PRIMAT DE L'ÉMOTIVITÉ
par MoreL Et alors, si nous nous plaçons à ce point de vue et non plus à celui de l'angoisse, qui n'est qu'un cas particulier de l'émotivité, une de ses formes, nous constatons ceci :
Tantôt l'émotivîté atteint d'emblée la forme d'angoisse, manifestation caractéristique de rémotion-peur; tout prétexte pouvant expliquer cette peur est bon pour celui qui l'éprouve. Aussi voyons-nous les causes les plus diverses devenir l'objet des phobies, et constatons-nous surtout, comme nous l'avons déjà fait pour l'obsession, l'absence complète de rapport entre la cause de la phobie et l'angoisse qui l'accompagne. C'est notre premier cas.
Tantôt l'émotivité préalable, constitutionnelle, exagérée sous des influences quelconques, permet aux causes d'émotions normales d en provoquer d'une intensité disproportionnée avec les causes habituelles. Si l'émotivité n'était pas particulièrement développée, l'idée ou la représentation banale, évoquée maintes fois sans aucune émotion par le sujet, ne serait pas capable aujourd'hui de lui en produire une si forte qu'elle devient obsédante et se transforme en phobie. C'est notre second cas.
Le troisième s'en rapproche singulièrement C'est toujours grâce aune impressionnabilité, à une émotivité excessive, constitutionnelle ou acquise, que le moindre trouble physiologique, que le moindre malaise, est capable d'impressionner tellement le sujet que la représentation seule suffit ensuite à le ramener et à déterminer sa persistance ou son rappel à la moindre occasion.
En résumé, ce n'est pas l'angoisse dont il faut examiner la priorité sur l'idée phobique, c'est l'émotivité. Or, celle-là est sûrement primitive dans la phobie, et on en a la preuve quand les phobies disparaissent par le traitement de l'émotivité anormale, comme nous le verrons. L'angoisse, forme particulière de l'émotivité, peut servir de prétexte, de
support à l'idée phobique; elle peut être la conséquence de cette idée, comme on/la voit normalement suivre des représentations comportant une possibilité à craindre; enfin elle peut surgir en même temps que l'idée ou la représentation à laquelle elle a été associée une fois réellement dans un trouble physiologique quelconque s'accompajmanl d'angoisse.
Tels sont, à mon avis, les rapports de l'émotivit*}, de l'angoisse et de la phobie.
Phobies. — Oq a cherché à donner des classifications des phobies. Autant vouloir énumérer toutes les causes de peur chez l'homme. Comme on Ta dit, la peur est le sentiment le plus naturel à l'homme. Tout peut être pour lui sujet de crainte, les choses les plus anodines comme les plus terribles. Mais il faut bien remarquer — et ceci a une importance particulière dans le doute — que co qui cause normalement la peur ce n'est pas l'objet lui-même, mais l'idée, la représentation de ses effets sur nous. Dans un état, comme celui de doute, où le rôle de la représentation est si considérable qu'il en donne peut être la clef, on comprend qu'un des troubles qui en sont la conséquence acquière une importance toute spéciale par ce seul fait qu'il repose tout entier sur un phénomène de représentalion.
Tout ce qui esL objet de crainte normale, sous une forme quelconque, dans Tordre physique ou moral, peut devenir objet de phobie. Toutefois il faut remarquer que les peurs auxquelles on peut être sujet d'une façon accidentelle ne sont pas le point de départ des phobies. 11 faut qu'on soit exposé normalement, naturellement, par sa profession, ses occupations, les conditions de son milieu, les conditions de la vie sociale, à certaines causes de crainte. Pour bien saisir ce que je veux dire, prenons un exemple. Un scieur
LES PHOBIES
à la mécanique pourra un jour être pris de la phobie de l'impulsion à se faire scier la main, et sera obligé de renoncer à sa profession. Un homme du monde aura beau se représenter la chose, comme cette possibilité n'existe pas pour lui, elle ne deviendra pas le point de départ d'une phobie ; mais quoique ne se rasant pas et portant sa barbe t il pourra avoir la phobie des rasoirs; et, par extension, l'un et l'autre auront au bout de quelque temps la phobie des instruments tranchants que tout le monde est à. môme de manier.
Aussi voit-on les phobies avoir pour objet tout ce qui est le plus commun, le plus à la portée de tout le monde, le moins facile à éviter. Étant donné que la cause de la peur n'est rien et que c'est rémotivité, l'émotion-peur qui est toul, qu'il n'y a aucun rapport entre l'importance de l'une et l'intensité de l'autre, il est tout naturel que ce soient les objets les plus vulgaires qui fournissent des occasions et des prétextes de phobies.
