THÉORIES ÉMOTIONNELLES
peuvent être purement intellectuelles, primitives, et n'entraîner que postérieurement des réactions émotionnelles. Quant aux idées obsédantes, je ne les ai jamais vues, pour ma part, survenir sans être précédées d'un état d'émotivité plus ou moins marqué, allant quelquefois jusqu'à l'angoisse.
Ces théories intellectuelles, assez vagues d'ailleurs, et qui ne peuvent s adapter d'une façon approximative qu'à certains cas et à certaines manifestations du doute, sont presque abandonnées aujourd'hui, et les théorièê émotionnelles rencontrent beaucoup plus de partisans. Sous cette épithète : émotionnelles, elles comprennent deux ordres de théories assez distinctes et cependant confondues : les unes considérant le doute — toujours sous la forme d'obsessions, de phobies, de manies — comme un trouble de l'émotivité, les autres, comme un trouble de la volonté, qui est ainsi assimilée à un phénomène émotif.
C'est h Morel qu'est due la première de ces théories émotionnelles de la maladie du doute, qu'il appelait délire émotif. Depuis lui nombre d'auteurs ont développé cette opinion et ont considéré que l'angoisse était l'élément principal de l'obsession, ou que celle-ci était toujours basée sur un fond d'émotivité pathologique. L'angoisse a même pris aux yeux de certains auteurs une telle importance qu'on a fait de certaines formes de phobies et d'obsessions des manifestations d'une névrose spéciale <* la névrose d'angoisse ». Enfin Pitres et Régis se sont rattachés a la conception de Morel sur l'origine émotionnelle des obsessions, c'est-à-dire du doute, et ils ont bien montré que révolution de ces obsessions se fait de l'émotivité h l'intellectualisation. Au fur et à mesure que l'obsession se systématise, s'organise sous forme d'idée, elle devient moins angoissante, s'accompagne d'une moindre émotivité.
Dans les obsessions qui se substituent si souvent les unes
aux autres, soit au cours d'un accès, soit dans les accès successifs auxquels sont sujets les malades, les idées peuvent varier au point de vue intellectuel, mais il y a une chose qui ne change pas, c'est le fond émotif, c'est l'état d'angoisse qui les accompagne. La forme intellectuelle que prend une obsession n'est rien, c'est le caractère émotionnel qui lui est attaché qui est tout. J'ai noté également que l'émotion n'a aucun rapport d'intensité avec l'objet du doute ou de la phobie, ce qui montre bien encore que Témotivité est antérieure à l'idée et n'en est pas la conséquence.
Pitres et Régis ont rattaché leur théorie émotionnelle à la théorie périphérique de l'émotion de Lange-James. Je ne reprendrai pas ici la discussion de cette théorie que j'ai repoussée ailleurs 1 en m'appuyant précisément en partie sur les caractères de l'angoisse et de l'émotion dèsdouteurs f obsédés ou phobiques. Nous voyons en effet chez eux les phénomènes périphériques de l'émotion réduits à leur plus faible expression, alors qu'au contraire les phénomènes cérébraux, l'anxiété cérébrale et psychique sont au maximum. Ce qui importe d'ailleurs, c'est de constater que l'opinion actuelle de la majorité des auteurs est en faveur de l'émotion comme base des obsessions et des phobies, c'est-à-dire du doute. C'est l'émotion qui reste le facteur essentiel, fondamental et constant du doute.
Mais cela ne suffit pas pour établir le mécanismedu doute et de l'obsession. Il y a bien d'autres cas dans lesquels il existe une exagération de l'émotivité, il est bien des névroses dans lesquelles cette émotivité est troublée, sans que pour cela le doute se manifeste, ni, avec lui, les obsessions, les phobies et les manies. Si l'érncftionest la conditionnècessaire du doute, elle n'est j pas suffisante pour l'expliquer
1 Mécanisme des émotions, 1905.
TUÉOiUES VOLONTARISTES
dans les cas pathologiques pas plus que dans les cas normaux, ainsi que nous l'avons vu précédemment.
C'est sans doute à cette insuffisance qu'ont tâché de parer certains auteurs qui, comme Ballet et Arnaud, ont voulu voir dans les troubles de la volonté qui accompagnent les obsessions, les phobies, les doutes, un facteur aussi important que Té motion elle-même. C'est à ces théories mixtes qu'on peut donner le nom de théories wlàntaristèL On joue beaucoup aujourd'hui en philosophie du concept de volonté sans que cependant il soit bien nettement défini, et réponde même à une notion aussi précise que celle d'émotion.
