‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 25 sur 135 · PÉRIODE D'ÉTAT · texte numérisé non relu

PÉRIODE D'ÉTAT

de contradiction, mais de différences assez grandes pour qu'une croyance soit obligée de céder sa place à une autre. C'est par exemple ce qui se passe pour as découvertes scientifiques où il n'est pas nécessaire qu'une théorie nouvelle soit opposée à une ancienne pour la supplanter et donner lieu à un certain doute chez celui qui l'édifie, mais où ii suffit qu'elle soi! différente, et parte d'un poinl de vue nouveau.

Ces oscillations sont nécessaires pour qu'il y ait doute. On peut changer de croyance sans éprouver de doute. Les gens inconstants, qui modifient à tout instant leur manière de voir ou de faire, ne sont pas des douleurs. Ils adoptent d'emblée la nouvelle croyance qu'on leur suggère ou qui surgit en eux, et abandonnent sans aucun trouble la précédente. Il y a chez eux succession de croyances, il n'y a pas oscillations dans les croyances. Quand, au contraire, on quitte une croyance pour en adopter une autre, qu'on revient ensuite à la première qui parait de nouveau plus conforme à la réalité, pour l'abandonner encore et reprendre la seconde, il y a doute et malaise, car tant que ces oscillations durent on n'a de satisfaction d'aucun côté.

Au lieu de véritables oscillations qui supposent surtout une alternative entre deux croyances, il peut y avoir un état d'instabilité continuelle, une sorte de remous — qui indique mieux le caractère oscillatoire de l'agitation — dans lequel une série de croyances se substituent Tune à l'autre, sans que ion puisse s'arrêter à aucune définitivement. Si les oscillations se montrent surtout quand il s'agit de substituer une croyance nouvelle a une croyance établie, l'instabilité apparaît de préférence quand il s'agit de se former une croyance pour l'avenir, qu'il s'agisse d'une décision à prendre pour un acte quelconque, ou d'une conséquence possible d'un Jait passé ou présent. Ce sont des images, des représentations contraires à ce qu'on désire, à ce qu on

voudrait, qui surgissent et se succèdent continuellement.

Instabilité avec oscillations, telle est la condition nécessaire et suffisante pour qu'il y ait doute. C'est l'élément moteur interne du doute. C'est vraiment là ce qu'on appelait autrefois les mouvements de l'âme. Il semble plutôt que ce sont des variations de l'activité corticale, auxquelles correspondent, suivant les points où cette activité domine à un moment donné, suivant aussi la propagation de l'énergie nerveuse qui en résulte, des représentations diverses, des émotions plus ou moins complexes, et des réactions motrices plus ou moins fortes.

A ces mouvements qui restent tout, intérieurs, peuvent, en effet, s'en ajouter d'autres qui se produisent extérieurement, et qui, dans le doute le plus ordinaire, sont l'ébauche de ces grandes agitations qu'on rencontre dans le doute pathologique. Ne voit-on pas l'homme en état de doute ne pas pouvoir rester en place, marcher automatiquement, ou chercher dans des actes, en apparence volontaires, en réalité impulsifs, une détente à l'état d'émotivité qu'il éprouve intérieurement? Et tant d'autres gestes d'impatience, ou de découragement, ou d'émotion agréable ou pénible.

Oscillations ou remous s'accompagnent toujours d'un état de malaise qui peut revêtir toutes les formes et présenter tous les degrés. Ce malaise semble aussi nécessaire qu'eux-mêmes à la constitution du doute. On ne conçoit pas, ou, pour mieux dire, on ne connaît pas de doute sans malaise moral, et souvent même physique. Chez le douteur pathologique ce malaise atteint des degrés extrêmes et devient de l'angoisse, de la panophobie, etc.