Il en résulte qu'un des caractères les plus remarquables des phobies, c'est qu elles ont surtout pour objets non des réalités, mais des possibilités. La réalité est objective, la possibilité est subjective ; la réalité est perçue, la possibilité est conçue ; on sent la réalité, on se représente la possibilité ; la réalité est une, la possibilité est multiple ; un danger présent n'est qu'un danger ; un danger possible devient mille dangers. Et puisque normalement ce qui cause la peur c'est la représentation des conséquences, des effets mauvais d'une chose sur nous, on comprend que plus un objet comporte avec lui de possibilités, plus les possibilités dangereuses sont insaisissables, sont difficiles à prévoir, à éviter T à combattre, plus il pnHe à la phobie.
C'est ce qui explique certaines manières d'être en apparence très paradoxales des phobiques. Qui dit phobique ne dit pas poltron. Il y a des phobiques qui, en présence d'un
LE h-
danger réel, immédiat, ont plus de courage et de sang-froid que des hommes ordinaires. D'ailleurs, le courage n'est pas un sentiment d'ordre général chez un individu donné ; tel grand capitaine qui ne craint ni la mitraille, ni la mort, tremble devant nue femme qui lui fait une scène. La peur non plus ne s'applique pas indistinctement à n'importe quoi chez l'un quelconque de nous ; tel qui aura peur d'un duel, ce qui ne lui fait pas courir grand risque, ou qui redoutera de se faire ouvrir un abcès, ce qui n'est pas très douloureux, s'exposera sans hésitation à la mort dans un sinistre quelconque. Les exemples fourmillent de pareilles contradictions dans la nature humaine. 11 n'est donc pas suc nant de les retrouver chez les douleurs qui sont par excellence des êtres de contraste et de contradiction.
Certains exemples mettront en évidence cette opposition entre la réalité et la possibilité comme source de phobie. Une jeune femme en pleine éruption syphilitique secondaire, éminemment contagieuse par conséquent, présente la phobie suivante : elle a la voix rauque comme sa syphilis lui en donne le droit, elle toussaille un peu. Elle se ûgure qu'elle est tuberculeuse, qu'elle lance dans l'air, chaque fois qu'elle respire, une quantité énorme de bacilles ;ellp a peur de contaminer son mari, sa famille, le monde entier ; elle est un foyer de contagion qu'il faut isoler à tout prix ; elle fuit son entourage, s'enferme chez elle, ne veut pas qu'on touche aux objets qui ont été dans la pièce où elle a respiré; elle s'enveloppe la tête de voiles épais, mais rien n'empêche son baleine de propager la tuberculose. On a beau lui affirmer que sa poitrine ne présente rien à l'auscultation, que les signes classiques, et qui seraient apparents pour de la tuberculose si elle l'avait, manquent, que la respiration, l'expiration pulmonaire ne peut pas lancer les bacilles dans l'espace, rien n'y fait. On me la confie pour la traiter.
LIS PHOBIES
Je lui fais observer qu'elle s inquiète bien à tort d'une maladie qu'elle n'a pas, qu'elle ne peut propager comme elle prétend, et qu'au lieu de prendre contre celle-ci des précautions inutiles et illusoires, elle ferait bien mieux d'en prendre d utiles, d'efficaces $t de nécessaires contre sa syphilis dont elle est exposée à contaminer très facilement ceux qui se trouvent à son contact. « Oh! pour cela, me répond-elle, je suis tranquille, je sais ce qu'il faut faire et je fais attention; mais que voulez- vous que je fasse contre la tuberculose? comment puîs-je éviter de la semer autour de moi ? les bacilles sont si petits qu'ils se répandent quand môme dans Tair ; c'est affreux ! » Ce qui provoquait s;l phobie, ce n'était donc pas le fait d'avoir une maladie contagieuse, mais d'en avoir une, du moins le croyait-elle, dont elle n était pas sûre de pouvoir empêcher la propagation.
