‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 81 sur 135 · LE 1MIL1TE · texte numérisé non relu

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éprouvent, de tout ce qu'ils font, de tout ce qui se passe]; seulement ils l'interprètent à leur manière, et en tirent, au point de vue de leur façon d'agir, des déductions erronées, qui les conduisent a des actes bizarres, incohérents ou dan* gereux* Ce qui me parait caractériser l'état de folie, cV fait qu on interprète faussement ses sensations, internes ou externes, et qu'on se conduit en conséquence de ces interprétations ; c'est, en somme, de croire a la réalité de ce qu on imagine.

Or, il paraît bien démontré, par des observations de plus en plus nombreuses, que des obsédés peuvent arriver à croire à la réalité de leurs obsessions et à agir en conséquence à la manière de véritables aliénés.

Quand je dis « croire à la réalité de leurs obsessions n ce n'est pas tout à fait exact, et il me semble que c'est là le point délicat du débat, la pierre d'achoppement de la discussion. Je laisse de c*Hé, bien entendu, ce fait qu'il ne s'agit que d'un délire partiel, si délire il y a. Mais même sur le point où ils sont obsédés, où ils paraissent croire à leur interprétation absurde, y croient-ils réellement? J'ai dit plus haut à propos de l'état Je leur conscience que jamais, à mon avis, elle n'était aussi obnubilée qu'elle semblait, et que, pour me servir d % une expression vulgaire, mais qui peint bien ce que je veux dire, les douteurs, si troublés qu'ils paraissent, « ne perdent jamais la carte ».

Prenons des exemples : Voici une jeune fille qui a commencé par avoir, au moment de sa première communion, une extase, puis des scrupules religieux, qui au bout d'un certain temps ont disparu. À la suite d'une cure d'amaigrissement par la thyroïdine (elle appartient, du côté de son père, qui a été obsédé comme elle, à une famille d'obi «lie a été prise d'anxiété et d'obsessions de toute espèce. Elle a peur de perdre la tête; elle a des sensations g taies et des troubles vaso-moteurs ; elle s'est livrée à l'ona-

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nisme et les scrupules moraux et religieux n'ont fait que s'accroître ; elle éprouve dans le cœur, dans la tête, des sensations indéfinissables, dues vraisemblablement à des troubles circulatoires et vaso-moteurs. Elle décrit tout cela avec des détails raffinés, et si Ton s'en tient là on croit être simplement en présence d'une obsédée, scrupuleuse, et quelque peu hypochondriaque. Mais si on gagne sa confiance, elle vous avoue que ce contre quoi elle lutte c'est le démon* Tous ces troubles sont son œuvre; elle Ta senti un jour pénétrer en elle, et depuis lors c'est une lutte perpétuelle pour l'empêcher de l'envahir complètement, de détruire son intelligence; c'est lui qui lui enlève ses sentiments par moment, qui la rend méchante envers ses parents, qui la fait résister aux bons conseils qu'on lui donne; les sensations qu'elle éprouve dans le cœur, dans le cerveau, elle sait à quoi cela correspond et elle donne sa conception des flux et des reflux qui se passent dans ses vaisseaux; elle décrit toute une anatomie et une physiologie basées sur ces sensations et absolument invraisemblables; elle n'est pas arrêtée par les connaissances élémentaires qu'elle a de la circulation normale ni par ce qu'on lui en dit : « il est possible qu'elle fût Faite ainsi qu'on le prétend, mais sous l'influence du démon tout son corps s'est transformé. » Elle se livre à tous les pactes, toutes les conjurations, toutes les expiations imaginables; elle s'empêche de dormir, de faire un mouvement, de parler, pendant des journées et des nuits entières, pour veiller sur le démon qui profiterait de sa moindre défaillance pour détruire son cerveau. Elle est constamment obsédée de ces choses; c'est un remous perpétuel en elle de souvenirs, de représentations diverses; elle est dans un doute continuel sur la façon dont elle doit s'y prendre pour réagir contre le démon; elle passe par les sentiments les plus contradictoires au sujet de ses devoirs vis-à-vis de ses parents, de ses devoirs religieux;

elle se demande si elle va ou non succomber et passe par des alternatives continuelles de crainte el d'espoir* Pendant des années elle a dissimulé ces idées, et ce n'est qu'au bout d'assez longtemps même qu'elle ma avoué leur véritable cause en me faisant jurer de n'en rien révéler à ses parents. C'est elle, à laquelle j'ai déjà fait allusion plus haut, qui se brûlait les jambes contre des boules d'eau chaude, qui se mettait la bouche a vif avec une tisane bouillante, qui se retenait d'aller à la selle ou d'uriner, ou qui t pour ne pas bouger de place, satisfaisait ses besoins naturels dans son lit ou sur les sièges.

