CHAPITRE II
a. Souvent les ténèbres du doute ont enveloppé mon cœur; et dans l'angoisse que j"éprouvais, ô mon Dieu, tu le sais, j"ai cherché la lumière. »
(Schiller, Lettres de Jules à Raphaël.)
Voici pourquoi Schiller m'a paru spécialement propre à représenter, en Allemagne, le scepticisme de la vie, auquel échappe Gœlhe par son indifférence et son affectation d'impassihilité :
Schiller entre dans la foi par l'innocence de son jeune âge et l'excellence de l'éducation maternelle. Il en sort par la mauvaise influence du monde extérieur, et par la perversion morale de son cœur qui corrompt l'esprit. Enfin il la retrouve dans l'apaisement des passions et le bonheur domestique, qui l'eussent ramené complètement à Dieu si le protestantisme avait Dieu plus près de lui, et si les illusions dn kantisme naissant n'avaient terni l'image de la vérité dans cet esprit alors sincèrement ouvert aux choses divines.
11 a donc parcouru toutes les phases du bien et
toutes celles du mal , et ce qui fait de son histoire une histoire complète et un utile exemple, c'est que, victime du doute, il en montre en lui les causes et les souffrances comme aussi les remèdes. Nous allons donc le suivre dans chacune de ces trois périodes morales.
C'est un charmant tableau que celui de l'enfance chrétienne et poétique de Frédéric Schiller, telle qu'elle nous est décrite par ses contemporains. Tous les présages religieux, comme toutes les tendresses, entourent son berceau. Le jour de sa naissance, son père, un brave soldat et un ferme chrétien, le prend entre ses bras et le présente au ciel avec cette prière : « Dieu tout-puissant, accorde la lumière de l'esprit à cet enfant, et supplée par ta grâce à l'éducation que je ne pourrai lui donner. « Sa mère, Éhsabeth- Dorothée Kodweiss, ûère d'avoir un fils, s'empare de son âme en même temps que de son cœur, et, se faisant de sa maternité un vrai sacerdoce, l'élève dans sa foi, l'épure, l'idéalise, lui verse toutes ces saintes choses par quoi l'homme s'éternise, selon la magnifique expression du Dante. Quand il commence à grandir, un vénérable prêtre, le vieux pasteur Moser, devient son premier maître dans les sciences divines et humaines. Cette existence enfin, si pure, si choyée, se complète dans celle d'une sœur chérie et s'encadre dans la scène d'une nature grandiose, où tout
charmait l'enfant, l'exaltait, et déjà provoquait son génie.
La petite famille, qui d'abord habitait Ludwigsbourg, était venue s'établir dans la petite ville de Lorch, dans le Wurtemberg propre. C'est là, au milieu des fraîches prairies où serpente la Reuss^ au pied des hauteurs couronnées de sapins que domine majestueusement le cône de Stauffen, en face des horizons lointains de la forêt Noire, que le jeune poëte vécut sa première vie de bonheur, de pureté et de foi^, aimant les livres, les pauvres, aimant Dieu sur toutes choses, et gravissant souvent une montagne du voisinage pour s'agenouiller devant les groupes de bois sculpté représentant les scènes successives de la passion.
Dans le temps que la famille habitait Ludwigsbourg, la mère conduisait chaque dimanche ses enfants au bourg de Marbach, et, chemin faisant, elle avait coutume de leur expliquer l'évangile du jour :
« Une fois, comme nous allions chez nos grandsparents, rapporte Christophine, la sœur de notre poëte et la confidente de sa vie, notre mère nous fît passer par la montagne. C'était un beau lundi de Pâques; et en marchant elle nous raconta l'histoire des deux disciples que Jésus rencontra , puis accompagna sur la route d'Emmaiis. Sa parole et son récit s'animèrent de plus en plus, et quand nous arrivâmes au haut de la montagne, nous étions si émus que nous nous jetâmes tous trois à genoux, et nous nous mîmes à prier. Cette montagne devint pour nous le Thabor. »
Un soir, la veille du jour où le jeune Fritz devait recevoir la confirmation, sa mère le prit à part, et,
mêlant à l'accent de sa fervente piété celui de sa tendresse, le conjura de devenir et de demeurer toujours homme d'honneur et de foi, Schiller, l'ayant écoutée avec émotion, se retira pour prier; puis, quelques heures après, il revint auprès d'elle avec un petit poëme qu'il venait d'écrire et où débordait la piété de son cœur. Ce fut la première pièce de vers qu'il composa. La religion venait de lui révéler son génie et de le sacrer poète.
