‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 34 sur 135 · PHENOMENES AFFECTIFS · texte numérisé non relu

PHENOMENES AFFECTIFS

sentiment ultime ■ — constant chez les donteurs pathologiques, ébauché chez les douleurs accidentels qui disent si souvent dans leur crise de doute : « Je ne me reconnais plus; il me vient des idées auxquelles je n 1 aurais jamais pensé I « — tel est le sentiment auquel aboutit le doute quand il se prolonge, se généralise, ou touche à des croyances fond amentales acquises ou implicites.

Et ce sentiment se complique lui-même de sentiments surajoutés. S'il est pénible de se sentir ainsi diminué de moitié, îl Test plus encore de penser que colle diminutionne s'arrêtera pas là, et que ce second moi unira par absorber, submerger l'ancien.

Mais ce n'est pas tout. On a besoin de s'expliquer les choses qui se passent en nous. Quelle horreur n'aura-t-on pas pour cette personnalité parasite, qui n T a aucun de nos goûts, de nos sentiments, de nos désirs, si on la croît d'origine surnaturelle, comme cela est si fréquent chez les scrupuleux religieux, où ce dédoublement devient la preuve, tantùt de la possession démoniaque, tantôt de l'abandon de

h Dieu, delà damnation?

Par une suite très logique nous passons ainsi de la simple inquiétude accompagnant et môme précédant Je doute conscient, jusqu'au sentiment du trouble le plus profond de la personnalité. Suivant les caractères, les tempéraments, les intelligences, on retrouvera ces différents sentiments à des degrés ou à des moments divers chez le

■ plus grand nombre des douleurs.

Par contre, lorsque le doute se dissipe, se résout, c'est un sentiment de soulagement extrême. Et pour certains l'angoisse, le malaise du doute est tel qu'ils préfèrent une solution désagréable plutôt que de le subir plus longtemps. Aussi, dès que cette solution est assurée, alors même qu'on ne sait pas encore ce qu elle sera, l'inquiétude se calme et disparaît. Si la solution intervenue est désagréable on lljeh. — Doute* 7

éprouve évidemment un sentiment conforme, mais qui n'a pas ce caractère indéfinissable et général de celui qui accompagne le doute.

Aussi, tant que le doute n'est pas résolu il s'impose à nous et devient obsédant, même chez le douteur accidentel. Cela dépend uniquement de la valeur que ce dernier attache à son objet, et par conséquent à sa solution. Cette obsession qui vient se superposer à tout ce qu'on pense, à tout ce qu'on fait, ajoute encore à ce que les autres sentiments engendrés ou inhérents au doute ont de pénible. Elle est naturelle, du reste, puisqu'elle ne fait que traduire la persistance des oscillations et du remous du cerveau. Tant que ces oscillations se produisent aucun repos d'esprit n'est possible; il faut arriver à l'équilibre, par un des trois modes que nous avons étudiés plus haut pour avoir du soulagement et de la satisfaction.

Or, par une contradiction qui n'est qu'apparente d'ailleurs, le douteur a l'air de se complaire dans son doute. Il y revient sans cesse, en parle continuellement, ne se lasse pas de le tourner et retourner dans tous les sens, quoiqu'il constate que plus il y fait attention plus il l'augmente. Mais en réalité cela tient, d'une part, à ce qu'il ne peut pas faire autrement, les idées, les sentiments, les raisonnements surgissant en lui malgré lui, — qu'il les exprime ou qu'il les garde pour lui, peu importe, — et, d'autre part, parce qu'en agissant ainsi il y trouve momentanément, ou espère y trouver un soulagement en môme temps qu'une solution. Cette complaisance vis-à-vis d'un phénomène qu'on voudrait écarter ou voir cesser s'explique donc également d'une façon logique, en somme, et nous montre encore à quelle complexité de sentiments contradictoires et nuancés on a affaire dans le doute.

