LES MANIES
autour de soi; rien n'est plus difficile en réalité, car après avoir compté les objets on les décompose en diverses parties que Ton veut également compter, et Ton n'est jamais au bout par conséquent de son calcul, qui a d'autant plus hances d'être erroné qu'il s'étend davantage.
Dans le second cas, où Ton compte jusqu'à un certain chiffre — fadilique ordinairement — c'est le plus souvent pour se décider à agir, c'est pour assigner un terme à ses hésitations.
Enfin, quand on recompte ce qu'on vient de compter : papiers, pièces de monnaie, chiffres quelconques, etc.» c'est parce qu'on redoute tout simplement de s'être trompé en cela comme pour toute antre chose.
Il est assez remarquable de constater que ce ne sont pas les gens obligés de par leur profession, comme les caissiers, de manier de l'argent, qui sont le plus sujets à l'anlhmomanie. J ai connu un caissier qui Pelait. Mais ce n'était pas dans l'exercice de sa fonction; il comptait les pas qu'il faisait en marchant, et si un incident lui faisait perdre ie chiffre auquel il était arrivé, il ne pouvait plus avancer, et était obligé de revenir sur ses pas pour recommencer à les compter.
Pourquoi cette manie se porte-t-elle sur tel ubjet plutôt que sur tel autre, c'est là un point aussi difficile h élucider que celui du choix de l'objet des différentes phobies? iMais ce qui est certain, c'est que parmi tous ceux qui pourraient être pour un douleur objets de doute, c'est celui qui peut le plus facilement échapper à ses moyens de certitude et de contnMe, sur lequel il peut le plus facilement faire erreur, celui qu'il a le moins de chances d'éviter, qui s'impose à ui, car on ne peut pas dire qui soit choisi par lui* C'est là
ne règle générale,
La manie de vérification de certains semble contredire ce que je remarquais à propos du refus de cunlrùle que le
douleur oppose à une démonstration évidente. Mais cette vérification n\?st faiïe que parce qu'elle est illusoire, et qu'après l'avoir faite le doute pourra subsister aussi fort. Et» en effet, plus on répète la vérification plus le doute augmente. Tel est le cas des gens si nombreux qui rouvrent plusieurs fois leurs lettres pour s'assurer qu'ils n'ont pas oublié telle ou telle chose; de ceux qui vont vérifier plusieurs fois la fermeture de leur porte ou de leur coffrefort. Quand la lettre est refermée, .quand on a quitté la porte de la maison, quelle preuve subsiste qu'on ne s'est pas trompé? On croyait bien avoir oublié d'écrire ce qu'on voulait ou de fermer la serrure la première fois, pourquoi en être sûr les fois suivantes, alors qu'on « ne devrait pas douter de ces choses-là >»? C'est que dans ces cas ce dont on doute au fond et uniquement c'est de soi-même, c'est de son contrôle. Le doute ne porte pas sur le fait d'avoir ou non fait une chose qui se peut constater; il porte sur la valeur du contrôle de cette chose. Et ainsi le douleur — quand il cherche à se contrôler, comme quand il refuse le contrôle — aboutit toujours au même résultat, à se confirmer dans son doute.
La manie des explications est bien naturelle à un douleur. C'est môme un procédé qui ne lui est pas spécial. Tout homme qui ne sait pas comment s'y prendre pour agir, ou à quel moment agir, et pourquoi agir, demande des explications. Le douleur a ceci de particulier que ses demandes d'explication portent toujours sur les points où on peut le moins lui en fournir, points qui n'ont souvent d'ailleurs aucune importance ni aucun rapport avec le point essentiel. Il se noie alors dans les explications qu'il reçoit et ne fait qu'en être plus embarrassé.