Ce n'était pas assez : il voulut être prêtre; il suivit, dans cette intention, les cours de VEcole latine, et déjà, lorsque, chaque année, le futur théologien se présentait devant le Consistoire pour subir l'examen , les ministres saluaient dans le jeune Schiller une des espérances de l'Église luthérienne. Mais une volonté souveraine et irrésistible changea le cours de sa carrière. Ses succès le signalèrent au duc de Wurtemberg, qui le força d'entrer dans l'école militaire de son petit État, Le jeune homme dut obéir, et c'est ainsi qu'à l'âge de quatorze ans il se vit transplanté tout d'un coup, de l'innocence et de la paix religieuse du foyer domestique, dans cette vie des écoles dont il devait trop tôt connaître les tempêtes.
« L'École de Charles, » fondée en 1770 par le duc de Wurtemberg, près de la ville de Stuttgart, où elle fut transférée quelques années après, n'excita d'à-
bord, dans l'àme de Schiller, qu'un douloureux sentiment d'isolement et de répulsion. La science y était tout, la religion n'y était rien. Blessé dans ses plus chères convictions, l'écolier se réfugia d'abord solitairement dans le souvenir de sa mère; puis il s'associa quelques amis d'élite pour prier avec eux; se mit ;i haïr la science, par dégoût pour les savants impies qui l'enseignaient; se rejeta dans la piété et dans la poésie comme dans son élément; se passionna également pour la Bible de Luther et pour la Messiade, dont les premiers chants seulement venaient de paraître; enfin se mit à bâtir, sous cette iiispiration, le plan d'un grand poëme, Moïse, et d'un drame, les Chrétiens, où il voulait glorifier les héroïques com.bats de la religion naissante. Essais informes, sans doute, poésie rudimentairequi ne devait pas voir le jour, mais d'où s'exhalait comme une odeur d'encens, avec ces premiers parfums de la jeunesse et ces enthousiasmes naïfs desquels Schiller lui-même faisait dire plus tard au marijuis de Posa, dans son drame de Don Carlos : « Surtout apprenezlui à porter toujours respect aux rêves de son enfance. »
C'est quelque temps après, dans la seconde année de son séjour à l'école, que, les passions survenant, Schiller sent les premiers assauts du scepticisme qui inquiètent sa foi. Le chrétien s'en émeut, l'esprit reste fidèle; mais le cœur se trouble, et c'est contre les orages de son cœur qu'il appelle l'assistance de celui qui fait taire les vents et apaise les tempêtes :
« Souvent, s'écrie-t-il alors dans une ode publiée a en 1776, souvent les ténèbres du doute ont enve-
« loppé mon cœur, et dans l'angoisse que j'éprouvais, K 6 mon Dieu, tu le sais, j'ai cherché la lumière. Tu « m'as soutenu dans les mauvais jours, dans des « jours où, d'un côté, la superstition lançait ses arrêts « passionnés; où, de l'autre, l'incrédulité lançait son « rire moqueur. Me voilà vacillant dans Forage, hé- « las! et le faible roseau succomberait dans sa fai- « blesse, si tu ne prenais pitié, ô mon Père, de tes « créatures! Garde mon cœur dans ce repos, dans ce « saint repos où nous sommes plus accessibles à h\ ((. vérité. Le soleil ne se reflète pas dans la mer ora- « geuse, il ne répand ses lueurs éclatantes que sur « le miroir des vagues paisibles. Conserve-moi ce « calme pour que je puisse, ô mon Dieu, recon- « naître Jésus-Christ que tu nous as envoyé : car là « est la vérité qui fortifie le cœur et qui élève l'âme. « Si j'ai la vérité, j'ai Jésus; si j'ai Jésus, j'ai Dieu; « si j'ai Dieu, j'ai tout. J'entends le son de la cloche « qui m'appelle au temple : je vais là porter ma « croyance, m'aflermir dans la vérité, me préparer à « l'éternité. Dirige-moi, mon Père, ouvre mon cœur « aux impressions de la vérité, afin que je puisse les u communiquer aux miens, et qu'ils soient heureux ! » Il y avait tout dans cette admirable prière : le doute et ses sources, ses origines morales, ses troubles, puis ses remèdes, les conditions du retour vers la vérité par la voie de l'innocence et de la paix du cœur, la protestation de lui demeurer fidèle; tout ce combat intime se révélait dans cette ode, et faisait de cette âme de seize ans un de ces beaux spectacles auxquels Dieu se complaît, et qui, au commencement de l'ère des martyrs, arrachait à saint Jean cet applau-
dissement solennel : « Je vous écris, jeunes hommes, parce que vous êtes forts, que vous avez vaincu le mal, et que le Verbe de Dieu demeure en vous (1 ). »
Dieu ne demeura pas longtemps dans l'âme de Schiller. Un jour, le mal fut vainqueur; vers l'âge de dix-huit ans, les passions remportèrent, la vertu s'obscurcit, la vérité s'éclipsa, et tout à coup le chrétien se déclara incrédule. Entre l'hymne qu'on vient de lire et les Lettres impies de Jules à Raphaël, qu'était-il survenu? Je n'ai pas à raconter l'infime vulgarité et la honte déshonorante de ses liaisons d'étudiant : ce que les histoires en disent accuse trop ses mœurs pour ne pas expliquer la défaite de sa foi; et quant à la vérité, elle se justifie et se venge dans cet hommage rendu à ce que le poète d'alors ne voulait plus adorer, mais à ce qu'il ne pouvait se défendre de regretter et de bénir :
« Heureux temps, écrit-il, jours célestes où, les « yeux fermés, je suivais encore avec ivresse le cours « de la vie. Je m'abandonnais à mes sentiments et « j'étais heureux. Raphaël m'a appris à penser, et je i< suis prêt à pleurer sur cette découverte! Tu m'as « enlevé la foi qui me donnait le calme, tu m'as en- (( seigné à mépriser ce que je vénérais. Tant d'idées « étaient pour moi sacrées avant que ta triste sa- « gesse les dépouillât de leur charme! Quand je « voyais le peuple se rendre en foule à l'église, quand « j'entendais les membres d'une nombreuse assem- « blée unir leurs voix dans une même prière : Oui, « me disais-je, oui, elle est divine, cette loi que les
(1) S. Joan., I Epist., ii, Ik. a Scribo vobis, juvenes, quoniam fortes estis, et verbum Dci manet in vobis, et vicistis malig-num. »
« meilleurs des hommes confessent, qui subjugue « l'intelligence et console le cœur!
