‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 67 sur 135 · ÉCLIPSES DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

ÉCLIPSES DE CONSCIENCE

a appelé la névrose d'angoisse. Il est impossible aux malades do dire si les objets tournent autour d'eux, si ce sont eux qui tournent ou perdent l'équilibre; le fait est que jamais ils ne tombent. Quand ils sont un peu plus précis ils vous disent seulement ; « II me semble que les murs vont tomber sur moi », ou bien « que je vais me trouver mal, tomber par terre. » Ce qui caractérise ce vertige, c'est l'angoisse et ce sont les troubles vaso-moteurs. Quand on est a même de les observer, comme j'ai pu le faire souvent, on constate qu'à ces moments-là ils pâlissent ou rougissent, la sueur leur perle quelquefois au front ou môme sur tout le corps. Ils ont l'expression anxieuse, et on a l'impression que ce qu'ils appellent un vertige n'est qu'une angoisse : angoisse physique on anxiété cérébrale. Le plus souvent c'est une anxiété cérébrale, avec douleur constrictivesoitau moment môme, soit après. Chez beaucoup de phobiques qui ont peur de mourir subitement, de devenir fous, etc., on note ces douleurs cérébrales, atroces quelquefois, si l'on en juge par l'expression de souffrance des malades. Dans ces moments-là leur conscience est-elle très obnubilée? Non. Elle Test assurément comme chez tout homme qui a une violente douleur de tète, de la migraine ophlhalmique par exemple, qui l'empêche de penser a rien, mais qui ne le prive nullement de la perception consciente de tout ce qui se passe autour de lui, et malheureusement aussi de tout ce qu'il éprouve. Elle Test comme chez tout homme qui a une violente et brusque émotion angoissante. Mais cela ne peut pas s'appeler de la perte de conscience vraie.

Restent donc les éclipses de conscience ^qu'accusent les malades. Il faut beaucoup se défier de ce qu'ils racontent d'eux-mêmes. Ce n'est bien souvent que la crainte de ce qu'ils croient pouvoir leur arriver qu'ils vous décrivent comme la chose elle-même. « Je me trouve mal à tout instant, vous disent-ils* — Vous perdez connaissance, vous

LE h OU TE

«Mes tombé quelquefois? — Non, jamais» mais il s en est fallu de bien peu, » ]| s'en faut toujours de bien peu. Perdent-ils quelquefois conscience ou ont-ils la peur de la perdre ou l'impression de l'avoir perdue? J'ai observé souvent, k leur insu, des malades qui disent avoir tout d'un coup des éclipses de conscience. Je les ai observés dans des moments où ils m'ont dit ensuite en avoir eu. Rien n'avait révélé leur trouble* ni un changement d'attitude, ni un trouble vaso-moteur du visage. Par contre, ils étaient dans un état de rêverie, d'inattention complète.

Qu'au sortir de phases d'inattention et de rêverie ils aient l'impression d'avoir perdu conscience, et le racontent avec l'exagération qu'ils apportent dans la description de tout ce qu'Us éprouvent, rien détonnant à cela. Que, commençant à tomber dans la rêverie, ils en soient tirés par un bruit quelconque et aient l'impression, comme lorsqu'on s'assoupit dans le jour en voiture, d'avoir perdu conscience un moment, c'est là une chose parfaitement naturelle. Leur rêverie ressemble singulièrement parfois à un assoupissement, pendant lequel d'ailleurs ils sont sujets à tous les rêves, qu'ils confondent ensuite avec les impressions réelles.

Il est cependant des cas où il y a vraiment une éclipse de conscience, J'en ai signalé moi-même chez une éreutophobe ayant tout à coup le sentiment d'avoir perdu sa personnalité, de ne plus savoir où elle est, qui elle ce qu'elle est. On l'observe, d'autre part, chez certains malades où elle est un des signes mêmes de la maladie, l'épilepsîe.

