‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 56 sur 135 · JUGEMENT ET RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT ET RAISONNEMENT

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doute et dans l'anxiété sur la cause d'un pareil rapprochement, qu'il se reprochait et contre lequel il luttait, passant continuellement d'une image à l'autre, 11 parait évident que, pour transformer un rapport de continuité ou de coïncidence en un rapport de causalité, il faut un trouble plus profond que la simple oscillation qui se produit dans ces cas entre les deux termes, après qu'ils sont apparus ensemble ; il faut quelque chose de plus que leur opposition, leur contraste moral; il faut un défaut de jugement très accentué pour interpréter les choses d'une façon aussi absurde. Car donner à la simple coïncidence d'un fait extérieur et d'une pensée n'ayant aucun rapport avec lui une valeur morale ou lui attribuer des conséquences pratiques, implique une série d'hypothèses sur les rapports des choses, sur leur inler-aclion, sur l'influence à distance de la pensée sur les êtres et les choses, sur les forces qui mènent le inonde, hypothèses sans fondement, absurdes, invraisemblables, et qui justifient bien que dans certains cas ces douleurs-là soient considérés comme de véritables délirants, quoique, au fond> ils ne soient jamais tout à fait dupes de ces interprétations et de ces conceptions et quils ne conforment pas leurs actes à leurs pensées et à leurs paroles.

Jugement et raisonnement. — Et cela nous amène à l'influence des raisonnements sur le développement du doute. Je crois qu'il est peu de causes plus capables de lui Fournir un aliment. Si, au premier moment, un raisonnement juste a Pair d'apporter une solution au doute et de la tranquillité au douleur, ce n'est jamais de longue durée, et il ne tarde pas à se produire une fissure par laquelle le doute pénétre de nouveau avec plus de force. Aussi les psychothérapeutes qui se vantent de guérir des douleurs par la dialectique, ou se hâtent trop de crier au succès, ou> à côté de

la dialectique, emploient sans s'en douter leur influence morale qui est d'une bien autre efficacité. Je reviendrai d'ailleurs sur ce point à propos des moyens de combattre le doute.

Si les raisonnements par lesquels on cherche à rassurer le douleur et à combattre ses doutes sont le plus souvent l'occasion de nouveaux, doutes — car la moindre faute de la part du raisonneur est immédiatement saisie par le douteur qui a l'esprit critique aussi aiguisé pour autrui que faussé pour lui-même — si ces raisonnements, même les plus serrés, les plus logiques, les plus corrects sont insuffisants et n ont qu'une action très passagère, à plus forte raison en est-il de même des raisonnements du douleur luimôme.

Dans un état comme le doute, où il faudrait user du raisonnement le plus rigoureux et du jugement le plus sur, on comprend que le moindre paralogisme, que le moindre sophisme, que le moindre maillon manquant à la chaîne du raisonnement, par ignorance de certains faits ou par fausse interprétation de certaines données de ce raisonnement, ne produisent qu'une plus grande confusion dans les idées du douleur et aggravent son doute.

Et de fait, chez le douleur en lutte avec ses doutes, les raisonnements poussés à l'infini, à l'absurde, accumulent les unes sur les autres les analogies les plus fausses, les hypothèses les moins justifiées, et finalement il n*lie ensemble les deux bouts extrêmes de cette enfilade de raisonnements tronqués, sans hase, sans preuves, pour établir son jugement, lequel le déconcerte, l'effraie et devient pour lui le point de départ de nouveaux doutes. Dans ce cas encore sa critique si subtile se retourne contre lui. Autant* elle est fine et souvent juste pour les autres, autant elle le trompe quand il s'agit de lui-môme, f/est que précisément alors son coefficient personnel

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entre en jeu, qu'il devient juge et partie, qu'il croit Juger avec sa raison, sa logique, son expérience» alors qu'il est avant tout guidé, sans s* en rendre 'compte, par ses sentiments, ses tendances, ses émotions, ses désirs, ses intérêts. Sa critique objective pour autrui n'est que subjective pour lui.

Intérêt. — Pour agir il faut avoir intérêt à agir; pour croire iï faut avoir intérêt a croire. D'où deux questions à examiner au point de vue du doute : a) celui qui résulte de l'intérêt des motifs de croire, et b) celui qui résulte de l'intérêt des mobiles d'action.

a) Intérêt des motifs de croire, — Nos croyances, avonsnous dit, sont l'expression de tout notre système personnel, de nos tendances subconscientes et de nos actes conscients, de nos sentiments naturels et de nos émotions ii's, de nos connaissances, de nos expériences, de nos associations mentales, de notre fonctionnement physiologique. Dès lors nos intérêts spéciaux peuvent se trouver en conflit entre eux ou avec notre intérêt général, notre intérêt immédiat avec nos intérêts h venir. Dès l'instant qu'il

a conflit, il y a doute chez un homme prédisposé au toute,

A Télat normal, au milieu des motifs divers de croyance, il y en a toujours un qui prédomine, soit d'emblée, soit au bout de quelque temps de réllexion, et qui s'impose d'une façon définitive. Chez le donteur, au contraire, les motifs de croire se succèdent, se contrarient, prédominent un instant pour laisser la place à d'autres; les plus fortes tendances, les plus habituelles, les plus constitutionnelles amènent par contraste les représentations, les sentiments les désirs les plus opposés. Et plus le doutcur cherche à s'y reconnaître, invoque tel ou tel sentiment, telle ou telle raison, plus il complique sa situation, embrouille tes

motifs, et s'enfonce dans son doute. Plus il est important pour lui de fixer sa croyance plus c'est son Intérêt, plus son désir, et moins il y arrive, par le lait de cette loi Oi&intdl fois indiquée par nous que tout ce qu'il pense ou fait pour échapper au doute l'augmente et se retourne contre lui.

Mais, d'autre part, quand les motifs sont faibles, quand la croyance n*a pas d'intérêt, quand rien ne milita en faveur dune croyance plutôt que d'une autre, on voit le doute surgir de la même façon. De sorte que si le conflit entre des motifs importants, d'intérêt véritable pour le douteur, justifie ses hésitations et ses doutes, l'équivalence des motifs comme intérêt pour lui le justifie tout autant, car dans les deux cas il ne peut pas davantage trouver celui qui doit l'emporter. On remarque, en conséquence, que l'anxiété qu'il éprouve n'a aucun rapport avec l'intérêt de l'objet de son doute. Cette anxiété provient uniquement, en effet, de l'état de doute lui-même, indépendamment de sa cause et de son objet,

b) Intérêt des mobiles d'action. — Ce qui se passe pour la croyance se passe aussi pour l'action. Au milieu de la multiplicité et de la divergence des mobiles le douteur est incapable de choisir. Pour agir il ne lui faut qu'un mobile, Dès qu'il y en a deux ou plusieurs, alors même qu'ils ne seraient ni contradictoires, ni différents, le doute se produit; il passe de l'un h l'autre, et si ce n'est pas sur l'action en ellemême que porte le doute c'est sur la manière de la commencer, ou sur un mode quelconque de son exécution. L'ajournement en est toujours la conséquence.

La faiblesse, l'équivalence des mobiles sont une des plus grandes causes de doute. Le douteur ne saurait être indifférent; il a besoin, pour agir, d'un mobile efficace et certain. Quand deux mobiles % sont d'égale valeur, ou pour mieux dire n'ont une valeur plus grande l'un que l'autre, le dou-

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