« Ta froide raison a éteint mon enthousiasme. — « Ne erois^ m'as-tu dit^ qu'à ton jugement. Il n'y a « rien de sacré que la vérité, et ce que ton jugp- « ment approuve est seul la vérité. — J'ai obéi, j'ai « sacrifié mes plus douces pensées. Mon jugement « est le seul guide qui me reste pour m'élever à Dieu, « à la vertu^ à l'éternité. Malheur à moi si, dans les « actes de ce jugement, je venais à trouver quelque (c contradiction j s'il fallait douter de son infaillibi- « lité, si l'une des fibres malades de mon cerveau « troublait sa direction (1). »
Ainsi, de la perversion étaient nés successivement l'orgueil du sens propre, l'incertitude de l'esprit, puis les regrets et l'angoisse douloureuse du cœur. Le jeune homme chercha alors à faire taire son mal en faisant sonner haut les négations radicales et les systèmes extrêmes. En religion, il se déclara panthéiste : « La nature et Dieu sont deux grandeurs égales. La nature est un Dieu divisé à l'infini. » En politique, il se déclara socialiste, et, s'emparant de la fameuse maxime de Rousseau, que l'homme naît bon et que la société le déprave, il composa sur ce thème son drame des Brigands, vers l'année 1777. Quelque temps après, impatient de tout joug, il s'échappa de l'école où il était entré jadis pur et croyant. Schiller était alors en pleine révolte morale, intellectuelle et sociale.
(1) Schiller. Lettres de Jules à Raphaël.
Il faut se résoudre à le suivre dans cette seconde existence^ depuis sa fuite des États du duc de Wurtemberr:^ en 1782^ jusqu'à l'époque de son mariage, en 1790. Il faut avoir le courage d'en étudier l'histoire, non-seulement dans ses lettres, mais surtout dans ses odes, dont M. de Barante a déjà remarqué rintérêt philosophique et la douloureuse poésie :
« Ne sont-elles pas poétiques, se demande-t-il, ces joies et ces afïlictions intérieures, ce calme ou ces inquiétudes qu'excite en vous la contemplation du sort de l'homme, l'avenir qui lui est réservé, sa liberté flottant entre le bien et le mal, ce temps qui passe, cette éternité qui arrive, cette idée à la fois nécessaire et incompréhensible de la divinité? N'y a-t-il pas quelque chose de touchant et d'élevé dans le caractère du poëte qui s'en va mêlant toutes ses émotions à de telles idées et à de telles images? »
« De pareilles questions, ajoute-t-il ailleurs, s'emparent de toutes les facultés, troublent profondément l'âme et ne lui laissent aucun repos. « Que de « nuits sans sommeil j'ai passées, que de larmes j'ai ce ré[»andues! » disait Yiéland, en racontant l'époque où l'incrédulité des esprits forts \int ébranler dans son cœur une tendance toute mystique. Nous pourrions suivre, par la poésie de Schiller, la trace de
ses sentiments et des révolutions intérieures qu'il a éprouvées (1). »
C'est qu'en effet ce n'était pas une simple fiction poétique que la douleur qu'il chantait, c'était l'épanchement d'une âme malade mais sincère; et tel Schiller se montre dans ses pièces lyriques^ tel il était dans la réalité de la vie. Parfois il se débattait entre la fougue des sens et le frein de la conscience qu'il ne pouvait briser, et sa plainte s'exhalait dans l'ode du Combat où il dépeignait ses luttes, hélas! et sa défaite : « Non, je ne soutiendrai pas plus « longtemps ce combat, ce terrible combat du de- <( \'oir. Si tu ne peux étou^r les agitations brûlantes « de mon cœur, ô vertu, n'exige pas de moi ce sacri- « fice. Voici ta couronne,, qu'elle soit à jamais per- « due pour moi, reprends-4a et laisse-moi faillir (2). -»
« D'autres fois il retrouvait dans ses instincts d'honneur le courage de fuir, sinon celui de vaincre, et s'arrachant enfin au séjour désastreux et honteux de Manheim : « C'est dans une angoisse de cœur <( inexprimable, dit-il, que je vous écris, mes excel- « lents amis. Je ne puis plus rester ici.... Pendant « douze jours j'ai porté partout avec moi, au dedans « de l'âme, comme une résolution de sortir de ce « monde. Les hommes, toutes mes relations, le ciel « et la terre me sont odieux. Je n'ai pas une âme « ici, pas une seule qui remplisse le vide de mon
« cœur Près de vous, ô mes très-chers, je serai
« heureux. Je ne l'ai encore jamais été (3). »
(1) M. de Barante. Œuvres de Schiller. Étude sur sa vie, p. 25.
