DOUTE ET RÊVE
il s'agit non plus de données réelles et d'expériences, niais de données imaginaires, indécises, fuyantes, sans cesse déformabïes. Le douteur est dans ce cas dans un véritable état de rêve.
On peut observer d'ailleurs de singulières analogies entre certains états de doute pathologique et l'état de rêve, analogies que révèlent eux-mêmes les Jouteurs quand ils disent « : Je ne sais si je rêve ou si je suis dans la réalité. » — « C'est lorsque je rêve en dormant, me disait un de mes malades, que je suis le plus dans la réalité; quand je suis éveillé je me demande toujours si je rêve, » D'autre parh les douleurs de ce genre ont, quand ils guérissent, et à mesure qu'ils guérissent, le sentiment qu'ils sortent d'un rêve. De fait, leur étal y ressemble singulièrement : c'est le même vague, la même mobilité fuyante et insaisissable des images, des représentations, des sentiments; la même prédominance des représentations visuelles sur toutes les antres et l'absence presque complète, en particulier, des représentations auditives, c'est le même inaboutissement, inachèvement des idées, des sentiments, des tendances, la même absence de réalisation au moment ou elle semble devoir se produire, la même disproportion entre l'intensité des images qui semble très vive, et la faiblesse des réactions qui sont souvent nulles, le même effacement du souvenir quand l'impression est passée.
Si l'affaiblissement de la mémoire favorise le développement de l'imagination, Yaxsociation des idées n'y contribue pas moins. On observe chez les douteurs, et surtout dans le doute pathologique, deux formes très prédominantes d'association psychologique : par contraste et par contiguïté*
Les oscillations continuelles qui caractérisent létal de doute expliquent en partie les associations par contraste qui sont d'une importance extrême dans le doute, où tout
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est opposition. Maïs elles ne les expliquent pas complètement* Avant qu'il y ait oscillation îl y a, en effet, contraste psychique, et l'oscillation ne s'établit qu'ensuite entre les deux termes en opposition. Ce qui est caractéristique du doute c'est précisément cette opposition perpétuelle qui se produit dans le domaine des représentations, des sentiments, des idées, des émotions, des tendances, etc. L'opposition règne à tous les points de vue chez le douleur. Elle n'existe pas seulement, en elfet, entre les manifestations psychiques, elle se montre entre les formes qu'affecte le doute et le caractèrr, aui Prieur du douteux; l'homme religieux aura des doutes sur la religion et des obsessions sacrih ou obscènes en pensant à Dieu ; l'homme scrupuleux moralement aura des phobies d'impulsions au mal; l'égoïste qui tient à la vie aura des obsessions hypochondriaques et des phobies d'impulsion au suicide; etc. Le douleur qui veut se débarrasser de son doute fait toujours des actes, s'y prend toujours de façon opposée à celle qu'il devrait employer : il se tait quand il faudrait s'expliquer; il nie désirer ce qu'il souhaite le plus; il se donne des attitudes contraires à ses sentiments et se fait mal juger, quand il est justement sensible à l'opinion d'autrui. Il désire ce qu'il ne peut avoir, le déteste s'il l'a et regrette ce qu'il détestait. 11 vit dans le passé ou l'avenir quand il faut vivre dans le présent, ou est obsédé par le présent quand il faudrait penser à l'avenir. D'où un état d'éternelle insatisfaction qui le rend très malheureux.
Les associations par contraste se font donc en vertu d'un caractère propre à l'état du doute, à savoir l'opposition, laquelle est non seulement dans le domaine psychologique mais dans le domaine organique, physiologique, chez le douleur. C'est là un point fondamental sur lequel j'attire tout particulièrement l'attention, car ce n'est pas, comme on semble le considérer en général, une condition qui peut
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accessoirement se rencontrer chez les douleurs. SiToscilla- I ion est le phénomène essentiel de l'état de doute, l'opposition en est la condition préalable, puisque c'est elle qui fait surgir le terme qui va entrer en conflit, en oscillation a celui ou ceux existant déjà.
Quant aux associations par contiguïté, elles se montrent surtout chez des gens peu intelligents, dont le sens critique peu développé, et à qui il suffît que deux faits se succèdint immédiatement ou se produisent simultanément — une pensée et un incident extérieur quelconque par exemple — pour que, malgré leur disparité» ils leur paraissent reliés
iVun à l'autre, soit par des rapports de causalité, soit par des rapports d'influence- Les absurdités auxquelles arrivent tains douleurs dans cet ordre d'idées dépassent la vraisemblance. Tel est le cas d'un de mes douleurs qui pense à un de ses parents en enfilant son pantalon, et qui, L'enfilant de travers, s'arrête, hésite à continuer, parce qu'il se demande si de l'avoir mal mis du premier coup ne va pas (causer du mal au parent à qui il a pensé en même temps. Etcombiend autres cas semblables ne pourrais-je pas citerl ïl est évident que lorsqu'on est entré dans cette voie il n'y a plus de raisons pour s'arrêter. C'est alors le doute à l'état permanent.
On le voit, les phénomènes intellectuels proprement dits n'ont qu'un rôle secondaire dans le doute. Ils y concourent dans une certaine mesure, mais ils n'existeraient pas que le doute n'en évoluerait pas moins. Et ceux qui ont la plus grande importance, comme l'imagination, et l'association des idées, ne sont en réalité que l'expression même de l'état de doute, tiennent comme lui à l'état du fonctionnement cérébral, en sont comme lui la conséquence directe.
