‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 31 sur 135 · TERMINAISON DU DOUTE PATHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

TERMINAISON DU DOUTE PATHOLOGIQUE

plus marquée existe entre révolution du doute normal et du doute pathologique. Il arrive souvent qu'aucun des trois modes de résolution du doute que nous avons vus ne se rencontre ici. L'abandon de la croyance au sujet de laquelle il y a doute n'a jamais lieu, à proprement parler, chez le douteur d'habitude. Au moment où il s'y attend le moins iî voit reparaître le doute qui avait semblé écarté définitivement. Le plus souvent même il n'y a pas abandon momentané complet, il y a simplement accalmie, due souvent à* la substitution d'autres doutes.

La substitution d'une croyance à une autre n'est guère plus fréquente. Ce qui se substitue ce n'est pas des croyances entre elles, mais des doutes. L'on conçoit d'ailleurs que si le doute a pu venir ébranler des croyances assez bien établies pour avoir pu se maintenir jusqu'alors chez un douteur constitutionnel, c'est que son état s'est modifié d'une façon qui ne permet guère d'espérer qu'un autre système de croyances puisse s'y reformer. Les douteurs habituels le sentent si bien qu'ils évitent avec soin tout ce pourrait éveiller en eux quelque doute à l'égard de certaines de leurs croyances qu'ils ne veulent ni contrôler, ni discuter. C'est le cas de beaucoup de gens religieux, qui se savent trop sujets aux doutes, aux scrupules, pour accepter aucune critiqué de leur foi. Il n'y a que ceux vraiment sûrs d'eux-mêmes qui soient capables de discuter leurs croyances.

On voit souvent le doute, quand il porte sur des objets de peu d'importance et repose sur des données très futiles, comme tant de scrupules, de phobies, etc., se résoudre spontanément, disparaître sans presque laisser de traces, sans que le sujet ait rien fait pour s'en débarrasser. Il est à remarquer, d'ailleurs, que plus il y fait effort plus le doute s'étend et augmente d'intensité. Peu à peu, sous l'influence du relèvement de l'état général, ou d'une théra-

peulique morale bien dirigée, il s'atténue, reste à l'état plus latent, reparaît de moins en moins souvent et chaque fois d'une façon moins marquée, jusqu'à ce qu'enfin il cesse de se montrer sans même que le sujet, revenant à son état normal, s'en aperçoive.

Il faut noter cependant que tout ce qui a été objet de doute pour un douteur reste pour lui désagréable, et qu'il l'évite en général. Tel est le cas, par exemple, des phobiques, quand leur phobie les a quittés. Jamais l'objet de leur phobie ne leur redevient familier et indifférent comme auparavant. Le doute laisse derrière lui une trace indélébile. Mais cela ne tient pas au doute lui-même ; cela tient au douteur qui, une fois entré dans le doute pathologique, cesse d'être ce qu'il était avant, et, même lorsqu'il guérit aussi complètement que possible, ne retrouve jamais l'intégrité de sa personnalité antérieure. Comme certains intoxiqués après leur désintoxication, il reste, après la disparition de ses doutes, plus impressionnable, plus vulnérable, plus prédisposé à en faire de nouveaux, ou à retomber dans les anciens.

Il est enfin des cas où le doute pathologique aboutit à une impulsion mauvaise (dipsomanie, érotomanie, pyromanie, kleptomanie, etc.) ou à un véritable état délirant, la croyance anormale finissant par l'emporter sûr la croyance normale (délires de forme mystique, mélancolique, démonomaniaque) tout en continuant cependant à présenter avec elle les oscillations caractéristiques du doute.

Il n'est pas rare non plus de voir le doute pathologique porter successivement sur des questions d'ordre physique, puis d'ordre intellectuel et moral sans que cependant les phénomènes d'ordre physique qui avaient donné lieu à des phobies ou à des obsessions aient cessé de se montrer. Mais le sujet y est devenu indifférent. Le doute alors s'éparpille en quelque sorte, et n'est plus guère qu'un reflet, une

endogène : c'est l'objet de doute qui crée le douteur d'occasion; c'est le douteur d'habitude qui crée l'objet de son doute. Le premier peut être comparé à ujie maladie infectieuse qui permet, mais non toujours, le retour ad integrum de l'organisme ; le second est comparable à une diathèse qui, même lorsqu'elle ne se manifeste pas d'une façon aiguë et apparente, n'en trouble pas moins l'organisme et influence tout son fonctionnement.

Je dis que le doute normal peut, comme une maladie infectieuse, laisser l'organisme modifié à sa suite. C'est en effet là un phénomène qui se produit assez souvent et que je dois signaler en terminant ce qui a trait à l'évolution générale du doute.

Entre le douteur accidentel et le douteur constitutionnel il y a toute une série de cas intermédiaires. Or; il n'est pas rare de voir des individus appartenant à cette catégorie, et qui peuvent, si la vie ne leur en fournit pas l'occasion, rester toujours dans cette situation d'équilibre entre l'état tout à fait normal et l'état pathologique. Mais si un choc moral, ou encore une cause d'affaiblissement physique, survient qui augmente leur émotivité, si un doute grave vient les ébranler, ils sont incapables de retrouver leur équilibre antérieur ; leur personnalité est désagrégée, leur activité cérébrale est soumise à des fluctuations spontanées, et le doute surgit à la moindre occasion. De douteurs d'occasion ils deviennent douteurs d'habitude, douteurs pathologiques, sinon constitutionnels, lesquels n'en forment qu'une catégorie.

Quelquefois même il n'est pas besoin que le sujet appartienne à la catégorie intermédiaire que je viens d'indiquer, et qui est, il faut le reconnaître, extrêmement nombreuse, pour que le doute pathologique s'installe chez lui. Il suffit qu'une émotion violente, ou une série de chocs émotionnels aient augmenté son émotivité normale, ainsi que je

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