‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 27 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

a. Jo me plains de moi-mrme qui ai dissipt; mon temps, affaibli mes fiirces, rejeté ma pudeur naturelle , tué en moi la foi et l'amour. »

(Georges Farcy.)

Georges Farcy, en même temps pliilosophe et poëte, forme naturellement le lien entre les sceptiques de l'école et les sceptiques de la vie.

Il était de l'école par son éducation et ses premiers travaux. Après une jeunesse passée sous la tutelle d'une vieille grand'mère, et dans un pensionnat du faubourg Saint-Jacques, d'où il se rendait aux classes du collège Louis-le-Grand , l'orphelin est admis à l'École normale, en 1819, un peu après Jouffroy. et au-dessous de lui sans doute, mais comme lui à la fois penseur et écrivain, passant ses journées à traduire les éléments de la Philosophie de l" esprit humain par Dugald-Stewart, et la nuit rêvant déjà quelques pages romanesques où se révèlent, non moins que l'atticisme de son goût, les penchants un peu aventureux de son cœur. M. Cousin eut bien vile

distingué ce jeune homme, qui devait être l'Alcibiade de son académie : il l'aima pour son cœur plus encore que pour sa riche intelligence; Farcy le paya de retour. Aussi bien quand lÉcole normale fut dissoute, le disciple ne voulut pas abandonner son maître. Il prit une petite chambre à côté de la sienne dans la rue d'Enfer, afin de suivre ses leçons et de consoler sa disgrâce. M. Cousin l'eut rapidement gagné à ses doctrines ; Farcy devint éclectique, sceptique, je ne sais quoi ; et quand enfin il vit le monde s'ouvrir devant lui, laissant complètement de côté les théories de l'école, il n'eu retint qu'une seule, celle de la libre pensée, qu'il se hâta de traduire par la libre existence.

Dans l'instabilité de cette vie dévoyée, il est facile de distinguer quatre phases qui ne sont que quatre manières d'être, ou quatre applications du scepticisme pratique.

Georges Farcy commence par une période d'émancipation morale, qui est presque toujours la première conséquence que l'on lire du doute. Il était précepteur auprès du jeune fils de madame de Narischkin quand, las d'une position qui lui semblait une honte et une servitude : « Laissez-moi, je veux être libre, « écrit-il en septembre 1820; puis le voici qui s'embarque pour cette Italie oij son âme allait faire un lamentable naufrage. « Que j'y ai mal employé de temps « et de forces! disait-il lui-même dans une de ses « lettres; ai-je mérité ma liberté? Quand je pense que (c je n'avais plus alors que des réminiscences d'en- «( thousiasmiC, que je regrettais la vivacité et la fraî- '( cheur de mes sensations d'autrefois.... Mais la pu-

« reté d'ame, mais les croyances encore naïves, mais « les rêves qui embrassent tout parce qu'ils ne re- « posent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je « ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, parce « que je n'avais ni richesses ni bonheur à faire parte tager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait (( que des jouissances déjà usées, avec des moyens (( plus restreints; et ne pas croître dans la vie^ c'est « déchoir. » «

Hélas! la déchéance était déjà accomplie, et si vous voulez savoir où Farcy a laissé les épaves de son âme, vous relirez ses vers, vous parcourrez les lettres où il dit en parlant de cette fatale Naples où il se plaisait trop : « Il y a là une atmosphère de volupté grossière « qui relâcherait les co:urs les plus forts. Ceux qui « viennent en Italie pour refaire leur santé doivent « porter leurs projets de sagesse ailleurs. » C'est là, au sein de cette ville qui, au dire des anciens, avait été bâtie sur le tombeau d'une sirène, que la ruine de sa vertu suivit celle de sa foi. Vous la visiterez peutêtre un jour avant de mourir. Et si, dans ce beau golfe, en vue de Procida, de Capri, d'Ischia, la va^ue voluptueuse vient jeter à vos pieds une branche verte encore, qui a perdu ses fleurs, flétrie, souillée d écume, pensez à Georges Farcy et pleurez sur cette âme.