Voici un autre cas où la possibilité produit d'autant plus la phobie qu'elle est moins vraisemblable. 11 s'agit d'un grand émotif, atteint de phobie de la rage, et de délire du toucher. Mais il avait une autre phobie: celle de la syphilis. Elle est évidemment très légitime* Mais chez lui elle était plus inexplicable car il avait eu la syphilis autrefois. Or, ce n'était prs telle ou telle conséquence éloignée, tabès, paralysie générale, etc., qu'il craignait. De toutes les possibilités qui s'offraient à lui il redoutait la plus invraisemblable : la récidive. Mêlé à un milieu médical il avait entendu parler de ces cas de récidive, de réinoculation de la syphilis, et comme le doute existe dans la science même sur leur réalité, sans que toutefois leur possibilité soit niable, il avait choisi d'emblée, avec son instinct de douleur, la possibilité qui lui laissait le plus de champ pour douter.
Tous les phobiques en sont là. Parmi toutes les choses qu'ils peuvent craindre c'est toujours celle dont la possibilité est la plus discutable, qui peut rester suspendue sur
leur tête pendant le plus longtemps, à laquelle ils soi exposés le plus facilement et avec le minimum de moyei pour y échapper, qui devient l'objet de leur phobie, àusé disent-ils tous : « C'est justement celle-là que j'aurais voul ne pas avoir. »
La vue, l'ouïe et le toucher sont les seuls sens qui se: blent donner matière à des phobies. La vue en fournit certain nombre : ce sont les phobies des pointes, des coi teaux, des rasoirs, des ciseaux; la phobie du vide, des lie élevés.
L'ouïe en donne moins encore. Il est remarquable d'ai leurs que les obsédés sont peu des auditifs, mais au coi traire des visuels. Et cependant les bruits sont une des pli puissantes sources d'émotion et d'ébranlement de l'émoi vite. De plus, tout bruit dont on ne discerne pas la cause inquiétant. Les phobiques au sujet des bruits sont cepei dant extrêmement rares, et je n'en ai guère observé qu'i caractérisé. Celui-là était sans cesse en éveil, se demanda si le bruit d'une porte qu'on fermait n'était pas celle d 1 ' malade qui venait de se trouver mal et au secours duq on allait; un bruit sourd était peut-être produit par qui qu'un qui venait de tomber; un sifflement dans la rue peut-être un signal, etc.; s'il savait quel était le bi entendu, il se demandait d'où il venait, qui l'avait fa pourquoi on l'avait fait de telle façon, et il était toujouinquiet, dans la crainte de n'avoir pas fait ce qu'il aurait faire, s'il était allé voir ce dont il s'agissait; quant ai bruits indistincts, il en était surtout très effrayé et &' * demandait si ce n'était pas des gens qui fuyaient deva** un danger quelconque, s'il n'y en avait pas un aussi pot**" lui à rester dans sa chambre. Tous les bruits les plus in0i-~ gnifiants de la vie prenaient ainsi dans son esprit un seo* inquiétant. Or, pendant qu'il était en traitement au Sanatorium, une cartoucherie sauta. Le bruit de l'explosion mit
LES PB0B1ES 289
toul le monde en l'air, chacun se demandant ce que ce pouvait être; lui seul resta impassible, disant : « Ce doit être une explosion, « mais ne s'en inquiétant nullement, par suite de cette opposition constante que nous rencontrons dans le doute sous toutes ses formes.
Le toucher, par le nomhre considérable d'objets avec lesquels il nous met en contact, par l'impossibilité où l'on est d'éviter tout contact, fournit par contre la matière de phobies très variées, qui avaient même lait décrire une forme spéciale de folie du doute sous le nom de délire du toucher. Toutes les souillures, toutes les contaminations possibles, tous les objets tranchants, piquants* etc., donnent naissance à des phobies du toucher.
Un des caractères fréquents des phobiques c'est de n'avoir qu'une phobie, comme les obsédés n'ont qu'une obsession, ou du moins une dominante, tenace, taudis que plusieurs autres de moindre importance et plus intermittentes gravitent autour, greffées sur elle, première en date. Aussi les phobiques ne vous parlenL-ils généralement que de « leur phobie ». Ils négligent tout le reste, doutes, scrupules, manies, etc., sur lesquels il faut les interroger pour qu'ils vous les avouent. « Tout ça n'a pas d'importance, ça m'est égal, disent-ils souvent, ce qui me gêne, ce qui m'ennuie* c'est ma phobie, » Au début, en effet, ils n'en ont guère qu'une, et quelquefois même tout le temps, mais s'ils n'ont qu'une phobie, ils ont une foule d'autres manifestations du doute.