Phénomènes sensitivosensoriels et cènes thé siques. — Les

PHÉNOMÈNES CÉNESTHÉSlfjUfcS

premiers n'ont ni grande importance, ni grand intérêt. Ce sont ces troubles vagues qui accompagnent tous tes états émotionnels, liés eux-mêmes en général aux modifications

ilatoires, viscérales et sécrétoires. Ils n'offrent donc aucun caractère particulier dans le doute ; ils ne lui sont pas liés directement, mais le sont aux états affectifs eL émotionnels sons-Jacents. H Faut signaler cependant, quoi qu'on en ait dit, des sensations de fourmillement, de brûlure, de picotement, d'engourdissement, et quelquefois

ne de diminution de la sensibilité, principalement au niveau du crâne, au moment des exacerbations du doute.

Il n'en est pas de même des phénomènes cénesthésiques qui sont la base même de notre personnalité. Nous en avons déjà parlé en passant en revue les phénomènes affectifs, car ils se confondent constamment avec, et il est bien difficile, à moins de faire un travail qui ne corresponde plus à la réalité vivante, de les en séparer. Nous avons vu, en effet, ces sensations spéciales du cerveau au début des crises de doute et pendant la période d'état chez beaucoup de douteurs; nous avons signalé ces sentiments de lutte, de chocs dans le cerveau, d'obnubitation cérébrale pendant ce travail involontaire de la pensée.

Il faut, y ajouter des sensations d'inertie cérébrale, non pas seulement un sentiment d'incapacité intellectuelle, mais un véritable sentiment d'arrêt du fonctionnement cérébral» ou d'effort n'aboutissant pas. Aussi le douteur éprouve-t-il une sensation de fatigue, quelquefois extrême, non seulement cérébrale, mais générale, quand il subit pendant un certain temps le doute, fatigue très légitime d'ailleurs, étanl donné le travail continu du cerveau, mais fatigue qui disparait assez vite, ce travail étant en réalité, comme nous le verrons à propos du [mécanisme du doute, assez superficiel, et ne mettant pas en jeu une grande quantité d énergie cérébrale.

Au point de vue de la nature de leur maladie ces phénomènes ont un intérêt particulier pour les douleurs : ce sont les derniers à croire qu'elle soit de nature purement psychique, sine materia, ou du moins sans base physiologique. Aussi vous disent-ils souvent : « Tant que vous ne m'aurez pas enlevé ces sensations là, tant que vous ne m'aurez pas rendu ma tête libre (et ils parlent dans le sens physique) vous ne me guérirez pas. » El ils ont raison, Ils sont d'intuition des psycho-physiologistes et souvent même des matérialistes.

Phénomène* intellectuels, — Ces phénomènes paraissent jouer un ruîe très important lorsqu'on ne considère le doute qu'au point de vue psychologique. Il semble que ce ne soient que des raisonnements et des jugements qui sont en jeu, et qu'a l'aide de l'attention, de la réflexion, de la mémoire, de l'imagination, de l'association des idées, on en viendra à bout. En réalité tous ces phénomènes psychologique n'ont qu'une importance très secondaire. En vertu de la solidarité de toutes les fonctions psychologiques et cérébrales, il est évident qu'ils interviennent dans une certaine mesure dans la constitution et la résolution du doute. Mais ce ne sont que des adjuvants, et à eux seuls ils ne pourraient ni le créeront le faire disparaître, si l'état affectif et émotionnel n'existait pas.

Le doute offre des rapports de deux ordres avec ces phénomènes intellectuels : il subit leur influence et il les trouble lui-même. Passons-les donc successivement en revue.

Un premier fait frappe tout d'abord, c'est la difficulté de l'attention* L'homme en proie au doute ne peut que très difficilement s'appliquer à ce qui n'est pas son doute. S'il en est fortement distrait par quelque circonstance antérieure it peut momentanément s'en abstraire et faire ce

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