OTJTE SUR LA RÉALITÉ PASSÉE
Mais si la mémoire peut faire défaut ou avoir delà peine à nous fournir les représentations désirées, elle peut nous induire en erreur d'une autre façon encore. Au lieu de croire — comme dans le premier cas de la porte qu'on s'imagine n'avoir pas fermée — qu'on na pas fait une chose qu'on a réellement faite, on croit en avoir fait une qu'on n'a pas faite. Ici l'imagination se trouve en conflit avec la mémoire et l'emporte sur elle.
Le cas est plus fréquent qu'on ne pense et c'est celui de tant de douleurs obsédés qui s'accusent d'avoir commis des actions nuisibles ou des crimes, ou craignent de les avoir commis. Nous sommes ici sur les confins du délire» car pour peu gué le sujet persiste dans sa croyance imaginaire il y a peu de différence avec un aliéné ordinaire. Mais généralement il s'en lient au doute, et j'ai observé, par exemple, deux femmes qui craignaient, Tune de jeter des enfants dans les égouts lorsqu'elle en rencontrait dans la rue, ou d'endormir les personnes qu'elle croisait en chemin et de leur suggérer n'importe quelle mauvaise action ; l'autre d'avoir empoisonné tous les gens qui mouraient dans ses connais-
ces, et elle fournissait maints détails imaginaires à l'appui de ses déclarations. Une autre encore se figurait, quand elle venait de voir un accident sur la voie publique, que c'était elle qui l'avait causé. Et tant d'autres, chez qui le doute s'applique à des actes de moindre importance qu'ils croient
ii- accomplis, ou plutôt qu'ils craignent d'avoir accomplis. Toujours, nous voyons le doute provenir d'un conflit suit de représentations actuelles, soit de représentations actuelles et d'imaginaires, soit de représentations passées et de perceptions présentes. À elles seules l'amnésie ou la difficulté d'évocation des souvenirs ou des représentations sont insuffisantes pour amener le doute.
l'imagination joue déjà un rôle assez grand dans la
formation du doute au sujet de la réalité passée, elle en a un bien plus grand encore, et presque exclusif même, quand il s'agit de la réalité à venir. Ici plus de restriction aux hypothèses, aux possibilités presque innombrables, tant dans la vie pratique que dans le champ des abstractions et de la métaphysique. L'avenir esL essentiellement et pour tout te monde objet de doute. Si nous n'en sommes pas plus inquiets que nous ne le sommes, c'est que nous sommes trop absorbés par les nécessités actuelles, par les impressions présentes, et retenus aussi par le poids mort du passé. C'est aussi que nous croyons qu'il sera conforme à ce que nous le voulons, identique au passé et au présent s'ils sont satisfaisants, meilleur s'ils laissent à désirer et, dans une certaine mesure, réparateur et compensateur.
Le doute porte ordinairement sur les conséquences de l'acte qu'on accomplit, ou de l'événement qui se passe actuellement, conséquences d'ordre physique ou moral, ou religieux, concernant nous-mêmes ou les autres, et toujours fâcheuses : phobies et scrupules multiples en sont l'expression. Ou bien il surgit à propos de la représentation d'événements possibles, mais toujours pénibles pour le sujet lui-même, actes qu'il commettra, accidents qui lui arriveront, et qui sont le point de départ d'un grand nombre de phobies diverses.
On peut se demander dès maintenant pourquoi le doute sur ce qui doit arriver est toujours d'un caractère pénible, pourquoi, si deux solutions sont possibles, on ne redoute pas moins la mauvaise qu'on u espère la bonne. Un esprit parfaitement équilibré reste tranquille en leur présence du moment qu'il n'a pas les éléments nécessaires pour prévoir avec une quasi-certitude. Mais il n'en est pas de même de la plupart des hommes, chez qui l'équilibre est la chose la plus rare. Certains sont optimistes et ne voient jamais que le bon côté des choses ; d'autres sont pessimistes et n'en voient