‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 30 sur 37 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Cette seconde partie n'est que la conséquence de la première.

J'ai du parler d'abord du doute des philosophes, et du trouble douloureux que ce doute avait jeté dans leur intelligence. Mais près d'eux, au-dessous d'eux, il y avait une foule de jeunes esprits séduits qui recueillaient à la hâte ce rationalisme sceptique dans les leçons des maîtres ; qui ne raisonnaient guère, mais qui allaient tout droit aux conclusions pratiques pour les mettre à profit dans l'habitude de la vie. C'est ainsi que, de l'école, le scepticisme descendit dans les mœurs de notre siècle, et de là dans les lettres, qui en sont l'expression. Le roman s'en empara, l'histoire l'exploita, la poésie le célébra, il inspira les arts. Mais là, non plus, son règne ne fut point un règne heureux; et si bas que le scepticisme traduit en sensualisme eût ravalé les âmes, celles-ci témoignèrent encore, en faveur de la foi et en faveur de la loi, par des protestations et des remords vengeurs.

Ma tâche, dans cette seconde partie de mon travail, sera d'enregistrer ces aveux et ces remords. La vérité en recevra un hommage bien nouveau, mais singulièrement décisif, sorti de pareilles bouches ou de pareilles plumes. M. Vinet a dit : « Les grands révélateurs de la nature humaine, ce sont les poètes : car les poètes sont naïfs.... Leurs paroles sont* autant d'aveux, de cris de l'humanité, d'éclairs jetés dans les ténèbres. « Je citerai donc les poètes, mais je ne les citerai pas tous. Il est dans les bas-fonds de la littérature des lieux malsains que les honnêtes gens ne fréquententpas, et que je ne veux point connaître. Je n'ai pas entrepris de peindre des âmes perdues, mais de montrer comment, dans leur perdition même, elles rendent justice au bien, le regrettent, l'invoquent, et le glorifient parfois, même en le haïssant. « Anima qux Irislis csl super magnitudine mali, el incedit curva, et infirma, et oculi déficientes, et anima esuriens, dat tibi gîoriam et jiistitiam, Domine. » (Baruch, cap. m.)

CHxVPITRE l

a 11 ne peut y avoir aucun doute sur l'immortalité de l'âme. J'ai cherché à douter, mais la réflexion a prouvé mon erreur. »

(Lord Byron.)

Le nom de lord Byron se présente le premier parmi ceux qu'entoura, au commencement de ce siècle, la triste et fatale célébrité du doute. Il s'avance à la tête de ce lugubre cortège, le front couronné de fleurs, comme il convient aux poètes, hélas ! et aux victimes ; car il chanta le mal dont il fut la proie, et même il est vrai de dire que son immense talent a porté le scepticisme à une sorte de grandeur, dont il importe ici de sonder les fondements et de mesurer les proportions.

Je viens de relire Byron. Il est étrange de voir ce que le travail des années et les leçons de la vie apportent de révélations dans cette lecture. Ceux qui l'ont faite trop jeunes, ceux qui n'ont recueilli que les lointains échos de cette gloire de poëte, ceux en-

core qui le jugent uniquement sur la foi de ses panégyristes de la jeune école, s'attendent à rencontrer une sorte de Titan dévoré par son doute, mais supérieur à lui ; portant bravement le poids de ses incertitudes, et se tenant debout sur les décombres de toute religion, comme le sage antique sur les débris de l'univers.

Il n'y a rien de semblable dans lord Byron. C'est un esprit superbe, mais c'est par-dessus tout un cœur gémissant et une âme troublée. Comme j'espère le faire voir^ il tremble plus qu'il ne doute, il se plaint plus qu'il ne blasphème. Encore son blasphème, quand on y regarde de près, n'est-il autre chose que l'aveu de sa défaite^ le cri de son impatience en face de cette vérité qui l'a blessé au cœur^ et qui, comme l'Apostat, le fait s'écrier en arrachant le trait : « Tu as vaincu ! »

Assurément encore ceux-là se trompent grandement qui veulent faire de Byron un sceptique par système;, un pyrrhonien d'école. Lord Byron ne mérite

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Il n'y a pas de place pour la philosophie dans cette vie fiévreuse où à peine trouverait-on quelques heures de recueillement. C'est une course emportée à travers les plaisirs, telle qu'il nous a dépeint la course de son Mazeppa dans les steppes de l'Ukraine. « Dans « Tété de ma jeunesse, a-t-il écrit lui-même, j'ai pris « pour sujet de mes chants un exilé volontaire fuyant « les ténèbres de son propre cœur (1 ). » Voilà le dernier

(Ij Pèlerinage de Child^-Harold, oh. m, st. 3. Trad. de M.Laroche, p. 100.

mot de son doute. Nul principe' n'y préside. Seulement il s'est dit que, doutant de tout, il lui serait aisé de jouir de tout, sans contrôle ni sanction, et c'est pour arriver à cette belle conséquence qu'il met en question le Maître divin qui le gêne^ et qu'il lui tourne le dos, afin de ne pas le voir, et, s'il lui était possible, afin de n'être pas vu de lui.

J'ai hâte toutefois de le dire à sa décharge. Cet homme d'aventures fut condamné, par le malheur de sa situation, à ne connaître jamais, même dans son jeune âge, ni foyer ni autel. Abandonné par son père presque dès sa naissance, il fut laissé aux soins d'une mère bonne, comme elles le sont toutes, mais sans autorité, et particulièrement sans cette douceur patiente par où régnent les mères. On ne voit poindre aucun rayon chrétien sur son berceau, on cherche inutilement une pieuse influence sur ses premières années. L'orgueil en fait sa proie, et les mauvais plaisirs l'attendent sur le seuil de la vie. A dix ans, il s'entend saluer du titre de lord dans sa petite école primaire d'Aberdeen. A douze ans, son génie sent déjà pousser son aile, et la poésie le visite dans son grand et claustral domaine de Newstead. Mais cette poésie n'est pas une poésie virginale ; Byron ne connut jamais le culte des Muses décentes, et il est triste de dire que le ver est déjà au cœur de ces fleurs de printemps. Sous les graves ombrages de l'école d'IIarrow, comme dans la retraite du collège de Cambridge, il porte les violences d'un caractère indomptable et les malsaines odeurs d'une âme qui se gâte. A Londres, 011 il se retira au sortir du collège, on le trouve vidant sa vie, comme on vide une coupe, entre le jeu,

la poésie, le sarcasme, la colère, la boxe, les chiens, la table, les bacchanales sans nom et les orgies nocturnes. C'est à cet âge, et au sein de cette existence débordée, qu'il se proclame sceptique et nie le monde à venir: je n'en suis pas surpris. Enfin, à dixneuf ans, il brise violemment le joug de sa famille, et, maître de sa pensée comme de sa fortune, il jette dans le public des poésies condamnées à faire rougir même ses compagnons de débauche. Mais alors l'opinion commence à l'écraser de ses trop justes mépris. Las de lui-même et des hommes, Byron quitte sa patrie, et, le 2 juillet 1809, il s'ouvre, au port de Falmouth, cette carrière d'aventures que le PUerinage de Child'-Harold a immortalisée (1).

Il traverse l'Espagne, et le voilà à Athènes. Là il

(1) J'ai adouci sciemment les couleurs de cette peinture, parce que je déteste tout ce qui ressemble à l'outrag-e. Il y a dans l'histoire intime de ces sortes de personnages certains coins de tableaux qu'il ne faut pas découvrir et devant lesquels on passe en baissant les yeux. Puis, c'est une opinion communément reçue que le cynisme de Byron s'est souvent complu à exagérer ses excès dans ses écrits. Mais ceux qui veulent suffisamment connaître de quelles sources infectées peut sortir le doute impie, n'ont qu'à lire le prologue du Pèlerinage d'Harold.