Raymond et Arnaud, en particulier, font du délire du loucher, de la maladie du doute, le résultat de l'aboulie, celleci représentant un ensemble de troubles signifiant : amoindrissement des synthèses mentales. D'après eux, l'intelligence et la volonté présentent des troubles qui se résument en phénomènes d'inhibition : — timidité, irrésolution, perplexité, scrupules* besoin de vérifications incessantes de l'affirmation dautrnî, répugnance pour le nouveau — f qui sont Téquivalent psychologique de l'hésitation et de l'incertitude des mouvements. L'élément intellectuel, l'idée obsédante, n'Intervient que secondairement pour fixer sur un objet déterminé les tendances élémentaires et profondes restées à l'état diffus. L'éniolivité diffuse et sans objet précis se formule et prend le caractère systématique d'obsession liée soit à une idée (doute), >oit à un objet matériel (crainte du contact).
Pour Arnaud il n'y a qu'une aboulie — intellectuelle, vue de côté des idées, — motrice, vue du côté des mouvements, des actes. Le doute est l'équivalent de l'incertitude des mouvements, et dans les deux cas la volonté affaiblie est incapable de produire directement un résultai utile, d'où, chez les abouliques, des procédés indirects, des ma-
nœuvres de secours pour agir. Il croit que cette fonction intellectuelle est atteinte la première et que les actes en sont seulement la manifestation extérieure. Mais est-ce un phénomène d'ordre volitionnel que l'opération de synthèse mentale qui nous donne la compréhension des choses? C'est ce qu'il faudrait d'abord établir, ainsi d'ailleurs que ce à quoi correspond exactement le terme volonté.
Est-ce la simple conscience des mobiles, des raisons, des conditions de nos actes, ou, au contraire, un pouvoir spécial qui nous permet d'agir sur les organes capables de transformer nos représentations ou nos tendances exactes? J'ai déjà insisté à maintes reprises antérieurement sur le rôle de la soi-disant volonté dans la formation du doute pour n'y pas revenir. Qu'il me suffise d'ajouter que la théorie volontariste du doute pathologique est loin de répondre à toutes les manifestations de ce phénomène, et à toutes ses réactions, et confond souvent les phénomènes primitifs et les phénomènes réactionnels, conséquents ou accessoires. L'affaiblissement de la volonté ne saurait déterminer d'ailleurs le doute avec ses oscillations, ses contradictions, ses angoisses, son obsession. Remarquons d'ailleurs, comme je l'ai déjà fait, que si l'affaiblissement de la volonté, considérée comme une fonction spéciale, était exacte comme cause du doute, celui-ci se montrerait dans toutes les manifestations de l'ac tivité du sujet. Or, ce n'est que sur les objets du doute qu'o n le constate, et l'on voit des douteurs qui, dans toutes les autres occasions où le doute ne surgit pas, se montrent doué s d'autant de volonté que n'importe qui. Et, d'autre part, certains cas d'aboulie complète — comme chez les mélancoliques par exemple — ne s'accompagnent d'aucun doute : Il semble donc que la théorie volontariste prenne pour base un trouble qui est une conséquence du doute lui-même, tant au point de vue psychologique qu'au point de vue de son fondement physiologique.
THÉORIE PSYCHÀSTHÉNIQUE 337
C'est pour combler toutes les lacunes de ces diverses théories que d'autres auteurs ont cherché la cause de ces troubles si variés qui doivent se ranger comme des manifestations du doute, dans des conditions sous-jacentes à Témotion, et en particulier dans un état de faiblesse mentale, un défaut de cérébration, une instabilité de la synthèse mentale. Mais on peut se demander si, en reculant de la sorte le problème, on l'éclaircit En descendant ainsi dans les profondeurs de notre activité mentale on arrive à un fond commun d'où Ton peut tout Faire dériver, et Ton risque de ne plus pouvoir trouver des caractères différentiels au point de vue de leur origine entre des phénomènes qui n'acquièrent leur différenciation que du fait de l'évolution psycho-physiologique du cerveau. Faiblesse mentale, défaut de synthèse psychologique, instabilité mentale, variations du champ de conscience , etc,. sont des choses bien vagues qui se retrouvent dans une foule d'états très différents à tous points de vue, et qui sont absolument insuffisants à les caractériser et à les différencier : imbécillité, hystérie, neurasthénie, confusion mentale, démence, etc., représentent en fin de compte des troubles de ce genre. Je nr crois pas qu'on gagne beaucoup à faire reposer sur ce fond commun toutes les psychoses et psycho-névroses, si l'on ne veut pas aboutir à une confusion regrettable, dont l'effort de la science a précisément pour but de sortir.
