‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 5 sur 135 · DOUTE ET CERTITUDE · texte numérisé non relu

DOUTE ET CERTITUDE

doute véritable cette fois, et se jeter, pour y échapper, dans une foi aveugle.

Si pareil fait ne se produit pas chez des sceptiques purs, c'est que le scepticisme s'applique surtout aux connais- à m J*

sances d'ordre intellectuel, scientifique, tandis que les problèmes vis-à-vis desquels on peut prendre l'attitude de l'agnosticisme sont de l'ordre moral et religieux, et par là touchent à notre vie pratique et atteignent noire personnalité la plus intime. Si nous pouvons continuer à agir de la même façon malgré notre scepticisme, très théorique en réalité, notre conduite est modifiée au contraire suivant que nous sommes agnosticistes ou croyants au point de vue métaphysique et religieux.

Cela nous permet dès maintenant de remarquer une des conditions du doute, qui nous fait entrevoir en même temps sa nature : il implique un élément affectif, personnel ; le doute purement intellectuel n'existe pas. On se résigne facilement à ignorer à jamais l'immense majorité des connaissances humaines, des sciences. On ne se résigne que difficilement, et certains même jamais, à ignorer d'où nous venons, où nous allons, pourquoi nous existons. L'homme est un animal croyant. Le plus grand nombre se contentent de la croyance qu'on leur donne sans chercher plus loin. Mais beaucoup d'esprits très cultivés ont également un tel besoin de croire qu'ils préfèrent accepter une croyance toute faite , traditionnelle , que de rester dans l'état de non croyance et encore moins dans le doute. C'est que peu d'hommes trouvent en eux-mêmes, ou dans des principes d'ordre biologique et naturel, des mobiles d'action.

Or, pour vivre il faut agir, et pour agir il faut croire aux raisons qu'on a d'agir.

Doute et Certitude. — Mais pour croire il faut : ou admettre sans contrôle les affirmations d'autrui, ce qui

suppose la croyance implicite dans l'existence des autres hommes et dans notre jugement qui nous les fait considérer comme semblables à nous; ou admettre d'emblée le témoignage de ses sens, de samémoire, de sa conscience; ou se donner des démonstrations, ou des preuves logiques ou empiriques, ce qui implique la croyance en notre raison. De sorte qu'en réalité croire c'est avant tout croire en soimême. C'est pourquoi les grands douteurs morbides disent toujours : « Au fond, ce ne sont pas des choses que je doute, c'est de moi-même; je ne suis jamais sûr de moi. » Et c'est pourquoi aussi la rééducation de ces malades consiste pardessus tout à leur redonner cette confiance en soi sans laquelle aucune croyance, et, partant, aucune action n'est possible.

Nous n'agissons jamais que sous l'empire d'une croyance, intuitive ou raisonnée, réfléchie, contrôlée, mais toujours, quand on y regarde de près, antérieure à l'intervention de la logique ou de l'expérience. L'évidence même, que Descartes proposait pour éviter le plus possible l'erreur, est un mot vide de sens. Car ce qui est évident pour l'un ne Test pas pour l'autre. D'ailleurs, Descartes lui-même expliquait qu'il y a évidence « quand on se sent entraîné à croire par une nécessité irrésistible ». Ainsi comprise l'évidence n'est qu'une croyance plus irraisonnée, plus intuitive, plus impulsive que toute autre, et essentiellement liée à l'état affectif du sujet'.

La certitude est-elle plus que l'évidence un motif de croire? S'il en était ainsi nous devrions toujours douter tant que nous ne sommes pas certains, et par conséquent attendre pour agir. Or, nous agissons d'abord en vertu de croyances implicites ou admises comme justes, bien avant que nous les soumettions au contrôle de la critique et de l'expérience. La certitude n'est donc pas nécessaire pour croire et agir. Est-elle suffisante pour entraîner la croyance?

