‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 52 sur 135 · IMAGINATION · texte numérisé non relu

IMAGINATION

Par contre, il se souvient de tout ce qui peut éveiller .ou entretenir son doute* et c'est ainsi que les moindres événements, les moindres mots d'autrefois, qu'il peut interpréter pour justifier sou doute actuel, lui reviennent à la mémoire, vraisemblablement par suite des efforts qu'il fait pour rassembler tout ce qui peut plaider pour ou contre l'objet du doute. Et ainsi, par cette constante opposition que nous rencontrons à chaque pas, le douleur se souvient quand il ne faudrait pas, et ne se souvient plus quand il faudrait.

Mais, comme la conscience, la mémoire peut, par son excès même, causer et entretenir le doute. Chez certains douteurs obsédés les représentations du passé, les sou* venirs surgissent constamment, et ils éprouvent le besoin impérieux de les préciser toujours davantage, Jl arrive forcément un moment où le souvenir est trop effacé pour pouvoir être évoqué d'une façon nette, où l'enchaînement rigoureux des faits présente une lacune, et c'est alors que le doute surgit

Tout contribue donc chez le douleur à susciter et à développer les doutes.

Imagination* — Mais rien n'est plus propre à ce résultat que L'imagination. On sort ici de la réalité tangible pour entrer dans le champ des possibilités, et ce champ est illimité. Aussi, dès qu'une chance, *si Faible soit-elle, que ce qui est contraire à notre croyance ou ànotre désir puisse arriver ou ait pu arriver — car l'imagination des possibilités embrasse le passé comme l'avenir — le doute survient. Kl plus celte possibilité est faible plus le doute est grand. En effet, malgré ce que cela a de paradoxal, le douleur préfère savoir les chances exactes qu'il a d'une chose qu'il redoute que de n'être pas fixé à leur égard, car rien ne lui est plus pénible que le doute lui-même. Or, s'il sait qu'il a Sollier. — Doute, 10

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une chance sur deux, par exemple, que ce qu'il craint se réalise, il est moins inquiet que s'il en a seulement une sur cent mille. Car il vit alors constamment avec cette épée de Dam oc lès suspendue au-dessus do lui, se demandant dans chacune des circonstances où il se trouve si c'est cette fois-là que sa crainte se réalisera. Et c est ainsi que» bien loin d'être rassuré par la faiblesse des chances de réalisation en présence de l'infinité des possibilités auxquelles il est exposé, il n'en doute que davantage.

Plus l'imagination du douleur est vive, et elle Test toujours, surtout sous la forme] visuelle, et plus les doutes surgissent facilement. Tantôt c'est tout un tableau, tout une scène qui se déroule sous ses yeux : s'inqniéte-t-il de quelqu'un qui est en retard, il voit tout ce qu'il avait à faire, tout ce qu'il a dû faire, et ce qui a dû lui arn il le voit renversé par une voiture, écrasé, transporté dans une pharmacie, ramené mort ou à demi, ou au contraire il est chez un ami malade, etc., etc. Tout se déroule avec une netteté qui le plonge dans Fanxiété la plus vive, car toutes les hypothèses, saut les plus simples, les plus naturelles, se pressent dans sa tête, se combattent, se succèdent sans qu'il puisse se fixer sur aucune, puisqu'elles n'ont pas plus de fondement objectif et réel lune que l'autre.

Bien plus, plus l'hypothèse est invraisemblable, plus elle est invérifiable, et plus le douleur s'y attache, en vertu de ce que je disais tout à l'heure à propos des possibiliés imaginées en général. On peut, en effet, discuter une hypothèse vraisemblable, reposant sur certaines bases, sur certains faits, qui l'annulent s'ils ne répondent pas aux conditions quelle exige. Mais, quand l'hypothèse est peu vraisemblable, sans être cependant impossible — car rien n'est impossible, en somme — il devient extrêmement diflicile de donner contre elles d'autres arguments que son invraisemblance, critérium de certitude bien insuffisant

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