‹ Le doute et ses victimes dans le siècle présentChapitre 34 sur 37 · I.E DOUTE ET SES VICTIMES · texte numérisé non relu

I.E DOUTE ET SES VICTIMES

« sée qui me console, aussitôt que j'aurai un but que « je puisse de nouveau poursuivre, je te jure que je « m'en reviendrai. »

Pascal, que j'aime à citer, dit en parlant des hommes : « Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles; et ils ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de cps deux instincts contraires il se forme en eux un projet confus qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surn»ontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ;ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos. Ainsi s'écoule leur vie (1). »

C'est ainsi que s'écoula celle de Henri de Kleist. Je n'ai pas la pensée de suivre le voyageur à Paris , à Dresde, à Leipzig, à Francfort, à Berne, à léna, à Weimar , à Boulogne, à Mayence , dans cette fuite de lui-même et ce divertissement de 50^, comme l'appelle Pascal. Je veux seulement noter les formes principales qu'affecte l'inquiétude du scepticisme, et les convulsions morales qu'elle inflige à la vie.

Quelquefois cette inquiétude se révèle par un retour fugitif, inattendu, vers la vérité chrétienne qui se montre un instant dans la pompe du culte. C'est

(1) Pascal. Pensées, ch. v.

ainsi qu'un jour, assistant à Dresde à une messe solennelle dans la chapelle royale , Henri de Kleist fut tellement saisi par la musique religieuse qu'il pensa sérieusement à se l'aire catholique : « Ah ! une goutte « seulement du fleuve de l'oubli, et j'aurais abjuré « avec délices I »

D'autres fois, ce qui domine dans cette âme malade, c'est une vague rêverie empreinte de tristesse, comme dans ces lignes écrites à Mlle de Schlieben sur les fêtes de Paris : « Qu'est-ce que tout cela, se demandece t-il? Si vous voulez vous épargner des pleurs, « attendez peu de choses de ce monde. Il ne peut K rien donner qui puisse rendre un cœur vraiment « heureux. Lorsqu'il fait nuit, regardez quelquefois (( au ciel. De jour, il est vrai, nous voyons cette belle « terre; mais la nuit, nous voyons les étoiles. »

Ailleurs la vie champêtre lui apparaît, à lui aussi, comme l'idéal, et le voilà qui se met à rêver d'une ferme dans le fond de la Suisse où il lui serait donné de vivre hourgeoisement, médiocrement, tranquillement, à côté de sa sœur, s'asseyant au soleil au bout de son sillon, regardant les feuilles tomber, sans penser à autre chose sinon que l'hiver approche. « Sais-tu, « écrit-il alors à sa fiancée, ce que les anciens font lors- « qu'ils ont brigué pendant cinquante ans la fortune « et les honneurs? Ils s'établissent à la campagne et « cultivent la terre : alors, et alors seulement, ils se « nomment sages. Dis-moi , ne serait-il pas plus « prudent d'aller tout d'abord où l'on doit se rendre « enfin ? »

Cela dit, le poëte laboureur achète un petit chalet

au bord du lac de Thun, et au-dessus de la porte il fait graver ce quatrain plein de son scepticisme :

Je viens je ne sais d'où. Je suis je ne sais quoi.

Je vais je ne sais où.

Je m'étonne d'être si joyeux.

Mais s'il était joyeux, il n'était pas heureux. La solitude lui futune mauvaise compagne, et sa bonne sœur Ulrique n'eut que le temps d'arriver de Francfort en Suisse pour arracher lepoëte de cet Eden de son choix où il se mourait de tristesse, de maladie et d'ennui.

Il y avait des jours où il était morose, misanthrope, insociable, même avec sa sœur qui ne se rebutait de rien. II y en avait d'autres où ce fiel se fondait en larmes d'une grande amertume, et où lui-même avouait que s'il était méchant, ce n'était pas par haine ou par mépris du présent, mais par défaut de foi et d'espérance dans l'avenir. « Mon cœur, écrivait-il, a c< besoin d'épanchement, » et il raconte comment, lorsqu'il était en France, un soir ayant cru reconnaître dans l'accent d'un visiteur inconnu la voix de Pfuel, un de ses plus chers amis, une immense tristesse le saisit aussitôt. « Il me semblait, dit-il, qu'il était près de « moi, comme pendant l'été d'il y a trois ans, alors « que nos entretiens revenaient fréquemment sur la « mort comme sur l'éternel refrain de la vie. »

Puis ces derniers mots le ramenant à tous ses désenchantements : « Hélas! c'est un état pénible que « celui de la vie, dit-il. C'est une véritable fatigue, « comme vous le dites. Il faudrait une éternité pour « apprécier les expériences dont elle est entourée, et à

« peine sont-elles comprises qu'elles disparaissent (c pour faire place à d'autres. »

De temps en temps il sort de là, et il semble se réveiller pour la vie active. Tantôt le poëte prend la plume, et il cherche l'oubli de la réalité dans de belles fictions : la famille Shoffreinslein, Michel Kohllaos, la Cruche cassée, la marquise cVO^ le prince de Ilombourg, œuvres d'une âme ardente qui se verse dans les livres. Tantôt c'est le soldat qui reprend le dessus, et Henri de Kleist aspire à servir la France dans ces grandes guerres de l'Empire où il est presque sûr de rencontrer la mort. « Je veux mourir, Ulrique, écrit-il de « Boulogne en 1804. Je veux mourir; mais sois tran- « quille, noble cœur, je mourrai de la mort des « braves. J'ai quitté la capitale de ce pays et je me (( suis rendu sur les côtes du Nord. Je veux prendre « du service dans l'armée française. Notre perte est « assurée, et je me réjouis à la pensée de l'immense «tombeau qui nous attend. 0 toi, ma chérie, tu « seras ma dernière pensée. »