Une obsédée, de ce genre ne peut-elle pas être rangée parmi les aliénées? Il faut remarquer ceci : c'est que son doute ne porte pas sur la cause supposée de ses sensations, de ses obsessions» Elle a d'abord éprouvé des scrupules, elle a eu des obsessions, des doutes. Tout cela s'est accompagné de sensations organiques et cérébrales, de troubles vaso-moteurs. Elle a subi ces différentes manifestations morbides comme un obsédé ordinaire; puis elle leur a cherché une cause, el alors est intervenue l'interprétation surnaturelle du démon qui l'envahît, la transforme et contre lequel elle lutte, Son état de doute, d'obsession, de scrupules ne s'est pas modifié, mais il porte sur l'attitude qu'elle doit avoir vis-à-vis du démon. Elle croit à cette interprétation fausse, et c'est par là qu'elle peut être considérée comme une délirante. Sans doute on peut dire qu'elle n'y croit peut-être pas autant qu'elle parait le faire puisqu'elle supplie qu'on n'en dise rien à sa famille. C'est possible qu'elle ait tout de môme un léger doute à cet égard, mais la raison qu'elle donne est que cela ferait une peine abominable à ses parents, surtout a son père» ce qui est exact. Et, d'autre part, ne faut-il pas avoir un degré de croyance assez fort pour en arriver à se mutiler comme elle le faisait, et à passer outre aux convenances so-

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ciales et aux. habitudes d'éducation les plus élémentaires?

On peut évidemment toujours soutenir qu'au fond elle n'avait pas une conviction absolue. Mais si la foi se mesure aux actes qu'elle entraine, il faut avouer que celte foi parait assez solide! Et puis il faut remarquer que cette critique peut s'adressera tous les aliénés, même les plus hallucinés. l'a homme qui serait réellement dans la situation où ils prétendent se trouver, agirait autrement qu'ils ne le font, et ne présenterait pas ces inconséquences, ces incohérences entre les paroles et les actes qu'on observe chez eux, et qui ne les frappent pas eux-métnes.

Yoîci un autre cas. Il s'agit, cette fois, d'un jeune homme d'une vingtaine d'années. Il est continuellement obsédé par Tidée qu'il projette du sperme sur les gens qui sont devant lui, dans la rue, en voiture, au cours, etc. Il pense d'ailleurs aussi qu'il rainasse toutes les saletés qu il rencontre pour les projeter sur ses voisins. 11 donne des explications à l'infini sur les moyens qu'il emploie pour arriver à ce résultat. Il est d'ailleurs obsédé par une foule d'autres problèmes d'ordre métaphysique. L'invraisemblance des manœuvres qu'il raconte ne le choque pas, ce qui dénote déjà un défaut de jugement assez marqué. Mais voilà qui est plus grave. Il nie raconte un jour, qu'étant dans le jardin il a plongé sa main par-dessus le mur dans la rue pour y ramasser des ordures et les projeter sur les autres malades Il reconnaît qu'à ce moment-là il était assis à une douzaine de mètres au moins du mur. Mais il a senti son :bras s'allonger indéfiniment pour aller ainsi dans la rue saisir ordures. Tue telle invraisemblance ne heurte pas son expérience ni sa raison et ce n'est qu'après beaucoup de réflexion qu'il reconnaît devoir se tromper.

A ces troubles eéuesthésïques graves se joignent bientôt d'autres interprétations d'un caractère franchement délirant, et qui nécessitèrent d'ailleurs son internement dans

une maison d'aliénés. Il se mit à remarquer qu'on le regardait de travers, qu'on lui en voulait, parce qu'on s'était aperçu de sa manie de projeter du sperme sur les gens. Il crut entendre qu'on chuchotait, qu'on parlait de lui. Il entra dans un vrai délire de persécution, basé sur son obsession, qui d'ailleurs persistait ainsi que toutes les autres.

Peut-on, dans un cas pareil, repousser la qualification d'aliénation mentale, de délire, à un état d'obsession qui s'accompagne de telles réactions, de telles interprétations? Je ne le crois pas. Je ne vois d'ailleurs pas pourquoi ces deux choses, maladie du doute et aliénation mentale, seraient exclusives l'une de l'autre et inconciliables. Il n'y a rien que de très naturel à voir, au contraire, des formes mixtes s'établir entre ces deux états, comme il y en a tant d'autres dans les psycho-névroses et dans les psychoses qui peuvent en rester au stade conscient ou passer à la forme délirante.

