‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 29 sur 37 · LE DOUTE ET SKS VICTIMES · texte numérisé non relu

LE DOUTE ET SKS VICTIMES

Mais tous ne pouvaient pas se tenir dans ce rôle^ par cela seul que c'est un rôle, et un schisme s'est fait dans le positivisme. Après les positivistes grossièrement athées et matérialistes;, sont venus les positivistes idéalistes; les artistes et les poëtes après les algébristes et les praticiens. Si tous étaient d'accord que ridée religieuse n'avait aucune réalité objective, quelques-uns voulaient tenir compte de ces aspirations invincibles de l'âme, rêves creux, mais rêves sublimes, vides d'objet sans doute mais non vides de résultats, n'atteignant pas leur but mais provoquant le mouvement^ et devenant ainsi Je mobile du progrès et le domaine de l'idéal dans Fàme et dans la vie.

Je n'ai pas entrepris d'expliquer ces inconséquences ni de concilier ces contradictions. Ce que je veux constater, c'est d'abord que l'impiété a beau feindre la paix pour faire croire à sa force, elle se trouble tout à coup, s'arrête, regarde en arrière, n'ose revenir sur ses pas pour reprendre une meilleure route, mais hésite, et se voyant si seule, si loin des saints et de la vérité, ne marche plus qu'en tremblant, fait des concessions pour pallier ses fautes, proteste de son respect pour cacher ses remords. « La plus « rude des peines, avoue M. Renan, la plus rude « des peines, par lesquelles l'homme arrivé à la vie (( réfléchie expie sa posijLion exceptionnelle, est sans « doute de se voir ainsi isolé de la grande famille « religieuse où sont les meilleures âmes du monde, « et de songer que les personnes avec lesquelles il « aimerait le mieux être en communication morale f( doivent forcément le regarder comme pervers. Il « faut être bien sûr de soi quand les femmes et les

« enfants joignent leurs mains pour vous dire : Voyez « comme nous (1)! » Il faut l'être davantage encore quand , regardant s'éteindre à côté de vous ces femmes et ces enfants qui croient, et les suivant d'un long regard d'envie plus loin que le temps, on est forcé de se dire, sans aucune espérance : « Je ne c( souhaiterais pas leur vie, mais je suis jaloux de a leur mort. A voir ces fins glorieuses et calmes, « l'âme se relève et se fortifie; on reprend quelque « estime pour la nature humaine, on se persuade « que cette nature est noble et qu'il y a lieu d'en « être fier (2). »

Ce qu'en second lieu je voudrais démontrer par un exemple, c'est que l'antinomie inventée et proclamée par les nouveaux sceptiques entre la Foi d'un côté et la Science de l'autre, entre ce qu'ils nomment ïldéal et la Réalité, constitue dans l'âme humaine un état je ne dis pas seulement illogique, contradictoire, absurde, mais un état violent, contre nature, impossible. M. Sclierer confirmera par sa vie et ses œuvres cette vérité déjà démontrée par Jouffroy, Santa-Rosa et d'autres.

11 y a peu de jours je lisais dans un livre récent de M. Scherer, à propos d'une belle lettre de Mme de

(1) M. Renan. Études religieuses. Préface, p. xv. (-2) Ibid., p. 312.

Sismondi, recommandant à son fils le respect de la religion :

.... a Hélas! prisonniers aveugles et travaillant au « renversement du passé, nous faisons une œuvre « que nous ne connaissons pas. Nous cédons à une « puissance dont il semble parfois que nous soyons « les victimes aussi bien que les instruments. La « terrible dialectique dont nous chiffrons les forte mules nous broie en même temps que nous en « broyons les autres. C'est l'avenir sans doute, c'est a l'avancement des sociétés, c'est l'idéal qui se réa- « lisent ainsi par des forces inconscientes; nous « avons besoin de le croire. Malheur à nous si nous (( en doutions, et néanmoins quand la lutte s'arrête « un moment, quand le penseur redevient homme, « quand il regarde en arrière, quand il voit les ruines « qu'il a faites et écoute les gémissements qu'il « a arrachés ; oh ! qu'il trouve alors son sentier « rude et sauvage, et qu'il donnerait volontiers la " jouissance de la conquête pour l'une de ces douces « fleurs de piété et de poésie qui embaument encore w le sentier des humbles (1)! »

Ces lignes font bien connaître ce qu'est M. Scherer. Le criticisme sceptique n'a peut-être pas de nos jours de dialecticien plus opiniâtre ni de victime plus souffrante. Il a parcouru toutes les phases du système et il en a tiré toutes les conséquences. Mais s'il n'a pas reculé devant les négations, il n'a rien dissimulé non plus des déchirements de son âme, de ses ombres, de ses défaillances, de ses perplexités nettement for-

1) M. Scherer. Nouvelles Études sur la litt. contempor., p. 156.

mulées, éloquemment avouées. Il n'est pas de ces aveugles qui rient dans leur délresse et qui s'asseyent en chantant; il n'élève la voix que pour demander sa route, et mendier ce pain sacré de la vérité dont nous sommes afYamés, tous tant que nous sommes. Logicien inflexible, il a suivi sa ligne jusqu'au bord des abîmes où elle le menait, et c'est là ce qui le rend plus apte que tout autre à représenter le système d'idées qu'il préconise. C'est qu'il l'a épuisé, qu'il Ta vu se fondre goutte à goutte dans ses mains^ comme une boule de neige entre les doigts d'un enfant; qu'enfin c'est logiquement qu'après être parti d'un principe erroné, il en est arrivé à substituer d'abord le sentimentalisme rationaliste au protestantisme, puis à mettre le scepticisme à la place de l'un et de l'autre.

Le point de départ de M. Edmond Scherer fut donc le protestantisme. Tout son malheur vient de là.

M. Scherer, maintenant rédacteur distingué du journal le Temps, avait été appelé vers l'année 1 844 à professer la théologie protestante dans le séminaire évangélique de Genève. Un de ses disciples d'alors nous a appris comment son entrée à l'école fut un triomphe (1).

Jusque-là M. Scherer passait pour un fervent de l'Eglise réformée. La chaire protestante, dans laquelle il montait sous de si heureux auspices, était regardée

(1) Vot/. le curieux écrit de M. Astié : Les deux théologies nouvelles dans le sein du protestantisme français. Paris, 1862. Et : M. Scherer, ses disciples et ses adversaires .-Paris, 1864.

comme la forteresse du piétisme genevois contre le vieux socinianisme de l'Église officielle. Désireux de justifier sa grande réputation, le professeur se mit donc en devoir d'établir avant toute autre chose l'authenticité et l'inspiration de la Bible, puisqu'elle est la seule base du protestantisme;, Tunique autorité sur laquelle il repose.