Le doute est pénible par lui-même. Si, comme le montre bien Baldwin, la croyance est la satisfaction d'un besoin, il est clair que le doute, dans lequel ce besoin n est plus satisfait et n'arrive pas à être satisfait, doit s'accompagner de

MALAISE DU DOUTE 7t

malaise, comme tout besoin non satisfait. Suivant les cas, le caractère, les tendances du sujet, ce malaise peut être plus physique qu'intellectuel, ou plus intellectuel que moral, ou surtout moral. Mais c'est toujours du malaise, et les manies des douteurs pathologiques ne sont pour la plupart que des procédés pour satisfaire leur besoin de croyance.

Mais ce n'est pas seulement la non satisfaction du besoin de croire qui cause le malaise du doute. Le seul fait des oscillations et du remous qui résultent d'un conflit dans les- ' représentations, dans les sentiments, dans les tendances, qui ne peuvent arriver à leur complet développement, à leur réalisation, suffit à provoquer un état dç malaise, aussi physique que moral. Il est facile de s'en rendre compte par ce qui se passe quand on arrête brusquement, sur un ordre, par exemple, un mouvement qu'on a commencé d'accomplir. On éprouve une certaine gêne musculaire et nerveuse résultant de l'arrêt de l'impulsion. Dans le doute il se produit constamment quelque chose d'analogue : au moment où une représentation, un sentiment, un mouvement vont se réaliser d'une façon claire et précise, il en survient de contraires qui les empêchent d'aboutir, et qui , à leur !

tour, se développent jusqu'à un certain point pour être ;

entravés de même par les précédents ou par de nouveaux. i

Quand l'événement qui provoque le doute survient d'une |

façon brusque et surprend, il est encore naturel que le doute ?

soit désagréable. Car toute surprise est toujours pénible au ;

premier moment , même si elle apporte quelque chose d'agréable, ainsi que je l'ai montré ailleurs *. De même, I

dans le doute, la nouvelle croyance qui va l'emporter sur ;

l'ancienne, établie et systématisée avec le reste de notre personnalité, fût-elle meilleure en soi, préférable pour nous,

1 Mécanisme des Émotions. F. Alcan, 1905.

n'en est pas moins désagréable au premier abord par suite du conflit qu'elle soulève avec celle-ci. Elle détrui! nue habitude, 'un système qui nous satisfaisait jusqu'alors, et

tout changement brusque d'habitude nous cause un trouble et un malaise dans tout notre être a la fois» physique et moral, que cette habitude soit seulement physique ou seulement moraïei C'est qu'en réalité une habitude morale est aussi une habitude physique, ou pour mieux dire organique; c'est le cerveau, en effet, qui a l'habitude de réagir d'une certaine façon à certaines impressions, soit par des représentations, soit par des mouvements, soit par des sentiments ou des émotions, Lorsque son fonctionnement réactionnel ordinaire est entravé il se produit tout naturellement un trouble pénible, un malaise cérébral. Et ce malaise cérébral, les douteurs pathologiques s'en rendent parfaitement compte et le traduisent dans leur langage quand ils disent ; « C'est dans ma tête, dans mon cerveau que j'ai de l'angoisse. » CYsl particulièrement frappant quand il s'agit de doute d'ordre intellectuel, où le coté moral ou affectif a un rôle plus restreint.

Dans le doute par oscillations pures ce malaise cérébral, physique et intellectuel, est celui qu'on observe surtout; dans le doute par instabilité, par remous, il est, en même temps que cérébral, plus généralisé à la périphérie, et plutôt moral qu'intellectuel, plus affectif et émotionnel surtout, comme nous aurons l'occasion de le bien voir à propos du doute pathologique.

Il est encore d'autres raisons pour que le doute soit par lui-même un état désagréable* Quand on abandonne une croyance qui avait paru bonne jusqu'alors, on est toujours en droit de se demander si celle qui va la remplacer nous donnera même satisfaction. Elle peut être, en effet, égale à la précédente, ou moins bonne, ou meilleure, quoique plus conforme à la réalité. Mais la connaissance de la réalité

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