Longtemps avant ce poëme, Byron avait tracé de lui-même cette image dont son meilleur ami, le poëte Thomas Rloore, garantit la ressemblance :

« Enfant d'après la loi, adolescent par son âge, esclave par son âme de tous les plaisirs dégradants, ayant dépouillé tout semblant de pudeur et de vertu,... capricieux comme le vent, extravagant dans ses goûts,... déjà vieux dans le monde, quoique à peine sorti des bancs de l'école : tel est Damœtas. Il a parcouru tout le labyrinthe du vice, et atteint le but à un âge où les autres ne font qu'entrer dans la carrière. Des passions contradictoires se disputent son âme et lui font vider jusqu'à la lie la coupe du plaisir. Mais blasé par le vice, il ne tarde pas à briser sa chaîne, car ce qui naguère était pour lui le bonheur n'est plus aujourd'hui qu'amertume.» [Heures de Paresse. Damœtas, p. 11).

jette librement son sarcasme insultant à tous les dieux tombés et à tous les dieux debout.

(( Homme d'un jour, lève-toi, approche, viens

« Regarde ce lieu, sépulcre d'une nation, séjour de a ces dieux qui n'ont plus d'autels. Les dieux eux- « mêmes succombent. Chaque religion a son tour : « hier Jupiter, aujourdhui Mahomet. D'autres siècles 'c amèneront d'autres cultes, jusqu'à ce que l'homme « sache que c'est en vain qu'il fait fumer l'encens et « couler le sang des victimes : faible enfant du doute « et de la mort, de qui l'espérance s'appuie sur des « roseaux (1). »

En face du Parthénon et de sa voûte défoncée, il se prend à rêver le néant comme notre meilleure espérance.

« Voilà le dôme de la pensée, voilà le palais de « l'âme.... Tout ce qu'ont écrit les saints, les so- « phistes et les sages pourrait-il repeupler cette tour « solitaire ?. .. Le repos nous attend sur les rives de ' l'Aehéron. Là le convive rassasié delà vie n'est plus « forcé de s'asseoir à cebanquet fastidieux, mais le « silence prépare la couche où l'on repose d'un som- (' nieil éternel (2). »

Que ces citations sufûsent : on sait à quoi s'en tenir sur l'impiété et le scepticisme de Byron. Le spectacle scandaleux a été suffisamment étalé devant le public, et la foule y est venue pour entendre et pour rire. Mais ce qu'on sait beaucoup moins, et ce qui serait cependant le spectacle instructif, serait le tableau de

(1) Byron. Pèlerinage de Child'-Uarold, ch.n, st. 3. ;2} Byron. Ibid, ch. ii, st. 6, 7.

celte âme se retournant contre elle-même, et faisant sortir de ses remords, de ses soupirs et de ses doutes l'hymne le plus éloquent à la gloire de celui qu'elle refusait d'adorer, même sous le coup de sa grâce. Cela est admirable, et fait de Byron, sans qu'il le veuille, un des apologistes les plus complets de ce qu'il outrage; puisque^ en lui, si j'ose dire ainsi;, tout s'arme contre lui, et que, se redressant sans cesse de dessous leurs ruines, on entend protester contre l'erreur et le mal les trois grandes voix de l'esprit, de la conscience et du cœur.

Je vais les interroger toutes trois successivement : car leurs révélations sont pleines de lumière.

Je commencerai par le cœur. Le cœur de Byron était ce qu'est le cœur de tout homme : altéré d'infini, incapable d'étancher cette soif divine aux ruisseaux de la terre et aspirant au delà. « Savez-vous, disait « un jour Lamennais à ses disciples, savez-vous « pourquoi Thomme est la plus souffrante des créa- « tures? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans « l'infini, et qu'il est écartelé, non pas à quatre che- « vaux, comme dans les temps horribles, mais à deux « mondes. » Ce fut là le supplice de l'âme de Byron.

« Il ne faut pas, dit Pascal, avoir l'âme fort grande « pour comprendre qu'il n*y a point ici-bas de satis- « faction véritable et solide. » En effet , ce n'est

point assurément chose rare que ce dégoût du créé : peu d liomnies y échappent; mais chez le plus grand nombre il se fait lentement, il monte peu à peu, et il arrive tard. Chez Byron, c'est le contraire; et ce qui fait de cet homme un type d'exception, c'est qu'il est saturé presque avant d'avoir joui.

C'est à l'âge de dix-huit ans qu'il traçait de luimême l'effroyable portrait que j'ai cité tout à l'heure. C'est encore dans cet âge qu'il disait :

« La jeunesse s'enfuit, la vie s'use, l'espérance elle- « même se voile le visage (1). »

C'est alors qu'appuyé sur une tombe solitaire du cimetière d'Harrov^ , il s'écriait comme eût fait un naufragé de la vie :

« 0 rêves de mon enfance, combien je vous re- « grette ! Je ne puis vous oublier, puisque devant « moi je n'ai que des ténèbres : le rayon du passé « n'en est que plus cher à mon cœur (2) ! »

Cependant, que lui manque -t-il de ce qui peut rendre heureux? Le monde s'ouvre devant lui, la nature lui découvre ses rivages les plus charmants, la poésie l'initie à ses mystérieuses ivresses ; il voit, il aime, il jouit; il possède la fortune, la beauté, le génie, la liberté, la gloire ; et, ce qu'un ancien regardait comme le terme de la félicité, le don de sentir le beau et de l'exprimer comme on le sent :

Qui sapere et fari possit quœ sentiat.

Où donc est le bonheur, et oîi faut-il le chercher s'il ne se trouve pas là?

(1) Byron. Heures de ixiresse, p. 11. — /2^^ IbiJ., p. 9.

Des gens se sont rencontrés qui^ comme Thomas Moore, ont cru que, dans Byron, cette satiété précoce provenait de l'exubérance extrême de ses plaisirs, auxquels manquait l'aiguillon de la difficulté. C'est possible; mais le plaisir versé à petite dose, cette médiocrité des désirs et des jouissances si chère au dix-huitième siècle, eût- elle été capable de désaltérer l'âme de ce malade d'infini comme nous le sommes tous ?

« Hélas! répond Byron dans une des plus belles a pages de la poésie anglaise , hélas ! nos jeunes « affections s'épanchent en pure perte, ou ne fé- « condent qu'un désert. Il n'en sort qu'un luxe fu- (( neste de plantes parasites, qu'une ivraie hâtive « gâtée au cœur bien que charmant la vue, que des « fleurs dans le sauvage parfum desquelles nous ne f< respirons que des agonies, des arbres qui distillent « du poison. Ce sont là les plantes qui naissent sous « les pas de la passion, alors qu'elle prend son vol « dans les déserts du monde, haletante et en quête w de je ne sais quel fruit céleste interdit à nos vœux.

« 0 amour, tu n'es point un habitant de ce monde. « Séraphin invisible, nous croyons en toi : c'est une « religion qui a pour martyrs les cœurs brisés; mais '< jamais l'œil ne t'a vu, jamais il ne te verra tel que « tu dois être —

« L'amour est un délire, c'est la démence du jeune (c âge; mais le remède est encore plus amer que le « mal. Quand nous voyons s'évanouir l'un après « l'autre les charmes dont nous avions revêtu nos « idoles, quand nous ne voyons que trop clairement « qu'elles n'avaient de mérite et de beauté que dans

« l'œuvre idéale de notre imagination, nous n'en « continuons pas moins ù rester sous le charme, et, « après avoir semé le vent, nous recueillons la teni- « pete. Le cœur opiniâtre, une fois son alchimie « commencée, se croit à deux doigts du trésor qu'il « convoite. Il n'est jamais plus riche que lorsqu'il « touche à la misère.