La tâche n'était pas facile, et M. Scherer ne tarda point à s'en apercevoir. D'une part, il ne pouvait se résoudre à bâtir sa doctrine théologique sur le sable , mouvant; de l'autre, il ne pouvait, en restant sur le terrain du protestantisme, arriver jusqu'au tuf solide pour y asseoir une démonstration. Dans ces perplexités, on le vit successivement invoquer comme appui la tradition de l'Église et la critique savante. Mais qu'est-ce qu'une tradition sans organe certain, sans témoin infaillible, sans gardien officiel? Qu'estce que dit la critique à la masse ignorante, pauvre, occupée, distraite, et dès lors que peut-elle pour lé salut du monde? M. Scherer comprit que ces deux fondements étaient également ruineux, et il y renonça. Il restait bien encore la ressource finale d'une autorité doctrinale, infaillible, et le professeur protestant s'y trouvait amené par l'insuffisance même des bases religieuses étudiées par lui. Il y eut certainement, dans cette première phase de la vie intellectuelle de M. Ed. Scherer un moment où l'Église catholique-romaine se présenta à lui comme la seule issue à ses perplexités. Mais, ainsi que Jouffroy, il passa devant elle en détournant la tête. Toutefois, il lui rendit, sans le vouloir ni le savoir, un magnifique hommage; car chassé, par la force de sa dialec-

tique, de retranchements en retranchements et mis au pied du mur de l'Église catholique, il n'eut d'autre moyen de lui échapper que de délaisser du même coup les voies de la logique, de la critique et de l'histoire. N'était-ce pas reconnaître que pour répudier la religion, il fallait premièrement répudier la raison ? C'est alors en effet qu'il abdiqua la méthode de \ intellectualisme , comme disent ses disciples, se jeta tête baissée dans le sentimentalisme, et proclama nettement que : « il n'y a qu'une manière de connaître le divin, c'est de l'éprouver. «

Cette déclaration fut une révolution, et elle décida de sa vie comme de son âme. Quand l'école le vit rejeter toute autre preuve que la preuve expérimentale intime, l'école s'en émut. La jeunesse lui garda d'ardentes sympathies; mais quelques-uns de ses confrères, et peut-être de ses rivaux, s'obstinèrent à ne voir dans ce changement de méthode qu'un aveu d'impuissance, une menace pour l'orthodoxie de l'enseignement, une grave atteinte à la doctrine ellemême, et M, Scherer fut dénoncé comme un homme dangereux. L'éloquent professeur descendit donc de sa chaire, mais il ne renonça à aucune de ses idées. Comme le plongeur de Schiller, il résolut de sonder jusqu'au fond cette doctrine du sentiment intime où déjà bien des âmes étaient venues retremper leur piété languissante, et qui avait valu au pasteur Vinet de pieuses admirations et une mémoire aimée (1).

(1) Voir, sur cette première phase de la vie de M. Scherer, un ai'ticle du P. Daniel : Un Rationaliste protestant, dans les Études religieuses, juillet 1862.

C'est ainsi que M. Scherer entra dans la seconde phase « d'une vie intellectuelle assez agitée, » comme lui-même la nomme.

Les idées de M. Scherer ont été développées dans son livre des Mélanges de critique religieuse^ publié en 1860. C'est un recueil d'articles écrits pour des Revues de 1851 à 1859. Ces articles sont assez différents de sujet, mais ils diffèrent peu de ton et de doctrine. De plus, comme ils ont vu le jour à diverses époques, cette différence de dates permet de suivre pas à pas les progrès et les développements logiques de son système.

Le premier de ces articles est intitulé : De la crise de la Foi. C'est tout un manifeste, non sans analogie avec le fameux article de Th. Jouffroy : Comment les dogmes finissent. M. Scherer commence par opposer l'une à l'autre la foi naïve et la foi consciente, qu'il appelle également réfléchie et critique, et il regarde le doute résultant de cette lutte comme une nécessité de notre âge troublé : « Les objections remplissent l'at- « mosphère intellectuelle, et ainsi Ihomme est fatale- « ment amené à éprouver entre sa foi et son intelligence « une opposition qui s'appelle le doute. «Puis l'auteur pousse un cri qui a bien l'air d'un regret : « La « naïveté de la foi est comme l'innocence d'Éden : « une fois perdue, on ne la retrouve plus (1). »

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 2.

Mais n'y a-t-il pas là déjà une grave erreur, et n'est-ce pas une doctrine aussi fausse que cruelle de regarder le doute comme une étape fatale dans la marche de l'esprit, sans que nul de ceux qui pensent puisse se soustraire à cette crise de souffrances et de ténèbres? Cela ne viendrait-il pas de ce qu'on a supposé entre la foi de l'enfance et celle de l'âge mûr un abîme sur lequel on a suspendu le doute, comme un pont sur un gouffre? Or, il n'y a rien de plus faux que cette supposition. Entre la foi naïve et la foi. consciente, pour me servir des termes de M. Scherer, il n'y a pas opposition, mais seulement évolution et progression logique. C'est la même croyance qui, implicite d'abord, se développe, se précise, s'enrichit de nouvelles vues, se corrobore de nouvelles preuves, jusqu'à ce qu'elle arrive, sans interruption, mais par une succession naturelle et graduée, à cette obéissance raisonnée et raisonnable que commande l'Apôtre. L'Écriture la compare à la marche du soleil qui passe des ombres de l'aurore à l'éclat du midi, dans un ciel sans nuage (1).

S'il en est autrement, si le doute s'interpose entre la vérité et l'âme, alors le mal est venu non de Dieu mais de l'homme, le nuage s'est formé des vapeurs de la terre, et il faut l'attribuer à l'une des quatre causes criminelles mais libres que nous avons signalées au commencement de cet ouvrage.

La première question qui s'agite dans le livre de M. Scherer est une question de méthode : dans la re-

(1) Justorum semita, quasi lux splendens, procedit et crescit usque ad perfectam diem. (Prou., iv.)

cherche de la vérité religieuse, laquelle doit être préférée, de l'autorité ou de la liberté? M. Scherer a fait son choix, et voilà pourquoi il déclare à toute autorité dogmatique une guerre à outrance.

Il la poursuit d'abord comme le fétiche du passé et le lâche oreiller de ceux qui aiment mieux s'endormir sur une doctrine toute faite que de se faire la leur à la sueur de leur front. « L'autorité;, dit-il, ou la « règle extérieure occupe nécessairement dans l'âme « humaine tout l'espace que n'y occupe pas l'esprit. « Là où l'homme est spirituellement mineur, il tombe « par le fait même sous l'action pédagogique de l'au- « torité. Là où l'homme devient capable de l'indé- « pendance morale, le règne de l'autorité cesse.... « L'homme tend à s'affranchir de l'autorité, et cette « tendance est la loi de l'histoire de l'humanité. Seu- « lement de temps en temps l'humanité s'aperçoit que « ses anciens vêtements sont devenus trop étroits, ses « formules insuffisantes, et alors elle les déchire(l).»

Il la poursuit jusque dans le protestantisme. Car, reprend M. Scherer, « Le protestantisme n'a fait que « changer d'autorité. A la place de lÉglise il a mis « l'Ecriture, il a opposé le livre seul au livre inter- « prêté par l'Église... Le seul bien de la Réforme^, « c'est qu'elle a été libératrice par tendance, malgré « elle. Non-seulement elle n'a point eu conscience du « principe dont elle émane et auquel elle tendait, « mais il est certain qu'elle aurait reculé si elle en ;< eût eu conscience. Système de transition et de :c transaction, elle hésite entre ces deux tendances.

