‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 80 sur 135 · AUTORITÉ ET DIRECTION · texte numérisé non relu

AUTORITÉ ET DIRECTION

niveau mental, comme le croit P. Janet, est-ce tout simplement parce toute stimulation forte fait pencher le plateau de leur activité dans un sens déterminé, et détruit ainsi ce conflit de tendances à peu près égales qui alternent continuellement et n'arrivent pas à se dominer Tune l'autre, comme je le crois, peu importe : quand un obsédé a constaté fortuitement que telle ou telle excitation, physique ou morale, lui apporte du soulagement il la recherche tout naturellement, sans plus de complication psychologique.

Le besoin de direction ressenti par la plupart des douteurs a son pendant et son opposé dans le besoin d autorité. P. Janet s'étonne de rencontrer quelquefois ces deux sentiments contradictoires chez le môme sujet. Mais c'est là une chose qui s'observe à propos de tous les sentiments chez les douteurs. Non seulement on rencontre les deux sentiments contradictoires chez les douteurs en général, mais souvent chez le même douteur. C'est la condition même du doute que cette coïncidence de sentiments, aussi bien que de tendances et de représentations, contradictoires; c'est précisément le tiraillement perpétuel qui en résulte au sein de la personnalité qui constitue le doute. En face de n'importe quoi on peut normalement, suivant son tempérament et son caractère, avoir des sentiments et des attitudes opposées. Il n'est donc pas surprenant qu'il en soit de môme chez les douteurs. Mais chez les gens normaux ne voit-on pas aussi des traits de caractère qui paraissent inconciliables? Est-ce qu'un homme quelque peu avare sur certains points, n'est pas capable de prodigalité sur d'autres? Est-ce qu'un homme profondément égoïste dans son intérieur, ne peut pas être un grand philanthrope et un altruiste très sincère au dehors?

Le besoin d'autorité peut donc parfaitement s'associer au besoin de direction chez le même sujet, et le conflit de ces deux tendances peut même être l'origine du doute.

Mais il faut remarquer que ce besoin d'autorité s'ex sur des questions différentes que le besoin de direction. Tel douteur éprouve le besoin d'être dirigé au point de vue seulement des questions sur lesquelles il doute; il s'humilie, comme il ferait n'importe quoi pour sortir de son doute. Mais sur tout le reste, où il se sent ou se croit maître et sûr de lui, il n'entend pas être dirigé parce qu'il n'a pas besoin de l'être* Plus d'un sait parfaitement bien vous le faire sentir, si par hasard on s'aventure hors du domaine de son doute. J'ai connu des phobiques qui, dans leurs affaires, avaient autant de décision que quiconqu dans des circonstances sérieuses faisaient preuve d'autant d'énergie que bien d'autres. Tel autre retrouve dans l'exercice de l'autorité une excitation qui lui fait du bien. En parlant avec autorité il se donne en quelque sorte à luiiiH-rne un brevet de décision, comme l'homme peureux chante pour se donner du courage. Chez la plupart, d'ailleurs, il y a des sautes de caractère qui les font voir tantôt sous un jour d'autoritarisme, tantôt sous le jour contraire. Nous sommes là en présence de ces oppositions qui sont le fond même de Tétai de doute à tous les degrés.

11 ne faut donc pas s'étonner de voir deux sentiments opposés, antagonistes contradictoires, se manifester chez le même douleur, non ^seulement alternativement, mais quelquefois aussi simultanément. C'est ce qui se produit également au point de vue moteur. Aussi, comme, je me suis efforcé de le faire remarquer tout le long de cette étude, on n'observe, quand on examine le doute, que contradictions, qu'oppositions, jusque dans les moindres détails de ses manifestations, de ses conséquences, d* réactions, au point même que tout ce qui paraît devoir le calmer aboutit a un résultat opposé. Quand on a fait cette constatation ce n*est plus le paradoxe qui étonne, ce serait de ne pas l'y rencontrer, et le paradoxe lui-même

n'est qu'apparent; il s'explique logiquement et naturellement.

Si tout est contradiction dans le doute, tout n'y est aussi, il faut bien le dire, et c'est ce qui peu h peu ressort de ce que nous voyons, tout n'y est qu'apparence. C'est l'opposition finale entre le réel et le possible, entre le possible et ce qui est.

