ÉTAT DE LA MOTRICITÉ
rièf0i II évitait le plus possible les dîners officiels, et n'y prenait plus de potage. Maïs le doute était entré en lui, et il se demandait maintenant si ce refus systématique ne paraîtrait pas singulier, et s'il ne serait pas obligé un jour ou l'autre d'en accepter : que se passerait-il alors, quelle incongruité ne commettrait-il pas? Il ne parlait de rien moins que d'abandonner sa carrière, tant il était obsédé constamment par tous les doutes greffes sur ce doute primitif,
Tel était encore le cas tout à fait analogue d'une dame qui avait peur de trembler et de renverser dans un salon la tasse de thé qu'on pouvait lui offrir, inquiétude qui avait fini par lui faire fuir le monde, et par empoisonner son existence.
Il ne me parait pas moins évident que certains états d'atonie musculaire, qui donnent du ralentissement des mouvements, ou rendent les gens gauches et maladroits, ou encore certains tics ou spasmes musculaires peuvent amener le doute d'une façon générale, et pas seulement des doutes. Ils rendent, en effet, le sujet qui les présente défiant de lui-même, timide» car on se moque souvent de lui quand il est enfant, à l'école. Il a peur d'être ridicule et cette émotion augmente encore sa timidité et sa maladresse. Il hésite de plus en plus à agir, et surtout devant d'autres personnes* Il lui arrive souvent de faire le contraire de ce qu'il veut, de ce qu'il faut. Il le sait, s'en rend compte et ne peut s'en empêcher. On pourrait appeler le doute qui tient à ces troubles moteurs primitifs, congénitaux, un doute moteur. Car si on interroge le sujet qui a l'air aussi d'hésiter dans ses mouvements, dans ses actes, qui semble ne pas savoir ce qu'il veut faire, ou ce qu'il doit faire, on s'aperçoit qu'il le sait parfaitement, qu'il l'a vu immédiatement, quelquefois même avec plus de vivacité et de justesse que bien d'autres, mais que la réaction motrice n'a pas
répondue l'excitation psychique. C'est vraiment l'îmj
sance motrice qui est dans ce cas la cause primordiale du doute. El cela semble si vrai que si Ton augmente par un procédé quelconque la tonieilé musculaire on voit s'atténuer, sinon disparaître, les doutes d'action.
Mais on comprend qu'à force d'être raillé, ou grondé quand il est enfant, traité de paresseux, etc., un s devienne de plus en plus timide, de plus en plus craintif, et doute de plus en plus de lui-même. Ht îe doute, malheureusement, a une grande tendance a l'extension, au fui mesure que la personnalité se développe et que tout se temalise dans le moi.
Ce sont ces états-là surtout qu'on traite d'aboulie, et des psychothérapeutes qui ne regardent que le eûté psychique appellent d'une façon méprisante, mais absurde, m la veulerie neurasthénique .
Émotion. — Nous en arrivons maintenant a la cause la plus profonde, h la cause des causes si Von peut ainsi dire, de l'état de doute et des doutes. Presque toutes les causes que nous venons d'énumérer sont, en effet, plutôt des causes, des occasions de doutes, que des causes du doute. Elles ne Suffisent pas à rendre un homme douleur; elles peuvent seulement développer chez lui ou môme être le point de départ d'un doute accidentel ; elles sont surtout des agents provocateurs de doutes chez des douteurs déjà déclarés. C'est donc surtout dans le doute pathologique qu'on le observe, et qu'elles prennent, en tout cas, toute leur valeur et acquièrent toute leur efficacité.