DOCTE ET CROYANCE

absolue

rlitude doit

n'est jamais absolue. Elle n'est qu'une somme de probabilité grande, et lorsque plusieurs hypothèses sont possibles, elle ne peut être complète pour Tune que si toutes les autres sont réduites à néant. Cela ne peut avoir lieu que dans les mathématiques. Dans tous les autres ordres de connaissances il ne peut en être ainsi. Donc le doute est toujours possible.

Logiquement il devrait même être plus naturel, plus ordinaire que la croyance, puisque nous n'avons aucun critérium de la certitude. L'évidence est un non sens. L'expérience n'est qu'une probabilité : Deux événements, deux phénomènes ne sont jamais identiques dans la nature ; la croyance à cette identité n'est qu'une croyance comme les autres, ne reposant sur aucune certitude, sujette à Terreur et mère du doute. La conscience, les sens, la raison nous trompent à chaque instant et leur témoignage est absolument insuffisant; bien souvent mémo l'intervention du raisonnement détruit notre certitude au lieu de la fortifier. Quant au consentement universel comme critérium de certitude, lequel ne peut s'appliquer d'ailleurs qu'aux grands problèmes métaphysiques et religieux, et non à ceux de la vie pratique, mieux vaut ne pas le sortir de l'oubli où il est justement tombé.

Doute et croyance. — Nous n'avons en réalité aucun critérium de la certitude. Le doute est donc non seulement possible, mais légitime. Mais eussions-nous la certitude, suf(irait*el!e à déterminer notre croyance? On peut répondre hardiment : non. Pas plus que le manque de certitude mène le doute, l'existence de cette certitude n'amène la croyance. C'est que croyance et doute ne reposent p;<s sur Uûe base intellectuelle comme la certitude, mais sur une base aflectîve. Nos croyances prennent leurs racines dans

nos sentiments, dans nos tendances» et non dans n intelligence Bf nos connaissances. Nous croyons tout d'abord ce qu'il nous est agréable de croire, et e est naturellement ee qui est le plus conforme à nos tendances physiques, intellectuelles et morales. En cela nous ne taisons qu'obéir à la loi de moindre résistance ou moindre effort. Bien souvent mênic c'est la croyance qui surgit en nous dans une circonstance donrn d'un événement particulier, qui nous révèle à nous-mêmes ces tendances inconnues de nous jusqu'alors parce qu'elles n avaient pas trouvé l'occasion de se manifester. Ce phénomène s'observe d'une façon tout à fait remarquable dans les grandes périodes de luttes politiques, sociales, ou religieuses, qui remuent profondément les consciences et dans lesquelles il est impossible de rester neutre et indifférent. On en a eu un exemple éclatant en France à l'occasion de l'affairé Dreyfus où se révélèrent, à côté des sentiments les plus bas, des instincts les plus inférieurs, les plus beaux élans vers un idéal de justice, et les plus nobles manifestations de désintéressement, chez des gens qu'on n'avait jamais supposés capables ni des uns ni des autres.

En présence d'un fait quelconque, avant même d'être certain, avant même quelquefois de savoir* notre première attitude est de croire ce que nos sens nous montrent, ce que Ton nous affirme, ce que notre désir nous fait imaginer.

Baldwin dit que le doute précède la croyance. Cela devrait être en effet, et peut se produire chez des hommes avertis par une longue expérience. Encore faut-il remarquer que, dans ce cas, ce doute n est pas du vrai doute, mais le doute provisoire, correspondant à la période d'information à l'égard de ce qu'on nous propose de croire. Il est bon de remarquer aussi que tel homme qui pratique ainsi le doute méthodique avant de se décider pour telle ou telle

DOUTE ET CROYANCE

croyance, ne le fait que dans certaines questions, dans certaines circonstances où son expérience lui a appris à se r de lui-rnéme et des faits eux-mêmes, mais qu'il est souvent d'une crédulité invraisemblable dès qu'il s'agit de phénomènes, d'événements où il esl incompétent et. qui sont nouveaux pour lui.

