‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 33 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

a Ne ris pas d'un malheureux que le doute a blessé dans ce qu'il a de plus sacré. Mon noble, mon unique but s'est évanoui, et je n'en ai plus. »

(H. DE Kleist.)

Dans le temps que Schiller écrivait ses conseils à un jeune homme qui veut se consacrer à la philosophie , et qu'il lui signalait, avec l'expérience d'un naufragé, les dangers de cette navigation oiJ tant de passagers comme lui s'étaient perdus , un jeune homme de vingt ans s'embarquait plein d'ardeur dans ces études orageuses, et courait cette mer, sans souci des tempêtes, toutes voiles au vent.

Henri de Kleist n'est pas un de ces esprits du premier ordre qui moulent leur empreinte sur leur pays et sur leur siècle, comme Goethe et Schiller. Mais, en lui comme en eux, il y a du philosophe et du poëte. C'est une nature allemande, rêveuse, quoique active ; méditative et ardente tour à tour, opiniâtre et mobile, et allant jusqu'au bout de ses découragements comme de ses investii^ations.

Né à Fràncfort-sur-Oder en 1 756 , à onze ans Henri de Kleist perd son père et sa mère, et son éducation reste aux mains de sa sœur Ulrique, une belle âme qui l'aime passionnément et qui lui sera dévouée jusqu'au sacrifice. Elle le dirige peu toutefois, se contentant de le suivre de son regard et de son cœur partout où il s'égare, puis courant après lui pour le relever de ses chutes.

A dix-neuf ans, le jeune orphelin se fit soldat; mais il se dégoûta bientôt du métier des armes ; et au bout de quatre ans, dans Tannée mémorable de 1789, on le retrouve dans ses foyers, où il revenait s'enfermer entre sa sœur et ses livres. Toute sa vie se partagera entre ces deux tendances : l'une qui le précipite violemment dans l'action, les camps et les voyages; l'autre qui le ramène sans cesse aux calmes méditations du poëte et du penseur.

La question que lui aussi se posait dès lors dans le sérieux de l'étude, c'était la grande question de nos rapports présents et futurs avec Dieu. Il se mit à la poursuivre avec l'ardeur fébrile et la confiance aveugle de son âge. Elle le paya mal de sa peine. Henri tomba malade; et tout ce qu'il retira de tant de livres et de veilles fut un système bizarre de religion individuelle , comme il l'a nommé lui-même, basée sur l'espérance d'une perfectibilité progressive et indéfinie de l'âme après la mort. Ce rêve n'était pas neuf; il avait amusé la nuit du paganisme, bercé la philosophie de Pythagore et de Platon , et il n'y avait pas progrès à y retomber en pleine lumière de l'Évangile

Cependant la vie semblait sourire à Henri de Kleist. Sa sœur et la fiancée qui lui était engagée se parta-

geaient la tâche d'embellir ses jours, et son cœur s'ouvrait à ce bonheur promis, mais son intelligence restait inquiète : il souffrait. Combien de temps devaient durer ces joies? Où en était la source? Quel en était l'avenir? L'amour sérieux a le droit de se demander ces choses, et c'était la question que le jeune homme adressait à toutes les écoles, quand les livres deKant lui tombèrent sous la main. Sa barque allait sombrer sur ce cap des tempêtes.

La philosophie de Kant formule, comme on sait, le scepticisme objectif, scepticisme incomplet qui n'anéantit pas la pensée tout entière et qui lui conserve une valeur partielle, scepticisme dès lors moins révoltant que l'autre et qui par là ne manque pas d'une certaine séduction pour les esprits timides. Il arrive à conclure que l'entendement, la raison pure, ne nous donne aucuneconnaissance certaine ni de Dieu, ni du monde, ni d'aucun objet hors de nous. Il faut pour acquérir la certitude de ces choses recourir à la 7'm'so/i pratique^ laquelle toutefois séparée de l'entendement, ainsi qu'il l'enseigne, ne peut être qu'un instinct irraisonnable, une foi aveugle, une nécessité fatale. Le scepticisme finit ainsi par devenir absolu, et la pensée n'est plus, selon le mot de Fichte, que « le songe d'un songe. »