Ces théories basées sur un état fondamental de faiblesse mentale ont trouvé leur plus haute expression et leur plus complet développement dans la conception de la psychasîhéme élaborée par Pierre Janet, et qu'il nous faut maintenant discuter.
Qu'est-ce que, d'abord, Pierre Janet entend par psychas-
thénie? G'estune maladie caractérisée par des symptômes et
des stigmates. Les symptômes sont les idées obsédantes, et
les agitations forcées, soit motrices, soit émotionnelles, —
Sollier. — Doute. 22
les stigmates sont les sentiments d'incomplétude, suivant son expression, comprenant l'incomplétude dans l'action, dans les opérations intellectuelles, dans les émotions, dans la perception personnelle, puis les insuffisances psychologiques et les insuffisances physiologiques. Enfin les caractères généraux de l'état psychasthénique se résument dans l'incomplétude morale et la perte de la fonction du réel. L'incomplétude morale consiste dans le sentiment qu'ont les malades de l'amoindrissement de l^ur activité mentale, justifié d'ailleurs par un certain nombre de lacunes dans cette activité. Quant à la fonction du réel, imaginée comme une fonction spéciale, elle consisterait dans l'appréhension du réel par la perception et par l'action, et c'est sa perte, son trouble tout au moins, qui résumerait les troubles présentés par les malades en dehors de leurs manies et 4e leurs obsessions. Enfin les phénomènes physiologiques consistent essentiellement en des symptômes neurasthéniques, d'épuisement nerveux.
Comme je crois l'avoir montré au cours des pages précédentes, il ne s'agit dans tout cela que du doute pathologique, que du délire émotif de Morel, dont le cadre a été considérablement agrandi depuis lui, ou du moins dont les formes, les variétés, les symptômes ont été mieux mis en relief. Au point de vue de la description et de l'analyse* Pierre Janet a apporté ce soin du détail et cette finesse dans l'analyse qu'on retrouve dans toutes ses études psychiatriques. Tout ce qu'il décrit est donc parfaitement observé et décrit. Mais je crois que Tordre dans lequel il présente les choses, et qui le conduit k sa conception de la psychasthénie est erroné.
En effet, en analysant les divers phénomènes, on voit que l'obsession, ^ui n'est qu'un caractère du doute, est considérée par lui comme autonome, que dans les agitations forcées il met à côté les unes des autres des manifestations
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disparates, les unes étant des réactions au doute , des moyens de défense contre lui, les autres en formant les éléments constitutifs ; et que règne la même confusion dans les stigmates, dont les uns sont des conséquences, les autres des éléments, d'autres encore des sentiments accessoires du doute. De sorte que l'on arrive à cette conclusion, qui ressort d'ailleurs de tout ce que j'ai dit précédemment, c'est que tout ce que M, Pierre Janet décrit comme lié à la psychaslhénie n'est qu'éléments constitutifs, conséquences, réactions, moyens de défense ou de solution, du doute. La psychas thème considérée comme une maladie ou un état psychologique caractérisé par les symptômes et les stigmates tels que les conçoit P. Janet, ne me parait pas suffisamment justifiée, les stigmates n'existant jamais sans les symptômes, et les symptômes pouvant exister sans les stigmates; en outre, symptômes et stigmates réunissent des phénomènes disparates, ne s'enchainant pas logiquement et n'étant que des manifestations d'un phénomène central qui les conditionne tous, le doute.