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. ^6.

« Elle se voit tiraillée entre un passé auquel elle

M veut se rattacher et un avenir qu'elle prépare à

« son insu. Les yeux bandés, elle sème les germes

« d'un monde nouveau. Reformations elle est grosse

« d'une révolution (1). »

Cette révolution, il la salue d'avance, car le terrible logicien ne recule devant aucune ruine. Périsse tout le vieux monde plutôt que son idée ! M. Scherer désormais n'est pas plus protestant qu'il ne fut catholique; et comme il a célébré les funérailles de l'autorité dans le catholicisme, le voici qui mène le deuil de l'Église officielle. «L'esprit humain, dit-il dans le même « volume, l'esprit humain ne se résigne pas à la con- « tradiction. Dès qu'il s'y est engagé, il aspire à eu « sortir. Aussi les jours du protestantisme sont-ils « comptés; du protestantisme, dis-je, comme sys- « tème positif, comme institution. Comme principe, M il est immortel. Dieu veuille, lorsque le jour de la ce liberté viendra, qu'elle trouve les âmes assez fortes « pour la supporter, et que devant le cadavre de « l'Eglise qui a été notre mère et notre nourrice, nous « puissions nous écrier, non pas : Tout finit; mais « bien : Tout commence (2)! »

Ainsi M. Scherer, ennemi persistant de toute autorité, n'acceptera d'autre méthode que celle de la critique libre. Mais cette indépendance absolue estelle sage? Est-elle bien dans l'ordre et des desseins de Dieu et des besoins de l'homme?

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 33.

(2) Ibid.

Non, dirons-nous d'abord, il n'est pas démontré que l'autorité soit moins nécessaire aujourd'hui qu'elle ne le fut jamais; nous ne sommes ni plus sages ni plus heureux que nos pères, nous n'avons rien à croire, que je sache, qui vaille mieux que ce qu'ils ont cru eux-mêmes ; nous sommes encore maintenant des êtres enseignés, les écoliers de Dieu, comme s'exprime l'Apôtre, docibiles Dei; et si nous en doutions, c'est M. Scherer lui-même qui nous le rappellerait, au risque de se contredire : « Nous voulons, dit-il, « trouver la vérité sans la chercher, la posséder sans « l'acquérir; nous exigeons qu'elle se présente à « nous pure de tout mélange, revêtue de formes préce cises, marquée désignes irrécusables. L'incertitude « nous est importune et le doute nous trouble. Le pro- « testantisme et le catholicisme se sont constitués dog- « maliquement sous l'empire du même besoin (1). »

Non, dirons-nous ensuite, la critique indépendante n'est pas et ne peut être la méthode providentielle pour arriver au vrai, parce qu'elle ne sera jamais la méthode commune, facile, universelle. Je n'en appellerai pas à l'expérience et au témoignage de tous les temps; je citerai M. Scherer, et c'est encore luimême qui parle corrtre lui-même. « J'ai beau avoir « confiance au progrès, avoue-t-il, je ne réussis point « à me représenter une époque où le gros des hommes « aurait pris l'habitude de peser avant de décider. » Mais le salut du monde, que devient-il alors? que faites-vous du gros des hommes, comme vous les nommez? que faites-vous du peuple, de la foule, des

(1) M. Scherer. Mélanges de critique re%.,p. 33.

pauvres, des ignorants, de ceux qui gagnent leur pain avec leurs bras et qui ne pourront gagner ce pain delà vérité, ce pain au-dessus de toute substance qu'ils demandent chaque jour? Et même ce petit groupe de prédestinés, qui sont les initiés de la nouvelle école et qui composent la petite aristocratie de la libre pensée, qu'en faites-vous?

Hélas! la critique savante a autant de victimes et de dupes que de disciples. M. Scherer a cité dans le courant de son livre trois ou quatre noms illustres, Bunsen, Lamennais, Francis Newman, Sterling, Colenso; il a mis son talent à gloriûer outre mesure ces prétendus pionniers de la vérité, qui ont délaissé la route de l'autorité pour se frayer un sentier à travers les abîmes. Or il se trouve que tous ces chercheurs infatigables n'ont trouvé que le doute au fond de leur critique, comme un ré.-idu chimique au fond d'une cornue. Leur vie s'est consumée comme une folie d'enfants qui courent à perdre haleine pour saisir l'horizon qui fuit devant eux. Ils sont tombés au bout, de fatigue et de désespoir, ne léguant à tous ceux qui les suivent de près que le dramatique exemple d un effort insensé !

M. Scherer s'est donc trompé. Autant une critique sage, réglée, subordonnée, contenue dans des limites d'orthodoxie précise, est bonne et salutaire; autant une critique émancipée, effrénée, en révolte contre toute autorité doctrinale, est funeste et féconde en naufrages. M. Scherer en deviendra un déplorable exemple. Mais d abord à cet exemple j'en opposerai un autre, puisé dans les entrailles de notre société moderne si fière, mais si souffrante. Je présenterai le

témoignage d'Augustin Thierry fatigué de systèmes, appelant l'autorité comme on appelle une mère, venant, à la fin de ses jours, abriter sou^ son aile son libre et beau génie, et dépeignant ainsi ce besoin d'enseignement rebgieux et chrétien auquel personne n'échappe :

« Vos raisonnements m'offusquent , me dépas- « sent, m'effrayent. Je suis un rationaliste fati- « gué qui me soumets à l'autorité de l'Église catho- « lique — J'ai besoin d'une autorité infaillible, j'ai ff besoin d'un repos pour mon esprit. J'ouvre les « yeux et je ne vois qu'une seule autorité, celle de « l'Eglise catholique; je crois à ce que l'Église ca- (( tholique m'enseigne, je reçois le Credo (1). »

Tout n'est pas dit encore, et, pour en finir avec la question de méthode, après avoir rejeté la voie de l'autorité pour prendre celle de la critique, M. Scherer formule ainsi le principe théologique qui doit reconstituer tout ce qu'il a détruit :

(( La théologie moderne est partie de ce principe « que la religion étant moins une connaissance qu'un « sentiment, elle doit être ramenée à un autre critère « que la seule intelligence, — et en second lieu, que « la révélation étant adressée à Tliomme doit être

(r Voy avec de plus amples développements : Lettre du P. Gratry à Mgr Varchevêque de Paris, dans la Connaissance d'e Dieu, t. I, appendice.

« faite pour l'honime, et par conséquent doit lui être M accessible ; en d'autres termes, qu'elle n'est vraie « qu'autant qu'elle peut être comprise, et qu'elle « n'est religion qu'autant qu'elle répond à notre « nature reliiiieuse. »

La méthode de M. Scherer est nettement indiquée, et le procédé duquel il prétend se servir c'est d'une part la critique rationaliste^ et de l'autre la critique sentimentaliste : Dieu compris par l'esprit, Dieu» rendu sensible au cœur : voilà ce qu'il veut chercher et ce qu'il prétend trouver dans la religion de son choix.