« Nous nous Qétrissons dès notre aurore, sans cesse « haletants,' défaillants, malades. Notre but nous « échappe, notre soif n'est point étanchée, et cepen- « dant, jusqu'au dernier moment, au bord même de « notre tombe, un doux fantôme nous attire, image <( du bonheur que nous avons cherché dès le cornet mencement. Mais c'est trop tard, et nous sommes « doublement maudits. Amour, ambition, avarice, « tout cela est funeste, également funeste. Sous des « noms différents ce sont les mêmes météores, et la « mort est la fumée sombre où s'évanouit leur « flamme (1). »

Sans doute Byron dit vrai, mais il ne dit pas tout. Il ne regarde que la terre, et n'y voyant que l'ombre du bonheur, il en conclut trop vite que la réalité n'est pas. Or, voilà le sophisme et la tristesse de ces pages qu'a désertées l'espérance; il ignore ou il veut ignorer que tout amour, que toute beauté, que tout idéal a un type immortel et un objet vivant; que cet objet n'est pas maintenant à notre portée, mais qu'on peut l'obtenir, qu'on doit le mériter, T espérer avec confiance; et que, même daos ce monde où tout tombe et fuit, déjà cette espérance entr'ouvre, au-dessus de nos têtes, des

(\) Byron. Pèlerinage de Child'-Harold^ch. xviir, st 120 et suiv.

perspectives heureuses, qui ne sont pas des rêves et qui se dévoileront dans une pleine lumière et une joie sans fin.

Quant à lord Byronqui n'a pas d'espérance, qu'arrive-t-il de lui? C'est que, ne sachant où se prendre dans ce monde ni dans l'autre, riche de facultés qui n'ont pas d'aliment^ le poëte, irrité de ce vide pour lequel il n'est point fait, se prend en haine lui-même. Il s'ennuie^ et il crée des héros qui s'ennuient, parce qu'on ne peint bien que son propre cœur.

Son Giaour s'ennuie, il ne trouve rien de comparable au désert d'un cœur inoccupé (1).

Manfred aussi s'ennuie. « Manfred, que désires- « tu? » lui demande un génie. — L'oubli, l'oubli de « moi-même (2). »

Harold s'appelle « le citoyen ennuyé du monde : « Theicorld's tireddenizen. »

Mais qu'il se nomme Harold, Lara, Manfred, le Corsaire, c'est sous différents noms le même personnage, celui qui dans Don Juan parle ainsi de lui-même :

« Dans ma jeunesse, j'écrivais parce que mon âme « était pleine^ et maintenant parce que je sens que a l'ennui la gagne. «

Byron ajoute plus bas : « Les poëtes peuvent, « comme bon leur semble, parler de contentement. « Le mot content bien traduit signifie rassasié (3). »

Qu'arrive-t-il encore? C'est que, déshérité de tout amour ainsi que d'espérance et de foi, Byron déteste les autres encore plus que lui-même, et l'ennui le

(1) Byron. Le Giaour. OEuvres complètes, p. 191.

(2) Manfred, act. I, se i, p. 372.

(3) Byron. Don Juan, ch. xiv, st. 79.

conduit à la misanthropie. Qu'est-ce que l'humanité peut conserver d'aimable quand, en elle, on ne voit plus les âmes prédestinées? Qu'est-ce que les hommes peuvent faire pour donner à un homme la plénitude du cœur, le contentement de la conscience et les vraies joies de la vie ?

« Irai-je de nouveau me plonger dans la foule et y « chercher tout ce que dédaigne un cœur paisible ? « en ces lieux où. préside l'orgie, où le rire hausse « vainement la voix, faisant mentir le cœur et grima- « cer les lèvres ? Le sourire y forme le sillon d'une « larme à venir (1 ). »

Il fuira donc le monde pour jouir de l'égoïste bonheur de la solitude. 11 se trouve « assez de vie pour « vivre seul et sans communion avec le reste des a hommes. Là où s'élèvent des montagnes, là seront « pour lui des amis (2) . » Puis voici qu'en conséquence, il se met à se bâtir, lui aussi, son idylle, et se prend à envier le sort des ermites de l'Athos, que le voyageur rencontre le soir sous le ciel pur et le long des flots bleus (3).

Il affecte de dédaigner même ce qui console detout; le bonheur de s'épancher dans le cœur d'un ami : « Le « chameau se courbe sous le fardeau, marche et se tait; « le loup meurt en silence : nous qui sommes formés « d'une meilleure argile, sachons souffrir comme « eux. Ce n'est d'ailleurs que pour un jour (4). »

11 dit avec Manfred : « Je ressemblais au simoun M solitaire, à ce vent dont l'haleine brûle et dévore.

(1) Byron. Pèlerinage de ChiUr-Harohl, ch. ii, st. 97.

(2) IbicL, ch. m, st. 12. — (3) IbiJ., ch. ii, st. 27. (k) Ibkl., ch. IV, st. 27.

« Il n'habite que le désert, il ne souffle que sur le « sable, et se délecte sur leurs vagues sauvages et « arides Le lion est seul, ainsi suis-je (1). »

C'est sur ce fier modèle que sont taillés les héros de drame ou de roman que Byron a créés : êtres superbes, insociables, qui prennent leur méchant orgueil pour de la grandeur, leur mobilité pour de l'indépendance. Que ces types d'hommes sauvages soient devenus à la mode, que dix-huit cents ans après le précepte de l'amour, on se soit épris d'amour pour la misanthropie, et que ceci ait trouvé sur une terre chrétienne une grande place et de beaux noms, je ne puis le comprendre. Pour ma part, je ne puis voir là autre chose que l'abdication de tout devoir social, et je n'ai que de la pitié pour ce lâche abandon de soi-même et des autres. Ni Harold, ni Lara, ni Manfred, ni Byron, ne réussiront à se faire grands et forts à nos yeux, ils sont petits et faibles : ce sont des déserteurs de la vie militante; et que deviendrait, grand Dieu! notre pauvre société, si de semblables exemples venaient à prévaloir? Heureusement que, grâce à Dieu, il n'en peut être ainsi : car ces types ne sont pas seulement des types mauvais, ce sont des types faux, contre nature, impossibles.

En eiïét, cet isolement superbe ne sauve rien, ne guérit rien ; car partout où il porte son cœur, l'homme porte son tourment; il ne peut se fuir lui-même, et j'ajoute qu'il ne peut davantage fuir les autres. Bossuet a dit avec sa solennelle gravité : « Il paraît

(1) The lion is alonc , and so am. J. {Manfred, act. III, se. i, p. 382.)

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manifestement que le plaisir de l'homme c'est l'homme. » Gela est évident. Aussi bien qu'advientil de ces prétendus transfuges de la vie publique? A peine l'ont-ils quittée qu'ils demandent à y rentrer. Ces stylitos de l'orgueil tiennent mal sur leurcolonne : ils aspireiil à descendre^ et Byron nous avoue qu'il n'y a rien de triste au monde comme de n'avoir ici-bas « personne qui nous bénisse et personne à bénir (1 ). »

Cruel supplice, en effet, que celui que porte avec soi la solitude du cu'ur ! 11 ne la connaissait que trop celui qui, dans une lettre, écrivait ces lignes qui fendent l'âme, quand on pense qu'elles ont été tracées par une main de vingt-trois ans :

« En vérité je suis bien malheureux ! Je passe mes « jours dans 1 indifférence; mes nuits sont sans som- « meil. Je vais très-rarement en société; et lorsqu'on « vient me trouver, je m'enfuis. Je crois que je finirai « par devenir fou (2). »

Dans Byron le cœur gémit. Mais il y a une voix qui crie encore plus haut, c'est celle de la conscience.

En effet, il y a plus que du dégoût dans ses plaintes : il y a du remords. Byron se sent mauvais, il ne s'en cache pas. Est-ce ostentation? Est-ce mépris de luimême ou de l'opinion des autres? N'est-ce pas aussi

(1) Byroa. Péîerina(je de ChihV-Harold, ch. ii, st. 26.