Si Ton considère, eu effet, ces symptômes et ces stigmates on voit qu'ils gravitent tous autour du doute qui les accompagne toujours, et que si les classifications qu'en propose M. P. Janet sont très commodes au point de vue de leur nomenclature et de leur dénombrement, elles n'ont au point de vue psychologique que la valeur des vieilles classifications botaniques basées sur les caractères extérieurs. Il suffit pour s'en convaincre de constater que le même phénomène peut être envisagé à la fois comme conséquence, cause, ou réaction du doute. Or, il me semble que c'est sous le rapport de leur fonction vis-à-vis du phénomène fondamental, constant, auquel ils sont liés, qu'il faut les considérer et les ordonner* Je me suis suffisamment expliqué déjà à cet égard pour ne pas y insister de nouveau. Qu'il me suffise de me résumer en disant que la
psychasthénie, telle que la décrit Pierre Janet, semble n'être que la maladie du doute.
Mais, dira-t-on, si la maladie du doute et la psychasthénie sont une seule et même chose, il ne s'agit alors que d'une question de dénomination, et au fond cela n'importe guère. Je crois cependant que la distinction ne porte pas simplement sur les termes, mais sur le fond même qu'ils recouvrent. Suivant qu'on se sert de l'un ou de l'autre cela indique déjà deux conceptions absolument différentes de l'ordre et de la valeur des phénomènes, ce qui a une singulière importance dans un état pathologique où leur subordination et leur valeur réelle conduisent à une thérapeutique conforme. Suivant qu'on considère le doute comme un des nombreux phénomènes psychologiques de la psychasthénie ou au contraire comme le phénomène fondamental conditionnant tous les autres, on se fait de la maladie un tableau absolument différent et on arrive à une pathogénie tout à fait différente aussi. Dans un cas on cherche à expliquer tous les phénomènes par un état psychologique spécial, dans l'autre on les considère tantôt comme des manifestations essentielles, tantôt comme des réactions, tantôt comme des conséquences, d'un phénomène fondamental dont il s'agit de déterminer les conditions physiologiques.
En effet, qu'il s'agisse de la psychasthénie ou du doute, que les phénomènes de la psychasthénie soient rattachables à un état psychologique spécial, ou qu'ils se confondent avec le doute sous ses divers aspects, il reste toujours à établir sur quelle base ces phénomènes reposent, quelle en est la cause profonde, qu'est-ce qui les différencie des autres troubles psychologiques, et les conditionne.
Pierre Janet commence par établir une hiérarchie des phénomènes psychologiques, et aboutit à celte sorte de loi : « Les fonctions psychologiques chez nos malades (les psychasthéniques) disparaissent d'autant plus vite que leur
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coefficient de réalité est plus élevé, et persistent d'autant plus longtemps que leur coefficient de réalité est plus bas. J'en conclus que ces opérations forment une série de difficulté et de complexité décroissantes suivant que leur relation avec la réalité au point de vue de l'action, de la connaissance, en un mot de la correspondance, va en dixni nuant. »
Pour expliquer cette hiérarchie P. Janet rejette les causes suivantes que l'on pourrait invoquer : l'affaiblissement des sensations, — un engourdissement des centres moteurs corticaux avec conservation de l'activité des centres sensoriels, l'élément moteur devenant ainsi la cause du doute, — l'opposition de l'activité synthétique et de l'activité automatique. II aboutit a cette constatation, que deux phénomènes essentiels caractérisent les premiers degrés de cette hiérarchie (lesquels comprenne ut Faction, raltention et la présentification, dépendant de la fonction du réel) : 1° Tumfication, la concentration surtout importante lorsqueîle est nouvelle et qu'elle constitue la synthèse mentale; 2° le nombre, la masse des phénomènes psychologiques qui doivent faire partie de cette synthèse. « La réunion de ces deux phénomènes constitue, dit-il, un phénomène qui doit être essentiel en psychologie et qu'on peut appeler la tension psychologique. » Et il ajoute : « Le degré de la tension psychologique ou l'élévation du niveau mental se manifeste d'après le degré qu'occupent dans la hiérarchie les phénomènes les plus élevés auxquels le sujet peut parvenir. »
Il me semble qu'il y a là une pétition de principes : après avoir établi théoriquement une hiérarchie de phénomènes psychologiques correspondant bypothétiquement à un niveau mental variable, on mesure ce niveau mental à l'ordre occupé dans cette hiérarchie par les phénomènes observés.
