religion, que le tourbillon du « siècle m'avait presque fait perdre (2). »
(1) Lettres de Silvio Pellico, trad. par M. A. Latour. — (2} Ibid.
Est-ce à dire pour cela que le patriotisme était éteint en lui? Loin de là, Silvio aimait beaucoup l'Italie, il saignait de ses blessures, et la plus vive douleur de ses dernières années fut de voir les mauvaises passions et les excès de l'impiété déshonorer la cause de l'indépendance. Il voulait l'affranchissement de son pays; mais répudiant cette unité factice qui déjà alors était le rêve de quelques-uns : « Penses-tu, disait-il, que Silvio Pellico soit encore « le jouet de cette illusion, qu'on peut former un « faisceau des diverses nations de l'Italie ? Noble « ami, je gémis de voir que mon pays gâte ses des- « tinées, en élevant son regard vers une œuvre im- « possible. Qui donc finalement profitera de cette (( erreur? Un soldat hypocrite. »
Puis, comme cette sagesse n'était pas plus goûtée alors qu'aujourd'hui, il ne s'emporte pas, il plaint ceux qui s'abusent, et n'écoutant que sa charité : « Il faut être indulgent même envers les malveillants, » disait- il. L'idéale beauté de la cité qui demeure le consolait des changements de la patrie terrestre.
Les deuils de la famille trouvèrent leur soulagement puisé aux mêmes sources. On cite un grand mot de Gœthe, quand on vint lui apprendre la mort de son fils : « En avant! marchons par-dessus les tombeaux ! » Chez Silvio Pellico c'était le même cri, non stoïque, mais chrétien ; « Par delà les tombeaux! »
Le premier qu'il vit s'ouvrir fut celui d'une jeune sœur, Mariette Angiola, qu'il aimait d'une particulière tendresse. Une de ses plus douces espérances.
au sortir de la prison, était de revoir cette enfant et de l'embrasser. Mais elle, considérant que son frère languissait dans une dure captivité, prit une résolution sublime. Elle pensa que son âme aussi était malade, captive de l'erreur, et, pour mériter de Dieu le salut de son frère non moins que sa délivrance, elle s'offrit au Seigneur, dans le cloître d abord, ensuite dans la mort. Dieu exauça la sainte. Elle prit le voilC;, mourut; Silvio se convertit et revint dans ses foyers. Il n'y revit pas sa sœur, mais il ne crut pas l'avoir perdue entièrement. « La bonne Mariette me ((■ manque, écrivait-il alors; oh! comme j'aurais voulu « poser mon regard attendri sur cette chère sainte « sœur! Mais je fais taire mes regrets en répétant «( sans cesse : Elle n'est pas loin de nous; elle jouit (( aussi de notre bonheur actuel. C'est un ange, qui a « contribué à m'obtenir les grâces que j'ai reçues. « Elle veille, elle prie constamment; elle est ravie (( en extase dans la contemplation de bontés dont (( nous comble le Seigneur. Pleurons-la, puis rions « de nos larmes d'enfant, et, comme elle, réjouissons- « nous dans le Seigneur (1). »
Quelques années après, c'était son vénéré père que la mort lui enlevait. « L'âme en saigne, écrivait l'ex- « cellent Pellico, mais Dieu n'exige pas que nous « soyons insensibles. 0 mon Frederico! faisons- « nous des saints! Oh! que de sacrifices! à force « d'en faire, la vie se décolore, et l'on se voit dès (' lors bien plus assailli des désirs de la vie future « ((ue de la vie présente (2). »
1) Lettres de Silvio Pellico. Lettre xLiv. — (2) Ibid. Lettre cxxiv
130 LE DOUTE Eï SES VICTIMES.
Tous les étais de la vie paraissaient en effet tomber à ses côtés. Silvio restait debout, de plus en plus confiant au milieu de ces ruines. On eut dit un navire, qui, toutes voiles au vent, sentait se détacher ses ancres une à une, et s'ébranlait déjà pour s'éloigner de terre*
Cette confiance sereine n'avait rien cependant qui ressemblât à de l'insensibilité. « D'autres afflictions cf me déchirent, disait-il en parlant de ses anciens « compagnons de captivité. J'envierais jusqu'à ceux « qui sentent peu; mais non, je ne les envie pas : « ils aiment peu. Mieux vaut remercier Dieu de nous « avoir donné un cœur d'une trempe aimante et « sensible. »
Mais heureusement pour lui, c'était plus haut que la terre qu'il avait appris à aimer, et lorsqu'un de ses amis expirait entre ses bras, il disait sur lui : « Heureux celui qui passe de cette vie pleine de douce leurs à une vie céleste. En attendant, aimons-nous « bien dans ce pauvre monde, aimons-nous pour « l'éternité (1 ). »
Le délabrement d'une poitrine épuisée l'avertissait depuis longtemps que cette éternité allait s'ouvrir pour lui. Il la saluait de loin : u Je suis un homme « de peu d'haleine, répète-t-il dans ses Lettres, un « homme assis à deux pas de la tombe, et qui sourit « aux voix qui lui disent: Lève- toi (2)! »
Ces voix se firent entendre à lui au mois de janvier 1854. Les dernières paroles qu'il dicta furent
(1) Lettre cxxviii de Silvio Pellico, p. 243.
(2) Lettre cxxiv de Silvio Pellico, p. 233.
celles-ci : « Adieu, sœur! Adieu, frère! Adieu, mon « incomparable bienfaitrice (1). Oh! oui, adieu, al- « Ions tous à Dieu : Inmanus tuas, Domine^ commemlo « spirilum meum ! »
Quelques instants après l'espérance pour lui était devenue le bonheur.
Je me souviens d'avoir vu dans un de nos musées une médaille remarquable représentant un soleil dans un cercle de nuaires avec cetle belle devise : Adversa coronant. C'est en effet une belle couronne que l'adversité, et les hommes dont j'ai parlé l'ont portée tous les deux. Mais entre l'un et l'autre quelle différence de force et de magnanimité! Santa-llosa la porte avec gémissement, et presque avec désespoir, comme ferait une victime; Silvio Pellico la porte fermement, et fièrement comme un martyr. Pourquoi Santa-Rosa, son frère en douleurs, n'a-t-il pas fait de même? Lui qui disait si* bien que la philosophie nest pas de savoir beaucoup, mais de se placer haut, se serait placé au-dessus de ces révolutions et de ces afflictions qui ne sauraient atteindre la haute région de l'ame. Lui, le proscrit de Turin, se serait recomposé une meilleure patrie avec ses croyances. Lui, le condamné à mort, en eût rappelé devant Dieu, au nom de la vie à venir. Catholique jusqu'à la fin, comme il l'avait été dans ses plus saines années, il serait peut-être mort de même, bravement, généreusement, sur un champ de bataille, car la religion s'accommode très-bien de l'héroïsme; mais en tom-
(1) Madame la marquise de Barolo.
bant, le chrétien eût fait comme ce soldat qu'on nous a représenté couché, blessé, mourant sur une plage lointaine;, et envoyant de là vers la terre natale sa dernière pensée. Il eût envoyé, lui, son tendre et beau regard vers la patrie imn^.ortelle, et à côté de l'image de ses enfants absents^, il eût cherché l'image de celui qui a souffert pour attirer à lui les hommes qui lui ressemblent.