L'ANGOISSE
tbésie et dépersonnalisation entrent ainsi dans leur accès de doute et d'obsession. J'en ai rapporté plusieurs cas 1 . D'autres assistent à un flux, à une avalanche telle de représentations qui se heurtent les unes les antres et avec des sentiments contradictoires en non moins grand nombre qu'ils croient perdre la tête t devenir fous ou être atteints d'une maladie incurable, intolérable. C est de là que vient leur angoisse, leur panophobie, car il leur semble que toutes leurs impressions sont changées, ils ne savent plus s'ils rêvent ou s'ils vivent réellement ; leur pensée paraît leur échapper» et il leur est impossible de la fixer.
L'anxiété qui accompagne les obsessions intellectuelles présente moins de symptômes physiques. C'est surtout à la contraction, à îa pâleur quelquefois du visage, qu'on la constate. Elle semble tenir à un trouble de vaso-constric- Ition, et ce n'est pas seulement une douleur morale qui la constitue, mais une douleur physique. C'est, à mon avis, un phénomène de cénesthésie cérébrale venant à l'appui de ma théorie cérébrale de l'émotion.
11 est d'ailleurs assez difficile d'observer d'une façon précise les troubles physiologiques de l'angoisse chez les obsédés, pour la raison suivante: dès qu'on fixe leur attention, dès qu'ils ne sont plus livrés à eux-mêmes, leur angoisse se calme et se dissipe.
La facilité avec laquelle elle disparaît est même un de ses caractères les plus remarquables, et qui a paru échapper aux observateurs. On est frappé de voir des phobiques en proie à une angoisse très violente en apparence, suppliant qu'on les soulage, qu'on les rassure, et qui, sur un simple mot, sur un geste amical et consolateur, cessent presque instantanément de gémir, de suffoquer, reprennent leur calme et se mettent à vous raconter avec les plus grandes
1 The Journal of abnormal psycholagy t 1907,
minuties les moindres de leurs pensées, de leurs raisonnements, d'une façon intarissable.
Ëvidemment cette facilité à se calmer est du même ordre que la facilité à s'émouvoir. Elle est comparable à ce qu'on observe chez les enfants dont les colères ou les peurs cessent avec une si grande rapidité pour faire place à des sentiments tout opposés. Gela ne dénote que l'excessive émotivité de ces sujets, émoti vite qui estiefond commun à toutes les manifestations de la maladie du doute et qui en constitue le terrain de culture. Toutefois on peut se demander si cette angoisse n'est pas singulièrement amplifiée par les malades, ou du moins si la façon dpnt ils la dépeignent correspond bien à la réalité. Je ne le crois pas. Il en est sans doute de l'angoisse comme de la conscience. La façon dont nous avons vu les obsédés, en apparence si obnubilés de la conscience, la retrouver tout à coup très claire, est singulièrement comparable à la façon dont les obsédés en général sortent de leur angoisse. Quand on voit avec quelle lenteur elle se dissipe dans des cas d'émotions réelles, on ne peut pas ne pas être frappé de sa rapidité de disparition chez les obsédés.
L'angoisse, lorsqu'elle ne constitue pas à elle seule l'état morbide, suit les variations de l'obsession et de la phobie. Pas plus que l'obsession qui est comme elle un des éléments du doute pathologique, elle n'a une évolution à elle, elle n'amène de réactions spéciales. Ces réactions, ce sont les phobies qui les provoquent, suivant que la peur a pour objet telle ou telle chose, d'ordre physique ou moral. Il nous faut donc maintenant en examiner les rapports avec ces phobies dont elle est l'accompagnement obligé. Les avis sont partagés là-dessus. Pour les uns l'angoisse est primitive, et a même une importance telle que les manifestations pathologiques qui en découlent méritent d'être classées sous le nom de « névrose d'angoisse. » Pour les
GOISSE ET P1IOI
autres, l'angoisse est liée à la phobie, peur pathologique, comme elle est liée à la peur normale, et se manifeste dans les deux cas avec les mêmes caractères.