Si Bahlwin veut dire seulement que lorsqu'il s'agit de prendre parti dans un cas donné entre deux croyances, il y a une période de doute qui précède la croyance définitivrment adoptée, rien de plus juste, encore que chez la plupart des gens la détermination dans un sens ou dans L'autre se prenne d'une façon intuitive, presque inconsciente, et que les motifs n'en apparaissent que plus tard pour la justifier, s'il en est besoin.

Il me semble qu'au contraire notre premier acte est unacte d'adhésion a ce qui se présente à nous, acte de croyance, ou de foi. Pour s'en rendra compte il suffit d'observer ce qui se passe chez les enfants, chez les sauvages, et, d'une façon générale, chez les hommes d'esprit simple, ignorants et de peu d'expérience. Leur crédulité est un des traits les plus frappants de leur caractère. Ce n'est que plus tard qu'ils doutent, lorsque l'expérience ou l'instruction leur ont mondé que ce qu'ils croyaient n'était pas, ou qu'une chose qu'ils ne croyaient pas possible l'était. Chez certains sujets où le pouvoir de contrôler ses impressions est aboli, où ['assimilation des impressions actuelles aux représentations passées ne se fail plus, où l'identification de ces impressions à la personnalité est supprima, nu moins consciemment, comme chez les hystériques, la crédulité est poussée à un tel point qu'elle prend le nom de suggestibilité, laquelle ne leur permet plus de distinguer les sensations des représentations, et le réel de l'imaginaire.

La crédulité diminue chez llionime en proportion de

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DOUTE ET CROYANCE il

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Il me semble qu'au contraire notre premier acte est un acte d'adhésion à ce qui se présente à nous, acte de croyance, ou de foi. Pour s'en rendre compte il suffit d'observer ce qui se passe chez les enfants, chez les sauvages, et, d'une façon générale, chez les hommes d'esprit simple, ignorants et de peu d'expérience. Leur crédulité est un des traits les plus frappants de leur caractère. Ce n'est que plus tard qu'ils doutent, lorsque l'expérience ou l'instruction leur ont montré que ce qu'ils croyaient n'était pas r ou qu'une chose qu'ils ne croyaient pas possible Tétait. Chez certains sujets où le pouvoir de contrôler ses impressions est aboli, où l'assimilation des impressions actuelles aux représentstions passées ne se fait plus, où l'identification de ces impressions à la personnalité est supprimée, au moins consciemment, comme chez les hystériques, la cré- f m - x

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La crédulité diminue chez l'homme en proportion de- [ ï'i]

i2 LE DOUTE

l'accroissement de son expérience, de ses connaissances, et du degré de développement de son intelligence et de sa raison ; grâce à quoi la tendance au doute, c'est-à-dire en somme à la critique, gagne tout ce que perd la crédulité. Croyance et crédulité étant dans un rapport très étroit, on peut dire également que la croyance est en raison inverse de l'esprit critique, du doute. Mais il n'est pas juste de prétendre que le doute soit un dissolvant de la croyance; il n'est pas la cause, il n'est pas même la conséquence de la dissolution de la croyance ; il est la croyance elle-même en état de dissolution, il est l'expression de cette dissolution, ou, pour mieux dire, de cette transformation. C ar, comme nous le verrons plus loin, il faut que la croyance qui se dissout aboutisse à une autre croyance pour que le doute puisse surgir ; si elle aboutit à un état de connaissance pure il n'y a pas doute.

Le doute est donc bien, comme on l'a dit, l'opposé de la croyance, et c'est dans le même domaine affectif qu'ils prennent tous deux racine ; quand on passe de ce domaine à celui de la connaissance, ou lorsque l'alternative ou l'oscillation se fait entre des états cognitifs sans participation de l'affectivité, il n'y a plus ni croyance ni doute.