Quand on a parcouru cette première période, et qu'on en est sorti saturé et blasé sur toutes les émotions de l'esprit et du cœur, il n'est pas rare qu'on se rejette de la ^ie de plaisir dans la vie des affaires. il ne s'agit plus alors de rêver et de chanter, mais de gagner et de jouir; l'âme s'est rétrécie en se refroidissant, l'idéal a baissé, du Panthéon on l'a fait

descendre à la Bourse^, et les spéculations de l'argent et de la banque remplacent désormais celles de la pensée et de la poésie qu'on laisse aux idéologues, aux enfants et aux femmes.

Georges Farcy descendit cette seconde pente. Il alla d'abord chercher fortune à Londres, et ne l'y trouvant points il s'associa je ne sais quel exploitateur habile et fit voile avec lui pour le nouveau mond^ « J'ai quitté LondreS;, le lundi 2 juin 1828, « dit-il dans une lettre. J'ai encore une fois éprouvé « combien les émotions, dans ce qu'on appelle les « circonstances solennelles, sont rares pour moi. J'ai M quitté l'Angleterre pour l'Amérique avec autant ce d'indifférence que si je faisais mon premier pas « pour une promenade d'un mille. Il en a été de « même pour la France «

La fortune le trompa comme avait fait le plaisir. A peine eut-il touché terre à Rio-Janeiro qu'il regretta le temps ;, la peine et l'argent qu'il y était venu perdre. « L'amour de m'enrichir m'a séduit, écrit-il, « j'ai résisté à mes penchants qui me portaient à la

« vie solitaire et contemplative Si je m'étais décidé

« à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les yeux « où je vivais avec Mollière (lePhilhellène), avec qui « j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais « avec l'autre. J'ai sacrifié tous mes gotits, et me « voilà à deux mille lieues de mon pays, sans res> « sources, sans occupation, forcé de recourir à la

« pitié des autres Enfin, pour terminer peut-être

« ma peine et cette plate comédie, voici un duel qui (c m'arrive pour demain avec un mauvais sujet.... Je « dois avouer que je ne sais comment les dieux pren-

« dront cette dernière folie. Je ne sais, oui, c'est le (( seul mot que je puisse dire. »

C'était le dernier mot de sa philosophie, et il faut convenir que ce n'était pas la peine d'avoir été le traducteur de Du2;ald-Stewart et l'élève chéri du maître de l'éclectisme, pour aboutir à ce doute duquel procédait le malheur de sa vie. Voilà pourquoi, en effet, Georges Farcy était las et ennuyé de lui-môme. Il était de ces jeunes hommes, comme notre siècle en rejette par milliers chaque jour de l'école dans la rue, esprits sans fixité parce qu'ils n'ont pas de foi, et dont la volonté, dénuée de point d'appui, ne peut soulever le saint fardeau du devoir humble et fidèle ! Qu'il faut plaindre ces jeunes hommes! Ils sont désabusés avant d'avoir vécu! ils n'ont pas de souvenirs et ils n'ont pas le courage de se faire un avenir! leur vie s'épuise sans cesse en désirs toujours mourants, en projets sans consistance : génération étrange qui s'avance, tête baissée, vers un terme inconnu, pleine d'aspirations, vide de résolutions : car « un « goût vague, ainsi que Farcy l'écrivait, ne suffit pas « à lui seul, et c'est pourquoi, ajoute-t-il, il est si aisé « au premier venu de me faire abandonner ce qui « tout à l'heure me semblait être ma vie. » Ainsi cet infortuné s'est-il peint lui-même à Rio-Janeiro, manquant à la fois de convictions et de forces, se reposant dans ce qu'il nomme « le sombre plaisir d'un i< cœur mélancolique, « et se levant la nuit pour savourer sous le ciel étoile des tropiques « le calme '( doux et la pénétrante tristesse qui tombe alors « sur le cœur, goutte à goutte, comme la fraîcheur « du soir. »

La France revit Farcy en 1829. Il obtint de professer la philosophie dans une institution de libre exercice à Fontenay-les-Roses. Il s'était loué près de là , dans le vallon d'Aulnay^ une petite maison où il semblait se plaire. Le malheureux poëte avait changé de chimère, sa vie était entrée dans une troisième phase. Après les aventures romanesques et les ambitions de fortune déçues, c'était la vie champêtre qui avait ses préférences. Nous aurons l'occasion de remarquer encore ces rêves idylliques chez les pauvres égarés qui demandent à la nature ce qu'ils ne veulent pas demander à Dieu et à l'Église.