Mais il est une cause sous-jacente à toutes les autres et sans l'aide de laquelle celles-ci ne provoqueraient aucun doute, même chez des douteurs morbides : c'est l'émotion. Si tous les troubles de sensation, de perception, de cons cience, de mémoire, d'imagination, d'association des idées,
ÉM0T1VITÉ
de raisonnement, de motricité, ne s'accompagnaient pas d'un état affectif, émotionnel, intéressant la personnalité tout entière du sujet, il pourrait y avoir incertitude, suspension de jugement, de croyance, il n'y aurait pas doute. Il faut qu'à ces troubles qui fournissent la matière du doute il s'ajoute cet état d'émotivité spéciale qui fait que l'activité cérébrale est soumise à des oscillations, à un remous incessant, d'où les alternatives de croyance et de jugement, la confusion générale ou le vague de la pensée dans le doute.
Dans un pareil état d'émotivité tout trouble des fonctions psychiques ou physiologiques provoque à la moindre occasion de nouvelles émotions* Au cours du doute toutes les représentations comportant un élément émotionnel, tous les sentiments qui s'offrent et se heurtent, déterminent des états émotifs disproportionnés avec leur cause, en raison de l'émotivité préexistante, et entretiennent et augmentent ainsi cette émotivité. C'est pourquoi, pour entraver et résoudre le doute, la première chose à faire est de limiter le conflit intérieur en supprimant toutes les excitations extérieures, discussions, démonstrations, encouragements, assurances, distractions même qui ne font qu'entretenir l'activité cérébrale, l'agitation émotive.
Les phobiques donnent souvent la démonstration de ce fail, quand sous l'influence d'une émotion banale qui n'a aucun rapport avec leur phobie ordinaire on voit celle-ci reparaître, alors qu'elle semblait écartée, disparue depuis quelque temps.
L'émotion est donc une des conditions les plus favorables à Féclosion du doute, car elle renforce tous les troubles que nous venons de passer en revue quand ils se produisent indépendamment d'elle; elle peut à elle seule les provoquer, comme nous l'avons vu précédemment, et enfin elle se trouve elle-même entretenue et renforcée par eux. SoxxiEa. — Do u h.'. 11
LE l"
donc un earcle vicieux au centre duquel tout gravite et tout aboutit
Parmi les émotions il es est deux qui sont particulièrement
propres h non seulement entretenir et développer des
doutes chez 1rs (Jouteurs, mais à créer de toutes pièces la
tendance au doute, ou, au moins, à la déclancher. Ce sont
notion sexuelle et V émotion religieuse.
notion sexuelle. — C'est une des plus troublantes pour la personnalité, car elle correspond ï\ la première transformation physique et morale de l'enfant. Celte crise de la puberté est peut-être la plus importante de toutes celles qui marquent révolution de l'individu. L'enfant ne se rend pas compte de ce qui se passe en lui. Mais des désirs
iilenl, un trouble le saisit à la vue ou au contact de l'autre sexe ; on se recherche, on s'attire ou on se fuit entre sexes différents. Chez les filles , la menstruation marque d'une façon évidente pour elles la transformation qui s'opère; elles en sont quelquefois extrêmement troublées, et, si on ne les a pas averties, si on ne leur explique pas les choses, elles se forgent mille idées, ou s'inquiètent et se font des scrupules, car leur pudeur s'éveille à ce moment. Chez les garçons comme chez les filles les préoccupations sexuelles,, accompagnées ou non de phénomènes sensuels, s'imposent; la question des rapports de l'homme et de la femme, de la maternité, de la naissance des enfants les hante. Une crainte instinctive les empêche de se renseig auprès de leurs parents, ou de leurs maîtres, et s'ils le font on leur fait souvent un reproche d'avoir de telles préoccupations; on leur parle de ces questions comme de choses honteuses, on leur apprend une pudeur hypocrite souvent, on leur laisse presque entendre que toutes ces choses naturelles sont anormales, qu'il est mal d'y penser, et que c'est être vicieux que d'avoir de semblables préoccupations.
KMOTION SEXUELLE
Que se passe-t-il fatalement? C'est que l'enfant est d'autant plus curieux qu'on lui fait un mystère de ce qui est, qu'il se renseigne à tort et à travers, qu'il cherche à comprendre ce qui se passe en lui, et à contrôler sur lui-même ce qull a appris. En même temps que son instinct sexuel continue son développement et que son évolution sexuelle s'achève parallèlement à son évolution morale, il est tiraillé dans deux sens opposés. II entre en lutle avec lui-môme : partagé entre l'instinct qui le trouble malgré lui, et sa moralité qu'on a faussée à cet égard.