Henri de Kleist s'était laissé entièrement conquérir aux doctrines du maître. Mais quand, après un long et consciencieux travail desjours etdes nuits, il se trouva devant le vide de ses conclusions, ce fut un coup de foudre. Il lui fallut d'abord quelque temps pour se reconnaître; mais lorsqu il eut sondé la profondeur du gouffre, qu'il y eut vu tomber toutes ses espé-

rances, toutes ses convictions, tout son avenir et son amour, qu'il dut se dire que tout cela n'était qu'un grand peut-être, et que la vie pouvait bien n'être qu'un mirage ironique où tout se moquait de nous, il y eut dans ce jeune homme une prostration totale que ceux-là seuls peuvent concevoir qui se sont fait de la vérité un besoin et de sa recherche une passion. Pour cette âme absolue et ce caractère tout d'une pièce, ce n'était pas simple affaire d'école et de théorie, il y allait de sa vie, de sa joie, de son cœur. Une fois ses convictions minées dans leurs fondements, l'être s'écroulait en bloc, et le philosophe se sentait si malheureux de cette ruine, si dépouillé, si seul, que, cherchant beaucoup moins un esprit qui l'entende qu'un cœur qui le console, il s'adressa à sa fiancée et il lui fit ainsi confidence de ce grand revers :

« Il y a quelque temps, ma chère amie, j'appris « à connaître la philosophie de Kant, et je dois te « faire part là-dessus d'une pensée qui, j'en suis sûr, « ne te causera pas une émotion aussi profonde et « aussi douloureuse que celle qu'elle m'a causée... « Nous ne pouvons pas décider si ce que nous nom- « mons la vérité est vraiment la vérité, ou si ce n'en « est qu'une apparence. Dans ce dernier cas, la vérité « que nous chercherions ici-bas ne serait plus rien « après la mort, et il serait inutile de chercher à ac- « quérir un trésor qu'il nous serait impossible d'em- « porter dans la tombe.

« Si cette pensée ne te frappe pas au cœur, ne ris « pas d'un malheureux qu'elle a profondément blessé « dans ce qu'il a de plus sacré. Mon noble, mon unique « but s'est évanouif et je nen ai plus. Depuis que cette

« conviction est entrée dans mon âme, je n'ai plus « touché de livres. J'ai parcouru ma chambre, je me « suis mis à ma fenêtre ouverte, j'ai couru dans la « rue. Une agitation intérieure m'a entraîné dans les » tabagies et dans les cafés. Pour me distraire j'ai « été au théâtre et au concert. Pour m'étourdir j'ai « même fait une folie. Et cependant, au milieu de cette « agitation intérieure, la seule pensée qui occupât « mon âme et la remplît d'angoisses était celle-ci : « Ton but, ton noble et unique but s'est évanoui! »

Voilà un désespoir dont beaucoup ne feront que rire. Une douleur intellectuelle est chose si inouïe! Mais enfin, il y a encore des hommes que ces choses inquiètent, et qui veulent avoir raison du scepticisme. Ils l'auront cette fois, car Henri de Kleist n'est pas homme à recifler devant l^s conséquences extrêmes ; et une grande leçon ressort de cette vie qui n'a plus début, mais qui, comme une puissante machine lancée à toute vitesse et sortie de ses voies, ne peut plus s'arrêter et poursuit son mouvement. C'est le mouvement en effet, le mouvement libre, au hasard, désor- . donné et sans frein que Henri de Kleist réclame à la fin de cette lettre :

« Chère amie, laisse-moi voyager; au milieu de mon « angoisse cette pensée m'est venue. Il m'est impos- « sible de travailler, et pourquoi travaillerais-je? Je if n'en sais rien. Si je restais chez moi, je me croi- « serais les bras et je penserais... Le mouvement du (< voyage mesura plus supportable que cette oisiveté. « Si c'est une erreur, elle se laisse du moins réparer, « et elle me préserve d'une autre qui serait peut-être « irréparable. Aussitôt que j'aurai recueilli une pen-

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