L'opposition que nous signalions tout à l'heure entre la crédulité et le doute nous montre qu'il existe cependant une certaine différence dans la composition de leurs éléments. Nous avons vu, en ^effet, que c'était l'intervention de l'expérience et de la raison qui amenaient la dissolution des croyances et le doute par quoi elle se manifeste d'abord en général. Le doute comporte donc un élément intellectuel, rationnel, que ne comporte pas la croyance : on croit naturellement, on apprend à douter.

Cette formule que nous proposons n'a d'autre but que de bien marquer le rôle de l'intelligence et de la raison dans le phénomène du doute, par opposition à celui qu'elles ont

DOUTE ET CROYANCE

itt

dans la formation de la croyance. En réalité, si la croyance estj avant tout, un phénomène affectif, aile est aussi, par un certain coté, un acte intellectuel. « La croyance, dit Baldwin, peut être définie comme une conscience de l'endossement personnel de ïa réalité », ou de ce qui nous paraît la réalité, pourrait-on ajouter. Cet acte intellectuel, c'est l'adhésion de notre raison à ce que nous sommes portés à croire, au sentiment qui nous pousse vers la croyance, et c'est aussi, dans une certaine mesure, la conscience des motifs de croire. Dans la croyance l'élément affectif est donc prédominant et capital, tandis que l'élément intellectuel, rationnel, n'aquunroîe très secondaire.

C'est précisément L'inverse qui se passe dans le doute. S'il est vrai que le doute ne puisse se produire que dans la sphère affective, il n'y reste pas longtemps confiné; c'est la sphère intellectuelle qui est vite mise en mouvement et dans laquelle les phénomènes les plus importants vont se passer. Nous avons déjà vu que l'expérience, les connaissances acquises contribuaient à ébranler nos croyances primitives et spontanées. Si le doute se manifeste au point de vue affectif dès qu'il y a conflit intérieur (entre tendances, sentiments, représentations), il n'est véritablement constitué que lorsque nous avons une conscience nette de ce conflit et des éléments opposés en présence, et aussi quand les données do l'expérience, les jugements fournis par la logique et ïa réflexion entrent en jeu pour la solution de ce conflit. Dans le doute l'élément affectif est donc encore à la base comme dans la croyance — et il n'en saurait être autrement puisqu'il en est l'opposé — mais l'élément intellectuel et rationnel y occupe une place importante et y oue un rôle prédominant à un moment donné.

Il faut toutefois bien s'entendre sur ce point qui a son imporlance théorique et pratique dans la question de la maladie du doute, avec obsessions et phobies, où l'on a

voulu voir lanlùi un phénomène d'origine parement întel lectuelle, tantôt d'origine purement affective, émotionnel I pour préciser. Pour ma part, j'estime que ni Tune ni l'autr de ces théories n'est vraie clone façon absolue et exclusive. Le dotftdj et par conséquent la maladie du doute, avec ses complications ei ses concomitants obligés, n'est exclusivement ni un trouble émotif, ni un trouble intellectuel : c'est un trouble affectif interprété, amplifié intellectuellement Pe sorte qu'au point de vue pratique il faut autant atteindre le fond émotionnel qu'agir sur les manifestations intellectuelles. Mais ce qu'il est indispensable de bien mettre en relief, car certains psychothérapeutes paraissent l'avoir complètement oublié, c'est que le fondement du doute étant d'ordre affectif, la dialectique la plus subtile et la plus profonde échoue devant la maladie du doute, tant que l'état émotionnel du sujet n'est pas modifié, alors qu'au contraire le retour à la normale de cet. état affectif suffit, sans dialectique, pour amener la guéri son du malade douleur, obsédé et phobique.

11 y a donc dans le doute — normal ou pathologique — deux éléments en cause : l'un affectif ou émotionnel ; l'autre intellectuel ou rationnel. Ces deux éléments existent également dnns la croyance, mais dans un rapport inverse. L'opposition entre doute et croyance se manifeste donc encore de cette manière.