De toutes les manifestations du doute la phobie est la moins absurde. Elle a toujours un point de départ : réel ou possible seulement. Une fois admis, et il est ordinairement vraisemblable ou même parfaitement exact, la peur qu'il est susceptible normalement de provoquer se produit. Aussi, îde tous les douleurs, les phobiques sont -ils Sollier. — Doute. 19
les plus intelligents, et les plus accessibles au traitement.
La peur d'attraper une maladie en "touchant quelque chose de sale n'est pas absurde. Les hygiénistes passent leur temps à nous indiquer tout ce qu'il faut éviter de toucher sous peine des pires conséquences pour notre santé. En voulant empêcher le développement hypothétique de ces maladies, ils en développent une autre souvent pire, la phobie des maladies, des, microbes. Ce qui est de la phobie c'est de n'oser plus rien toucher, de se figurer, quand on a touché quelque chose, qu'on va être malade; c'est le manque de jugement, de discernement des causes vraies ou fausses ; c'est l'exagération des mesures de précaution, c'est l'obsession de la crainte. En fait, peut*on jamais affirmer d'une façon absolue aux phobiques, que tel bouton de porte n'a pas été touché par un syphilitique contagieux, et qu'ils n'avaient aucune fissure à la peau ayant permis un contage?Nous jugeons, nous, sur des probabilités négatives qui suffisent à emporter notre croyance, et nous laissent en repos. Mais, nous l'avons vu plus haut, plus le quantum des probabilités positives de ce qu'ils craignent est petit, plus leur croyance est en suspens, plus le doute est grand et durable, Le phobique n'est qu'un douteur, ne l'oublions pas, et le douteur n'est jamais satisfait par des affirmations -relatives, mais seulement par des affirmations catégoriques et absolues *
Avoir peur de se trouver mal en traversant un vaste «space où personne ne pourra vous porter secours n'est pas absurde, si on a déjà eu des vertiges ou des syncopes. Cela devient une phobie si on n'ose pas traverser une rue passagère de dix mètres de large, alors qu'on est capable de marcher sans crainte de vertiges et de chute des centaines de mètres sur le trottoir; et encore n'est-ce pas tout à fait illogique, car sur le trottoir on a les maisons, les becs de
LES PHOBIES
gaz, etc., pour se retenir si on se sentait pris de vertiges. Ce qui devient vraiment absurde c'est d'en arriver à ne plus sortir de chez soi, et à craindre que ce soit l'espace, le fait de marcher dehors, qui peut provoquer le vertige et la chute, malgré l'expérience prolongée qu'on a de ne jamais tomber. Mais peut-on affirmer que cela n'arrivera jamais? I >< s lors qu'il y a une possibilité, si petite, si invraisemblable soit-elle, le doute subsiste, et s'en aggrave même, car si on peut lutter contre des possibilités connues, comment lutter contre celles qui sont problématiques?
La peur de commettre des actes mauvais, nuisibles, n'est pas absurde quand on se sent pousse impulsivement vers eux. Où cela devient une phobie, c'est lorsque cette crainte ne vous quitte pas, s'étend atout, et que Ton constate qu'au lieu d'agir conformément a l'impulsion qu'on croit avoir on fait juste le contraire et qu'instinctivement on met un frein à cette impulsion.
La phobie est une peur comme une autre, en somme, et aussi légitime en soi dans bien des cas. Ce qui en fait un phénomène maladif, c'est quelle est disproportionnée comme intensité d'émotion avec sa cause, c'est qu'elle obsède l'esprit même quand l'objet n'est plus présent, et entraine à une série d'actes absurdes ou exagérés et inutiles. Cela tient a ce que la phobie n'est pas la peur de ce qui est, mais de ce qui pourrait être.
Dés lors que c'est en face d'une possibilité qu'on se trouve, le doute est permis, et le douteur ne saurait manquer d'y tomber. Le doute ne porte pas sur le point de départ, mais sur les conséquences supposées, possibles ou considérées comme telles, quoique invraisemblables, par le sujet.
L'ignorance joue aussi un certain rôle dans le développement des phobies. Moins on sait vraiment les choses, plus on les craint» La demi-science favorise dans le public
les phobies à un degré incroyable; avec les articles médicaux des journaux les geos se font toute une physiologie, une hygiène et une thérapeutique invraisemblables, faites d'un amalgame extraordinaire de vérités scientifiques et d'assertions prises dans des réclames. On comprend ce que sur un cerveau un peu faible, timoré et prédisposé au doute, une pareille mixture peut produire ! Mais, dira-t-on, les gens qui deviennent phobiques dans ces conditions* le seraient devenus à la première occasion. D'abord, ce n'est pas sûr; il y a certainement beaucoup de douleurs et d émotifs qui ont traversé l'existence sans encombre, i d'avoir trouvé les occasions de tomber dans quelque phobie, ou d'avoir rencontré ces occasions quand ils étaient dans des dispositions où ils étaient plus accessibles aux phobies. Ensuite il vaut toujours mieux ne pas risquer de déterminer un état ou une maladie quand on le peut.
