OBSESSION ET HALLUCINATION
— et c'est alors que je la vis — elle perdit son mari. Elle en eut un chagrin d'autant plus vif qu'elle se trouva seule, tristement, à la campagne. Elle se sentit découragée, perdit ses forces, et, brusquement, l'obsession du couteau dans la gorge lui revint avec la même intensité que la première fois, sans que cependant rien ne lui en eût réveillé le souvenir, sinon l'état de dépression physique et morale dans lequel elle se trouvait comme autrefois. Dans ce cas, comme dans bien d'autres, on peut constater que l'obsession tient avant tout au fond personnel du sujet, à Tétat de son affectivité et de son émotivité, ainsi d'ailleurs que de ses fonctions organiques. Comme je me suis efforcé de le démontrer à propos des émotions, les mômes états physiologiques ramènent les mêmes états psychologiques, les mêmes conditions organiques de la personnalité ramènent les mêmes représentations»
Je crois donc, et je ne vois a cela aucune raison contradictoire, que les représentations chez les obsédés peuvent acquérïr une intensité telle qu'elles peuvent être regardées comme de véritables hallucinations*
Ces hallucinations ont deus caractères particuliers : le premier est qu'elles sont toujours identiques à ellesmêmes, et ne subissent pas de déformation soit entre leurs diverses apparitions, soit au cours même d'une de cellesci, contrairement à presque toutes les hallucinations visuelles. Le second caractère, c'est qu'elles sont isolées : non seule [ne nt. elles ne s'accompagent pas d'autres hallucinations des divers sens, maïs elles n'ont qu'un seul objet , qu'une seule forme, alors que les hallucinés de la vue ont des hallucinations d'objets, d'animaux, de personnes plus ou moins nombreuses et variées.
Ces caractères paraissent assez contradictoires avec l'état de doute où tout est ordinairement indécis et oscillant. Mais, au contraire, ils résultent naturellement de cet état
de doute obsédant. En effet, parmi les doutes divers il en est un qui a une intensité, une importance prépondérante; c'est lui qui parait à lui seul constituer l'état de doute, qu'on caractérise alors par l'objet de l'obsession principale. Dans le cas que je viens de citer le doute porte sur la possibilité de sentir le couteau s'enfoncer ou non dans la gorge, et aussi sur la réalité ou non de l'existence de ce couteau, et enfin sur l'opposition, le conflit qui existe entre l'hallucination et les impressions réelles du monde extérieur. Il en est de même dans tous les cas où il semble qu'un des éléments du doute soit fixe.
L'existence des seules hallucinations visuelles, même quaud elles donnent l'impression de toute une scène qui se déroule sous les yeux, sans adjonction d'hallucinations auditives, rapproche beaucoup cet état d'obsession hallucinatoire d'un autre état que nous avons déjà signalé comme comparable, le rêve. ;
Et un autre caractère des hallucinations obsédantes l'en rapproche encore : c'est le défaut de réaction du sujet vis-àvis d'elles. Alors que les hallucinés de la vue fuient leurs hallucinations, témoignent par leurs attitudes de leur existence, l'obsédé halluciné ne manifeste rien extérieurement et n'avoue souvent même qu'avec difficulté un phénomène dont il a une sorte de honte.
J'en reviens maintenant au second caractère des obsessions sur lequel je voulais insister, à savoir leur mode d'association. Nous en avons déjà dit un mot à propos du caractère d'opposition des obsessions. Mais ce n'est là qi^un des côtés de la question. Le mode d'association qui préside à leur apparition explique certains de leurs autres caractères, tels que leur invraisemblance, leur illogisme, la critique que le sujet en fait lui-même, laquelle entraîne le non aboutissement soit à la croyance, soit à l'action.