Mais cette prétention est-elle raisonnable, et, pour commencer par la critique rationaliste^ Dieu peut-il être entièrement, directement compris par l'intelligence humaine? Ce Dieu ne peut-il pas nous révéler des mystères ? Ne peut-il pas nous donner de cette révélation des signes non douteux ? Faut-il rappeler encore ce que j'ai dit de la sagesse et de la bonté miséricordieuse du mystère ? Je n'ai plus à y revenir, mais comment s'empêcher de citer, à l'ericontre de ce criticisme exclusif, cette étonnante prière du chef le plus renommé de cette fatale école? « 0 Père « céleste, s'est écrié M. Renan, tu n'as pas voulu que a ces doutes reçussent une claire réponse, afin que « la foi au bien ne restât pas sans mérite, et que la « vertu ne fût pas un calcul. Une claire révélation « eût assimilé l'âme noble à l'âme vulgaire ; l'évi- « dence en pareille matière eût été une atteinte à « notre liberté. C'est de nos dispositions intérieures « que tu as voulu faire dépendre notre foi. Dans tout « ce qui est objet de science et de discussion rationce nelle, tu as livré la vérité au plus ingénieux : dans

« l'ordre moral et religieux tu as jugé qu'elle devait « appartenir aux meilleurs. Il eût été inique que « le génie et l'esprit constituassent ici un privilège, « et que les croyances, qui doivent être le bien « commun de tous , fussent le fruit d'un raisonnement « plus ou moins bien conduit, des recherches plus « ou moins bien favorisées. Sois béni pour ton « mystère, béni pour t'être caché, béni pour avoir « réservé la pleine liberté de nos cœurs (1). »

Le sentimentalisme, pris exclusivement et sans aucun contrôle, n'est pas une voie plus sûre pour arriver au vrai. J'ai déjà dit, en parlant de Maine de Biran, les vertus de cette méthode psychologique, mais j'en ai également fait connaître les lacunes et les défectuosités. Sans doute la vérité doit avoir avec Tâme de profondes harmonies et des affinités qui les fassent s'appeler et se reconnaître entre elles. Je puis même ajouter que, pour qui l'observe de près, cette méthode n'est pas une simple induction; c'est une preuve que j'oserais presque appeler mathématique, c'est la démonstration par coïncidence, appliquée aux choses de la religion et de l'âme. C est une géométrie qui part de ce principe que la vraie religion sera nécessairement celle qui se superposera le plus exactement à tous les besoins de l'homme, puisqu'elle est faite pour lui. Et si l'on peut montrer qu'il n'y a pas une seule de nos révélations qui ne soit invoquée par les aspirations légitimes de l'âme; si l'on peut démontrer que cette âme est créée avec une telle virtualité religieuse qu'elle demeure incomplète, dimi-

(1) M. Renan. De l'avenir de la métaphysique.

nuée, haletante, tant qu'elle ne s'est pas trempée dans ces sources de beauté, de lumière et d'amour; si, par contre, on fait voir que notre nature se complète, dans cet embrassement fécond de Tâme et de la foi, et qu'elle trouve là seulement sa plénitude et son rassasiement, il faudra bien reconnaître, dans ce procédé, une méthode puissante, rigoureuse même, à l'égal des autres méthodes, et se dire avec Pascal que : « le cœur a ses raisons que la raison ne com- « prend pas. »

Mais ce qui n'est pas, ce me semble, d'une évidence moindre, et ce que M. Scherer paraît trop ignorer, c'est que pour constater que la foi s'adapte à l'ame, porle partout et d'aplomb sur elle, comme il s'exprime, il faut qu'auparavant cette foi soit connue, précisée, enseignée par une autorité. Car cette méthode peut bien mettre en lumière nos besoins d'intelligence et de cœur, puis vérifier plus tard si l'objet correspond à ces aspirations supérieures de l'âme; mais cet objet lui-même, elle ne peut que le désirer, le soupçonner vaguement peut-être, mais non le découvrir.

Je pourrais remarquer encore que cette méthode interne, parfaite, pour appeler et contrôler la foi, mais impuissante à la découvrir à priori^ n'est pas . moins impuissante à la démontrer aux autres, théoriquement du moins, et le serait davantage encore à la défendre, à cause de sa nature entièrement relative, subjective et personnelle.

Enfin joignez à cela que le sentiment est chose essentiellement changeante; que, dans le même individu, il se modifiera avec les circonstances et tournera à chaque souffle, et vous pourrez entrevoir que

de variations et de révolutions de croyance et de culte vont naître de ses caprices, s'il règne seul en maître. Du sentimentalisme on devra aboutir à l'individualisme et à un morcellement qui réalisera l'adage des anciens : « Tôt capita, tôt sensus. »

C'est précisément où devait en venir M. Scherer. Suivons-le dans son œuvre de démolition. Sa première opération est de soumettre la Bible à la critique du sentiment.

Qu'est-ce que l'inspiration biblique? se demandet-il. — Mais pour M. Scherer, que peut-elle être, sinon Taccommodation de la parole à l'âme', et le sentiment même que cette âme en éprouve? La pierre de touche est là, il n'y en a pas d'autre : « Ce qui « ne va pas cà l'âmC;, ce qui n'éclaire, ne touche, ne ce sanctifie pas l'homme, ne saurait faire partie de (( la vérité religieuse; cela n'est pas inspiré (1). » « Il n'y a qu'une manière de connaître le divin, c'est « de l'éprouver. . . . Laissez, laissez de côté les démonsce trations, toujours plus ou moins illusoires, et perce mettez à la Bible de parler pour elle-même et de « plaider sa propre cause (2). » — « C'est à l'âme que « l'Évangile s'adresse tout entier, c'est par son affinité « essentielle avec elle qu'il fait valoir ses droits (3"! . »

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 21.

(2) Ibid., p. 46. —(3j Ibid., p. 29.

— Il ajoute plus loin : « L'impression produite par (< toutes ces paroles n'est pas une idée, c'est un fait. « C'est un fait que ce jour jeté dans les abîmes du « cœur. La parole qui nous amène si irrésistiblement

« à Dieu ne peut venir que de lui Telle est l'inspi-

« ration Les Écritures n'ont pas plus besoin d'at-

« testation pour le cœur que le rayon lumineux n'en « H besoin pour l'œil, le tranchant du glaive pour le « cœur qu'il déchire. Nous avons entendu, nous <c avons vu, nous avons touché le Verbe éternel. Les a preuves de la divinité de la parole ne sont pas seu- « lement superflues ici, elles sont ridicules (1). »

Ce principe étant posé, tout croule, et l'Écriture, une fois entrée dans ce crible, n'en sortira que pulvérisée.