On pourrait étudier ici les impulsions vraies en les envisageant comme des doutes — ce qu'elles sont en réalité — dont la solution, momentanée comme celles de tous les doutes, se trouve dans la réalisation de l'obsession, et dont la plupart des manifestations ne sont que des moyens de défense, insuffisants et inefficaces, — quand, même, ils ne sont pas préjudiciables — comme tous les autres moyens de défense contre le doute et l'obsession,

Je crois préférable de les examiner comme un corollaire au doute proprement dit, dont nous allons poursuivre l'étude des dernières réactions, parce qu'elles sont, d'une part, F objet de contestations au point de vue de leur place véritable et légitime dans la classification nosographique, et que, d'autre part, elles nous permettent de mieux concevoir la véritable nature du doute, et ce qui en constitue le caractère essentiel, la condition nécessaire et suffisante.

4° Réactions conséquentes du Boute. — Ces réactions peuvent se classer sous trois chefs : a) Conséquences mtellectuelles ; b) conséquences affectives; c) conséquences émotionnelles.

a) Conséquences intellectuelles. — Ce sont les moins importantes au point de vue de leur intensité et de leur nombre, maïs les plus graves peut-être au point de vue social. L'obsession ou la phobie empêche, en effet, le sujet qui en est atteint d appliquer son attention arien d'autre, ou de le

LE DOITF

faire du moins avec la continuité et l'intensité qu'il faudrait. Il en résulte qu'il se trouve, s'il est encore à l'école, dans l'incapacité d'apprendre, de suivre les cours, et qu il est généralement forcé de suspendre, souvent momentanément, quelquefois définitivement, ses études, On comprend la gravité d'une pareille mesure à une période de l'existence où le cerveau est au maximum de son activité réceptive. C'est l'arrêt de l'instruction; c'est bien souvent aussi l'arrêt, au moins relatif, de l'intelligence. Car tout se tient, et le cerveau d'un adolescent n'est pas seulement un appareil de mémoire, c'est aussi un appareil de jugement, de raisonnement; c'est également un appareil sensitif très délicat, dont le développement anormal, pressé ou retardé, retentit sur toute ta personnalité. S'il est un fait qui soit bien une conséquence du doute, il semble que ce soit celui-là. Je ne m'explique donc pas bien comment on peut le ranger, avec P. Janet, dans les sentiments d'incomplétude, dans les stigmates de la psychaslhénie.

À coté de cette conséquence générale, on doit signaler les troubles qui résultent du doute pour l'association des idées. Nous avons vu comment se faisait l'association des idées chez nombre de douteurs, combien en particulier les associations par contiguïté dans le temps avaient d'importance, et comment elles transformaient de simples rapports de coïncidence en rapports de causalité. C'est là une substitution grave, dont la répétition fréquente crée chez le sujet des habitudes de raisonner faussement, amène à des paralogismes et même à des illogismes et à des absurdités. Le pouvoir de raisonner n'est donc pas diminué, il est même quelquefois exagéré, nous l'avons vu, mais il est faussé» ce qui est pire. Car l'habitude de raisonner de travers sur certaines questions qui sont objets de doutes, entraine souvent à raisonner de même sur toutes les autres questions.

Le développement que prend l'imagination aux dépens de

DOUTE ET FOLIE

la perception, et de la représentation de la réalité, n'est pas moins fâcheux* L'habitude d'envisager toujours les possibilités, — lesquelles sont en nombre infini, comparativement aux réalités qui sont toujours en nombre plus ou moins limité, — finit par amener une sorte d'équivalence entre l'imaginaire et le réel* entre ce qui pourrait être et ce qui est. Il est superflu d'en signaler les inconvénients pour la vie pratique.

Enfin il est un point qui fait l'objet de discussions très vives parmi les cliniciens. La maladie du doute, sous la forme d'obsessions, de manies ou de phobies, peut-elle dégénérer en folie? Les anciens auteurs, qui ont les premiers décrit cette maladie, la considérant comme caractérisée par la conservation de la conscience — ce à quoi nous nous sommes rattaché — n'admettaient pas qu'elle pût devenir délirante. Aujourd'hui, au contraire, on tend de plus en plus à penser qu'elle confine à la folie dans bien des cas et s'y transforme même plus d'une fois,

11 semble que les divergences viennent surtout d'une question de terminologie, car sur les faits tout le monde est d'accord. Mais, que faut-il entendre par folie, par état délirant?

Le fait de conserver Ja conscience de son état suffit-il pour faire écarter la folie? Les cas qui nous occupent actuellement étaient rangés autrefois sous le nom de folie lucide. Les deux termes ne s'excluent pas. Mais l'aliénation mentale réside-t-elle seulement dans l'état delà conscience? Les interprétations données aux idées qui surgissent dans la pensée, et les réactions qui en résultent n'ont-eîles pas une plus grande importance? Et puis la conservation de la conscience de quoi? De ce qu'on pense, de ce qu'on fait? Mais presque tous les aliénés, même les persécutés les plus chroniques, ont parfaitement conscience de tout ce qu'ils

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