Nous devons d'ailleurs faire deux remarques à propos de ces cas, remarques basées sur un certain nombre d'obsfervation semblables dont il est inutile d'allonger cet exposé. Elles ont trait k la forme des obsessions, et à la nature des troubles sensitifs qui les accompagnent. Je n'ai rencontré ces formes hybrides de doute délirant, d'obsessions délirantes que dans deux cas : chez des obsédés moraux ou religieux et chez des obsédés ayant des troubles cénesthésiques, ou des sensations génitales. Suivant leurs tendances naturelles dominantes ils versent dans un délire de possession ou dans un délire de persécution, basés, comme chez les autres délirants de ce genre, sur les troubles sensitifs, cénesthésiques et principalement génitaux qu'ils éprouvent. La genèse du délire est donc la même : c'est dans l'interprétation erronée des troubles sensitifs et cénesthésiques, y compris les troubles vaso-moteurs, que prend racine le

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iélire chez les obsédés religieux et chez les obsédés génitaux que nous retrouvons encore ici côte à côte, et qui apparaissent ainsi comme les plus gravement atteints de tous.

J'ai signalé récemment (Encéphale 1 909) avec le D r Chartier un cas de transformation d'un état ancien d'obsession en délire mélancolique, ayant abouti à un détire de négation avec idées de damnation, de possession, d'immortalité, d'énormité, etc., et qui s'est terminé par la mort. En 1901 iété Médie. Psychologique) j'avais d'ailleurs rapporté un cas semblable également transformé en délire de négation avec terminaison mortelle. Dans les deux cas existaient dès le début des troubles cénestopathiques intenses et en particulier de la tachycardie. Ces cas montrent que les états obsédants sont loin d'être toujours de purs troubles fonctionnels, et encore moins de simples altérations de « l'esprit », mais ont souvent une base organique dont ils ne sont que la manifestation avec interprétations variables.

Au point de vue des rapports du doute et du délire je croîs qu'on peut établir trois catégories de faits : 1° Dans le premier cas, il s'agit d'état d'obsessions, avec phobies le plus souvent, qui aboutissent à la croyance à la réalité de leur objet (obsessions sacrilèges, de crimes, de perte des sentiments religieux, etc.). — 2° Dans le second cas, il s'agit d'états obsédants, avec troubles cénesthésiques et génitaux ordinairement, dans lesquels l'obsession porte sur des actes du sujet; le délire de persécution ou mélancolique, ou mystique, résulte de l'interprétation des conséquences de ces actes pour le sujet lui-même. — 3° Enfin, dans le troisième cas, il s'agit d'une transformation complète de Fétat obsédant en délire assez grave pour aboutir quelquefois à lamort.

En résumé la maladie du doute, particulièrement dans ses formes d'obsessions morales ou religieuses et d'obses-

sions sexuelles, génitales, et avec troubles cénesthésiques, peut revêtir un caractère d'aliénation mentale, ou conduire à un état d'aliénation qui s'y surajoute, ou se transformer dans un véritable état délirant, Je n'hésite donc pas, pour ma part, à rejeter l'antinomie qu'on avait établie entre l'état de doute et d'obsession, et la folie, et à admettre que certains obsédés peuvent verser dans l'aliénation mentale, dès l'instant qu'ils croient a leurs interprétations et agissent en conséquence. S'il leur reste un doute vague sur la valeur de. ces interprétations, la conformité de leurs actes avec elles montrent que ce doute est bien faible et ne compte pas. Ne voit-on pas des doutes obsédants se terminer par des impulsions réalisées, sans que pour cela le doute cesse et que l'obsession ne revienne pas? Il en est de môme ici où les doutes persistent, mais où l'interprétation de leur cause et les actes qui en découlent finissent par triompher, non pas momentanément comme dans l'impulsion qui se réalise, mais d'une façon continue ou rémittente.

b) Conséquences affectives. — Nous retrouvons ici une série de sentiments que Pierre Janet regarde comme des stigmates de psychasthénie et range dans les sentiments d'incomplétude et les insuffisances psychologiques. Ils peuvent être, suivant les cas, considérés comme inhérents à l'état de doute, ou comme des conséquences de cet état. La seule différence qui me paraisse capable de les faire classer dans une catégorie plutùt que dans l'autre c'est leur époque d'apparition. Or, certains se montrent en même temps que le doute, quelquefois même le précédent. C'est ainsi que le sentiment d'incapacité, de fatigue, la difficulté de l'attention, sont souvent le prélude de l'état d'obsession, de doute, Il en est de même d'un sentiment bien plus constant encore, celui de l'appréhension vague, l'angoisse diffuse, l'émoti-

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