Cela n'est pas vrai que de la phobie des maladies : ne voyons-nous pas des névropathes en puissance et qui le seraient peut-être restés toute leur vie, sombrer dans l' hystérie ou dans le délire mystique ou s pin te à la suite de pratiques d'hypnotisme, de séances de spiritisme? Raison de plus, si les cerveaux ne sont pas solides, pour ne pas leur fournir des occasions de se détraquer,
La phobie n'est qu'un doute sur un objet capable de donner une crainte, a quelque titre que ce soit. S'il n'y a pas de phobie sans doute, il peut donc y avoir et il y a des doutes sans phobies. Tandis que l'obsession est l'accompagnement obligé du doute» la phobie peut ou non raccompagner, cela dépend de son objet. L'obsession est donc un caractère, un phénomène primitif, essentiel, la phobie nVst qu'un symptôme secondaire, facultatif du doute.
Aussi la phobie est-elle très souvent intermittente dans son expression. Il va de soi, par exemple, que, lorsqu'on a p: i ur de traverser les rues, cette tendance, ce sentiment
LES PHOBIES
reste en puissance; mais il ne se manifeste sous forme de peur» de phobie avec angoisse, que lorsque !a circonstance capable de la Faire naître se présente. Elle est continue en ce sens qu'elle est toujours prtUe à se manifester à l'occasion, mais elle laisse le sujet tranquille s'il sait qu'il n'aura pas à affronter cette occasion.
D'autres phobies, au contraire, sont continues, parce que l'occasion de se manifester se rencontre à chaque pas. Telle est la phobie des microbes, de ïa saleté. Cependant celles-là mêmes laissent un peu de répit aux malades. Celles qui sont les plus tenaces, les plus harcelantes, sont celles qui prennent leur point de départ, non plus dans le monde extérieur, mais dans l'organisme ou dans 3a pensée ellemême. Toutes les phobies basées sur des sensations organiques sont naturellement aussi tenaces, aussi continues que ces sensations elles-mêmes. L'homme qui a peur que son pouls ne s'arrête et le tâte continuellement n a, en effet, aucune raison pour cesser d'en être préoccupé plus à un moment qu'à l'autre. Les sensations du tube digestif laissent au contraire des intermittences par suite de leur périodicité et de leur variabilité. Mais on comprend que lorsqu'il s'agit de phobies portant sur les conséquences possibles d'actes passés, sur les tendances mauvaises qu'on sent naître en soi et auxquelles on a peur de céder, la représentation de toutes ces possibilités dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, entretient un état de phobie continu. Aussi ces cas ne sont-ils si souvent considérés comme des obsessions que parce que leur caractère continu, obsédant, est extrêmement marqué.
Le raisonnement atteint plus la phobie que le doute luimême à forme obsédante. Le point de départ de la phobie étant le plus souvent vraisemblable, et la peur qui en résulte étant dans une certaine mesure légitime, la phobie réside donc surtout dans l'exagération des conséquences
LE iM.r im-
possibles ou supposées telles du fait initial, et dans la préoccupation constante des précautions à prendre pour éviter ces conséquences hypothétiques, Suivant le degré d'intelligence, de savoir ou d'ignorance du sujet, l'extension donnée à la phobie varie considérablement. Aussi est-ce chez les phobiques que le raisonnement, et, plus encore que le raisonnement, l'enseignement des choses qu'ils ignorent, — et qui les effraient parce qu'ils les connaissent peu et mal, — sont d'une aide précieuse combinés avec le traitement moral proprement dît.