(2) Lettres de Byron en 1811. OEuvres complètes, p. 382.

ce besoin inné de l'aveu dont l'Église catholique a seule le sens pratique ? Je ne saurais le dire. Mais chez lui la blessure morale est toute béante, et voilà pourquoi cet homme restera dans notre temps comme le grand révélateur de ce que peut endurer une conscience en révolte contre la loi.

Avez-vous lu la belle description qu'il a faite du groupe de Laocoon enlacé par les serpents? C'est à peine l'image de la torture que subit sous l'étreinte du remords « Harold, dont le cœur voudrait ne plus « rien sentir, déchiré par des blessures qui ne tuent « pas, mais ne guérissent jamais (1). »

Ceux qui seraient tentés de suivre ce prodigue dans ses voies semées de roses, sauront ce qu'il en coûte quand ils liront ces lignes.

Ils liront encore : « En vain des lèvres s'échappent « les éclairs de l'esprit ; en vain la gaieté cherche à « distraire le cœur dans ces heures de la nuit qui ne « donnent plus le repos d'autrefois. C'est comme une « guirlande de lierre qui environne une tourelle en c< ruine. A l'extérieur, elle est verdoyante et fraîche, « mais par- dessous détériorée et grisâtre (2). »

Il y a bien quelques moments où le poëte, se roidissant violemment contre lui-même, affecte l'attitude d'un stoïcien sans peur : « Qu'il parle, dit-il, celui a qui m'a vu courber le front, ou qui a remarqué que « les tourments de mon âme l'aient rendue plus « faible (3). » Comment serait-il sans peur, puisqu'il n'est pas sans reproche? Il est même remarquable

(1) Byron. Pèlerinage de Child^- Harold, ch. iv, st. 160.

(2) Byron. Poésies diverses, p. 28i.

(3) Byron. Pèlerinage de Child'' -Harold, ch. iv, st. 13^.

que, dans le passage que je cite, l'infortuné Byron confesse ses tourments, tout en réclamant le bénéfice et revendiquant l'honneur de ce qu'il nomme sa force! Mais qui est fort contre soi , qui est fort contre le remords, sinon l'homme généreux qui a eu le courage de réparer le mal et de remonter au bien?

Voilà pourtant l'héroïsme de Manfred, d'Harold, de Lara^ de Caïn, types nuancés mais semblables dans les traits généraux de leur physionomie, et qui ne sont au fond que de grands coupables traînant leur \"ie comme une expiation. Dévorés secrètement par un ver qui ne meurt pas, troublés par de tristes souvenirs, dénués d'espérances, ils me rappellent ces maudits de lantiquité païenne, qui erraient sur la terre chargés du poids d'un crime dont ils portaient le sceau sur leur front de réprouvés. Les furies les poursuivent comme OEdipe et Oreste ; elles les poursuivent sans relâche^ et, si elles dorment un peu, c'est pour se réveiller plus acharnées que jamais.

« Nos douleurs comprimées laissent leurs traces « après elles. Il ne faut qu'un rien pour faire retom- « ber sur le cœur le poids que l'on voudrait secouer « pour toujours. Ce sera un son, une vibration muet sicale, une soirée d'été, un doux printemps, une « fleur, le vent ou l'Océan qui viendra tout à coup ic rouvrir nos blessures et toucher la chaîne électrique « dont les sombres anneaux nous enlacent (1). w

Voilà le vrai Byron, tel qu'il a peint les autres, tel qu'il était lui-même, portant la peine du passé, écrasé par le présent, terrifié devant l'avenir, portant sur

(1) Byron. Pèlerinage de Child'-Harold, ch. iv, st. 23.

son beau front cette ride anticipée que creusent en de pareils hommes les souffrances de ce monde et le problème de l'autre. Ses amis nous rapportent que c'est ainsi qu'ils l'ont vu : « Triste, mélancolique, « souriant au dehors, déchiré au dedans, et laissant « pénétrer une ombre de tristesse jusque dans les « accès de sa joie la plus folle (1). »

Je pourrais multiplier ici les témoignages ; mais j'ai hâte d'en finir: car ces peintures m'attristent, et je ne comprends rien à la curiosité de ces foules stupides^ qui assistent de gaieté de cœur au supplice d'un homme, si coupable qu'il soit. Mais je comprends que l'on aille planter sur les grands chemins des croix qui avertissent ceux qui passent par là que tel lieu est funeste, qu'un homme y a péri, et que d'autres pourraient y trouver le même sort. C'est le but que je poursuis dans cette étude pénible, durant laquelle j'ai senti bien des fois le besoin de m'élever, par un regard de regret et d'action de grâces, vers la région sereine où habite la paix et d'où elle descend fidèlement chez les hommes de bonne volonté.

Maintenant je me demande : chez lord Byron V esprit reste-t-il plus ferme que la conscience et le

(1) Note de Walter Scott sur lord Byron. OEuvres complètes, p. 100.

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cœur? A-t-il des convictions ou même des doutes sérieux? Il est manifeste que non, et il sera utile de voir par quelles fluctuations passe cette intelligence, pour aboutir enfin à une profession de foi qui condamne sa vie en donnant gain de cause aux espérances chrétiennes de la vie à venir.

Ainsi que nous l'avons vu, cette question de l'avenir est toujours la première qui se pose en présence de l'incrédulité. Bvron avait tout fait afin de s'en distraire, mais il y fut ramené forcément par le spectacle de la mort (jui frappa successivement tous ceux qu'il avait aimés le plus. — Que deviennent-ils ensuite? Les reverra-t-il un jour? Ne restera-t-il rien d'eux et de lui qu'un vain nom, « le son d'une lyre devenue muette, » comme lui-même appelle cette gloire posthume? « Frère jumeau de mon cœur, écrit « Byron sur la tombe du jeune Eddlestone, puis-je « croire que tu n'es plus, quand tu vis encore dans « ma mémoire? Eh bien, oui, je rêverai que nous « serons réunis; cette illusion remplira le vide de mon « cœur (1). »

Ainsi à cette époque de la vie de Byron, le monde futur n'est qu'un rêve, mais ce rêve est un besoin ; et déjà il est possible de conjecturer que l'esprit répondra aux appels du cœur.

Mais la conversion sera lente; longtemps encore nous voyons lord Byron se débattre contre ce dogme importun de l'existence future, dont les conséquences morales le gênent et l'effrayent. C'est lui qui écrivait un jour à ses amis : « Mes amis tombent de toutes

(1) Byron. Pèlerinage de Child'-Harold^ ch. ii, st. 9.

« parts, et je resterai arbre solitaire avant d'avoir été « flétri. Les autres iiommes peuvent se réfugier dans (( leur famille ; moi je n'ai de ressources que dans « mes affections, et elles ne me montrent dans le « présent et dans l'avenir d'autre perspective que la « satisfaction égoïste de survivre à mes amis. Je suis « bien malheureux (1).»

Dans cette lettre désoléC;, écrite en 1811, lord Byron ne tient aucun compte de l'autre vie. En d'autres endroits il semble s'irriter contre elle :

« Enchaîné à la terre, l'homme lève les yeux au '< ciel. Etre malheureux, ne te suffit-il pas de savoir u que tu es? L'existence est-elle donc un don si pré- « cieux qu'il t'en faille une autre après celle-ci, et « que tu veuilles aller je ne sais où, impatient de « fuir la terre et de te perdre dans les cieux (2)? »

Dans une heure de désespoir, il écrivait cette strophe: «Mourir, hélas! mourir! Aller où tous « sont allés et où tous iront un jour! Redevenir le « rien que j'étais avant de naître à la vie et à la douce leur vivante (3) ! »

Mais la résignation prépare peu à peu les voies à l'espérance. Il s'écrie dans de beaux vers :

« 0 mort impitoyable, tout ce que tu pouvais avoir

(1) Byron. Lettre du 11 oct. 1811. En note. OEuvres complètes, p. 91.