Phénomènes moteurs internes, — On pourrait soutenir à la rigueur que le doute est, en fia de compte, un phénomène
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d'ordre moteur, puisqu'il repose essentiellement sur des oscillations, sous forme alternante, ou sous forme de remous, de l'activité cérébrale, puisqu'il est en même temps et avant tout d T ordre affectif et «'motionne!. Or, l'émotion n'est, comme j'ai essayé de le démontrer, qu'un phénomène di- ce nés thés ie cérébrale, par lequel nous percevons l'agitation de notre cerveau, la diffusion anormale de notre énergie cérébrale. L'émotion est, en fait, non pas un « mouvement de l'àme », ce qui ne veut rien dire, mais un état spécial et troublé de l'activité cérébral i». Emotion et mouvement sont donc dans un,rapport étroit. Émotivilé et doute sont dans un rapport non moins étroit ; nous ne serons donc pafi surpris de rencontrer dans l'état de doute des phénomènes d'ordre moteur, qui servent de transition entre les phénomènes subjectifs et objectifs du doute, car ils sont eux-mûmes tantôt intérieurs et subjectifs, tantôt extériorisés et objectifs.
Ces phénomènes moteurs subjectifs consistent surtout en impulsions intérieures, qui n'aboutissent ordinairement jamais. Tantôt elles surviennent comme des conséquences des représentations, des sentiments, dont le conflit constitue le doute; tantôt elles surviennent au même titre que toute autre représentation; c'est une représentation motrice au lieu d'une représentation visuelle ou de celle d'un état affectif ou émotionnel quelconque. Comme tous les phénomènes du doute, ces impulsions, qui en restent souvent d'ailleurs à l'état d'intention ou de tendance, s'évanouissent au moment où le sujet croit qu'elles vont se réaliser ou que lui-même va lei réaliser. Car si dans le doute pathologique il a le sentiment que ces impulsions, ces tendances — toujours opposées à ses tendances habituelles et préférées, — naissent en lui et qu'il les subit, dans le doute normal, il a l'illusion que c'est lui qui les provoque volontairement. Mais pas plus dans un cas que dans l'autre elles n'abou-
tissent à l'acte; comme les autres images, représentations et sentiments du doute, ces représentations motrices sont soumises aux mômes oscillations contradictoires, au môme remous incessant.
Par cette loi qui veut que dans le doute tout soit contradictoire et paradoxal, en même temps que ces mouvements avorles, restant àTétat de représentations, on constate des phénomènes d'arrêt Cet arrêt est ressenti sous deux formes : ou bien c'est une inertie complète, une incapacité absolue d'effort, pour comprendre, pour agir; ou bien c'est un sentiment de contraction intérieure qui paralyse le sujet, d'une façon quelquefois pénible physiquement. Cette inertie ou cette contraction sont parfaitement perçues comme siégeant dans le cerveau et peuvent à ce titre se ranger parmi les phénomènes cénesthésiques du doute. Elles ne sont pas limitées d'ailleurs au cerveau, et tout l'organisme y participe : le pouls devient plus petit, plus dur, la gorge se serre, et les sujets ont de la peine a articuler les mots, ils voient ce qu'il faut faire, ils savent ce qu'il faut dire, et ils ne peuvent ni le faire ni le dire, faute de mise en train, soit par inertie, soit par contraction,
I^n'y a pas lieu de s'étonner de voir des phénomènes opposés en apparence produire des effets analogues. A chaque pas nous sommes en présence de semblables bizarreries, car souvent, au contraire, c'est une même cause qui produit des effets différents, opposés, contradictoires même. Tout peut être à la fois effet et cause dans le doute, et c'est pourquoi il est si difficile de faire la part de chaque élément, et de choisir des moyens d'en sortir, car ils sont souvent des armes à double tranchant.
Et dans le domaine moteur encore une dernière contradiction se montre. A côté de ces phénomènes d'arrêt, de contraction, d'inertie, on trouve de l'automatisme. Celui-ci est même essentiellement lié au doute, car les oscillations
de la pensée et des sentiments se font d'une façon tout à fait automatique, et c'est cet automatisme d'un genre spécial que le douteur ne peut enrayer ni par ses raisonnements, ni par sa volonté.
Qu est-ce d'ailleurs que la volonté chez un douteur? Où la voyons-nous apparaître? Quel est son rôle? Nous ne la rencontrons nulle part. Nous constatons que par suite de son inertie, de ses impulsions restant à l'état de représentations, de son automatisme, le douteur est incapable d'agir; nous constatons que l'état d'émotivité dans lequel il est, l'alternance de ses sentiments et de ses idées, sont des conditions bien défavorables pour apercevoir nettement des mobiles d'action, surtout quand ces conditions entraînent un affaiblissement du raisonnement et du jugement, en même temps qu'un déchaînement plus ou moins désordonné des associations d'idées et des représentations imaginaires.
Pour agir il faut savoir pourquoi l'on agit, il faut discerner comment on doit agir, il faut enfin que les organes d'action soient en état de fonctionner. En d'autres termes il faut un mobile affectif, désir ou intérêt, un acte d'intelligence, et des organes d'exécution. Dans le doute tout est troublé : le désir d'agir est soumis à des fluctuations continuelles; les raisons d'agir sont obscurcies et flottantes ; et les organes à mettre en jeu pour agir sont en état d'activité automatique ou d'inertie ne leur permettant pas plus l'un que l'autre de pouvoir réaliser la représentation motrice — affaiblie d'ailleurs et oscillante — de l'acte à faire.
A-t-on, dans ces conditions, le droit de dire que le douteur n'agit pas parce qu'il manque de volonté? ou encore, comme certains le prétendent, qu'il est dans le doute parce que là volonté lui fait défaut ? La volonté n'est qu'un mot servant à caractériser certaines conditions dans lesquelles nous agissons, comme la conscience n'est qu'un mot des-