Je ne vois aucune nécessité à décrira à part certaines phobies sous la dénomination de névrose d'angoisse. 11 y a des douleurs chez lesquels le doute revêt un caractère émotionnel spécial et où l'élément angoisse est par consé-
fquent le plus intense; ce sont ceux qu'on appelle les phobiques; chez les autres, c'est le caractère obsédant du doute qui domine le tableau clinique, et on les désigne sous le nom d'obsédés. Mais je ne saurais trop insister sur ce fait que obsession et angoisse sont les deux caractères fondamentaux, primordiaux, essentiels du doute, qu'il n'y a que prédominance de l'un ou de l'autre chez les douleurs, et que la distinction des obsédés et des phobiques ne repose que sur cette prédominance, les deux éléments restant confondus et coexistants chez tous lesdouteiirs.
Comme presque toujours, quand des observateurs consciencieux et compétents sont divisés sur une question de priorité d'un phénomène sur un autre au point de vue de leur lien de causalité, c'est qu'ils l'envisagent sous des rapports différents, ou qu'ils sont entraînés par des raisons théoriques qui masquent la réalité pratique. C'est le cas ici, où il y a de chaque coté non seulement une part, mais la
I moitié de la vérité.
J'ai assez insisté sur Témotivilé exagérée, qui sert de base au doute. Je viens de dire que l'angoisse à tous les degrés est un des éléments primordiaux essentiels du doute, ainsi que l'obsession. Il est donc tout naturel de me voir me ranger dans le camp de ceux qui regardent l'angoisse comme primitive, comme antérieure au doute, a la phobie. Et si Ton voulait donner a la maladie du doute un autre nom, représentant mieux le fond même de la maladie ce serait celui de névrose d'angoisse, qu'on a appliqué à
certaines Formes d obsessions et de phobies seulement, ou mien* celui de têéntoH émotive qui lui conviendrait.
Mais il faut s'entendre et préciser les termes dont on se sert dans cette question si complexe du doute. A cet égard rien ne met mieux les choses au point que les faits euxmêmes. Examinons donc quelques cas.
Voici un homme qui, à la suite d'émotions diverses causées par des préoccupations affectives et par de gros ennuis dans les affaires, devient inquiet, dort mal, s'émeut à la moindre chose, devient irritable* impressionnable. Ses inquiétudes sentimentales n'ont plus de raison d'être, ses affaires ne lui occasionnent plus de soucis, ceux qu'il avait eus ont été réglés à sa satisfaction. Tout est rentré dans Tordre, sauf lui. Il est devenu un grand émotif. C'est un homme intelligent; il cherche la cause de cette émotivité qui prend parfois une intensité particulière, sous forme d'une crise d'angoisse % vague, diffuse; il s'inquiète de son état, se palpe, et un beau jour remarque que son pouls est précipité. 11 le tâle à maintes reprises, et, ému de ce qu'il va constater, il ne manque jamais de le trouver accéléré- Évidemment il doit avoir une maladie de cœur. Il consulte, on le rassure. Mais le doute est entré en lui : on ne lui dit pas la vérité, il doit avoir, il a une maladie de cœur. À partir de ce moment la phobie est installée, avec tout son cortège de peurs surajoutées, de réactions diverses.
N'est-il pas évident que, dans ce cas l'angoisse est primitive, et que la phobie n'est que que l'explication, l'interprétation justificative de cette angoisse par le malade?
Voici un autre cas. Il s'agit d'un homme émotif, assez préoccupé toujours de sa santé. Il est dans les affaires, s'y surmène, est fatigué et a des soucis, car il songe à rompre avec son associé. Il rentre tous les soirs par chemin de fer a la campagne où il habite pendant Tété. Il monte généralement, pour mieux respirer, sur l'impériale du train.