(2) Byron. Pèlerinage de Child''-Haroîd, ch. xi, st. k.

(3) Byron. Euthanasia. OEuvres complètes, p. 160 :

Ay but to die, and go , alas!

Where ail hâve gone, and ail must go!

To be the nothing that I was.

Ere born to lil'e and living woe !

« de moi tu l'as aujourd'hui : une mère d'abord, puis « un ami, et aujourd'hui plus qu'un ami. — Mais « je m'incline humblement devant le Dieu qui châtie « sur les ruines des cœurs brisés et des espérances « détruites (1). »

Un peu plus loin il se plaint « de notre argile qui « étouffe l'étincelle d'immortalité, lui enviant les « clartés vers lesquelles elle aspire (2). » Il se plaint là encore « de ce lien qui nous retient loin des cieux, dont le sourire nous invite. »

Sa poésie redevenue plus spiritualiste va bientôt retrouver ses ailes. Mais où il faut chercher la vraie pensée de Byron, c'est dans l'intimité confidentielle de ses lettres, dans le Journal de sa vie ou dans l'épanchement d'une conversation sérieuse.

Chose fort remarquable et dont les conclusions sont faciles à tirer : c'est surtout dans ses vers que cet homme est sceptique, dans l'entraînement du lyrisme et en face du public. Descendu du trépied, l'homme semble prendre à tâche de réfuter le poëte.

Je lis dans ses réilexions : « Souvent je fus incliné « vers le matériahsme en philosophie, mais jamais u je n'ai pu supporter qu'on l'introduisît dans le « christianisme, qui repose entièrement sur l'âme (c comme sur sa base.... J'avoue ma partialité pour « l'esprit (3). »

Dans ses perplexités sa pente était donc du côté du spiritualisme. Mais plus il se recueille, plus il vit,

(1 Byron. Pèlerinage dlfarold, ch. ii, st. 96, p. 91.

(2) Byron. Pèlerinaije d'Harold, ch. m, st. 14.

(3) Byron. Pensées détachées^ t. I, p. 516 : a I own my partiality for spirit. »

plus il voit, plus le monde supérieur vers lequel il s'avance apparaît sensible à ses yeux : « Je suis tou- « jours plus religieux dans un jour de soleil, » disait-il de lui-même. Or, un jour de beau soleil, il s'entretenait de ces choses avec le comte Gamba, qui le rapporte ainsi :

« La première fois que j'abordai le sujet de la religion avec lord Bj^ron, ce fut à Ravenne, en 18'i0. Nous nous promenions à cheval dans un grand bois de sapins. La solitude de ces lieux invitait aux méditations religieuses : c'était une belle matinée de printemps. — « Comment, dit-il, peut-on douter de l'exis- « tence de Dieu, soit qu'on élève les yeux au ciel, soit « qu'on les abaisse sur la terre? Comment, en descen- « dant en nous-mêmes, pourrait-on douter qu'il « n'existe pas quelque chose de plus noble et de u plus durable que la poussière dont nous sommes « formés (1 ) ? »

Enfin, un an après, et trois ans seulement avant sa mort, son Journal ne laisse plus de doutes sur ses véritables sentiments.

'c II me semble que si l'on songe un moment à « l'action de l'esprit, on ne peut avoir aucun doute sur « r immortalité de l'âme. J'ai cherché a douter. Mais

« la réflexion a prouvé mon erreur Notre état fu-

(' tur ressemblera-t-il à notre vie présente ? C'est une « autre question. Mais que l'esprit soit immortel, « cela me semble aussi positif que la mortalité du w corps (2).

(1) Byron. Voy. OEuvres complètes, p. 630. Note sur le in« chant de Don Juan.

(2) Journal de Bijrori^ 1821. OEuvres complètes, p. 382.

Observons toutefois que Byron n'accepte pas dans son intégrité le dogme de la vie future, tel que la foi nous le révèle. Je vois bien qu'il s'arrangerait du paradis pour tous, mais l'enfer lui fait peur, et il a sur ce point des réserves qui peut-être ne sont pas assez désintéressées pour faire autorité:

« Une résurrection matérielle, dit-il, nous semble « étrange et même absurde, excepté comme punition. « Or toute punition ayant pour but la vengeance « plutôt que l'amendement du coupable, est mauvaise

« et immorale Ici les passions humaines ont pro-

« bablement défiguré les doctrines divines. En somme, « c'est un grand mystère (1). »

L'objection n'est pas forte : mettez le mot « justice » au lieu du mot « vengeance, » et elle s'écroule d'un souffle. Byron n'ignore pas cela, mais qu'importent les raisons? Byron tremble, voilà tout, et ses hésitations ne sont que des terreurs, et tout son scepticisme est né de ses remords. Sa conviction véritable, sincère, est tout entière dans les premières paroles que j'ai citées de lui. Or ces paroles contiennent son abjuration ; c'est une profession de foi nouvelle, presque chrétienne, puisqu'elle se termine par ces mots bien décisifs sous une pareille plume : « Je me « risque sur cette question, sans recourir à la révé- « lation, laquelle cependant donne une solution aussi « rationnelle que toute autre. »

Est-ce tout ? Non-seulement Byron ne repousse pas la foi, il la désire, il l'appelle comme la lumière de son chemin et le baume de ses maux. La main qui

(1) OEuvres de Byron. Morceaux détachés^ p. 515.

a écrit : fai cherché à douter, est la même qui ajoute dans le même Journal intime : « Je ne désire point « rejeter le christianisme sans examen. Au contraire, w je suis ires-désir eux de croire ; car je ne suis point « heureux avec mes incertitudes (1 ). »

Ainsi cette âme égarée était une âme inquiète et elle fut, par instants, une âme de bonne foi. Sa sincérité me touche. On voudrait que, saisissant cette lueur passagère, il eût eu le courage de la suivre jusqu'au bout dans les voies religieuses où elle pouvait le mener. Toutefois elle éclaira souvent son beau génie, et ma tâche désormais, comme ma consolation, sera de rechercher dans les écrits de Byron ce qu'on en connaît le moins, ses retours éloquents vers la beauté morale et la beauté religieuse, qu'il n'a pas embrassée, mais qu'il a reconnue, saluée et touchée de l'élan de son cœur, comme parle saint Augustin : modico iclu cor dis.

Byron eut le sentiment de la beauté morale, il en eut même le goût, sinon le culte. D'abord il eut des amis, il les aima de passion, ainsi qu'il nous l'apprend, et son histoire nous montre qu'il les aima longtemps.

Puis il avait une fille, à laquelle il bâtit un temple dans ses beaux vers. Et qui ne connaît le nom de

(I) Conversation de Byron avec Kennedy^ 1823. OEuvres complètes, p. 382.

cette Ada que l'infortuné père ne pouvait embrasser, mais qu'il poursuivait de son regard à travers TOcéan, dont il voyait le berceau dans ses rêves, et qui fut dans son âme ce type idéal, unique, qu'on retrouve dans les vœux ou dans les regrets de tout poëte comme une apparition insaisissable de la beauté et du pur amour.