C'est surtout chez les garçons que ce conflit sexuel se montre. Chez les filles la fonction sexuelle s'accomplit grâce à la menstruation; chez les garçons la sécrétion glandulaire demande une issue. Si on ne la lui donne pas d une façon naturelle, elle la trouve anormalement. Tantôt ce sont des pollutions nocturnes spontanées qui épuisent l'organisme, et particulièrement le système nerveux, et empêchent son développement normal ou altèrent sa résistance; tantôt ce sont des pollutions provoquées, l'onanisme, qui n'épuise pas moins l'organisme mais qui est, en outre, le point de départ des perversions sexuelles et môme, bien souvent, de l'inversion, qui n'est peut-être qu'une mauvaise habitude fonctionnelle* L'on voit alors chez certains cette singulière combinaison d'anomalies et de perversions sexuelles avec des principes de morale sévère et une timidité exagérée. L'acte sexuel normal est devenu pour eux un acte immoral, un péché, auquel tout est préférable, et je me rappelle un jt une homme très pieux que sa mère se réjouissait de voir encore vierge à vingt ans et timide devant les femmes, et qu'elle surprit à la campagne pratiquant la bestialité sur des volailles. Malheureux garçon dont le développement physique et génital était au-dessus de la moyenne mais avait été entravé par une fausse conception de la morale sexuelle, et qui était devenu un grand scrupuleux
obsédé et phobique en même temps qu'un inverti sexuel!
(/est surtout lorsque la contrainte morale entrave complètement la fonction sexuelle sous quelque forme que ce soit que les troubles émotionnels prennent la plus grande intensité. La préocupation sexuelle devient alors pour le jeune homme une véritable obsession ; il est perpétuellement en lotte contre elïe ; tout la réveille chez lui, et plus il cherche à la fuir, plus les images adéquates à cette fonction surgissent. Ainsi s'établit l'état de doute primitif, sur lequel se greffent des scrupules d'abord, puis d'autres doutes.
Car^au L bout d'un temps variable un certain apaisement paraît se faire, apaisement qui correspond souvent d'ailleursà l'impuissance. C'est surtout au début du développement sexuel que les doutes et les scrupules d'ordre moral s'éveillent, pour durer pendant une certaine période et disparaître ensuite. Mais ils laissent derrière eux une tendance au doute, et si cej ne sont plus des scrupules moraux ayant rapport à la vie sexuelle qui apparaissent, ce sont des doutes, des phobiesjd'ordrcs divers qui se manifestent à la période adulte, au^uiûindre choc moral.
L'impuissance elle-même, bien loin de délivrer l'homme de ses doutes et de ses préoccupations sexuelles, en devient la source de nouveaux., C'est alors la lutte entre les aspirations sentimentales, les besoins d'affection de la part des femmes, et l'incapacité où il se trouve d'y donner suite. L état d'émotivité dans lequel il tombe alors est propice a toutes les autres manifestations du doute.
Si les besoins t sexueïs non satisfaits n'entraînent guère de troubles du même genre chez les jeunes filles, il n'en est plus de même chez les femmes adultes, où la menstruatior est insuffisante pour satisfaire leur fonction sexuelle, et où, qu'elles s'en rendent compte ou non, les rapports normain avec l'homme et la^maternité doivent la compléter» Auss est-ce seulement d'une faeon tardive que les préoccupations
ÉMOTION SEXLELLE
sexuelles, les scrupules, les doutes au sujet des fonctions génitales, apparaissent chez les femmes. (Test ordinairement à la ménopause, et il n'est même pas rare de les voir survenir chez des femmes qui ont été mariées et ont même eu des enfants, mais sans avoir jamais ressenti aucune émotion sexuelle. Celle-ci se produit seulement alors, les trouble 1res profondément et devient très souvent le point de départ de scrupules moraux et religieux, et de doutes divers.