Doute et Volonté. — Mais il est encore un facteur auquel nn a voulu donner une valeur considérable et même prépondérante dans la formation de la croyance et du doute : c'est la volonté. C'est Pascal qui est le père de la théorie de la croyance volontaire. Pour les Cartésiens l'assentiment comme Terreur sont volontaires. Assurer, nier, douter, sont trois îaçons différentes de vouloir, disait Descartes. On sait l'importance donnée par les philosophes modernes

DOUTJg ET VOLONTÉ

à la volonté dans toute 1 activité mentale- Il ne faut donc \nw de voir les pathologistes rapporter à l'aboulie iladie du doute. 11 vaut mieux chercher à se rendre compte de ce que je considère comme une illusion* et une erreur aussi bien dans le domaine de la psychologie normale que dans celui de la psychologie pathologique.

Nous avons vu que la croyance comportait un élément intellectuel, à savoir l'adhésion dé la raison à notre s*enti- Ide croyance. Qui dit adhésion dît consentement; ce «consentement serait l'élément volontaire do la croyance, Et réciproquement le refus de consentement à la croyance > briserait le doute, qui devient ainsi un phénomène d'ordre volitionnel, en partie pour les uns, en totalité pour les autres.

Mais il est permis de se demander d'abord si ce consentement est bien volontaire dans la croyance. Or, comment les choses se passent-elles? Me voici en présence d'une proposition quelconque* Instinctivement, spontanément je suis porté à la croire. Elle correspond à mes tendances, à mes sentiments intimes; elle me satisfait. Dès ce moment je crois et je crois sans avoir fait aucun acte de volonté, sans avoir le sentiment d'aucun effort. Où donc est la volonté dans cette formation fondamentale de la croyance? Maïs je n ai pas que des sentiments et des tendances à satisfaire en croyant la proposition qui m'est présentée. Il faut encore qu elle n'entre pas en opposition avec les idées, les notions que j'ai acquises par l'expérience et la réflexion. Si aucune d'entre elles ne la contredit, ma croyance n'ayant aucune entrave s'épanouit pleinement, sans que d'ailleurs cela prouve qu'elle soit conforme a. la réalité, car je peux ignorer telle notion qui aurait contredit la proposition et irait ainsi empêché de lui donner mon adhésion, mon consentement. Où donc est encore le rôle de la volonté dans cette adhésion de la raison à la croyance ? Si j'avais eu

LE Dm ! E

plus d'expérience» plus de connaissances, j'aurais été obligé de repousser cette proposition malgré mon désir de la croire; j'aurais eu beau le vouloir, je ne l'aurais pas pu. Et de même, faute d'informations suffisantes, je lui ai donné mon consentement intellectuel. Est-il davantage volontaire? Évidemment non» De quelque façon que Ton considère la question de la croyance on n'y trouve la volonté nulle? part. Tout au plus une des phases de la volition, la délibération, peut-elle fttre considérée comme une sorte de doute, auquel cas le doute ferait partie intégrante de la volonté; mais si la délibération peut être une occasion dé doute, elle n'est pas un doute réel; pour qu'il y ait doute il faut, comme nous l'avons dit et le verrons encore, qufr l'affectivité soil mise en jeu, qu'il y ait conflit intérieur, conflit accompagné d'un sentiment pénible, toutes conditions qui ne sont nullement nécessaires dans la délibérationproprement dite.

Et cependant il doit exister une raison pour que d'éminents esprits aient cru ^rencontrer la volonté dans la croyance. Ne serait-ce pas que l'acte de croire constitue la satisfaction d'un véritable besoin, tellement impérieux même chez certaines personnes quelles lui sacrifient jusqu'à leur raison? Tout besoin entraînant des actes pour le satisfaire, on en a conclu naturellement que la croyance qui le satisfaisait était d'ordre volilionnrl.