Étant donnée cette tension psychologique, c'est à ses variations, à ses oscillations, à son abaissement, que seraient dus les phénomènes psychasthéniques. Je m'arrêterai tout de suite à ces différents termes. Celui de tension psychologique peut, à la rigueur, être conservé, encore que la définition qui en est offerte ne soit guère conforme à celle du même terme en physique et en mécanique et que l'équivalence de cette tension avec le niveau mental soit un peu risquée. Si Ton adopte une terminologie physique, dont je suis partisan d'ailleurs, puisque je considère que les phénomènes psychologiques- sont soumis aux lois physiques générales, encore faut-il qu'elle s'applique à des phénomènes analogues. Mais les termes de variations et d'oscillations du niveau mental ne doivent pas être employés indifféremment : variation s'applique à un mouvement qui modifie d'une façon quelconque la position d'un corps ; oscillation se dit d'un mouvement exécuté par un corps qui repasse alternativement par les mêmes positions, comme le pendule, comme les vagues de la mer sous l'influence des marées.
Les variations du niveau mental existent chez tout le monde : sous l'influence de la fatigue, du sommeil, de l'émotion, l'activité mentale diminue, de même qu'elle augmente sous l'influence du réveil, de l'attention, de certaines substances excitantes. Car niveau mental signifie tout simplement activité mentale. Or, voyons-nous les diminutions de l'activité mentale amener du doute, des obsessions, des phobies? En aucune façon. Un convalescent affaibli a parfaitement le sentiment de sa diminution de « tension psychologique » sans être atteint d'aucun des symptômes ou des stigmates de la psychasthénie, sans en éprouver de l'angoisse ni du douté. Au contraire, ainsi que je l'ai montré tout au long de cet ouvrage, les « oscillations » de l'activité mentale, dans le vrai sens du terme,
par ces simples variations de niveau mental d'ordre très banal en somme.
Sur cette base P. Janet édifie l'interprétation de tous les symptômes psychasthéniques. Voyons rapidement ce que vaut cette interprétation.
Les sentiments d'incomplétude, stigmates psychasthéniques, « se rattachent évidemment aux insuffisances réelles qui résultent de ce fait que l'esprit ne peut plus parvenir aux opérations du premier degré de la hiérarchie des phénomènes psychologiques. » Mais c'est là ce qu'il faudrait démontrer. Si l'esprit ne peut plus parvenir à ces opérations, est-ce à cause des insuffisances réelles de l'activité mentale, comme cela semble logique de l'admettre, — et alors à quoi tiennent ces insuffisances réelles? — , ou au contraire, est-ce l'incapacité de l'esprit qui produit les insuffisances réelles, comme le prétend Pierre Janet, — et alors pourquoi l'esprit ne peut-il plus parvenir aux plus hautes opérations psychologiques? Répondre que c'est à cause des abaissements du niveau mental ou des variations de la tension psychologique, alors que celle-ci est mesurée précisément par le caractère des phénomènes psychologiques observés, ne me parait pas une réponse suffisante. S'il y a des insuffisances réelles de l'activité mentale, elles doivent tenir à quelque chose, et c'est là ce qui reste justement dans l'obscurité.
Les « agitations forcées » se montrent à l'occasion d'actes volontaires ou de problèmes de croyance et de certitude, dit Pierre Janet. C'est parfaitement exact, mais croyance et action volontaire ne sont guère que les deux faces, les deux temps, pour mieux dire, d'un même phénomène, l'action étant la conséquence de la croyance, d'où absence d'action dès qu'il y a absence de croyance aux motifs ou aux mobiles de l'action, dès qu'il y a doute en un mot. P. Janet explique ces agitations forcées, ou pour mieux dire invo-
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[onlaires et incoercibles, par un abaissement de plusieurs degrés de la tension psychologique, qui ne permet plus que la production des phénomènes placés dans les étages inférieurs de la hiérarchie psychologique, d'un côté, et, de l'autre, par la substitution de phénomènes inférieurs multiples à des phénomènes supérieurs, suivant une loi de dérivation.