« Tes traits ressemblent-ils à ceux de ta mère, ma « belle enfant, Ada, fille unique de ma maison et de « mon cœur?... Nul ne t'aime mieux que moi; ence faut de ma tendresse, doux soit le sommeil de ton « berceau ! Du sein de l'Océan et du sommet des « montagnes où maintenant je respire, j'appelle sur « toi tout le bonheur que moi-même, hélas ! j'aurais « trouvé auprès de toi (1;. »

Sans doute , ces sentiments purement naturels ne sont pas la vertu telle que nous Tentendons ; mais ils en sont le lit, si j'ose parler de la sorte, et quand le lit est creusé, la grâce vient et y coule, l'uis il arrive parfois que ces pures affections dégoûtent des mauvaises. C'est ainsi qu'il suffit au malheureux Byron de se souvenir de sa sœur Augusta pour revivre de ses meilleurs jours, regretter sa vie troublée et se réconcilier avec le bien, qui se montrait à lui sous cette image chère. Déjà, quand il avait quitté l'Angleterre, il lui avait dit dans un poétique adieu :

« Oh ! bénie soit, ma sœur, ta constante lumière « qui veille sur moi comme eût fait le regard d'un

« séraphin Tu fus pour moi comm eun arbre chéri

« que les vents courbent sans le briser, et qui, tou-

(1) Byrcn. Pèlerir>a()e de Child'-Harold, ch. m, st. 1 et suiv.

« jours fidèle, balance amoureusement son feuil- « lage sur un tombeau — Dans ce naufrage où mon « passé a péri , j'ai appris que ce qui m'était le plus (( cher méritait le plus d'être aimé. Il est pour moi « une source au désert. Dans mon domaine inculte {( un arbre reste, un oiseau chante dans ma solitude, « et son chant ne parle que de toi ( 1 ). »

Plus tard il lui adresse ces strophes plus belles encore :

« Ma sœur, ma bien-aimée sœur, s'il est un nom « plus tendre et plus doux que celui-là, que ce nom « soit le tien ! Des montagnes et des mers nous sépa- « rent..., mais raffection est la même. Il reste encore « deux buts à ma destinée : un monde à parcourir « et un foyer avec toi.

« Parfois je sens presque comme je sentais dans « mon heureuse enfance. Les arbres, les fleurs, les « ruisseaux que j'habitais, avant que mon âme eût « été sacrifiée aux livres, m'apparaissent comme aucc trefois. Ce sont des amis que mon cœur ne peut « voir sans attendrissement; et même, par moments, « il me semble que je pourrais trouver quelque « objet vivant à aimer, mais jamais comme toi !

« Ahl si tu étais seulement avec moi! La solitude « que j'aime perd son prix parce que tu n'es pas avec a moi. Je ne suis pas de ceux qui se plaignent, et « néanmoins je sens s'émouvoir ma philosophie et « des larmes mouillent mes yeux attendris. »

Après de remarquables aveux sur les fautes de

(1) Byron. Pensées domestiques, Stances à Augusta (Miss Leigh"), p. 264.

sa vie, il conclut par ces paroles pleines d'instruction :

« Si j'avais appris plus tôt à fuir la foule, je serais « meilleur que je ne suis aujourd'hui. Les passions « qui m'ont déchiré auraient dormi ; je n'aurais pas « souffert, et toi, tu n'aurais pas pleuré (1). y^

On sait que les derniers mots que prononça Byron furent : « Ma fille! ma sœur ! »

Or, dans l'étude d'une ame, il faut toujours tenir compte de ses vertus naturelles, parce que c'est la base sur laquelle Dieu bâtit ou restaure les âmes, et que d'ailleurs ces beaux restes nous donnent sa mesure. Je me souviens d'avoir vu, parmi les ruines du théâtre d'Arles, deux colonnes de marbre demeurées seules debout dans cette jonchée de décombres. Elles sont reliées entre elles par un fragment de corniche, et elles s'élèvent ainsi côte à côte dans le ciel. Cet admirable spectacle m'est revenu en pensée quand j'ai vu se redresser dans l'âme de Byron, parmi tant de ruines aussi, ces deux pures affections de sa fille et de sa sœur. Elles protestent en lui contre la destruction totale de l'être moral, et en même temps elles font soupçonner ce qu'eût été l'édifice complet, si toutes ces facultés gisantes dans la poussière s'étaient relevées vers le ciel, qui n'eût peut-être jamais éclairé d'â'iie plus belle.

(1) Byron. Poésies domestiques. A Augusta, p. 270.

J'arrive à ce que j'ai nommé les retours d'âme de Byron vers la beauté religieuse. Il importe d'en bien établir le caractère. Je n'ai pas la prétention ridicule de croire que Byron fut chrétien dans le sens pratique de ce terme. Il peut se faire que souvent ses admirations aient été affaire d'esthétique plutôt que de religion, et que l'artiste y ait eu plus de part que le sage. Mais il n'en reste pas moins, dans quelques-uns de ses hommages, un accent de conviction dont la source est plus haute que la poésie et l'art.

C'est l'idéal religieux qu'il voit et qu'il salue^, par exemple, dans ce portrait du chasseur qui guide son Manfred dans les gorges des Alpes.

« Qu'est-ce que je vois ? Moi et toi ; toi paysan des « Alpes, tes humbles vertus, ton toit hospitalier, ton « âme patiente, pieuse et libre, ton respect de toi- « même entretenu par des pensées d'innocence, tes « jours de santé, tes nuits de sommeil, tes travaux (( ennoblis par le danger et pourtant exempts de « crimes, l'espérance d'une vieillesse heureuse et d'un (( tombeau tranquille, avec une croix et des fleurs sur « ton vert gazon et l'amour de tes petits enfants pour « épitaphe : voilà ce que je vois. Et puts je regarde a en moi !,.. (1). »

(1) Byron. Manfred, act. II, se. i, p. 376.

Il est assez remarquable que c'est au catholicisme que lord Byron emprunte ses peintures et ses types pour les scènes religieuses de ses drames ou de ses romans. Notre prêtre, surtout le prêtre qui reçoit l'aveu, le prêtre qui pardonne, ne se présente guère chez lui que dans une vraie grandeur. Il le dépeint rarement sans l'auréole des saints, et il se plaît à courber les têtes les plus hautes sous sa bénédiction.

Le Giaour, par exemple, décharge son cœur plein de remords dans le sein d'un pauvre moine, « dont les « jours se sont dépensés à pardonner aux hommes, « en demeurant lui-même pur de toute souillure. »

Mais ce qu'il y a de vraiment étonnant dans ce genre, c'est l'admirable fin du poëme de Parisina. Il n'y a plus rien ici qui rappelle Manfred, Lara, le Corsaire, tous ces types de rebelles. Byron n'est plus Byron. 11 a conçu quelque chose de plus grand que l'orgueil qui refuse de plier, c'est le crime qui s'humilie et s'agenouille. Il glorifie Hugo qui prie et se confesse, et, pour qu'on ne s'y trompe pas, il déclare que ce n'est pas pure affaire de poésie : car c'est bien ainsi que , pour son compte, il entend que l'on meure, quand on veut bien mourir.

« Les cloches du couvent balancées dans la tour « grisâtre font entendre leur tintement lent et monoce tone, qui va retentir douloureusement dans les i< cœurs. Écoutez ! l'hymne résonne dans les airs ! « C'est le chant entonné pour les morts ou pour les « vivants qui bientôt seront morts!... Il touche au « terme de sa vie mortelle, il est agenouillé aux pieds « d'un moine, sur la pierre nue et froide, pendant « qu'il lui fait sa dernière confession, et qu'avec les

« sentiments d'une contrition sincère il écoute, hum- « blement prosterné, l'absolution qui efface nos mor- « telles souillures — Il mourut comme doit mourir « l'homme qui a failli, sans ostentation, sans orgueil; « il n'avait point dédaigné l'assistance d'un prêtre. « ni désespéré de la bonté divine. Et pendant qu'il « était agenouillé devant le prieur, son cœur était « pur de tout sentiment terrestre... Plus de reproche, « plus de désespoir, plus de pensée que pour le ciel, « plus de paroles que pour la prière(l). »

Je ne me trompe point : il y a dans ces dernières lignes un sentiment profond de la réhabilitation par Dieu dans le repentir et dans le sacrifice noblement accepté. Yoilà comment Byron entendait une belle mort, et l'on peut en conclure qu'il eût voulu ainsi consacrer la sienne, s'il avait eu le courage de briser sa chaîne et de revoler vers le Christ dont il ne méconnaissait pas la clémence.