Il y a bien en effet quelque chose de volontaire chez lesgens qui croient } mais ce n'est pas la formation de leur croyance, c'est sa conservation, ce qui n'est pas la môme chose. Le croyant, qui tient à sa croyance parce qu'elle lui suffit pour agir, parce qu'elle répond à ses aspirations intimes, parce qu'elle lui fait voir la réalité sous l'aspect qu'il comprend, qu'il sent le mieux, ce croyant-là évite systématiquement et volontairement tout ce qui peut le troubler, tout ce qui peut jeter du doute en lui. Ce n'est pas volon-

DOUTE ET CROYANCE

croyance, ne le fait que dans certaines questions, dans cer- Liiiit's circonstances où son expérience lui a appris h se défier de lui-même et des faits eux-mêmes, mais qu'il esl souvent dune crédulité invraisemblable dès qu'il s'agit de phénomènes, d'événements où il est incompétent et qui sont nouveaux pour lui.

Si Baldwin veut dire seulement que lorsqu'il s'agit de prendre parti dans un cas donné entre deux croyances, il y a une période de doute qui précède la croyance définitivement adoptée, rien de plus juste, encore que chez la plupart des gens la détermination dans un sens ou dans Taninse prenne d'une façon intuitive, presque inconsciente, et que les motifs n'en apparaissent que plus tard pour la justifier, s'il en est besoin.

Il me semble qu'au contraire notre premier acte est un acte d'adhésion à ce qui se présente à nous, acte de croyance, on de foi. Pour s'en rendre compte il suffit d'observer ce qui se passe chez Jes enfanls, chez les sauvages, et, d'une façon générale, chez les hommes d'esprit simple, ignorants et de peu d'expérience. Leur crédulité est un des traits les plus frappants de leur caractère. Ce n'est que plus lard qu'ils doutent, lorsque l'expérience ou l'instruction leur ont montré que ce qu'ils croyaient n'était pas, ou qu'une chose qu'ils ne croyaient pas possible Tétait. Chez certains sujets où le pouvoir de contrôler ses impressions est aboli, où l'assimilation des impressions actuelles aux représentstions passées ne se fait plus, où Tidentilica-

Ition de ces impressions à la personnalité est supprimée, au moins consciemment, comme chez les hystériques, la crédulité est poussée à un tel point qu'elle prend le nom de suggestibilité, laquelle ne leur permet plus de distinguer les sensations des représentations, et le réel de l'imaginaire.

La crédulité diminue chez Thomme en proportion de

r accroissement de son expérience, de ses connaissances, et du degré de développement de son intelligence et de sa raison ; grâce à quoi la tendance au doute, c'est-à-dire en somme à la critique, gagne tout ce que perd la crédulité. Croyance et crédulité étant dans un rapport très étroit, on peut dire également que la croyance est en raison inverse de l'esprit critique, du doute. Mais il n'est pas juste de prétendre que le doute soit un dissolvant de la croyance ; il n'est pas la cause, il n'est pas même la conséquence de la dissolution de la croyance ; il est la croyance elle-même en état de dissolution, il est l'expression de cette dissolution, ou, pour mieux dire, de cette transformation. C ar, comme nous le verrons plus loin, il faut que la croyance qui se dissout aboutisse à une autre croyance pour que le doute puisse surgir ; si elle aboutit à un état de connaissance pure il n'y a pas doute.

Le doute est donc bien, comme on Ta dit, l'opposé de la croyance, et c'est dans le même domaine affectif qu'ils prennent tous deux racine ; quand on passe de ce domaine à celui de la connaissance, ou lorsque l'alternative ou l'oscillation se fait entre des états cognitifs sans participation de l'affectivité, il n'y a plus ni croyance ni doute.

L'opposition que nous signalions tout à l'heure entre la crédulité et le doute nous montre qu'il existe cependant une certaine différence dans la composition de leurs éléments. Nous avons vu, en -effet, que c'était l'intervention de l'expérience et de la raison qui amenaient la dissolution des croyances et le doute par quoi elle se manifeste d'abord en général. Le doute comporte donc un élément intellectuel, rationnel, que ne comporte pas la croyance : on croit naturellement, on apprend à douter.