(2) Schiller. Poésies. Trad. de Marmier, p. 228.
(3) Vie de Schiller, par M. Ad. Régnier, p. 58.
Enfin il y a des instants où le présent et l'avenir, le monde et les hommes lui pèsent jusqu'à l'écraser, et privé par sa faute de l'Ami divin, du seul ami qui reste quand les autres défaillent, il se livre aux accès d'une noire misanthropie et s'écrie désespéré : « J'a- <( vais étreint l'humanité avec une violente ardeur, « et je trouvai à la fin que je n'avais dans les bras « qu'un glaçon. »
Les âmes qui, après avoir vécu de Dieu, se sont éloignées de lui, ont ce grand et douloureux privilège sur les autres qu'elles ne peuvent s'établir tranquillement dans le mal. La possession du bien véritable qu'elles ont aimé creuse en elles une place que rien de créé ne comble; et le vide que Dieu laisse en se retirant de ces âmes se change en une faim torturante, incessante, que l'aliment des plaisirs irrite, loin de l'apaiser. Schiller en faisait l'épreuve.
Puis, c'est encore le propre de ces apostasies de ne connaître ni de milieu ni de terme dans le mal, et de s'y précipiter de toute la force acquise dans les longues et saintes compressions de la vertu. Ainsi vit-on Schiller se porter aux extrêmes, et comme ce n'est que le premier degré de la perversion de faire le mal en le regrettant et en le condamnant, il lit ce second pas d'ériger en système sa révolte morale.
Une philosophie régnait alors , prétendant que peut-être nos idées n'avaient pas, en dehors de noire pensée, de réalité objective et subsistante. Ce scepticisme de Kant s'accommodait trop bien aux passions du jeune poëte pour qu'il ne l'embrassât pas avec empressement; et de la pratique du mal pas-
sant à la théorie, il en tira cette première conséquence morale que le devoir est une abstraction et que la vertu n'est qu'un rêve.
Maintenant lisez ses odes : ce scepticisme commode en déborde de toutes parts. Le vrai, le bien, le juste, pures idéalités, n'ont pas plus de consistance que les lueurs qui parfois flottent au-dessus de la terre, mais qui n'y tiennent pas. Il n'existe que le beau, l'art est tout, le reste n'est rien, Vldéal e^t un rêve : « lis sont éteints, dit-il, ces soleils qui « éclairaient le sentier de ma jeunesse. Il s'est éva- « noui ce monde idéal qui gonflait autrefois mon « cœur enivré. Elle s'est enfuie ma douce croyance « aux êtres qu'enfantaient mes rêves si beaux na- « guère, si divins (1)! »
Dès lors qu'est-ce que l'existence? Où va-t-elle? Que devient-elle? Et l'homme lui-même, qu'est-il?
Tantôt « c'est un Pèlerin qui, au printemps de la « vie, se met gaiement en route tandis qu'une voix a lui crie : Miarche! marche! jusqu'à une porte où tout tt ce qui est terrestre devient céleste et impérissable. « Tel est l'hymne du matin. Mais, hélas! le soir « se fait, les montagnes et les fleuves lui barrent le « passage, il se jette même à la mer pour atteindre « le but, mais le but fuit toujours, et le voyageur « tombe enfin en se disant : Hélas! nul chemin ne « me conduira au terme, le ciel pour moi ne se « rejoindra pas à la terre; et le lieu où je suis n'est « jamais celui où je voudrais être (2). »
(1) Schiller. Poésies. L'Idéal. Édition de M. Ad. Garnier, p. 390.
(2) Schiller. Poésies. Le Pèlerin, p. 2(14.