Mais pourquoi ces variations de tension psychologique amènent- elles tantôt des agitations forcées, [tantôt de l'inertie? Pourquoi ne produisent-elles pas simplement les sentiments d'incomplétude, comme il arrive dans certains cas, au lieu de s'accompagner d'agitations forcées? Pierre Janel considère ces dernières * non seulement comme une soi le de réaction du sujet contre la douleur produite par l'insuffisance psychologique au début, mais comme une dérivation dans laquelle se dépensent les forces qui n'ont pu être employées par la volonté, l'attention ou l'émotion initiale. Elles sont donc vraiment caractérisées par l'abaissement, la chute de la tension psychologique, qui constitue leur début. Non seulement cette chute de tension détermine la lacune initiale si importante, mais elle amène encore tout le développement irrésistible consécutif; elle mérite bien le nom de crise de psycholepsie. »
Tout d'abord on peut se demander si l'insuffisance psychologique produite par rabaissement de la tension psychologique détermine une douleur telle chez le sujet qui l'éprouve. Or, par lui-même, ce sentiment d'insuffisance ne provoque pas toujours de douleur, et de plus la réaction de cette douleur, qu'on observe chez les mélancoliques, par exemple, d'une façon si nette, est loin de se montrer sous la forme des phénomènes que P. Janet appelle des agitations forcées. Nous avons vu précédemment qu'elles constituent pour la plupart des réactions au doute ou des moyens de le résoudre et ne sont pas des troubles primitifs. En les
considérant d'ailleurs comme une réaction du sujet contre la douleur de l'insuffisance psychologique P. Janet montre leur caractère secondaire, conséquent, ce qui paraît un peu en contradiction avec la place capitale qu'il leur accorde dans les symptômes de la psychasthénie.
Quant au phénomène de la dérivation, l'hypothèse en est vraisemblable, et je m'y rattache d'autant plus que j'ai montré qu'il est tout particulièrement développé dans l'émotion. 11 n'est donc pas surprenant de le rencontrer dans un état reposant essentiellement, comme le doute, sur l'émotivité qui l'explique tout naturellement, alors qu'avec l'hypothèse du simple abaissement de la tension psychologique on ne le comprend guère, puisque cet abaissement en est accompagné dans certains cas et pas dans d'autres.
Arrivons aux troubles systématisés. Pourquoi un certain acte est-il le seul à manifester l'abaissement général de la volonté, de l'attention, de la sensibilité? P. Janet répond « que c'est tout simplement parce que cet acte est par nature, ou qu'il est devenu par accident, le plus difficile de la vie du malade. » Mais alors comment se fait-il que ce ne soient pas les actes les plus compliqués, les actes sociaux, qui soient le plus souvent objet de doute, de phobie? Les doutes les plus fréquents, les phobies les plus banales, se rapportent, au contraire, soit à des objets abstraits, métaphysiques ou religieux, soit à des objets personnels, à des actes insignifiants. Il est même remarquable que ces actes sont parfaitement inutiles d'ordinaire et que le sujet luimême se demande pourquoi il s'en préoccupe malgré lui d'une façon si absurde et si continue.
Si la hiérarchie des phénomènes psychologiques proposée par P. Janet était exacte, ce devraient être les actes les plus élevés dans cette hiérarchie qui disparaîtraient les premiers et donneraient lieu le plus souvent aux doutes et aux phobies. Or, il n'en est rien; mais alors la tension psy-
THÉORIE PSYCHASTHÉNIQUE
chologique, dont le niveau lui correspond théoriquement, n'a pas avec elle le rapport qu'on lui attribue? Et, en effet, on peut remarquer que le douleur obsédé ou phobique qui est incapable de faire cet acte simple de toucher un objet qu'il croit sale, accomplit une foule d'actes sociaux et autres des plus compliqués. En outre, l'objet des doutes et des phobies change. Pourquoi en est-il ainsi, si c'est toujours rabaissement de ta tension psychologique qui les produit? Enfin il faut remarquer qu'entre deux objets capables d'amener un doute ou une phobie, c'est toujours le moins important, le moins intéressant, qui s'impose au sujet, ce qui ne. cadre guère avec l'hypothèse de la hiérarchie et de la tension psychologique correspondante. Il faut donc une autre cause que des variations du niveau mental pour expliquer cette spécialisation des insuffisances psychologiques,
Mais comment expliquer la forme que prennent les dérivations produites par ces insuffisances psychologiques, c'est-à-dire les agitations forcées? Les unes sont diffuses, les autres systématisées. Pour ces dernières les raisons de la systématisation tiendraient à la prédisposition individuelle, à l'habitude, et enfin au principe de la meilleure adaptation possible. Rien adiré des deux premières. Mais la dernière semble en contradiction avec la nature même des agitations forcées qui sontdes dérivations involontaires, automatiques, des forces qui n'ont pu être employées par la volonté, l'attention, la mémoire. Ce sont donc des forces divergentes. Or, ces agitations représenteraient « un effort du sujet pour parvenir à l'adaptation complète, laquelle est empêchée par l'insuffisance psychologique initiale. » De sorte que ces agitations deviennent des forces convergentes, volontaires, en vue d'une adaptation psychologique capable d'aboutir à un acte. La théorie psyehasthénîque amène forcément à de telles contradictions, par suite de la base trop
LE DU! ti:
étroite sur laquelle elle repose. Il est impossible qu'un phénomène aussi banal que dos dilKrences du niveau mental, de l'activité cérébrale, voire mtVme de la tension psychologique — laquelle est une notion purement conventionnelle dont la démonstration reste à faire — suffisent pour expliquer la variété, la variabilité, et la multiplicité des phénomènes tels qu'ils sont présentés dans la théorie psychasthénique. L'hypothèse de la dérivation elle-même n T est pas plus explicative, car elle ne semble introduite que pour la justification des agitations forcées et ne s'applique pas aux autres troubles psychaslhéniques.
