‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 32 sur 37 · LE DOUTE ET SES VICTLMES · texte numérisé non relu

LE DOUTE ET SES VICTLMES

« pas sûr du guide que tu portes dans ton sein, fuis « ces bords séduisants avant que l'abîme ne t'englou- « tisse. Bien d'autres ont voulu marcher vers la lu- « mière et n'ont fait que tomber dans des ténèbres « plus profondes. L'enfance chemine sûrement à la « lueur du crépuscule (1). »

Dans cette pièce la philosophie était signalée comme dangereuse; mais Schiller la signale formellement comme mortelle dans l'allégorie de V Image voilée de Sa'is.

On y voit un jeune homme arriver en Egypte afin de s'initier aux mystères des sages et des prêtres de ce pays. Un jour l'hiérophante du temple de Sais lui montre une statue colossale mais voilée. C'est celle de la vérité. En vain l'oracle dénonce les malheurs qui menacent quiconque aura l'audace de soulever le voile. Le jeune homme s'obstine, il veut voir, et une nuit il se glisse furtivement dans le sanctuaire, s'approche de la statue, soulève le rideau.... « Ce qu'il « vit, dit Schiller, nul ne le sait. Mais le lendemain « les prêtres le trouvèrent pâle et sans connaissance « étendu devant le piédestal d'Isis. Il ne confessa ja- « mais ce qu'il avait vu dans ce lieu; la sérénité de sa « vie s'évanouit pour toujours, et un profond chagrin « l'entraîna au tombeau. Mais à ceux qui le pres- « saient de questions amères : « Malheur, répondait- « il, à qui va à la vérité par une voie coupable (2) ! «

Sans doute cette allégorie ne peut être acceptée dans toutes ses parties, et ce que l'homme découvre par une voie coupable^ il ne faut pas l'honorer du nom

(1) Schiller. Poésies. Édition de M. Régnier, p. 338. {2} Ibid., p. 322.

de la vérité, c'est le doute ou le mensonge. La vérité est bonne; elle n'abat pas l'homme, elle le relève; elle ne donne pas la mort, mais la vie. Et si elle est recouverte du voile du mystère pour ne pas éblouir les yeux des mortels, la foi nous laisse entrevoir assez de sa beauté pour que nous puissions la reconnaître et l'aimer, semblable à la statue de cette grande matrone en deuil dont le voile môme dessine et accuse les traits.

Mais ce mythe révèle en Schiller le désenchantement de l'erreur, et c'est par là qu'il s'acheminait vers la vérité. Il la vit d'abord en poëte, et la première chose qui le saisit fortement dans le christianisme, ce fut la beauté morale des caractères formés à l'école religieuse. Quels types admirables ne lui emprunle-t-il pas dans les tragédies de sa dernière époque : Wallenstein , Marie Stuart , Jeanne d'Arc, Guillaume Tell! Il se rendait bien compte de tout ce qu'il lui devait; il lui donnait ouvertement, dans l'empire de l'art, la place souveraine, et écrivant à Gœthe, le grand poëte païen, il ne craint pas de lui dire, à propos de ^lignon :

« Vous avez trop peu parlé des qualités particu- « lières, et surtout de l'élévation religieuse du chris- « tianisme. 11 reste également beaucoup à dire sur ce « qu'une pareille religion peut être pour une belle « âme, ou sur ce qu'une belle âme peut en faire. « Quant à moi, je trouve dans le christianisme de c( merveilleuses puissances : j'y vois le germe de ce « qu'il y a de plus élevé, de plus noble... Le christia- « nisme dans sa forme pure n'est que la manifesta- « tion de la beauté morale, l'incarnation du saint,

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« du sacré dans la nature humaine, c'est-à-dire la « seule religion vraiment esthétique (1). »

Comment Schiller ne voit-il pas que les prémisses ici débordent ses conclusions; et que c'est la vérité doctrinale de la religion qu'il affirme sans le vouloir? Comment ne voit-il pas qu'il y a là autre chose qu'une question d'esthétique et de littérature; que le christianisme ne peut être l'incarnation du saint et du sacré, la manifestation de la beauté morale, sans être une dérivation de la vérité divine; que la religion des belles âmes et des grandes vertus doit être la religion des croyances solides, et que le beau est ici la splendeur du vrai?

Comme il l'avait reconnu, du moins implicitement, on le voyait chaque jour faire de nouveaux pas dans les œuvres chrétiennes, prier dans ses maladies, se rendre dans les églises, élever religieusement sa jeune et chère famille, et même célébrer, dans la charmante légende du comte de Habspourg, le mystère de Jésus-Christ visitant les malades dans son Eucharistie. Sans doute il lui restait encore beaucoup à faire, et je regrette, moi aussi, que cet esprit et ce cœur ne se soient pas refait, dans la réflexion de l'âge mûr, les certitudes sereines et les habitudes heureuses de son enfance. N'oublions pas toutefois que Schiller est protestant, que* dans le protestantisme la lumière n'est pas nettement séparée des ténèbres, que par conséquent la conversion ne saurait être éclatante, ni le passage très-brusque de la philosophie à la religion, particulièrement au

(1) Correspondance de Gœthe et de Schiller. Paris, Charpentier, 1863. Lettres de 1795, p. 272.

sein d'une religion vague qui ellc-mt-me n'est guère qu'une pliiiosopliie. Schiller resta donc , sans contradiction, philosophe et protestant, disciple de Kant et de Luther, mais en se rapprochant de plus en plus de Jésus, qu'il avait bien pu abandonner pour vivre, mais auquel il voulut s'attacher pour mourir.