Sans aller aussi loin que Freud qui rattache toutes les obsessions, tous les doules, toutes les phobies à des troubles des fonctions sexuelles, aussi bîen chez l'homme que chez la femme, il me parait bien certain d après mon expérience personnelle de plus de quatre cents cas de doute avec obsessions ou phobies, que la fonction sexuelle joue un rôle 1res grand chez tous les douteurs et est chez tous l'objet de préoccupations, soit à une certaine époque seulement, soit dans tout le cours de leur existence.
Mais je crois qu'il ne Faut voir là qu une coïncidence assez naturelle. L'émotion sexuelle se produit sous diverses formes à toutes les époques de la vie : e!le marque les étapes de notre évolution; chez les femmes surtout elle est Taxe autour duquel toute leur personnabilité évolue; elle inléresse à la fois notre personnalité physique dont la fonction sexuelle est la caractéristique la plus importante, et notre personnalité morale dans ses aspirations* ses sentiments, ses passions les plus intenses. 11 n'est pas surprenant que cette fonction, dont l'exercice intéresse plus profondément et plus violemment qu'aucune autre notre personnalité, soit le point de départ de doutes, de scrupules, d^obsessions, et <jue les entraves qui y sont apportées, soit involontairement, soit volontairement, provoquent un trouble considérable dans l'organisation psycho-physique, et créent un état «fémotivitô très propre à t'éclosion des préoccupations qui y ont trait.
i66 LE DOUTE
On sait, en effet, et j'ai attiré l'attention sur ce point intéressant de psycho-physiologie \ que certaines sécrétions, et en particulier les sécrétions des glandes génitales — testicules ou ovaires — éveillent les représentations adéquates à ces fonctions, de même que ces représentations provoquent les sécrétions. C'est, d'ailleurs, ce qu'a si bien établi Pawlow pour les sécrétions du tube digestif, où la môme concordance s'observe entre les représentations et les sécrétions.
La fonction sexuelle se distingue en outre de toutes les autres par son coefficient affectif et émotionnel qui est considérable. Il n'est donc pas surprenant, pour toutes ces raisons, de la voir susciter des états de doute liés, comme nous l'avons vu, à des conditions particulières de l'émotivite et de la personnalité.
Émotion religieuse. — C'est, après l'émotion sexuelle, et pour des causes analogues, l'émotion religieuse qu'on rencontre le plus souvent chez les douteurs, et à l'origine de leur doute. L'évolution du sentiment religieux suit, on le sait — et les travaux de Starbuck 2 l'ont bien montré — celle du développement sexuel, et, d'ailleurs, de la personnalité elle-même. C'est, en effet, au moment de la puberté que commencent à s'éveiller chez l'enfant certaines préoccupations d'ordre religieux, moral et même philosophique.
C'est alors que commence à se former sa personnalité intellectuelle et morale, que certaines idées générales peuvent s'ébaucher, et que le caractère s'accentue et.prend , son orientation nouvelle et définitive. C'est à ce moment aussi que l'éducation de l'enfant commence à se faire dans . le sens moral et religieux, qu'on lui parle de ses devoirs
1 Sécrétions et représentations. Jonrn. de Psychologie normale et path., 1908.
2 Starbuck, Psychology of religion.
envers les autres, envers lui-même et envers Dieu, et qu'on mêle ainsi plus ou moins complètement la morale et la religion.
La sensibilité, l'émotivité de l'enfant, son impressionnabilité sont particulièrement développées à cette époque. Les impressions laissent une empreinte profonde, les émotions se répercutent souvent à longue échéance, les associations s'établissent d'une façon très forte; l'imagination est vive et la suggestibilité très grande. Tout cela est à la fois très vivace et très fragile, et la tâche de l'éducateur doit être le développement le plus harmonieux possible de toutes ces forces en puissance, et doit tendre à ne pas augmenter une émotivité qui ne demande qu'à entrer en vibration.