Et d'abord, dans la Bible, tous les livres n'allant pas également à l'âme, comme dit M. Scherer, il faudra donc choisir, et choisir à son gré? Sans doute, répond-il : « Le fidèle fait, à part soi, et en dépit de « lui-même, une différence entre les auteurs cano- « niques, entre les divers écrits de ces auteurs et (( entre les diverses parties de ces écrits (2). » A chacun d'y puiser le divin, comme il le sent et autant qu'il le sent. V assimilation fragmentaire et libre remplace désormais l'admission en bloc de toute l'Écriture, et ce dogmatisme usé dans lequel les Églises voulaient cristalliser et immobiliser le vieux christianisme.

— Mais le divin n'existant que là où on l'éprouve, ce n'est pas à chaque livre que cette critique s'applique, mais bien à chaque page, à chaque ligne, à chaque

(1) M. Scherer, Mélanges de critique reli(j., p. 49.--(2)/6(ci.,p. 53.

mot? — Oui encore , répond hardiment M. Scherer. Aussi bien le fidèle <c lit plutôt le Nouveau Testament que l'Ancien, » Mais dans TÉvangile luimême, « le discours de la montagne, le huitième chapitre de la première Épître aux Corinthiens sur la charité se légitiment à la conscience comme parole divine, tandis qu'il est difficile d'en dire autant de la généalogie des douze tribus dans les chroniques, et de celle de Jésus-Christ dans Matthieu et dans Luc. L'inspiration ne se sent pas, et partout elle est nulle dans les détails nautiques du voyage et du naufrage de saint Paul, dans les commissions à Timothée ou dans les salutations qui terminent la lettre aux Romains (1). »

Chacun choisira donc selon son sentiment, et qu'on juge ce que devient dès lors le livre sacré ! Ce n'est plus l'assimilation fragmentaire qu'il faut dire, mais l'assimilation moléculaire indéfinie. C'est chaque goutte de la substance des saintes Écritures qu'il faudra faire passer dans le creuset de la conscience pour savoir si elle contient en composition quelque élément divin.

— Mais, — troisième conséquence — dès lors que l'inspiration se reconnaît seulement par l'impression religieuse produite à la lecture, il peut se rencontrer, et de fait il existe des livres de main d'homme qui portent avec eux cette impression du beau, du grand, du vrai, aussi bien que la Bible. A ce titre, ces ouvrages seront donc inspirés à l'égal de l'Écriture? — Sans doute, dit M. Scherer. « Le croyant re-

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 53.

M. E. SCIIERER. 163

« connaît l'esprit de Dieu ailleurs que dans les pages « du recueil canonique. L'esprit dont l'Écriture est a animée n'est pas emprisonné sous la couverture do « ce livre. L'esprit de la Bible est l'esprit éternel de * Dieu, l'esprit promis à tous par Jésus-Christ, l'es- « prit qui a de tout temps suscité des prophètes, « l'esprit qui a toujours soufflé où il voulait, l'esprit « qui a animé Augustin, saint Bernard, A-Kempis, « Arndt, Vinet. Prétendre enfermer l'esprit de Dieu « dans la Bible, ou nier l'identité de la Bible avec « l'esprit des saints de tous les temps, c'est un at- « tentât contre cet esprit même, c'est un mensonge f( de la théologie contre la foi. La Bible a si peu le (c monopole de l'inspiration qu'il y a des écrits non « canoniques dans lesquels l'inspiration est bien « plus sensible que dans tel écrit biblique (1). »

— Mais, s'il en est ainsi, pourquoi déterminer le canon des livres saints? Quel est son avantage, je ne dis pas seulement sur tel recueil apocryphe, mais sur tel livre humain qui porte avec lui dans l'âme grâce, parfum ou lumière ?

C'est M. Scherer lui-même qui pose cette question, et qui y répond par cette quatrième conséquence et conclusion suprême :

« La littérature canonique, dit-il, n'est autre chose que la littérature classique du christianisme. » Puis, comme s'il redoutait d'avoir par là prêté trop de prestige à la Bible, il a soin de nous apprendre que, pour être classique, elle n'en est pas plus parfaite pour cela ; que sa perfection est toute relative ; qu'elle

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig.. p. 52.

n'est pas le terme d'un développement, mais seulement le principe ; qu'en vieillissant elle a pris des infirmités, et qu'en la lisant il faut « faire la part de l'âge, des circonstances et du milieu. » Puis, pour nous mettre à l'aise avec cette majesté déchue et découronnée, voici ce qu'il déclare : « Le respect que « l'on porte à la Bible est parfaitement compatible « avec cette accommodation inconsciente et spontanée, (( en vertu de laquelle le lecteur fait, dans Tœuvre « divine, la part de ce qui est humain, temporaire et « imparfait (1). » On voit que M. Scherer traite la parole de Dieu fort démocratiquement, et sa vénération se réduit à peu près à cette naïveté que disait le bon la Fontaine, en rendant le Nouveau Testament à un ami qui l'avait engagé à le lire : « J'ai lu votre Nouveau Testament, c'est un assez bon livre. »

Maintenant, je le demande, où est le christianisme? où est la révélation ? où est la religion ! Que reste-t-il du livre saint? Où sommes-nous descendus de conséquence en conséquence? Où sommes-nous tombés d'abîmes en abîmes? Où nous a amenés la critique du sentiment ? Ne croirait-on pas voir ce malheureux Indien qui, pour s'être embarqué près delà cataracte, sur une pirogue trop frêle, ne peut plus résister au courant qui l'entraîne, et roule de chute en chute dans le gouffre sans fond ?

Nous sommes inclinés à plaindre M. Scherer; mais qu'il nous soit permis de nous plaindre, nous aussi, de le voir traîner de la sorte, dans la vulgarité des petites œuvres humaines, le livre d'or, le livre divin,

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 66.

tout inondé de lumière et imprégné d'amour, sur lequel se sont reposés tant de fronts chargés de peines, qu'ont baisé tant de lèvres, qu'ont mouillé tant de larmes! Je me souviens d'avoir lu, dans les Pères du désert, que, si ce livre béni venait à tomber à terre, par hasard ou par faute, le religieux coupable ou seulement témoin de la profanation devait se prosterner et recueillir sur son cœur les pages inspirées, que l'on avait coutume de placer dans le lieu même où le corps de Dieu reposait. Eh bien, le vrai fidèle qui lit M. Scherer et qui le voit profaner, confondre dans la poussière de nos feuilles d'un jour, le livre immaculé qu'il adore, éprouve, au fond de son âme, le besoin d'une réparation dont celle-ci était Timage. Il voudrait le relever de son mieux dans son amour, lui rendre la meilleure place dans sa foi et dans sa vie ; et l'impression qu'il recueille de ce spectacle sacrilège, c'est une reconnaissance ineCFable pour l'Église qui, comme une mère qu'elle est, lui a appris à lire, à comprendre, à aimer le livre incomparable, dont l'accent est au-dessus de tout accent humain : Non mortale sonans.