Beaucoup de phobiques intelligents se raisonnent euxmêmes d'une façon très juste, et quand on leur a exposé ce qu'on pense de leur état, ils vous disent : « Je me suia dit tout ce que vous me dites là, mais malgré tout, plus fort que moi, quand je vois telle chose ou que j'y pense, cela me fait peur. » C'est que s'ils se sont dit, comme ils le prétendent, tout ce que vous leur dites vousmême pour les convaincre, il y a quelque chose qu'ils ont oublié, c'est leur émolivité, c'est leur doute sur la valeur de leurs propres raisonnements. EL c'est la croyance en ces raisonnements qu'ils viennent vous demander : «Expliquez-moi bien cela, répétez-le moi encore, écrivezle moi pour que je ne l'oublie pas, attendez que j'aie bien compris, » vous disent-ils. Les raisons ne suffisent jamais au douteur, c'est la croyance seule qu'il lui faut, puisque c'est l'opposé du doute.
Par contre, chez un grand nombre de phobiques, non seulement les raisonnements qu'ils se font de travers les ancrent davantage dans leurs phobies et les amènent à des craintes et à des actes absurdes, mais ceux mêmes qu'on leur fait ont un résultat identique. Il y a toute une catégorie de phobiques avec lesquels il faut être très circonspect et ne risquer que des affirmations basées sur des données irréfutables.
LES PHOBIES
De même que les obsessions entraînent les obsessions, la phobie entraîne la phobie, comme l'émotion prédispose à rémotion. De même que sur un doute à forme obsédante, dominant sur un point particulier, viennent se greffer par associations d'idées, par raisonnements, etc., d'autres obsessions, de même la phobie primitive entraîne d'autres phobies secondaires, dérivées, surgissant par suite de raisonnements, de coïncidences, de précautions prises contre la première. Aussi est-ce à cette phobie principale qu'il faut s'attaquer : en abattant le tronc on abat du môme coup toutes les ramifications; c'est une économie de temps. .
Les phobies se succèdent souvent les unes aux autres en changeant d'objet; ce qui prouve que l'état de doute à réaction phobique est la seule chose importante et fondamentale. Souvent aussi il n'y a pas substitution, mais superposition des phobies, et quand une nouvelle occupe la scène cela n'empêche pas les autres de se manifester à l'occasion, quoique d'une manière moins intense.
Enfin, au point de vue de révolution des phobies, je dois signaler un fait que j'ai observé particulièrement chez elles, mais aussi dans toutes les autres formes de doutes, c'est que lorsque l'état phobique disparait, le sujet retrouve, en rétrogradant vers le début de sa maladie, les différentes phobies qu'il a eues successivement, accompagnées même sou* vent des sensations, des phénomènes physiologiques qu'il avait eues autrefois. Beaucoup vous disent alors : « Au lieu d'aller mieux, comme vous me dites, je vais beaucoup plus mal ; je reprends toutes mes anciennes idées qui m'avaient laissé tranquille depuis longtemps, n De sorte que la phobie primitive, submergée et masquée pendant longtemps souvent par des phobies substituées ou surajoutées, reparait au dernier moment, et marque la terminaison de Tétat de phobie et de doute.
La phobie se rapporte toujours à soi-même. Tandis que les obsessions pures peuvent avoir pour objet des idées abstraites — comme les doutes métaphysiques — les phobies ont toujours pour base un objet réellement à craindre ou des conséquences possibles ou regardées comme possibles, crainte de la damnation par exemple; elles ne portent jamais sur des abstractions.
Je n'ai pas à décrire ici toutes les variétés de phobies. Ce que j'ai dit de leurs causes, dont le nombre est illimité comme les causes de la peur elles-mêmes, suffit à justifier cette abstention. Il est cependant utile, ne fût-ce qu'au point de vue pratique du traitement, de considérer certaines catégories de phobies où la tendance est commune mais se manifeste à propos de circonstances très variées mais de même genre. Or, il est à remarquer que les phobiques font presque toujours des phobies dans le même ordre d'idées. Les obsédés sont d'ailleurs dans le même cas, et cela se conçoit puisque les obsessions dépendent avant tout du caractère, du tempérament du sujet qui les présente. Mais dans les phobies, où les causes ont plus de réalité et de vraisemblance, ce caractère apparaît mieux.
On peut distinguer deux grands groupes, suivant qu'on a peur de soi ou du monde extérieur.
1° La peur de soi comprend deux catégories, selon qu'on a peur de ce qui se passe a) dans son organisme ou b) dans sa pensée. La première catégorie a) elle-même admet deux divisions, suivant que la base de la phobie est a) réelle ou t) possible; la seconde catégorie b) en admet également deux suivant qu'on a peur y) de ses idées pour soi-même, ou B) à cause des actes qu'elles peuvent pousser à faire contre les autres.
2°) La peur du monde extérieur comprend trois catégories : A) nos rapports de situation dans V espace; B) nos