On a voulu voir une analogie, on a même cherché, comme Pierre Janet, à identifier certaines formes de sa psychasthénie avec Tépilepsie, en comparant ce qu'il appelle les crises de psycholepsie, où il y a un abaissement brusque de la tension psychologique, avec les crises d'épilepsie*

ÛLISESSION ET ÊP1LEPSIE

On a signalé depuis un certain nombre de cas où se trouvaient associées des obsessions et de répilepsic, et où le traitement de la seconde amenait la disparition des premières. Qu'est-ce que cela prouve? sinon que les épileptiques peuvent être aussi des obsédés. Les hystériques peuvent aussi présenter des obsessions et des phobies qui n'ont rien à voir avec leur hystérie et qui subsistent souvent après sa disparition, bénéficiant seulement de l'amélioration qu'amène chez tout névropathe le relèvement de son état général.

J'ai observé moi-même des épileptiques douteurs. Une jeune fille de dix-huit ans avait des crises épileptiques commençant toujours par l'hallucination visuelle d'une vieille mendiante qui la saisissait par derrière. Elle s'enfuyait ter* rorisée et la crise évoluait. En dehors de ses crises elle avait des absences et des vertiges, et des scrupules moraux et religieux, des doutes, des manies de toute espèce. Soumise au traitement bromure intensif et prolongé, les crises s'effacèrent et finirent par disparaître. Le développement physique de cette jeune fille qui avait été enrayé se fit normalement, l'état général devint excellent. Maïs les scrupules, les doutes, quoique extrêmement atténués, persistèrent. Elle n'aurait pas été épileptique qu'ils se seraient amendés de la même façon en raison de l'amélioration physique générale, d une part» et du traitement moral méthodique qu'elle avait suivi, d'autre part. Un autre cas est celui d'un homme de trente-deux ans atteint de phobies, de doutes, de scru pules, d'aboulie, de manies de tous genres depuis une dizaine d'années avec toutes les variations possibles entre ces divers troubles. Une seule fois dans ces dix années il a eu une crise épileptiforme, cinq ans après le début de ses manifestations psychiques, et cinq ans plus tard il en a présenté deux ou trois autres à la suite de vives contrariétés morales, au moment même où il était dans le meil-

leur état mental qn il eût jamais eu encore, au point qu'il paraissait guéri. A-t-on le droit de voir dans des manifestations si rares dos équivalents de l'état ic?

Que les obsessions soient associées à l'épilepsie, cou elles le sont à l'hystérie, à rhypochondrie, comme (H voit même si fréquemment survenir d'une façon pass;: dans la convalescence de maladies infectieuses d mantes, telles que la lièvre typhoïde et la grippe, par exemple, cela est bien certain. Encore faut-il remarquer la rareté de cette association. Combien, dans les services d'épi* leptiques, rencontrc-Uon d'obsédés? combien, dans les serviras ou les établissements où les douleurs sont en grand nombre, en voit-on d'épileptiques? Pour ma part, en estimant à 1 0/0 au maximum la proportion des épileptiques parmi les obsédés, je crois être plutôt au-dessus qu'au-dessous de la vérité si j'en juge par les quatre cents cas environ qui me sont passés par les mains depuis une vingtaine d'années. Ce n est pas là de quoi assimiler deux choses aussi disparates.

Que les épileptiques aient, au moment de leur accès, une chute de leur niveau mental, cela ne me parait pas suflisant pour les comparer aux psychasthéniques obsédés, chez lesquels cet abaissement du niveau mental est insuffisant, comme nous le verrons plus loin, pour expliquer l'étal de doute et d'obsession, d autant plus que nous n'avons aucun moyen d'en apprécier la réalité et encore moins le degré.

Une hypothèse reste à émettre au sujet des obsédés qui deviennent épileptiques, ou chez lesquels les obsessions et les troubles épileptiques surviennent en même temps, c'est qu'il y a un substratum anatomique, organique, cérébral, qui explique les unes et les autres, et qui montre ainsi que les phénomènes dits psychasthéniques ne sont pas toujours, comme leur nom l'indique, des troubles de l'esprit ■seulement.

Page 1