C'est là, dans le court espace de calme extérieur que la campagne procura à cette âme lassée, qu'il écrivit cette note; elle était en même temps sa confession sommaire et son testament moral :

« Je rends grâces à Dieu :

« De ce qu'il m'a fait homme,

« De ce qu'il m'a fait Français,

« De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritua- « liste que le contraire, plutôt bon que méchant, « plutôt fort que faible de caractère. »

Mais Farcy ajoutait :

« Je me plains du sort, « qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni nais- « sance.

c( Je me plains de moi-même, « qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, re- « jeté ma pudeur naturelle, tué en moi la foi et « l'amour. »

Ces remords prouvaient du moins que la foi, la loi

morale, pouvaient ressusciter dans cette aine sincère. Il en avait conservé l'idéal dans son cœur, et, à la veille de mourir, il lui fit son adieu dans cette belle pensée :

« Chacun de nous est un artiste qui a été chargé « de sculpter lui-même sa statue pour son tombeau, c( et chacun de nos actes est un des traits dont se « forme notre image. C'est à la nature à décider « si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme « mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tachons seu- « lement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les re- « gards. )^

Mais lui-même de quelle argile allait-il pétrir cette statue de sa vie et à quelle ressemblance? Comment allait se poursuivre cette existence si jeune, et cependant brisée et reprise tant de fois? La révolution de Juillet trancha le nœud de l'énigme.

Farcy venait d'écrire sur son journal la célèbre épitaphe des compagnons de Léonidas, quand le canon de l'insurrection se fit entendre dans la rue. Il était, depuis longtemps, un des zélateurs du libéralisme dans la presse, et l'ayant vivement défendu avec la plume, il jugea qu'il était temps de le soutenir avec les armes. « Qui donc se dévouera, dit-il à un ami, Si a nous qui n'avons ni femme ni enfants, nous nebou- « geons pas? » Il prit donc un fusil, un sabre, un pistolet, s'en fut trouver quelques-uns de ses collaborateurs au journal le Globe, MM. Cousin, IMagnin, Dubois et Gérusez, leur fit ses adieux et sortit pour se battre.

Il se porta vers le Louvre, du côté du Carrousel, contre les soldats royaux qui faisaient un feu nourri

dans la rue de Rohan. C'est là, au coin de cette rue et de celle de Montpensier, qu'une balle l'atteignit en plein dans la poitrine, farcy n'eut que le temps d'apprendre que la Révolution était victorieuse, et il mourut le même jour, mercredi 29 juillet, avant d'avoir atteint sa trentième année!

Quelques-uns ont pensé que Farcy, las de vivre, avait cherché la mort. Brizeux a dit de lui :

0 Farcy! le linceul aujourd'hui te recouvre,

Et j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre !

Il est du moins certain que son ame était rongée par le mal de ce siècle. Quel remède eût été capable de le guérir? « Qu'a-t-il manqué à cet enfant privilégié du ciel? se demandait un jour, devant une tombe semblable, une femme tristement célèbre. Qu'eût-il fallu pour que cette sensitive si souvent froissée et repliée sur elle-même s'ouvrît aux rayons d'un soleil bienfaisant? C'est précisément le soleil de l'intelligence, c'est la foi ! C'est une religion, une notion nette et grande de sa mission dans le monde, des causes et des fins de l'humanité, des devoirs de l'homme par rapport à ses semblables, et des droits de ce même homme envers la société universelle. »

Voilà ce que Georges Farcy a malheureusement méconnu. A défaut d'un type supérieur, surnaturel et divin, il n'a modelé sa vie, selon sa belle image, que sur un exemplaire misérable et étroit; et, au lieu de la faire de marbre, il l'a pétrie de fange, hélas! trempée de larmes. C'est pour avoir ainsi livré au scepticisme son intelligence, sa jeunesse aux folles jouis-

sances, son cœur aux convoitises, sa vie en holocauste à la Révolution, (ju'il n'est resté de lui qu'une pâle mémoire, une inquiétude à ceux qui s'intéressent aux âmes, et pour toute gloire un nom déjà à demi effacé sur le pied d'une colonne.

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