« Malheur, a dit Byron dans un de ces rares instants où les rayons de la foi perçaient les ombres froides de son scepticisme, malheur à quiconque ouvre ce livre pour douter ! » Le malheur de ce doute, il est clair que M. Seherer ne le voulait pas d'abord. Son point de départ premier était le christianisme; son but était, je pense, d'arriver par le chemin nouveau du sens intime jusqu'au sanctuaire où Dieu vit et règne sous le voile de la divine parole. Mais à mesure qu il avance, le sol se dérobe sous ses pas, tout s'éva-

nouit entre les doigts de la critique, les précisions s'effacent, l'inspiration n'est plus que l'émotion donnée à la fibre chrétienne, l'autorité s'effondre dans une anarchie absolue sur laquelle surnagent les vagues lueurs et les formes brouillées du sentiment. Le grand livre, la lettre de Dieu à sa créature chérie, est tout au plus un livre de haute littérature, qui n'est pas même exempt de la scorie qui se mêle à toute œuvre de main d'homme. Le palladium de la foi est entre les mains du doute; l'individualisme indéfini devient le dernier mot des croyances, et chacun prend ou se fait sa route isolément vers un monde idéal dont il n'est pas bien sûr, sous un ciel où il n'y a pas une étoile qui reste et qui brille pour lui.

Ainsi l'application de la nouvelle critique est-elle faite à l'Écriture. Mais quel résultat donne-t-elle dans les doctrines? Voici bien ce qu'elle détruit; qu'élève-t-elle à sa place? Quelles sont ses croyances en philosophie aussi bien qu'en religion? C'est ici que nous entrons en plein rationalisme, et de là dans un scepticisme dont nous allons entendre les poignantes douleurs.

Le sentimentalisme de M. Sclierer le conduisit naturellement à un large éclectisme entre les dogmes soumis à son libre examen et à l'expérimentation de sa conscience intime. On ne s'étonne donc pas de

l'entendre proclamer qu'il n'y a rien d'absolu dans les philosophies comme dans les religions; que tout cela est purement relatif et subjectif, que l'erreur et la vérité ne sont pas tout d'une pièce ^ mais qu'elles t^e mêlent, ainsi que la lumière et l'ombre se confondent dans le crépuscule (1). M. Scherer est un des chefs les plus hardis de cette école de la nuance qui, en effet, professe ne voir qu'une nuance, même entre les contraires; variété délicate de cette école hégélienne où l'on aflirme l'identité de l'être et du néant, la synthèse de la thèse et de l'antithèse, ainsi qu'ils disent dans un jargon qui n'aurait jamais dû déshonorer la France.

Dans ce libéralisme de pensée fort accommodant, tout change d'aspect. Christianisme et judaïsme, protestantisme et catholicisme, « ne sont plus op- « posés, comme la vérité et Terreur;, comme le Christ « et l'Antéchrist; mais ce sont des conceptions plus ou « moins exactes d'un objet commun, des phases dans « un grand mouvement de spiritualisation progres- « sive. » La différence ne porte que sur des symboles^ lesquels sont parfaitement insignifiants en euxmêmes. « Il n'y a pas jusqu'aux idées de mérite, de récompense et de châtiment qui ne soient symboliques (2). » La morale elle-même est chose relative, et, suivant M. Scherer, il n'y a plus « qu'une chose « constante, universelle ; c'est le sentiment général « de l'obligation et de la distinction abstraite entre « le bien et le mal (3). « Le reste, — et le champ

(1) M, Scherer. Mélanges de critique relig., p. ] 1.

(2) Ibid., p. 11. — (3) Ibid., p. 17.

est vaste, — le reste est une affaire purement facultative, parfaitement variable de pays à pays^ de siècle à siècle, d'homme à homme (1). Que dis-je? La certitude absolue n'est qu'un rêve, et il n'y a rien, selon lui^ de si certain aujourd'hui qui ne puisse être douteux ou renversé demain (2). Je défie le scepticisme d'aller plus loin que cela, et si M. Scherer a le goût des belles ruines, il peut être content : il n'a rien laissé debout, et comme l'ange de l'Apocalypse sur les débris du monde, il peut regarder et se dire : Factiim est^ c'est fait! Ce n'est plus la religion seule qu'il vient de démolir, c'est la philosophie; le même principe dissolvant a miné la certitude après l'autorité, et c'est une des belles preuves de notre sainte foi qu'on ne puisse l'ébranler sans que tout s'écroule avec elle.

Mais c'est ici que commencent, avec l'inconséquence et la contradiction, l'embarras de l'esprit et l'angoisse du cœur. Car, dans ce vide absolu de toute croyance certaine, qu'est-ce que va devenir cette virtualité religieuse avec tous les besoins supra-sensibles que M. Scherer lui-même avait constatés d'abord? Si d'une part le dogme, la foi et le mystère sont rejetés par la raison comme « un non-sens de l'ancienne théologie, » d'autre part la conscience ne les réclame-t-elle pas comme une nécessité impérieuse, irrésistible, de notre nature religieuse?

Question formidable, douloureuse contradiction dans laquelle se débat le livre de M. Scherer, aussi bien que sa vie. Lui-môme s'en émeut, cette anti-

(1)M. Scherer. J[fe7anpes de critique relig., p. 12.— (2) Ibid.^ p. 283.

nomie le trouble, et ici il commence à douter de son système, et à prendre un accent de poignante amertume qui a quelque ressemblance avec le désespoir.

C'est dans un dialogue sur le surnaturel que s'agite le débat, et c'est peut-être de tout le livre le chapitre le plus décisif et le plus éloquent. M. Scherer y donne la réplique à Montaigu, personnage fictif, auquel il ne manque pas de prêter le beau rôle. Quand Montaigu, l'organe de la raison, a dit : « Le surnaturel n'est pas la religion, c'est la mytho- « logie, le résidu faux de toutes les religions ; aussi w la croyance en est-elle affaiblie dans les esprits ; )i son interlocuteur, organe du sentiment, répond par cette belle plainte :

« Il est vrai, nous ne croyons plus au miracle; « vous auriez pu ajouter que nous ne croyons guère « à Dieu non plus. Et les deux choses se tiennent. « On parle beaucoup aujourd'hui de spiritualisme « chrétien, de religion de la conscience, et vous- « même vous semblez voir dans l'abandon des mira- « clés un progrès de la religion. Ah ! que ne puis-je K dire avec assez de force combien l'expérience de « mon cœur proteste contre une pareille opinion ! « Quand je sens vaciller en moi la foi au miracle, « je vois aussi l'image de mon Dieu s'affaiblir à mes « regards : il cesse peu à peu d être pour moi le « Dieu libre, vivant, le Dieu personnel, le Dieu avec « lequel l'âme converse comme avec un maître et « un ami. Et ce saint dialogue interrompu, que nous « reste-t-il? Combien la vie paraît triste alors et « désenchantée! Réduits à manger, dormir et gagner « de l'argent, privés de tout horizon, combien notre