Henri de Kleist prit les armes, non pour la France, . mais contre elle. Naguère notre alliée, la Prusse était devenue l'ennemie de l'Empereur, et Henri de Kleist, apprenant l'invasion de son pays par les armées françaises, s'étaithâtéd'accourirleservir et le défendre. Il n 'arriva pas à temps pour se battre à Eylau; mais ayant été pris les armes à la main, il fut fait prisonnier, puis enfermé pendant six semaines dans le fort de Joux, doù on le conduisit, comme captif de guerre, à Châlons-sur-jVIarne. Il avait convoité le bonheur de mourir pour sa patrie ; il obtenait du moins la gloire de souffrir pour elle.

La main qui ouvrit au prisonnier prussien la forteresse de Joux et qui fit tomber ses fers, ce fut celle d'Ulrique. Elle-même écrivit au général Clarke qui commandait à Berlin une lettre si éloquente, elle fit auprès de lui de si vives instances, qu'il fallut bien qu'on élargît son frère.

C'était le bon génie de Henri de Kleis que cette femme. C'était elle qui sans cesse versait de l'huile dans cette lampe toujours prêle à s'éteindre, et luimême déclarait qu'il n'était rattaché à la vie que par elle seule. Son dévouement survivait aux fautes de l'infortuné; elle payait pour lui de sa bourse comme de son cœur, et quelles qu'aient été les boutades du frère et ses ingratitudes, on était toujours sûr de la voir auprès de lui à l'heure de la maladie, de la solitude et de la tristesse.

Henri de Kleist le savait bien. Trompé dans son amour comme il l'avait été dans sa philosophie, il écrit à Ulrique: « Tu es la seule personne qui m'aime « véritablement, parce que tu es la seule qui me com- « prenne parfaitement. « Au moment où il partait pour combattre, il écrit dans un beau repentir : « Je « ne puis me montrer digne de ton amitié, et cepen- « dantsans cette amitié il m'est impossible de vivre. »

Enfin tombé malade après la désastreuse bataille d'iéna : « Comme les temps sont effrayants, ma « chère Ulrique ! lui- écrit-il. Ah ! je voudrais bien « le voir assise près de mon lit et tenir tes mains « dans les miennes ! Je me sens déjà réconforté rien « qu'en pensant à toi. Il n'est pas de moment plus « heureux que celui oiî je te reverrai. Nous nous em- « brasserons dans le sentiment de la ruine générale,

« nous nous pardonnerons, nous nous aimerons, seule « et dernière consolation qui reste à l'honfime dans « ces temps épouvantables. »

Ulrique avait suivi, dans presque toutes ses démarches, ce frère dont elle disait qu'il <( était la personne qu'elle aimait le plus au monde. « Elle avait réussi à te sauver de la prison, mais elle ne l'avait pas sauvé du scepticisme, et, n'ayant plus de but, Henri de Kleist voulait mourir. Il l'avait insinué dès la première lettre que nous avons citée, et même il avait fait déjà l'essai du poison, quand il eut le malheur de rencontrer quelqu'un qui, contre-balançant l'influence d'Ulrique, partagea et fomenta ses projets de suicide.

Dans les derniers jours de l'automne de 1811, Henri de Kleist se rendit auprès du lac de Vansée, à deux lieues de Potsdam... Là il se souvint de sa sœur encore une fois. « Tu as fait, lui dit-il dans « sa dernière lettre, tu as fait pour me sauver tout « ce qui dépend non des forces d'une sœur, mais de « celles d'un homme. La vérité est que rien ne pouce vait me venir en aide ici-bas. A présent, adieu! »

Le désespéré passa sa dernière nuit à écrire des lettres à ses amis. Henri de Kleist y parlait, avec une légèreté navrante à une telle heure, de son âme qui, « semblable à un joyeux aéronaute, allait bientôt s'élever au-dessus de ce monde, » et de ces « plaines « resplendissantes du ciel où il allait errer avec de « grandes ailes aux épaules. » Le lendemain, 12 novembre, dans la soirée, une double détonation se fit entendre dans une chambre d'auberge. C'était, pour cette âme malheureuse et coupable, le signal du départ et du jugement de Dieu.

Henri de Kleist tomba victime du scepticisme. Le soir où il écrivait : « Mon but, mon noble but s'est évanoui, « c'était son épitapbe que le disciple de Kant dictait sans le savoir, et le pistolet qui le tua était cbargé de tous les doutes de cette école. Certainement tous les sceptiques ne tirent pas de leur erreur cette conséquence extrême ; toutefois c'est assez de ce fait désastreux pour juger le principe, et quand l'explosion de ce coup retentit dans l'Allemagne d'alors, on put suffisamment comprendre que la nouvelle doctrine que l'on saluait du nom de sagesse transcen lante était une triste sagesse et une doctrine de mort.

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