Enfin il n'y a pas jusqu'à ses poëmes les plus orgiaques que ne sillonne cà et là une lueur de christianisme, de catholicisme même. Comme nous venons de le voir, il aimait, lui aussi, la voix céleste des cloches qui recueille et avertit; et au milieu de ce livre innommable de Don Jiiart, on s'étonne de trouver ces strophes délicates que l'on dirait écloses au souffle ardent du Dante dans les élévations mystiques du moyen âge :

« Ave Maria ! sur la terre et les flots cette heure u céleste, ô Marie, est la plus digne de toi.

« Ave Maria ! Bénie soit cette heure ! bénis soient

(1) Byron. Parisina, xv, xvf, xvii.

« le temps, le climat, le pays où si souvent j'ai senii « dans tout son charme cette heure si belle et si suave « descendre sur la terre ! La cloche aux. sons graves « se balançait dans la tour lointaine ; les mouvantes « vibrations de l'hymne du soir arrivaient jusqu'à « moi. Aucun souffle n'agitait l'air aux teintes de rose, « et cependant les feuilles de la foret frémissaient « comme si la ferveur de la prière les eût fait tressaillir.

« Ave Maria ! c'est l'heure de la prière ! Ave Maria ^ « c'est l'heure de l'amour! Ave Maria! 0 Marie, « permets que nous élevions nos regards vers ton « Fils et vers toi. Ave Maria! Ohl qu'il est beau ce « visage, et ces yeux baissés sous les ailes de la co- « lombe toute-puissante] Qu'importe que ce ne soit <( là qu'une image peinte : non, ce tableau n'est pas « une idole, c'est la réalité même (1). »

Pourquoi faut-il que Byron ne se soit pas maintenu dans ces pures régions où il avait rencontré la plus haute poésie? Pourquoi cette étincelle d'enthousiasme chrétien n'a-t-elle pas rallumé le flambeau de la vérité dans cette pauvre âme assise à l'ombre de la mort? — Mais qui ne sait la raison dernière de toutes ces trahisons de la vérité en nous? C'est d'abord le sot orgueil qui ne veut pas se dédire, c'est la basse convoitise qui veut encore ses proies de plaisir et de gloire; puis, à la fm de tout, c'est l'endurcissement qui mène au désespoir. Byron en est venu là, et ce que lui-mC'me s'est dit dans ce moment fatal, le dernier mot qu'il a jeté à la face de l'espérance qui lui ouvrait ses bras, lui-même va nous l'apprendre ;

(1) Byron. Don Juan, ch. m, st. 101, 102, 103.

'i!2 LE DOUTE ET SES VICTIMES.

L'abbé de Saint-Maurice vient trouver le fier Manfred avant sa dernière heure : « Mon fils, lui ditce il, il est temps de te repentir pour avoir ton pardon. « Réconcilie-toi avec la vraie Église, et par l'Église « avec le ciel,... Ton crime et tes remords, tout cela

« passera et fera place à une espérance salutaire

« L'âme lèvera les yeux, avec une assurance calme, K vers ce fortuné séjour, où peuvent être admis tous « ceux qui en ont la volonté, quelles qu'aient été « leurs erreurs sur la terre, pourvu que le repentir « les ait expiées. Parle, et tout ce que nous pouvons u absoudre te sera pardonné. »

Manfred ne discute plus; mais, à bout de raisons, il répond par cette sombre et solennelle parole :

« Quand le sixième empereur de Rome vit arriver « sa fin , victime de la mort qu'il s'était donnée, « un soldat ému d'une fidèle pitié voulut avec sa <( toge étancher le sang qui jaillissait de la gorge « de son empereur. Le Romain expirant le repoussa, f( et, jetant sur lui un regard où brillait encore l'éclat a de la majesté : « Il est trop tard, » dit-il. — « Vabbé : Où veux-tu en venir? — Manfred : Je te réponds avec le Romain : U est trop tard (1)1 »

C'est à Rome même que Byron dictait ce mot fatal, au centre de \a,vraie Église^ ainsi que lui-même l'appelle, dans ce pays qu'il aima, et peut-être au lendemain d'un de ces appels à la foi, à la vertu et à l'honneur, qui, comme nous Talions voir, se firent entendre à lui.

(1) Byron. Manfred, act. III, se. i, p. 382.

LORD BYROX. 213

En effet, je m'étais quelquefois demandé si Byron n'avait pas rencontré dans sa vie une parole chrétienne pour lui dire comme l'abbé de Saint-^Iaurice à Manfred : « Il ne saurait être trop tard pour te ré- « concilier avec ton âme et ton ame avec le ciel fi). »

J'ai découvert que cela fut, et ce n'a pas été une des moindres consolations de ce travail. Une jeune femme protestante anglaise, touchée de la grandeur de cette âme d'élite et surtout de ses souffrances, s'était tenu le langage que tient l'abbé dans Manfred : « Cet homme aurait pu être une noble créature — Il

« va périr, et pourtant je voudrais le sauver Je

« vais faire de nouvelles tentatives, car de telles âmesmé- « ritetit bien d'être rachetées (2). » Puis cette femme était morte à la fleur de l'âge, en 1819, c'est-à-dire deux ans à peine après que le drame de Manfred eût été publié.

En 182), Byron se trouvait à Pise quand il reçut une lettre datée de Sommerset. Un inconnu de cette ville lui adres^ait ces lignes :

« Milord, « II y a plus de deux ans qu'une femme charmante

;i) Byron. Manfred, act. III, se. i. p. 382 : a It istoo late! Jt never can be so to recoiicile th^self with thy own soûl and Ihy own soiil with Heaven. »

(2) Byron. Manfred, act. 111, se. i, p. 383 : a This should hâve been a noble créature. »

et adorée m'a été enlevée par une maladie de langueur après une trop courte union. Sa douceur était constante, sa force d'âme inaltérable, et sa piété si modeste et si discrète qu'elle se produisait rarement en paroles; mais sa sainte influence s'épanchait en une bienveillance universelle. A la dernière heure de sa vie, après avoir donné un regard d'adieu à son nouveau-né , unique enfant pour qui elle montrait une affection inexprimable, son dernier murmure fut : « Bonheur divin ! bonheur du ciel ! » Depuis le second anniversaire de sa mort, j'ai pu lire quelques papiers que personne n'a vus durant sa vie et qui contiennent ses plus secrètes pensées. Je me sens poussé à communiquer à Votre Seigneurie un passage de ces écrits qui, sans nul doute, se rapporte à vous : car j'ai plus d'une fois entendu raconter à la chère créature elle-même le plaisir qu'elle avait à vous voir gravir avec agilité les rochers de Hastings.

« 0 mon Dieu ! je me fie sur ton encourageante « parole pour te prier en faveur de celui qui, depuis « peu, m'inspire un si profond intérêt. Il se signale « aussi, comme j'ai lieu de le craindre, par son oubli .c de toi autant que par les talents transcendants dont « tu l'as comblé. Mais puisse-t-il s'éveiller au sen- « timent de son péril, et apprendre à chercher, dans « le sein de la vraie religion, cette paix de l'âme qu'il « n'a pu trouver dans les jouissances toujours vides « de ce monde ! Oh ! fais qu'à l'avenir ses exemples :( fructifient et fassent germer plus de bien que jamais « sa conduite et ses écrits n'ont pu faire germer de M mal; que le soleil de justice et de vérité se lève « quelque jour sur cette tête ; qu'il y brille d'autant

« plus que les nuages de ses erreurs ont été plus épais.