«■ âge nous paraît puéril, combien notre vieillesse « triste, combien nos agitations insensées ! Plus de « mystère, c'est-à-dire plus d'inconnu, plus d'infini, « plus de ciel au-dessus de nos têtes, plus de poésie! « Ah ! soyez-en sûr, l'incrédulité qui rejette le mice racle tend à dépeupler le ciel et à désenchanter la « terre. Le surnaturel est la sphère naturelle de « l'âme. C'est l'essence de sa foi, de son espérance, « de son amour. Je sais bien que la critique est spé- « cieuse, que ses arguments paraissent souvent vic- « torieux; mais je sais une chose encore, et peut- « être pourrais- je en appeler ici à votre propre « témoignage, l'âme se trouve avoir perdu le secret « de la vie divine. Elle est désormais sollicitée par « l'abîme; une chute toujours plus rapide l'entraîne « loin de Dieu et de ses saints anges; elle perd « tour à tour piété, droiture, génie; bientôt elle gît « à terre, oui, et parfois dans la boue (1). »

— « Oui, répond Montaigu dont le rationalisme a semble se rendre ici aux prières de la conscience, « oui, il nous faut un Dieu vivant et présent, et le « surnaturel seul noua le donne. Le Dieu qui ne « peut ou ne veut descendre sur notre terre et y ma- « nifester sa puissance et sa gloire, ce Dieu est le « Dieu du déisme, un machiniste caché dans les « cieux, une abstraction de l'esprit, un Dieu mort. »

— « Plaisantez-vous, lui dis-je, et ne voyez-vous « pas dans quelle contradiction vous vous jetez? « Tout à l'heure vous présentiez le miracle comme « un élément hétérogène dans la religion, et main-

(l) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 182.

M. E. SGHERER. 171

« tenant vous en faites le fondement même de la

a foi (1)? »

Voilà donc le rationalisme et le sentimentalisme pris en flagrant délit d'opposition formelle. Ce n'est pas une fiction que ce dialogue, c'est celui de la conscience religieuse en lutte contre l'esprit; et quel libre penseur ne l'a entendu dans ses heures de bonne foi et de silence intérieur? Il demande une décision, il cherche une conclusion à ses perplexités. — M. Scherer n'en sait pas, et, en désespoir de cause, il se jette dans une distinction qui laisse subsister la difiiculté entière : La foi, comme sentiment, vit de surnaturel; la science, fille de raison, rejette le surnaturel. Voilà toute la réponse; mais n'est-ce pas plutôt la question elle-même, et M. Scherer fait-il autre chose que formuler une contradiction?

« Je ne me contredis pas, réplique Montaigu : car (( je parlais tout à l'heure de la religion d'après son « idée,el']e parle maintenant de la foi, c'est-à-dire « de la religion telle qu'elle se produit dans la réa-

(( lité Un fait se produit de nos jours, c'est l'an-

« tagonisme entre la foi et la critique. Nous ne pouce vous renoncer à Tune sans abdiquer le bien, qui (( n'est autre que la vérité même de la vie; et nous « ne pouvons renoncer à l'autre sans tomber dans la '< superstition. En perdant la foi, nous perdons notre « âme; en abandonnant la connaissance, nous aban- « donnons la dignité d'êtres raisonnables. Et cepen- « dant la connaissance tend à dissoudre la foi, et la « foi ne se maintient que par l'oubli ou le dédain de

{]) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 183.

« la connaissance, de sorte que nous sommes ré- « duits, comme Jacobi, à être chrétiens par le cœur et « païens par V intelligence (1), «

Cela est-il assez clair, et se fait-on une idée de l'état moral d'un homme consumant toute sa vie dans des aspirations sublimes, mais insensées, que la connaissance critique refoulera à mesure; se débattant fatalement entre des désirs aussi élevés qu'irrésistibles et une réalité ironique qui le repousse, comme le vieux nocher de la fable repoussait sur la grève désolée du Styx les milliers d'âmes en peine qui tendaient les mains vers la rive opposée? Se figure-t-on ce malheur, ne constituant pas seulement un accident, une crise, mais un état constant^, une loi psychologique? Ah! une destinée d'homme ainsi organisée serait contre la Providence le plus horrible blasphème; un pareil être serait, dans la création, une monstruosité; et sa vie serait plus qu'un douloureux labeur, ce serait un martyre, ce serait le supplice de Tantale, avec ce trait de cruauté de plus, qu'il serait une injustice et que Dieu se serait fait un barbare plaisir d'infliger à ses fils une soif noble et sainte qu'il leur serait impossible d étancher jamais.

Il fallait soitu" de là et prendre son parti de la science ou de la foi . Nous avons vu déjà qu'il eût été fa-

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig., p. 184.

M. E. SCIIERER. 173

cile de les concilier, sans déroger au\ principes de la saine raison ni à ceux du sentiment. iMais M. Scherer voulait l'évidence totale, l'évidence impossible, et il crut l'obtenir en désertant finalement la voie du sens intime pour se jeter uniquement dans celle d'un rationalisme exclusif et sans frein.

Il se fit donc alors dans la méthode philosophique de M. Scherer tout un changement de front, qui marque la troisième phase de sa vie intellectuelle. Le sentimentaliste n'est plus que rationaliste. « Il y a « des hommes qui s'attachent au vrai uniquement « parce qu'il est vrai; il y en a d'autres qui font du « bien, du beau, de l'utile, le signe auquel ils le re- « connaissent (1). « C'est ainsi qu'il avait fait lui-môme jusqu'ici, mais désormais ces signes ne prouvent rien à ses yeux : '< C'est en vain que j'alléguais le bonheur « de croire, la beauté de la foi, les vertus du fidèle^, « dit- il dans ses Mélanges; la vertu, la beauté, la « félicité ne sont pas encore la vérité, et la vérité « n'est-ce pas l'objet propre de la croyance (2) ? »

Elle ira donc toute seule à la recherche du vrai, cette raison boiteuse à qui manque l'appui de la conscience et du cœur : car « le véritable sage, dit-il, c'est le c( douteur qui ne cherche que le vrai. » Elle suivra les traces de Sterling, de J.-A. Fronde, de Francis Newman, de Colenso, l'évêque apostat de Natal, dans lequel M. Scherer retrouve, dit-il, l'image de sa propre expérience. Comme ce dernier il dira . « Je suis en- « traîné, je le sais, avec le courant du siècle qui

(1) M. Scherer. Rerue des Deux-Mondes, loc. cit., p. 406.

(2) Id. Mélanges, p. 186.