Cette formule que nous proposons n'a d'autre but que de bien marquer le rôle de l'intelligence et de la raison dans le phénomène du doute, par opposition à celui qu'elles ont

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Ï- la formation de la croyance. Eu réalité, si la croyance ivant tout, un phénomène affectif, elle est aussi, par un certain coté, un acte intellectuel. « La croyance, dit Baidwin, peut être définie comme une conscience de l'endossement personnel de la réalité », ou de ce qui nous parait la réalité, pourrait-on ajouter. Cet acte intellectuel, c'est l'adhésion de notre raison à ce que nous sommes portés a croire, au ut qui nous pousse vers la croyance, et c'est aussi, dans ane certaine mesure, la conscience des motifs de croire. Dans la croyance l'élément affectif est donc prédominant et capital, tandis que l'élément intellectuel, rationnel, n'a qu'un rôle très secondaire.

C'est précisément l'inverse qui se passe dans le doute, S'il est vrai que le doute ne puisse se produire que dans la sphère affective, il n'y reste pas longtemps confiné; c'est la sphère intellectuelle qui est vite mise en mouvement et dans laquelle les phénomènes les plus importants vont se passer. Nous avons déjà vu que l'expérience, les connaissances acquises contribuaient à ébranler nos croyances primitives et spontanées. Si le doute se manifeste au point de vue affectif dès qu'il y a conflit intérieur (entre tendances, sentiments, représentations), il n'est véritablement constitué que lorsque nous avons une conscience nette de ce conllil et des éléments opposés en présence, et aussi quand les données de l'expérience» les jugements fournis par la logique et la réflexion entrent en jeu pour la solution de ce conflit Dans le doute l'élément affectif est donc encore à la base comme dans la croyance — et il n'en saurait être autrement puisqu'il en est l'opposé — mais l'élément intellectuel et rationnel y occupe une place importante et y joue un rôle prédominant à un moment donné.

Il faut toutefois bien s'entendre sur ce point qui a son

t importance théorique et. pratique dans ta question de la maladie du doute, avec obsessions et phobies, où Ton a

l'accroissement de son expérience, de ses connaissances, et du degré de développement de son intelligence et de sa raison ; grâce à quoi la tendance au doute, c'est-à-dire en somme à la critique, gagne tout ce que perd la crédulité. Croyance et crédulité étant dans un rapport très étroit, on peut dire également que la croyance est en raison inverse de l'esprit critique, du doute. Mais il n'est pas juste de prétendre que le doute soit un dissolvant de la croyance ; il n'est pas la cause, il n'est pas même la conséquence de la dissolution de la croyance ; il est la croyance elle-même en état de dissolution, il est l'expression de cette dissolution, ou, pour mieux dire, de cette transformation. C ar, comme nous le verrons plus loin, il faut que la croyance qui se dissout aboutisse à une autre croyance pour que le doute puisse surgir ; si elle aboutit à un état de connaissance pure il n'y a pas doute.

Le doute est donc bien, comme on Ta dit, l'opposé delà croyance, et c'est dans le même domaine affectif qu'ils prennent tous deux racine ; quand on passe de ce domaine à celui de la connaissance, ou lorsque l'alternative ou l'oscillation se fait entre des états cognitifs sans participation de l'affectivité, il n'y a plus ni croyance ni doute.

L'opposition que nous signalions tout à l'heure entre la crédulité et le doute nous montre qu'il existe cependant une certaine différence dans la composition de leurs éléments. Nous avons vu, en -effet, que c'était l'intervention de l'expérience et de la raison qui amenaient la dissolution des croyances et le doute par quoi elle se manifeste d'abord en général. Le doute comporte donc un élément intellectuel, rationnel, que ne comporte pas la croyance : on croit naturellement, on apprend à douter.

