‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 13 sur 135 · DOUTE SUR L'AVENIR · texte numérisé non relu

DOUTE SUR L'AVENIR

que le mauvais côté ; la plupart ne sont ni l'un ni Faulre; ils sont partagée entre des tendances diverses qui se manifestent successivement, s'opposent simultanément, et amènent ainsi dans les deux cas des oscillations, des luttes, des conflits, des doutes par conséquent. Le fait seul de craindre qu'une chose qu'on désire n'arrive pas suffit déjà à vous en rendre la pensée pénible. A plus forte raison quand on craint que son contraire ne se réalise. En dehors de la certitude que la réalité à venir soit conforme à notre désir il ne peut y avoir qu'un état d'inquiétude, d'appréhension, de malaise plus ou moins pénible si on est dans le doute à cet €gard.

Tout doute est toujours désagréable. Cela tient à ce que le doute, en opposant des systèmes de croyances, rompt l'harmonie^ l'unité de notre personnalité, la partage, la désagrège. Nos croyances font corps avec notre personnalité; elles en sont l'expression la plus forte; plus elles sont systématisées plus le sentiment que nous avons de notre personnalité est cohérent et nous donne de sécurité et de calme; plus elles sont disparates, antagonistes, en conflit, plus le sentiment de notre moi est affaibli et plus nous avons d'inquiétude sur ce qui peut en advenir. De là vient la sérénité et la confiance en soi des croyants, le malaise et l'appréhension des douleurs.

Même lorsque nous ne sommes pas touchés personnellement par la solution du doute il est encore pénible. C'est ce qui se produit par exemple dans le cas des doutes portant sur des questions abstraites, métaphysiques, sur la finalité du monde et de l'homme, et par conséquent sur ses origines, sur les causes premières, sur le pourquoi et le comment de tout ce qui existe. Un de mes jeunes malades était pris d'angoisse et de terreur à la pensée que peut-être la gravitation n'était pas vraie et que d'un moment à l'autre le monde pouvait tourbillonner dans

l'espace. De pareils doutes ne sont, bien entendu, que ceux d'une certaine élite intellectuelle et ne sont pas très communs.

Mais il est un aspect de ces questions métaphysiques qui a au contraire une immense importance et qu'on force même les enfants à envisager : c'est le côté religieux et moral. Y a-t-il une vie future? Quelle est-elle? Y a-t-il un Dieu? De quelle nature est-il? Que lui devons-nous? Que nous demande-t-il? Quelles seront les conséquences de nos actes dans l'autre monde? Toutes ces questions dont la solution nous est donnée dans la jeunesse sous une forme dogmatique sont l'objet de doutes nombreux et des plus troublants plus tard ; et comme on fait découler la morale de la religion, aux scrupules religieux s'ajoutent les scrupules moraux.

Étant donné que la religion et la morale traditionnelles sont pour la plupart des gens les seuls guides pour agir, on conçoit quelle perturbation de pareils doutes, scrupules et craintes peuvent apporter dans la vie individuelle et sociale de ceux qui les ont. Aussi les scrupules religieux et moraux sont-ils de beaucoup les plus nombreux, et il n'est guère de douteur d'habitude qui n'en ait été obsédé à une certaine période de son existence. C'est même bien souvent par eux que commence la maladie du doute. Il est peu d'hbmmes, d'ailleurs, parmi ceux qui ont l'habitude de la réflexion et de l'examen d'eux-mêmes, qui n'aient passé à une certaine époque de leur vie par une phase, sinon de doute, du moins de préoccupation philosophique et morale, touchant les grands problèmes dont l'humanité poursuit et poursuivra toujours le chimérique espoir de les résoudre.

Nous pouvons donc douter de toute réalité, présente, passée, future dans le monde qui nous est accessible. Comment ne douterions-nous pas d'une autre réalité inaccessible à nos investigations, à notre contrôle, à notre con-

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