J<> ne m'arrêterai pas longtemps a l'interprétation de Tidée obsédante par Pierre Janet. « Les obsessions, comme les phobies elles-mêmes, prennent leur point, de départ dans des phénomènes pathologiques plus profonds qui sont surtout les sentiments d'incomplétude et les in su Aisance s psychologiques. L'obsession est le résultat d'un travail intellectuel qui s'opère pendant les crises de psycholepsie et qui remplit surtout les ruminations mentales; l'idée obsédante est une interprétation des troubles psychologiques élémentaires, interprétation faite suivantlesloîs des manies mentales. » L'obsession exprimant une maladie générale de l'esprit participe naturellement au caractère de cette maladie. Or, ce caractère essentiel est de déterminer une impuissance à compléter les phénomènes psychologiques, et de rendre impossible tout ce qui dépend de la fonction du réel. « Tous les caractères de l'obsession ne sont en somme que les caractères de l'état psychasthénique; il est donc tout naturel d'admettre qu'elle en dérive. »
D'après cela l'obsession devient un phénomène ayant son autonomie à lui, et le symptôme fondamental de la psychasthénie. Or, je me suis efforcé de montrer que ce n'était qu'un caractère de l'état de doute, qui n'existe que lorsqu'il y a doute, et disparaît dès que le doute est résolu. Ce qui pour-
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rail donc résumer l'état psychasthénique au point de vue psychologique ce n'est pas l'obsession, mais le doute, et en disant que les caractères de l'obsession ne sont que ceux de l'état psychasthénique, c'est dire implicitement que le doute ou la maladie du doute et la psychasthénie ont les mêmes caractères.
En résumé, la théorie psychasthénique paraît méconnaître le phénomène central, fondamental, de la maladie qu'elle prétend isoler sous le nom de psychasthénie, et qui est le doute; elle en décrit les caractères, les réactions, les moyens de solution, les conséquences, comme des manifestations indépendantes — symptômes ou même stigmates de la maladie —, et elle fait reposer celle-ci sur l'existence hypothétique d'une fonction psychologique nouvelle et au moins inutile, la fonction du réel, sur l'évaluation de la tension psychologique, du niveau mental — en d'autres termes, de l'activité mentale quantitative et qualitative — d'après une hiérarchie des phénomènes psychologiques qui reste à démontrer, et sur des variations de cette tension qui sont absolument insuffisantes, même en admettant l'hypothèse de la dérivation, à expliquer les phénomènes qu'on y rencontre : physiologiques, affectifs, et psychologiques ou idéologiques, sous leurs divers aspects. Elle relègue en même temps au second plan rérnotivité, et néglige presque complètement le rù\e de l'imagination ; elle laisse entièrement de côté les caractères d'opposition, de contraste et d'oscillation — dans le vrai sens du terme — qui se rencontrent d'une façon constante dans toutes les manifestations de la maladie en question, et que les simples variations du niveau mental sont incapables d'expliquer; elle amène enfin à un classement des phénomènes suivant leurs caractères extérieurs, apparents, et non suivant leur enchaînement et leurs rapports génétiques avec l'état fondamental.
