‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 32 sur 135 · CHAPITRE IV ÉLÉMENTS ET CONSÉQUENCES DU DOUTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV ÉLÉMENTS ET CONSÉQUENCES DU DOUTE

Sommaire : Éléments subjectifs du doute. — Phénomènes affectifs. -— Phénomènes sensitivo-sensoriels et cénesthésiques. — Phénomènes intellectuels. — Phénomènes moteurs internes. — Rêve et état de doute. — Éléments objectifs du doute. — Phénomènes moteurs. — Nutrition générale; phénomènes sécréto ires et circulatoires. —Sommeil et rêves. — Conséquences du doute : physiques, intellectuelles, morales, sociales.

Nous venons de voir révolution générale de l'état de doute. Il nous faut maintenant entrer plus profondément dans l'analyse de cet état pour en distinguer les différents caractères, les éléments essentiels ou secondaires et leur importance relative, tant au point de vue de leur enchaînement que de leur influence sur le développement du doute et sur les différents modes du fonctionnement cérébral. Tout est en effet solidaire dans ce fonctionnement. Les philosophes spiritualistes paraissent s'en apercevoir aujourd'hui seulement et découvrent que « l'âme » n'est pas constituée par des facultés séparées, que ses manifestations psychologiques ne sont pas des catégories abstraites, mais qu'elle est l'expression de la vie elle*même, et en présente toutes les complexités, toute la mobilité, et toute la solidarité des parties entre elles. La psychologie est rattachée directement à la biologie. 11 serait préférable

',HJ

de la rattacher d'abord à ta physiologie, et en particulier à la physiologie cérébrale, comme Tout fait depuis longtemps les médecins psychologues et philosophes, la physiologie n'étant elle-même qu'une branche de la biologie. Hais la physiologie est trop précise pour; les philosophes. Les problèmes de la biologie sont encore auréolés d'un mystère, de quelque chose de confus et d'obscur, qui convient mieux à l'édification des systèmes philosophiques*

Pour les psycho-physiologistes rien n est plus évident que la réaction réciproque des états purement organiques sur les états purement psychologiques. On sait que la personnalité est constituée à tout instant par l'ensemble de ces états organiques et psychologiques avec prédominance seulement de tel ou tel que Ton qualifie de conscient et qui donne son caractère à l'état de ta personnalité actuel. On sait qu'il ne peut se produire une représentation mentale, sans qu'elle s'accompagne d'un certain état affectif, lequel est constitué pur certaines modifications vascul aires, sécrétoires, sensitives, cénesthéstques. On comprend ainsi que la personnalité morale et la personnalité physique n'existent pas indépendamment lune de l'autre, qu'il n'y a qu'une seule personnalité résultant du fonctionnement total de l'individu, et' exprimant par conséquent à tout moment sa vitalité elle-même. Il n'est pas besoin pour arriver à ces conclusions de se livrer à des considérations transcendantes sur les origines et la nature de la vie; il suffit de regarder fonctionner un être vivant, et de préférence un être humain à cause des renseignements qu'il peut vous fournir, et d'observer en particulier les fonctions cérébrales.

Nous ne nous étonnerons donc pas de voir un phénomène comme le doute qui, ainsi que nous nous efforçons de le montrer, est d'ordre affectif bien plus qu'intellectuel, intéresser loute la personnalité psycho-physique, présenter dans sa constitution les éléments les plus variés, et ceux-

£NTS SUBJECTÎF8 DU bO\r

ci à leur Unir, suivant leur intensité, leur prédominance chez chaque individu, orienter le doute dans tel ou tel sens, le retarder ou l'accélérer dans son évolution, jouer en un mot le double rôle de cause et d'effet. Aussi lorsqu'on étudie le doute pathologique est-on quelquefois dans l'embarras pour démêler l'enchaînement des faits psychologiques, et leur hiérarchie. Tout se môle, tout s'entrecroise ; c'est une interaction de tous les éléments entre eux, comme d'ailleurs dans la personnalité normale qui n'est qu'une résultante de cette interaction. Mais tandis que cette résultante est une à fétat normal, dans le doute, et surtout dans le doute pathologique, elle n'arrive pas à se former. Elle est sujette à des oscillations» à un remous continuel, qui F empêchent de prendre corps définitivement.

Les éléments du doute, pu, pour mieux dire, de l'état de doute, sont de deux ordres : subjectifs et objectifs* Comme je le disais plus haut, .il faut les abordera un double point de vue : dans la fa<;on dont ils contribuent à la formation du tloute, et dans celle dont ils subissent son ïnlluence une fois constitué.

Par suite de Tintrication très complexe des phénomènes constituant le doute, et du double aspect de cause et d'effet qu'ont la plupart d'entre eux, il est presque inévitable de tomber dans certaines redites ou de faire des doubles emplois. Si je le fais remarquer ici c'est que plus on s'enfonce dans le sujet plus il devient complexe et touffu, et c'est autant pour m'en excuser que pour m'en justifier, tout en m' efforçant le plus possible d'éviter ces écueils.

Éléments subjectifs du Doute. — Le doute est caractérisé subjectivement par des phénomènes affectifs, intellectuels, sensîtivo-sensoriels, cénesthésiques et moteurs.

Phénomènes affectifs* — Ce sont les plus importants, ceux qui dominent la scène. Le doute, dès sa naissance, s'accom-

pagne d'un trouble affectif, d'un état émotionnel. Souvent même ce trouble est ressenti avant que le doute apparaisse dune façon consciente. C'est, chez certains, un sentiment de « chavirement i de la pensée, du cerveau. Chez les douteurs pathologiques ce phénomène dé cénesthéaîe cérébrale se remarque d'une façon très fréquente et marque le début brusque de la crise de doute. Ce trouble est souvent douloureux et les sujets le comparent à une sorte d'éclatement qui se produirai» dans leur télé, et qui les transformerait complètement. A partir de ce moment leur émolivité est entamée et la moindre impression, la moindre association d'idées, qui se rattachent à leur doute, suffisent à les troubler profondément,

Dès que ce trouble se produit le sujet est pris d'une inquiétude vague ou même d'une véritable angoisse, qull ne peut expliquer. Il lui semble qu'il est sous le coup de quelque événement très grave pour lui-même, soit dans l'ordre physique — crainte de la mort, de la folie, etc., — soit dans Tordre moral — scrupules, remords, damnation, etc. 11 cherche a comprendre ce qui se passe en lui, à s'expliquer le changement qui s'accomplit dans sa personnalité ; il a le pressentiment que quelque chose de pénible, et de définitif» se produit en lui. Dans bien des cas les doutes, et les phobies qui les accompagnent si souvent, ne sont que des essais d'explication du trouble indéfinissable que le sujet éprouve. Ce qui frappe c'est le primat de l'état affectif, émotionnel, en même temps que le sentiment immédiat de la modification personnelle qui se produit, et aussi le sentiment que cette modification est indélébile.

C'est là, bien entendu, le maximum du phénomène afTectif. Mais chez le douteur accidentel on le retrouve à un degré plus ou moins atténué. D'emblée, avant que le doute se manifeste sous forme de représentations mentales, il se produit une sorte d'arrêt dès que l'objet sur lequel le doute

Page 1