« C'est là mon espérance ; et puisse aussi le baume

« que porte en soi la lumière adoucir l'agonie à

« laquelle ses vices l'ont livré en proie ! Si ma prière

« doit être rendue plus efficace par mes efforts dans le

« bien et l'ardeur de mon amour pour notre divin

« Maître, quel motif n'est-ce pas pour m'affermir

« encore dans le sentier du devoir ! . .

• Hastings, 13 juillet 1814. »

« Il n'y a rien, Milord, dans cet extrait qui, sous le point de vue littéraire, puisse le moins du monde vous intéresser; mais peut-être trouverez-vous digne de réflexion que la foi chrétienne ait éveillé un si profond intérêt pour le bonheur d'autrui dans le sein d'un être plein de jeunesse et de prospérité. Rien ici <le poétique, de brillant comme dans l'hommage splendide que vous avez reçu de M. de Lamartine; mais c'est là le sublime, Milord : car cette intercession a été offerte pour votre salut à la source suprême de tout bonheur. Elle était inspirée par une foi plus sûre que celle du poëte français, et par une charité qui, la soutenant au milieu des langueurs et des souffrances d'une dissolution prochaine, lui prêtait une force surnaturelle. J'espère qu'une prière, dont la profonde sincérité ne peut être révoquée en doute, ne sera jamais inefficace.

« Ce ne serait rien ajouter, Milord, à la gloire dont votre génie vous couronne, que de joindre à tant d'admirations celle d'un individu obscur et ignoré. Je préfère me ranger parmi ceux qui souhaitent et

demandent que la sagesse d'en haut et la paix et la joie puissent descendre dans une telle âme.

« John Sheppaed. »

Lord Byron répondit en ces termes :

« Pise, 18 décembre 1821.

« Monsieur,

« J'ai reçu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait qu'elle contient m'a vivement touché— Je l'ai lu avec tout le plaisir que comporte un sujet si mélancolique. Je dis plaisir , parce que votre court et simple exposé de la vie et de la mort de la compagne que, j'en ai la confiance, vous retrouverez un jour, ne peut se lire sans exciter l'admiration due à tant de vertu et à une piété si pure et si naïve. Ses derniers moments sont particulièrement remarquables, et je ne sache pas, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain, et encore moins dans mes observations parliculières, avoir rencontré chose si belle et si dépourvue d'ostentation.

« Les croyants qui s'appuient fermement sur l'Évangile ont sans contredit un grand avantage, ayant pour se soutenir à travers ce monde Taide d'une espérance exaltée, qui, au pis- aller, ne peut être suivie d'aucun désappointement —

« Mais mon affaire est de vous remercier de votre lettre et non d'entamer une discussion. Je vous suis obligé de vos souhaits pleins de bonté, et plus qu'obligé pour l'extrait des papiers de l'objet chéri dont vous avez si bien décrit en peu de mots les rares

qualités Je n'échangerais pas la prière de cet

ange défunt pour toutes les gloires réunies d'Homère, de César et de Napoléon, quand elles pourraient être accumulées à la fois sur une tête vivante. Faites-moi au moins la justice de croire que

Video meliora proboque,

quoique le Détériora seqiwr ait ])u être appliqué à ma conduite.

« Byron. »

A travers l'embarras de cette étrange réponse, ce qui est décisif et ce qu'il faut recueillir, c'est l'aveu qui termine : « Je vois le bien, je fais le mal. » Voilà le dernier mot de Byron. C'est aussi un dernier hommage à la vertu qu'il ne peut s'empêcher d'honorer, alors même qu'elle condamne sa vie : Video meliora!

Comment cela fiijit-il? Chacun le sait. Fatigué de la vie , Byron chercha la mort que bien des fois il avait appelée dans ses vers. Mais plein d'une légitime horreur pour le suicide, il voulut une mort belle et digne des héros. Ce fut deux ans après la lettre qu'on vient de lire, le 14 juillet 1823, que lord Byron s'embarqua pour la Grèce où l'appelait la cause de la liberté. A peine arrivé là, il se vit défaillir, a II se sentait troublé par de tristes pressentiments et par ces frissons involontaires qui sont moins des symp-

tomes de faiblesse que des avant-coureurs de la mort. Il vit avec tristesse dans les murs de Missolonghi l'anniversaire de sa trente-sixième année. Il la pleura dans des vers admirables ;, ses derniers vers, où disant adieu à la jeunesse et à la vie, il ne souhaitait plus que la fosse du soldat (1) : »

Si la vie a pour toi perdu ses plus doux charmes, Qui t'oblige à porter ce douloureux fardeau ? Le champ d'honneur est là. Cherche au sein des alarmes Un glorieux tombeau.

A la mort du soldat ici tu peux prétendre ; C'est ici qu'on la donne et reçoit sans effroi. Vois, choisis où tu veux que dorme enfin ta cendre, Et puis repose-toi (2).

Celte pensée lui revenait souvent. Il disait à un fidèle serviteur italien : «Je ne sortirai pas d'ici : les Grecs, les Turcs ou le climat y mettront bon ordre. » Ce fut le climat de l'Orient qui eut raison de lui. II en ressentit bientôt l'influence mortelle, et le jour de Pâques, au moment où les Grecs se répandaient par les rues en chantant : «Le Christ est ressuscité! » on apprenait que Byron était à l'agonie. Le lendemain il expirait, à l'instant qu'un orage éclatait sur la ville et faisait dire aux Grecs : « Le grand homme se meurt ! »

Grand homme! Oui^ si l'homme se mesure aux dons qu'il a reçus de Dieu plutôt qu'à l'usage qu'il en a su faire. Mais cela ne peut être. On n'est pas

(1) M. Villemain. Notice sur lord Byron.

(2) Byron. Traduction de M. Laroche. OEuvres complètes, p. 775.

grand seulement par ce que l'on peut, ni par ce qu'on souffre, si Taction n'est sainte, si la souffrance n'est de celles qui donnent quelque chose d'achevé à la vertu. Or Byron n'a pas su être grand par le courage moral , ni le devenir en faisant de ses remords un repentir, et de ses tourments une expiation sainte. Il l'aurait fait peut-être si Dieu lui eût donné les graves années de l'âge mûr. Mais le temps est-il à l'homme? Toute sa vie se passa donc dans des oscillations entre le bien qu'il voyait et le mal qu'il convoitait, jusqu'à ce qu'ayant ainsi balancé longtemps t^a tête entre la terre et le ciel, l'arbre finit par tomber du côté qu'il penchait. Byron mourut en païen. Plaignons-le, mais ensuite n'oublions pas que sa mort a été une leçon aussi bien que sa vie. Il est un de ces hommes dont Pascal a écrit : « En vérité , il est glorieux pour la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables, et leur opposition lui est si peu dangereuse qu'elle sert au contraire à rétablissement d'une de ses principales vérités. Car la foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses : la corruption de la nature et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à démontrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés (1). »

Rien ne manque donc à la démonstration religieuse dans cette vie infortunée de désordres accusateurs, de remords éloquents, d'erreurs coupables, de doutes

(l) Pascal. Pensées^ ch. i.

vacillants , d'hommages instinctifs , d'aveux décisifs et de tortures vengeresses. L'esprit sort de celte lecture plus ferme qu'il n'y était entré; mais que le cœur en sort triste! Car tout en bénissant la religion qui seule fait les sages et les saints, peut-il ne pas regretter qu'elle n'ait pas reçu de Byron cet hommage suprême que lui a rarement refusé le génie^ et qu'au moins à sa dernière heure ^ les voix pieuses qui chantaient : Le Christ est ressuscité! n'aient pas chanté aussi la renaissance à Dieu de cet enfant prodigue qui aurait trouvé place dans la maison du père.

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