Tantôt c'est un Fugitif qui mélancoliquement se demande à lui-même : « Pour trouver la paix, où « dois-je m'en aller, appuyé sur mon bâton? La « terre riante avec son air de jeunesse n'est rien « pour moi qu'un tombeau. Monte, pourpre du ma- « tin, et rougis de tes baisers enflammés les bois et « les champs. Descends, pourpre du soir^ et assoupis « avec ton doux murmure le monde où la vie s'é-
« teint. Aurore hélas! tu rougis un champ des
« morts, et toi, pourpre du soir, tu ne fais que ber- « cer, avec de doux murmures, un long sommeil (1). »
Mais où veulent donc en venir ces rêveries sceptiques? Lisez les Dieux de la Grèce^ une autre pièce de Schiller, et sa pièce favorite si on l'en croit luimême : là se révèle son but. Il avait jusqu'ici poétisé le scepticisme et il avait par là rassuré, sinon légitimé, le sensualisme. 11 le divinise maintenant : car ce que le poëte glorifie et regrette de la Grèce, ce qu'il voudrait ressusciter du vieux polythéisme, ce ne sont pas ses fables, si gracieuses qu'elles soient, c'est bien sa morale facile, son culte licencieux et ses mythes sensuels. Il ose regretter le temps ^ où M des divinités charmantes gouvernaient le monde « et conduisaient les races fortunées des mortels « avec les rênes légères du plaisir. » C'est Vénus Amathonte dont, lui chrétien, voudrait qu'on couronnât les temples; et s'exaltant alors dans un enthousiasme qui devait faire le scandale de l'Allemagne entière : « Conmie tout était autre! s"écriait-il à la « fin de ces strophes putrides, dans toute la création
(1) Schiller. Poésies. Le Fugitif, édit. de M. Rcgnier, p. 451.
« coulait la plénitude de la vie — La gravité sombre « et le triste renoncement étaient bannis de votre « culte serein. Tous les cœurs devaient battre heu- « reux et contents, car les heureux vous étaient al- « liés. Rien alors n'était saint que le beau(1) »
Mais Schiller devait descendre jusqu'au fond de l'abîme. 11 avait glorifié d'abord le scepticisme, puis le sensualisme avait reçu ses adorations. Il ne lui restait plus qu'à chanter le néant. Le néant eut son hymne dans une pièce célèbre que le poëte appela : Résignation.
Un homme né pour le bonheur nous y est représenté à son dernier jour. Il s'était abstenu volontairement delà jouissance, pendant toute sa vie, dans l'espérance qu'un jour il recevrait le prix de son dur sacrifice; ce sacrifice lui avait coiÀté bien des sanglots, et il n'avait fallu rien moins qu'une promesse céleste pour consoler le deuil et le déchirement de son cœur. L'heure est enfin venue d'en recevoir la récompense : car « le mois de mai, dit le poêle, fleurit une fois et il ne revient plus. )) Le fidèle se prosterne devant le trône de Dieu^ pour réclamer le bien auquel il a constamment sacrifié tous les biens. La réponse est accablante : « J'aime tous mes enfants d'un amour égal, « s'est écrié un génie invisible.... Tu as espéré, V voilà ta récompense. Ta foi, voilà ton bonheur. Tu « peux interroger les sages, ils te diront : Ce que tu « retranches d'une minute de plaisir^ l'éternité ne te « le rendra jamais (2). »
(1) Schiller. Poésies. Les Dieux de la Grèce, édit. de M. Régnier, p. 4U.
(2) Schiller. Poésies. liésignation, trad. de Marinier, p. 101.
M. de Baranle raconte comment Schiller composa celte ode désolante dans la crise d'une passion dont lui-même rougissait, et il montre que cette prétendue Rc'siynation fut au contraire le cri d'un horrible désespoir. Quand nous ne saurions point quelle en fut l'origine, de telles œuvres s^ jugent elles-mêmes. Celle-ci a été de plus jugée par ses effets; car comment oublier qu elle eut le triste honneur de perdre la jeunesse d'un homme qui fut depuis une des plus saintes conquêtes du catholicisme?