Malheureusement c'est le contraire qui se passe ordinairement. Pour développer l'idée du bien et l'amour de Dieu chez l'enfant, on développe surtout l'horreur du mal et la terreur du démon et de l'enfer. Au lieu de s'adresser à ses bons sentiments on se sert des plus inférieurs, à savoir la crainte. Tout concourt à exalter son imagination et sa sensibilité : cérémonies religieuses où tous les sens sont excités, retraites où l'imagination se donne libre carrière par la méditation sur des sermons où se mêlent l'amour de Dieu auquel on doit tout sacrifier, la haine du péché, et la terreur des châtiments divins ; enfin la communion où l'on s'attend à une sensation infinie et inconnue, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de l'union réelle avec Dieu tout puissant, créateur du monde. Tout est réuni pour remuer violemment l'esprit de l'enfant et le frapper d'une façon définitive si possible. Et l'on ne peut vraiment s'étonner que d'une chose, c'est que tant de sujets puissent échapper à cette formidable tension et sortir indemnes de cette émotion calculée.
Mais trop d'enfants encore y succombent, parmi les filles surtout, et il n'est pas exagéré de dire que sur dix obsé-
LE ri-
dées, douteuses, il en est huit au moins qui ont ru dès cette époque, ou un peu plus tard quand elles ont continué leur éducation religieuse d'une façon un peu intensive, leurs premiers doutes sous forme de scrupules religieux.
Ici, plus nettement encore que pour 1 émotion sexuelle, qui n'éclate pas sous cette forme brusque et à la suite d'un entraînement artificiel, L'émotion religieuse apparaît vraiment comme cause initiale du doute, comme créatrice du terrain sur lequel il peut se développer. SI les choses peuvent quelquefois en rester là après une crise de scrupules religieux entre la douzième et la dix-huitième année, il n'en est pas toujours ainsi malheureusement, et cette crise n'est souvent que le prélude d'autres plus graves, n'ayant plus le caractère religieux, mais se rapportant aux objets que la vie ofTre au fur et a mesure de son évolution.
Si la vie sexuelle présente une continuité complète delà puberté a la ménopause ou à l'arrêt de la fonction testiculaire, avec trois points critiques — adolescence, âge adulte où commence h s'exercer normalement la fonction sexuelle avec les phases passionnelles qui se montrent plus ou moins ensuite, et sénilité — la vie religieuse offre une moins grande continuité, et surtout est loin d'être aussi développée chez la plupart des gens. Mais elle procède aussi comme elle par périodes critiques.
Elle se manifeste d'abord, et d une façon souvent très vive où l'émotion domine, à la puberté, au moment de la plus forte transformation physique et morale de l'homme. Elle se manifeste ensuite à Tâge adulte sous la forme du sentiment, du besoin religieux, et n'est souvent chez la femme que le succédané de son besoin d'amour, du don de soi-même qu'elle ne peut satisfaire sexuellement; chez l'homme, c'est plutôt la forme philosophique, morale, métaphysique que prend cette crise, soit pour adopter définitivement, soit pour rejeter la croyance religieuse. Aussi
voyons-nous cette crise religieuse se produire chez la femme entre vingt et trente ans, en pleine évolution sexuelle, tandis que chez l'homme ce n'est guère qu'entre trente et quarante qu'elle se montre, au moment de sa maturité intellectuelle, de sa formation morale définitive, dj l'épanouissement de sa personnalité totale. Enfin le sentiment religieux peut se réveiller encore dans la sénilité, dans la période de déclin de la personnalité. Mais ce n'est plus alors sous une forme ^troublante; l'émotion n'y joue plus de rûle; l'individu, dont la sensibilité aux événements et aux émotions de 1 existence est émoussée, dont l'activité se ralentit, est ramené à ses souvenirs, à ses impressions de jeunesse et y retrouve les sentiments d'autrefois ; il fait alors, sans le savoir, le pari de Pascal, et, en songeant à l'au-delà de la mort, à tout ce qu'on lui a raconté làdessus, il se dit : « Si, après tout, c'était vrai! » Et il se laisse aller à une croyance qu'il ne discute plus, et qui, au lieu de le troubler, de l'émouvoir, lui donne une certaine quiétude. Les pratiques cultuelles prennent alors la plus grande part dans cette religiosité, surtout chez les femmes, pour qui elles constituent une occupation et un emploi du temps qu'elles n'ont plus à dépenser de façon utile pour les plaisirs ou les nécessités de l'existence.