« grossit chaque jour à vue d'œil. Quelles sont les rt conséquences de ce mouvement? Dieu seul peut le « prévoir. Pour moi, m'en remettant à lui, j'ai lancé « ma barque sur les flots, et je sens qu ils m'entraî- » nent (1 ) . » N'importe qu'il y ait le précipice au bout. « Il est injuste, a déclaré M. Scherer, il est injuste « de repousser les recherches de ce genre, en signa- « lant les conséquences qu'elles doivent avoir, en « déclarant qu'elles conduisent à l'incrédulité et à « l'athéisme.... Notre devoir évident est de suivre la « vérité partout où elle nous conduira, et de laisser cf les conséquences entre les mains de Dieu (2). »

Qu'il lance donc sa barque : la dernière ancre est levée, et si vous voulez savoir le naufrage qui l'attend et la belle fin de toute cette critique rationaliste, je vous livre à méditer cette page désespérée qui couronne l'article de M. Scherer sur Colenso ;

« La liberté des croyances marquera la fin de « l'époque théologique. Le dogme des dogmes, c'est « le caractère volontaire de la foi. L'Église ne peut « plus imposer son Credo sous peine de châtiments « éternels, les croyances enfin ne sont plus qu'af- « faire d'examen et d'appréciation individuelle.... La « doctrine religieuse a toujours aspiré à s'imposer, « elle est désormais réduite à se proposer; elle perd

« le privilège de l'anathème Tranchons le mot, la

« doctrine religieuse ti est plus qu une opinion {^). »

Voilà ce que l'examen, le sentiment, la critique et le rationalisme ont fait de la religion. Il n'y a plus de

(1) M. Scherer. Revue des Deux-Mondes^ Mélanges, p. 408. (9.) Ibid. — (3) M. Scherer. Mélanges de critique relig.^ p. 411.

religion. L;i science a réussi à la tuer à petits coups, et l'âme qui l'appelle, la cherchant vainement dans ce syncrétisme où l'on a creusé son tombeau, se demande comme ^ladeleine : « Ils m'ont enlevé mon Dieu, et je ne sais, en vérité, ce qu'ils en ont fait. »

Hâtons-nous d'ajouter que ces immolations de la foi dans une âme ne se font pas sans tristesse, sans combats et sans remords. La conscience outragée reprend fréquemment ses droits, le sens religieux se ven£;e, et c'est dans le fameux dialogue de Montaio;u que s'échappe ce long cri dont peu d'autres égalent la douloureuse intensité :

« Vous souffrez, reprit-il, et moi, croyez-vous que je « n'ai pas souffert? Est-il facile ou agréable de se trou- « ver en dehors de la communion de l'Église passée « ou présente? Peut-on voir avec indifférence dispa- « raître les naïves croyances de la jeunesse, que dis-je, « tomber les appuis de la vie morale? Qui ne serait « atteint de défaillance en présence des problèmes « qui se posent , des ténèbres qui s'épaississent « autour de vous? Je suis frappé quelquefois de la « rapidité avec laquelle l'orthodoxie la plus opi- « niâtre est elle-même emportée par l'esprit du temps, « des sacrifices qu'elle fait, sans s'en douter, aux « opinions qu'elle abhorre. D'autres fois, au contraire, « il me semble que l'Église, la société, la civilisation « tout entière reposent encore sur des croyances qui « ne sont plus les mêmes, et alors je me sens isolé, « isolé conmie un débris que la mer, en se retirant, « aurait laissé sur le rivage. Jéprouve dans un temple « chrétien ce que le protestant doit éprouver dans

« une cathédrale, lorsqu'on y célèbre le sacrifice de a la messe et le mystère de la transsubstantiation. Je « m'y sens un intrus. Oh! combien j'envie ceux qui « peuvent encore répéter le Te Deum laudamus, cet. « hymne magnifique au Christ, le Dieu des chrétiens, « dans lequel le fidèle s'associe au chœur des apôu très, au collège des prophètes, à l'armée des mar- « tyrs et à l'ÉgHse universelle sur la terre (1 ) ! »

« Je ne dissimulerai point, ajoute M. Scherer, que « ces paroles répondaient à mes propres préoccu- « pations. «

Puis Montaigu reprit :

« Hélas ! l'humanité se relève pour recommencer « sa marche. Comme notre globe, avance-t-elle au « moins dans l'espace, en tournant sur elle-même, et « si elle avance, vers quel but gravite-t-elle ?

« Où va, Seigneur, où va la terre dans les cieux? »

« Montaigu s'arrêta. Je ne crus pas devoir ré- « pondre. Nous étions émus, et nous nous séparâmes. « Cet entretien m'a laissé un indéfinissable senti- « ment de tristesse. Je ne suis pas fait, je l'éprouve, « pour une époque de transformation intellectuelle « comme la nôtre. Mes sympathies sont pour le passé, « et cependant je le sens, il y a dans les choses « humaines une certaine pente qu'on ne remonte pas. « Ainsi je me vois entraîné par les convictions de « mon esprit vers un avenir qui ne m'inspire ni (< intérêt ni confiance (1). »

Et quelle sorte de confiance peut lui inspirer l'a-

(1) M. Scherer. Mélanges de critique rel.^ p. 186. — (2) /&/d., p. 17.

\enir? Qu'est-ce que l'avenir peut récolter que n'ait semé le présent? Et d'ailleurs, qu'est-ce que l'avenir pour nous sinon l'inconnu, et qu'est-ce que l'inconnu sinon la nuit de l'esprit et l'angoisse du cœur? Ces hommes le sentent, ils le disent. Ils ne se dissimulent guère qu'ils se sont trompés de route, mais ils n'ont pas la force de revenir sur leurs pas. La confiance leur manque : « Votre passé était beau, « sans doute, dit M. Scherer, mais oij est-il? Vous « avez eu la sagesse, la vertu, la force ; les avez-vous « encore? L'Église ressemble à une matrone véné- « rable, .assise au seuil d'une maison déserte, pleurant « sur l'adolescent qu'elle a nourri et qui l'a quittée M pour aller prendre part aux travaux virils. En vain « elle étend les bras vers lui, en vain elle lui re- (( proche l'abandon où il la laisse, en vain elle lui « rappelle l'innocence et le bonheur de ses premiers «ans, lui parle des périls et des mécomptes de «l'avenir : elle dit vrai, je le veux; mais à quoi « bon? L'homme ne peut pas rester éternellement en « nourrice (1\ »

Non certes, mais l'Église est plus qu'une nourrice, elle est une mère. Elle a le pain des forts comme le lait des enfants. La force, la vertu, la sagesse, sont la dot qu'elle tient de son Époux ; elle n'en a rien perdu, que je sache, et elle la garde intacte, inaliénable, pour ceux qui sont ses fils. L'homme n'est pas un pupille qu'elle veut faire vieillir dans une longue enfance : elle aspire à l'élever à la plénitude de l'homme parfait dans le Christ, et, le jour venu, elle-même lui ceint

(1) M. Scherer. Mélanges de critique relig.^]}. 187.

les armes, le bénit et l'envoie au combat. Quelquesuns y sontblessés, M. Scherer le sait bien ; mais ceuxlà peuvent revenir à sa sainte demeure, qui n'est jamais déserte. Elle les attend sur le seuil, elle les reconnaît de loin, elle les attire dans ses embrassements; elle leur ouvre son cœur pour y cacher leur tête; elle essuie la poussière, les larmes, le sang, les sueurs; elle les fait asseoir à sa table, près d'elle, à l'ombre de l'arbre saint planté sur leur berceau. Là, ils guérissent, rajeunissent, revivent dans le pardon, ils chantent dans l'allégresse ; et le chant qu'ils redisent est ce cantique d'action de grâces que le sceptique attristé admirait tout à l'heure, le Te Deum que l'Église entonne sur tout pécheur qui ne veut plus l'être, qui est le chant du triomphe et le chant de l'espérance, qui ne dit pas seulement les grandeurs du présent, mais qui exalte encore les joies de Tavenir, de l'éternel avenir : In (p^ Domine, speravi, non confundar in œtermim J »

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