« J'avais atteint, je crois, ma quinzième année, « raconte le P. Schouwaloff , lorsque cette poésie de « Schiller me tomba sous les yeux.... Cette pièce de- << vint la base ou plutôt le prétexte de mon incré- « dulité. w
11 en cite une partie, puis s'écrie : « 0 déplorable ! « ô maudite doctrine ! u sophisme désespérant qui « doit mener au suicide ! Voilà ce que je lisais avec « enthousiasme; et me laissant fasciner par le charme «■ d'une menteuse poésie, et par les idées d'indépen- « dance qu'elle nourrissait en moi, je l'adoptais « comme règle de conduite, sans y penser sérieusece ment, et me laissais entraîner par elle à la folie du (( nihilisme (1). »
Le comte Schouwaloff eut le bonheur de revenir plus tard de cet égarement; et si la monstrueuse doctrine qui le trompa avait besoin d une réfutation, je n'en voudrais pas d'autre que l'exemple et le témoignage de ce grand homme de bien, renonçant, lui aussi, à tout ce que donne le monde par l'espérance
(1} Le P. Schouwaloff. Ma conversion et ma vocation, p. 17.
de tout ce que promet la foi ; mais ferme dans sa confiance, traversant les tristesses et les deuils de la terre, les yeux levés au ciel ; se plongeant dans le sacrifice avec cette ardeur qui le consume avant l'âge, entrevoyant déjà le prix qui l'attendait auprès des saints qu'il s'est trop hâté de rejoindre, et le saluant de loin dans ce cri qui n'est pas celui du désespoir, mais l'hymne de lespérance et presque de l'action de grâces : « 0 Seigneur, qu'ils sont grands, qu'ils « sont magnifiques les mystères que vous découvrez « à ceux qui vous cherchent et qui vous aiment! Vous « ne les découvrez pas entièrement, il est vrai; mais « vous permettez d'y jeter un coup d'œil. Alors du « milieu des nuages se fait voir une lumière incon- « nue : c'est un point lumineux, une étoile qui brille « soudainement à l'âme et la remplit d'une joie qui « est l'avant-goût du paradis (1). »
Ce fut le 22 février 1790 que Charlotte de Lengefeld prit au pied de l'autel la tâche de réconcilier le poëte misanthrope avec l'humanité , et le philosophe sceptique avec l'avenir et Dieu. Il y avait déjà quelques années que Schiller écrivait à Kœrner, son confident intime ; « 11 faut que j'aie autour de moi quelce qu'un qui m'appartienne, que je puisse et doive
(1) Le P. Schouwaloff. Ma conversion et ma vocation^ p. kb.
<f rendre heureux et dont l'existence ravive et rafraî- « chissc la mienne. » Le ciel lui fit ce don, car la femme de Schiller fut une femme selon son cœur. Gœthe a dit que « l'expression de la plus pure bonté animait ses traits, et dans son regard n'éclataient que vérité et innocence. Sensée et sensible à tout ce qui est bien et beau dans la vie, elle avait dans tout son être une harmonie parfaite. »
Avant la l'ete nuptiale Schiller se trouvait déjà meilleur par l'espérance : « Je sens qu'au dedans « de moi, disait-il à sa fiancée, vit une âme ouverte « à tout ce qui est beau et bon. Je me suis retrouvé « moi-même et j'apprécie mon être parce que je puis « vous le consacrer. »
Enfin lorsque le prêtre eut béni leur union dans le petit village de Wenigengena, Schiller put écrire en toute sincérité : « Mon existence est entrée dans « un harmonieux équilibre. Ces jours se sont écoulés « pour moi, non dans une exaltation passionnée, mais « paisibles et sereins. J'ai vaqué à mes affaires comme « avant, et avec plus de satisfaction de moi-même. »
Schiller vérifiait en lui la parole du Dante : « L'amour pur est en nous la semence de toute vertu. » Des amours indignes avaient égaré sa foi en corrompant son cœur, un amour saint et béni fut le principe de son retour dans le vrai comme dans le bien, et ainsi se justifiait la pensée de Yauvenargues : Comme c'est le cœur qui doute dans la plupart des gens du monde, quand le cœur se convertit, tout est fait, il les entraîne.