Quand les préoccupations religieuses surviennent dans l'adolescence ou au début de l'âge adulte — de quinze à vingt-cinq ans — elles n'ont pas seulement un caractère religieux, elles ont aussi un caractère moral et philosophique. C'est l'âge où l'on fait étudier au jeune homme les systèmes philosophiques, où les grands problèmes métaphysiques se posent devant lui, où naissent en lui des réflexions et des idées générales sur le monde, la société, la morale, où il se demande quel est le rule de l'homme et le but de l'existence. Il faut le reconnaître s— et c'est heureux pour la marche de l'humanité — la grande majorité des hommes se contentent
de vivre pour vivre de leur mieux, sans se demander auparavant quel est le sens de la vie. A attendre d'avoir résolu celte question pour agir on risque trop de terminer son existence sans avoir jamais rien fait, faute do savoir ex< ment et sûrement ce qu'il fallait faire, comme AmieL On appelle ces esprits-là des esprits délicats, distingués, par opposition avec les esprits grossiers qui se contentent de vivre et de se développer, intellectuellement aussi bien que matériellement, sans s'embarrasser outre mesure de savoir d'où ils viennent, où ils vont et comment ils progi Ces esprits, appelés délicats, ne le sont bien souvent que parce qu'ils sont des faibles, des impuissants ; les autres sont des forts et des actifs. El si séduisants que soient les premiers, ce sont les seconds seuls qui font marcher l'humanité.
La crise morale ou philosophique de l'adolescence peut d'ailleurs se produire dans deux sens opposés ; dans le sens religieux ou dans le sens anti-religieux, ou, pour mieux dire, areligteux. Ou Ton se met à croire, ou Ton abandonne toute croyance religieuse. La conversion s'opère d'ailleurs avec les mômes troubles dans un sens comme dans l'autre ; elle s'accompagne des mêmes luttes, des mômes doutes, des mêmes oscillations de sentiments, des mômes conflits entre les tendances et la raison» entre le sentiment et la connaissance. Cette période peut durer longtemps, et Ton comprend qu'à cette phase de l'évolution de la personnalité, où tout est en voie de formation, il puisse en résulter un trouble très profond et définitif.
En effet, deux cas peuvent se présenter : Après une période de doutes plus ou moins longue et laborieuse, la croyance s'établit d'une façon en apparence définitive, et le calme, l'harmonie semblent revenir; l'activité normale reprend son cours. Mats en réalité l'individu reste un émotif et, cette crise passée, est exposé à retomber dans une
autre, de caractère différent, chaque fois que sa personnalité sera fortement remuée, soit par des responsabilités qui lui incombent, soit par des causes de dépression morale quelconques — insuccès, chagrins, émotions morales violentes, ou simplement fatigue, surmenage, épuisement physique et nerveux. La crise religieuse ou philosophique de l'adolescence a donc créé la prédisposition, le terrain favorable au doute, comme l'émotion religieuse de la puberté l'avait fait.
Dans l'autre cas la lutte intérieure est trop forte, le trouble est trop profond, pour qu'une solution se produise. D'eniblée, pour ainsi dire, le doute s'est installé, il ne va plus disparaître. Il subira des variations, il se transformera en partie, il s'attachera a d autres objets, maïs le fond reslera le môme : ce sera le scrupule religieux ou moral, sur lequel viendront se greffer tous les doutes ou phobies ou manies quelconques que Ton rencontre chez les douteurs pathologiques.