Schiller touchait déjà à ces dernières et sombres réalités de la vie. Quoique jeune^ il avait eu la tristesse de voir s'ouvrir bien des tombes près de lui, et le poëte s'inspirait non moins de s'es souvenirs que de ses pressentiments, dans cette strophe mélancolique du poëme de la Cloche :

« Dans la tour de l'église retentissent les sons de « la cloche, les sons lugubres qui accompagnent les « chants du tombeau, qui annoncent le passage du « voyageur que l'on conduit à son dernier asile. Hé- « las! c'est une épouse chérie, c'est une mère fidèle « que le démon des ténèbres arrache aux bras de son « époux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde « avec bonheur, qu'elle nourrit sur son sein avec « amour. Hélas! ces doux liens sont à jamais brisés, « car elle habite désormais la terre des ombres, celle « qui fut la mère de famille. »

Trois ans plus tard, ces vers devenaient pour Schiller l'expression trop vraie du plus grand deuil de sa vie. Sa mère quitta ce monde le 29 avril 1803.

Il n'avait cessé de l'entourer de tendresse : «Dieu te bénira, lui écrivait cette mère dans sa dernière lettre , il n'y a pas au monde un autre fils comme toi! » Deux jours avant de mourir, elle se fit apporter le portrait de ce cher enfant, baisa le médaillon qu'il lui avait donné et le pressa sur son cœur pour lui dire adieu. — Sur la simple croix de pierre qui ombrage sa tombe dans le modeste cimetière de Cheversubzbach on ne mit que ces mots : « La mère de Schiller. »

Le poëte était destiné à la suivre de près. Schiller trois fois heureux dans la famille, l'amitié et la gloire semblait n'avoir plus qu'à poursuivre le cours de ses prospérités, quand il sentit ses forces décliner et s'éteindre. Sa poitrine était ruinée, la fièvre le minait; il ne respirait plus que par uq seul poumon, et cependant il se berçait encore des rêves d'avenir qui sont et le symptôme et la consolation de ces longues défaillances. Mais l'hiver de l'année 1 805 ne lui permit plus l'espérance. Le malade , averti par ses évanouissements que c'en était fait de lui, se tourna vers Dieu. « Une ineffable douceur, raconte sa belle-sœur, Mme Wolzogen, pénétrait tout son être et se révélait dans tous ses jugements et ses sentiments. Une véritable paix de Dieu était en lui. »

A ses derniers instants, Schiller se préoccupa beaucoup de l'autre monde et on l'entendait dire dans un accès de fièvre : « Est-ce là votre enfer? Est- (( ce là votre ciel? » Le calme lui revint ensuite, et à son dernier soir, lorsque sa belle-sœur demanda au mourant comment il se trouvait : « Toujours plus u tranquille, » lui répondit celui-ci. A partir de cet

instant il ne parla plus aux hommes; mais on l'entendait prier Dieu, pour qu'il lui épargnât une longue agonie. Enfin, le 9 mai, à six heures du soir, ses traits s'émurent tout à coup, sa tête se renversa comme par un mouvement électrique; puis il demeura immobile. Schiller venait d'expirer à l'âge de quarantecinq ans.

«Toujours plus tranquille! C'était bien en effet l'histoire de sa vie, écrit M. de Barante. Quel spectacle peut, en effet, élever et rassurer plus que la marche constante de cette âme ardente et agitée vers la religion , la vertu et le bonheur ? Quoi de plus instructif que de voir un esprit si actif et si inquiet, nourri d'abord dans toutes les habitudes de la morale et de la piété qui deviennent l'instinct de son enfance; se révoltant ensuite dans l'âge des passionti contre une telle contrainte, s'enhardissant à tout attaquer, à tout braver; se livrant au doute et à l'insulte; puis ne trouvant qu'angoisse et souffrance dans cette lutle^ et ramené, non par l'autorité, non par la faiblesse^ non par la peur, mais par la force de la raison et l'impulsion de son cœur à la source de tout repos; et à mesure qu'elle suit cette route salutaire pouvant dire, avec la conviction de la conscience : « Toujours plus tranquille! »

M. de Barante ajoute que : « C'est la colombe de l'arche qui, après avoir erré sur les eaux de l'abîme, ne pouvant trouver pied nulle part, revient au gîte céleste. » Je voudrais que ces paroles fussent une certitude; je les accueille comme une espérance.

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