Cependant la maladie avait été trop grave pour que la convalescence de Schiller ne fût pas longue, et ce ne fut que lentement, peu à peu, que les forces
morales revinrent en lui. Les vertes domestiques reparurent les premières. Autant il s'était montré misanthrope, inégal, exaspéré contre lui-même et les autres, autant on le vit bienveillant et aimable en se sentant aimé.
Quand sa santé l'attriste, il remercie Dieu encore, « de ce qu'une main dévouée lui verse plus d'amour « à mesure qu'il éprouve plus de soffuranees. »
Quand le ciel lui donne un fils : « Il me semble, » écrit-il , voir le flambeau de ma vie qui s'éteint se « rallumer à celui d*un autre, et je suis réconcilié « avec le destin. »
Son père lui est enlevé; sa première pensée est pour sa vieille mère sur laquelle il reporte toute l'ardeur de sa tendresse : « Tout ce qui peut vous rendre « la vie douce, écrit-il, il faut que vous l'ayez, mon « excellente mère, et c'est désormais mon affaire de « vous préserver de tout souci. Après tant de peines « cruelles, il faut que le soir de votre vie soit serein « ou du moins paisible, et j'espère que vous jouirez « encore de plus d'un jour heureux au sein de aos « enfants et de vos petits-enfants. »
Puis après cet épanchement de piété filiale, il revient sur le souvenir de son père vénéré;, il se rappelle le temps où, chirurgien dans l'armée du duc de Wurtemberg, ce chrétien ne se contentait pas de soigner les malades , mais relevait leurs âmes par ses exhortations et leur faisait réciter les prières et les cantiques de son église luthérienne. Il se rappelle cet hymne que cet homme religieux avait composé lui-même et qu'il avait coutume de dire chaque matin : « Esprit de grâce, assiste-moi,
« pour que ma conduite aujourd'hui et toujours t'a- « grée à toi seul. Mène-moi par une voie unie, dirige- « moi par tes chemins. Donne-moi aussi, dans l'ordre « temporel, la nourriture, le vêtement, la protection « et la bénédiction. Tout ce que je suis et tout ce que « j'ai, je le remets à ta garde; fais que ma vie soit « bonne, et bonne ma fin. » Toutes les images saintes de cette fin comme de cette vie se représentent à Schiller embellies de ses regrets, et c'est alors qu'il écrit ces lignes religieuses que je mets au-dessus de toutes les autres :« Ah! que ne puis-je finir ma vie dans « l'innocence et la piété où il a passé la sienne! »
Ce vœu, il commença à le réaliser, et le premier symptôme du retour de Schiller à de meilleures croyances fut une défiance marquée de la philosophie qui l'avait égaré.
Une de ses poésies d'alors est adressée à un jeune homme qui veut se consacrer à cette science fatale de laquelle il le détourne par ces vives remontrances : « Es-tu prêt, lui dit-il avec l'autorité « de sa triste expérience, es -tu mûr pour pénétrer « dans le sanctuaire où Pallas-Atlienè garde le dan- « gereux trésor? Sais-tu ce qui t'y attend ? à quel « prix tu l'achètes ? Sais-tu que tu payes un bien in- « certain d'un bien assuré? Te sens-tu assez de « forces pour combattre le plus rude des combats, « celui qui s'engage quand l'esprit et le cœur, le « sentiment et la pensée se divisent? Te sens-tu as- « sez de courage pour lutter contre Vhydre immor- « telle du doute et pour marcher virilement à Fenft nemi au dedans de toi-même? Fuis, si tu n'es