Parmi ces doutes qui hantent les scrupuleux religieux il n'en est pas de plus fréquemment associés que ceux qui se rapportent à la sphère sexuelle. Mysticisme et érotisme sont les deux faces d'un même état, et je n ai jamais rencontré de douleur dans l'ordre religieux qui ne fût hanté de doutes et de préoccupations d'ordre sexuel.
C'est qu'en réalité c'est le fond le plus intime de l'être, de la personnalité, qui est touché dans les deux cas f et nous avons vu le parallélisme étroit de la vie sexuelle et de la vie morale et religieuse. Mais en même temps qu'il y a parallélisme dans leur évolution, il y a antagonisme dans leur objet : la religion réprouve les préoccupations matérielles, sensuelles; le besoin sexuel évoque, suscite des images adéquates à lui; le conflit est donc fatal, et plus le sentiment religieux est fort, plus les représentations opposées à celles qu'il désire surgissent. C'est le fait même
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du doute, nous le répétons encore, que cette évocation d'images, de sentiments contradictoires, opposés. Dans aucun cas des sentiments, des tendances, des émotions antagonistes plus violentes ne peuvent se trouver aux prises au sein de notre personnalité que dans le conflit du besoin religieux et du besoin sexuel.
Aussi rien rf est-il plus ^rave, plus profond, plus difficile à déracine! que le doute, le scrupule religieux; son objet est moins susceptible do démonstration, de contrôle que tout autre, puisque normalement il ne peut jamais sus< que la Toi, eVst-à-dire, suivant la définition de Bossuet, la croyance à ce qu'on ne peut démontrer. Or, le douteur a besoin de certitude pour être rassuré. S'il est difficile vent de lui donner une certitude pour des questions d'expérience , contingentée, démontrables , quelle difficulté , quelle impossibilité n'est-ce pas quelquefois de lui faire croire des choses dont la possibilité est la plus hypothétique qui soit, puisque leur existence elle-même est indémontrable? On peut rassurer un agoraphobe qui a peur de traverser la Cour du Louvre en lui affirment qu aucune voiture n'y passant il ne pourra s'y taire écraser; mais celui qui craint qu'une mauvaise pensée qu'il a eue le conduise en enfer est moins facile à rassurer, car on ne peut pas lui affirmer que cette pensée ne sera pas jugée digne des flammes éternelles, et on ne peut même pas lui prouver que l'enfer n'existe pas. Nous avons vu tout à l'heure que plus était vaste le champ des possibilités^ plus était grande l'incapacité de démontrer que les possibilités redoutées étaient infimes comme nombre, plus étaient faibles les probabilité, et plus le doute était fort et tenace. Ici les limites despo bilités et des probabilités sont reculées à l'infini, La question religieuse étant essentiellement et uniquement une question de croyance, de foi, est par excellence un objet de doute, l'opposé de la croyance étant le doute. C'est pour
cette raison fondamentale, tenant à la nature même du
phénomène religieux, qu'il est plus que tout autre non
seulement une cause de doutes chez les douteurs déclarés,
mais encore un facteur de l'état de personnalité et d'émo- ..
tivité sur lequel le doute peut se développer.
Toutes les causes que nous venons de passer en revue .;
sont, en effet, pour la plupart des causes secondaires, des : i causes occasionnelles des doutes divers qu'on rencontre . : !p
chez les douteurs ou chez les prédisposés au doute. Mais à ^
elles seules elles ne peuvent créer l'état psycho-physiolo- .'■?£
gique spécial, l'état affectif et émotionnel de la personna- --^. |
lité, dans lequel le doute prend racine, et dont il n'est en ^
somme que l'expression. Il faut faire exception pour l'émo- |L
tion en général, et les émotions sexuelle et religieuse en -^
particulier qui, elles, peuvent d'emblée et de toutes pièces % f faire un douteur d'un homme normal, ou un peu émotif seulement.