La manie de Fextréme et de l'infini se rattache directement à celles de la précision, de la vérification et de l'explication. C'est le propre môme du doute que de reculer
REMÉMORÂT ION
incessamment ses limites sans jamais arriver à se satisfaire. Le douleur cherche toujours la « petite bête » et « coupe les cheveux en quatre », Comme il n T y a jamais rien d'absolu ici-bas, et qu'en poussant les choses a l'extrême, on arrive soit à une absurdité, soit à un aveu d'ignorance* le malheureux douleur qui s'engage dans cette voie est fatalement amené à voir son doute renforcé par sa recherche minutieuse.
Il ne se contente pas de chercher dans le présent. Il s'adresse aussi au passé. Il fait appel à ses souvenirs et se livre à une remémoralion interminable. Maïs comment être jamais sûr que des souvenirs sont exacts, et surtout complets? S'ils lui paraissent exacts, alors il s'inquiète des détails, et si certains de ces derniers lui échappent, ou s'il pense qu'il lui en échappe — et comment en être sûr? — son doute part dans cette direction. Lui paraissent-ils complets, c'est sur leur exactitude que son doute se porte. Le plus souvent, d ailleurs» c'est de Tensemble des qualités du souvenir qu'il doute, Et puis un souvenir en amène un autre, et plus on remonte dans le passé, plus la confusion est grande, plus les souvenirs sont effacés, moins l'enchaînement des événements est précis, continu, et plus il doute, plus il est anxieux, ayant ordinairement perdu complètement de vue son point de départ dans révocation de ses souvenirs.
Il reconstruit aussi les événements passés, et se complait dans des regrets ou des remords pour n'avoir pas agi comme il aurait dû soit dans son intérêt, soit dans celui des autres.
Si ce n'est pas du passé, c'est de l'avenir que le douleur s'inquiète. Il ne faut pas qu'il oublie de faire ceci ou cela, de penser à telle ou telle affaire. Il inscrit tout sur des bouts de papier, d'une écriture informe» illisible, sur un coin de journal, sur un chiffon de papier quelconque. Ce
LE DOI'TK
n'est pas seulement pour se rappeler ce qu'il a il I mais ce qu'il a fait Rien de plus naturel, en somme, et tous les hommes d'affaires qui ne sont pas sûrs de leur mémoire en font autant. Mais le douteur le fait de telle sorte que cela soit complètement inutile, quand c*est devenu chez lui une obsession. Alors il écrit sur n'importe quoi, d'une écriture ordinairement indéchiffrable, et qui lest encore plus du fait des abréviations, des ellipses, des signes conventionnels qui s'y trouvent. D'ailleurs, il ne relit jamais ce qu'il a écrit ainsi. L'obsession qui l'occupait hier, le doute qui! avait tout à l'heure, et qui sont remplacés par d'autres en ce moment, ne l'intéressent plus ; c'est ceux qu'il a actuellement, et qui dans quelques heures ne l'intéresseront pas davantage, qui le préoccupent uniquement
Ce n'est pas seulement par des notes écrites qu'il cherche h fixer ses souvenirs; c'est aussi au moyen de signes conventionnels qu'il essaie d'associer ses idées — c'est le traditionnel nœud au mouchoir ou l'épingle sur la manche amplifiés — , c'est au moyen d'objets qu'il finît par collectionner dans ses poches, sur sa table, et auxquels, au bout de peu de temps, il est absolument incapable d'attribuer un sens quelconque, Là, comme partout, les moyens employés par le douteur sont absolument inutiles et ne servent qu'à compliquer son doute plutôt qu'à le dissiper.
La manie du mieux et la manie des procédés ne sont que des formes des précédentes, Étant insatisfait de tout, le douteur cherche à faire mieux, et imagine des procédés, toujours très compliqués, pour y arriver. Aussi obtient-il un résultat tout opposé, fait les choses de travers, de plus en plus mal à mesure qu'il échafaude de soi-disant simplifications qui ne sont que des difficultés. Et nous avons vu comment l'attention excessive et la conscience claire qu'il apporte à des actes automatiques ou à des fonctions orga-