Cette formule que nous proposons n'a d'autre but que de bien marquer le rôle de l'intelligence et de la raison dans le phénomène du doute, par opposition à celui qu'elles ont

DOUTE ET CROYANCE

dans la formation de la croyance. En réalité, si la croyance est, avant tout, un phénomène affectif, elle est aussi, par un certain côté, un acte intellectuel. « La croyance, dit Baldwin, peut être définie comme une conscience de l'endossement personnel de la réalité », ou de ce qui nous parait la réalité, pourrait-on ajouter. Cet acte intellectuel, c'est l'adhésion de notre raison à ce que nous sommes portés à croire, au sentiment qui nous pousse vers la croyance, et c'est aussi, dans une certaine mesure, la conscience des motifs de croire. Dans la croyance l'élément affectif est donc prédominant et capital, tandis que l'élément intellectuel, rationnel, n T a qu'un rôle très secondaire.

C'est précisément l'inverse qui se passe dans le doute. S'il est vrai que le doute ne puisse se produire que dans la sphère affective, il n'y reste pas longtemps confiné; c'est la sphère intellectuelle qui est vite mise en mouvement et dans laquelle les phénomènes les plus importants vont se passer. Nous avons déjà vu que l'expérience, les connaissances acquises contribuaient à ébranler nos croyances primitives et spontanées. Si le doute se manifeste au point de vue affectif dès qu'il y a conflit intérieur (entre tendances, sentiments, représentations), il n'est véritablement constitué que lorsque nous avons une conscience nette de ce conflit et des éléments opposés en présence, et aussi quand les données de l'expérience, les jugements fournis par la logique et la réflexion entrent en jeu pour la solution de ce conflit. Dans le doute l'élément affectif est donc encore à la base comme dans la croyance — et il n'en saurait être autrement puisqu'il en est l'opposé — mais l'élément intellectuel et rationnel y occupe une place importante et y joue un rùle prédominant ïi un moment donné.

il faut toutefois bien s'entendre sur ce point qui a son importance théorique et pratique dans la question de la maladie du doute, avec obsessions et phobies, où Ton a

nos sentiments, dans nos tendances, et non dans nintelligence et nos connaissances. Nous croyons tout d'abord 0€ qu'il nous est agréable de croire, et c'est naturellement ce qui est le plus conforme à nos tendances physiques, intellectuelles et morales. En cela nous ne faisons qu'obéir à la loi de moindre résistance ou de moindre effort. Bien souvent même c'est la croyance qui surgit en nous dans une circonstance donnée, vis-à-vis d'un événement particulier, qui nous révèle à nous-mêmes ces tendances inconnues de nous jusqu'alors parce qu'elles n avaient pas trouvé l'occasion de se manifester. Ce phénomène s'observe d'une façon tout à fait remarquable dans les grandes périodes de luttes politiques, sociales, ou rel trieuses, qui remuent profondément les consciences et dans lesquelles il est impossible de rester neutre et indifférent. On en a eu un exemple éclatant en France à l'occasion de l'affaire Dreyfus où se révélèrent, à côté des sentiments Les plus bas, des instincts les plus inférieure, tes plus beaux élans vers un idéal de justice, et les plus nobles manifestations de désintéressement, chez des gens qu'on n'avait jamais supposés capables ni des uns ni des autres.

En présence d'un fait quelconque, avant même d'être certain, avant même quelquefois de savoir; notre première attitude est de croire ce que nos sens nous montrent, ce que Ton nous affirme, ce que notre désir nous fait imaginer.

Baldwin dit que le doute précède la croyance. Cela devrait èlre en elfet, et peut se produire chez des hommes avertis par une longue expérience* Encore faut-il remarquer que* dans ce cas, ce doute n'est pas du vrai doute, mais le doute provisoire, correspondant à la période d'information k Féjjard de ce qu'on nous propose de croire. Il est bon de remarquer aussi que tel homme qui pratique ainsi le doute méthodique avant de se décider pour telle ou telle

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