PERCEPTIONS
jeune homme qui s'imaginait projeter des ordures sur les gens. Pour l'éviter il mettait ses bras derrière son dos* Malgré cela il sentit un jour son bras s'allonger tellement qu'il pouvait passer par-dessus un mur situé à trente mètres de là et y jeter des saletés sur les passants. Il y avait conflit en Ire le sentiment kitiesthésique et cènes thési que et la raison qui lui montrait l'impossibilité de son acte. Ce qui ajoutait au doute qui en résultait c'était que, dans les moments où il se sentait ainsi poussé à faire des actes qu'il réprouvait, il avait comme un vertige qui lui enlevait la conscience nette des choses, et ne lui permettait pas de savoir ensuite exactement ce qu'il avait pu faire.
Perceptions. — Au delà de la sensation il y a la perception, cest-k-dire l'assimilation à notre moi des sensations venues soit du monde extérieur, soit de nous-mêmes. Au fond, c'est dans les deux cas le même phénomène, puisque nous ne percevons le monde extérieur qu à travers nous-mêmes, d'une part, et que, d'autre part, les sensations qui émanent de notre organisme sont aussi extérieures par rapport a notre cerveau que celles qui ont leur point de départ dans des excitations du milieu ambiant. Le cerveau les reçoit et les transforme de la même façon en perceptions et en représentations : sensibilité générale, sensibilités spéciales, céneslhésie, sont donc, en somme, de même ordre, et ne font que fournir des matériaux au cerveau pour leur transformation psychologique.
Il n'est donc pas besoin que nos sensibilités soient troublées pour que nos perceptions le soient et c'est précisément ce qu'on rencontre très fréquemment chez les douleurs. Et tout d'abord ce contraste même entre la sensation et la perception, entre la sensation et sa représentation, est déjk une cause de trouble *t de doute pour celui qui l'éprouve. Cette remarque est particulièrement frappante chez certains
SENTlMEiNT DE LA RÉALITÉ
du sentiment de la réalité chez les douteurs. Mais elle offre ici un caractère particulier qui me semble n'avoir pas été assez mis en relief.
La perte du sentiment du réel — ou, pour mieux dire, de notre sentiment personnel du réel, lequel varie d'un individu à l'autre, et n'est que notre manière de nous représenter le monde, et de le fondre dans notre personnalité — , cette perte se rencontre dans bien d'autres étals mentaux pathologiques, sans pourtant s'accompagner de doute. Les persécutés, les mélancoliques, les négateurs, les démenls précoces ont bien perdu le sentiment de la réalité, et cependant ils ne doutent pas, ils sont même certains de la nouvelle réalité qu'ils conçoivent.
Ici, au contraire, le sujet a conscience du changement qui s'est produit en lui, et il est partagé et tiraillé entre deux courants opposés et d'ordres différents : il sait et ne sent pas; il se souvient de ce qu'il sentait, de ce qu'il éprouvait» quand les impressions qui l'atteignent se produisaient; il reconnaît ces impressions, conformes à ses représentations passées; elles ne suscitent plus en lui les sentiments d'autrefois ; le conflit est entre sa connaissance et son sentiment ; il sait ce qui est réel, il ne le sent plus. Comme le disait trt's justement Griesmger, il y a un mur interposé entre lui et les choses. Le conflit est entre la sensation brute qu'il reçoit et reconnaît, et le sentiment qui devrait en résulter, qui en résultait autrefois. Ce qui se passe pour les sensations sensorielles simples se passe pour les sensations internes, pour les sensations musculaires, pour les sensations cénesthésîques et pour les excitations émotives ou les sentiments. C'est toujours le même conflit, ou, pour mieux dire, l'impossibilité de réduire la connaissance au sentiment, de les fondre ensemble dans une môme perception personnelle. Et c'est dans ce conflit, dans cette opposition, dans cette incompatitabilité, dans cette incapacité de faire prévaloir l'un de ces
deux éléments que réside précisément le doute. C'est de cette façon seulement que la perle du sentiment du réel — perte incomplète d'ailleurs puisqu'on sait ce qu'est la réalité mais qu'on ne la sent plus — amène le doute, doute du monde extérieur et doute de soi-même, doute sur ce qui doit nous guider, expérience ou sentiment, l'un disant d'agir comme d'habitude, .l'autre ne fournissant plus les mobiles d'agir.
Ce n'est donc pas la perte du sentiment du réel qui entraîne le doute, c'est que ce sentiment soit perdu sous un certain rapport et conservé sous l'autre. Ce n est pas davantage un état d'acénesthésie qu'il faut invoquer, les sensations cêneslhésîques étant conservées à l'état brut comme les autres, mais non perçues personnellement. Et la encore nous voyons que le trouble de la personnalité, le trouble de l'affectivité se trouve au fond même du doute sous quelque forme qu'il se présente.
D'autres altérations des perceptions peuvent causer le doute : telles sont leur lenteur et leur inachèvement.
La lenteur des perceptions amène entre [les sensations et elles une discordance qui est un diminutif en quelque sorte de la perte du sentiment du réel. En effet, par suite de cette lenteur d'assimilation, il y a une sorte de chevauchement des sensations, les unes sur les autres, et des perceptions sur les sensations correspondantes. Les sensations brutes se produisant normalement se succèdent avec une certaine rapidité; tandis que les perceptions, qui devraient se succéder avec la même rapidité, éprouvent un ralentissement, un retard qui amène une discordance complète entre les sensations et les perceptions, d'où un état de confusion et surtout d'oscillations continuelles : une sensation a se produisant, est suivie des sensations //, puis c; la perception de a se produit au moment de b ou même de c, de sorte que le sujet passe par la sensation a, puis parla sen-