Elle me parait donc insuffisante, et souvent contradictoire
dans ses conséquences, et, malgré son caractère beaucoup plus général que les autres, mais en même temps beaucoup plus étroit et surtout beaucoup plus hypothétique à la base, elle n'apporte pas, semble-t-il, une interprétation applicable à tous les troubles et à tous leurs aspects. É Ce n'en est pas moins, telle que Ta présentée Pierre Janet, la théorie la plus cohérente et la mieux développée qu'on ait encore proposée de la maladie du doute. Elle peut se résumer dans les termes suivants : Abaissement de la tension psychologique amenant des insuffisances de tous ordres, qui se traduisent par des sentiments d'incomplétude, lesquels entraînent la perte de la fonction du réel, l'obsession et les agitations forcées.
Théorie psycho-physiologique. — Essayons maintenant, en prenant pour point de départ l'état de doute tel que nous l'avons exposé au début de ce chapitre, de voir si sa forme pathologique — maladie du doute ou psychasthénie, peu importe le nom — ne peut pas trouver une explication plus satisfaisante en prenant pour base l'émotivité.
Ce qui caractérise essentiellement le doute, avons-nous vu, c'est en somme les oscillations qui se produisent dans l'activité mentale, ou, d'une façon plus générale, dans l'activité cérébrale, entre deux ou plusieurs phénomènes de conscience, s'opposant l'un à l'autre, s'excluant l'un l'autre, qu'il s'agisse de tendances, de sentiments, de représentations, d'idées ou d'actes.
Pas d'oscillations, pas de doute. Même dans les cas où le doute conduit à un état délirant, cette proposition est vraie, car la conviction qui constitue le délire porte non sur le doute lui-même, mais sur les causes du doute. C'est ainsi, par exemple, qu'une de mes malades, grande scrupuleuse, obsédée sous diverses formes, est prise tout à coup d'hallucinations auditives opposées, qui lui font entendre les voix
Cette faiblesse cérébrale spéciale se caractérise par deux choses : l'incapacité d'un effort soutenu et Yémotivité. C'està-dire que leur énergie utilisable s'épuise très vite, que leur résistance est très faible, d'une part, et que, d'autre part, cette énergie diffuse avec une trop grande facilité dans toutes les directions, ce qui constitue essentiellement l'émotivité. Les douteurs sont donc à la fois des émotifs et des faibles, d'où chez eux des phénomènes d'épuisement cérébral — de neurasthénie, et des phénomènes d'émotivité.
Toutes les causes capables de provoquer, de créer, d'entretenir un état de moindre résistance et d'émotivité sont en même temps génératrices du doute auquel elles fournissent le terrain propre à son éclosion et à son évolution. Moindre résistance cérébrale et émotivité peuvent être constitutionnelles ou acquises, passagères ou permanentes ; elles coexistent toujours, et il est bien difficile souvent de dire si c'est l'émotivité qui a déterminé la faiblesse de résistance ou si c'est l'inverse. Ce qui est important, c'est de constater leur étroite corrélation à la base du doute.
On voit tout de suite la différence qui me sépare de la théorie psychasthénique, où il s'agit d'une insuffisance psychologique déterminée par l'abaissement du niveau mental, de la tension psychologique, laquelle n'est elle-même qu'une qualité des phénomènes psychologiques. Ici, au contraire, c'est d'un phénomène physiologique qu'il s'agit : à savoir la réactivité du cerveau aux impressions qui l'atteignent soit du dehors, soit du dedans.
Les sentiments liés à cet état de moindre résistance cérébrale ne sont autres que les sentiments d'incomplétude de la psychasthénie. L'inachèvement, si caractéristique, de toutes les opérations psychologiques et souvent des actes-, ou même des fonctions physiologiques, s'explique facilement par l'épuisement trop rapide de l'énergie cérébrale.
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La perte de la fonction du réel, au sens de Pierre Janet qui lui fait jouer un si grand rôle, se comprend aisément parla faible résistance du cerveau, et par rémotivité. En effet, Ton voit que les impressions qui sont d'abord perçues d'une façon correcte et complète, deviennent vagues et confuses, et sont mises en doute, a mesure qu'elles persistent, au lieu de s'imprimer plus fortement et de devenir plus nettes. L'attention s'épuise vite, ou, sous Finlluence de l'émotion, ne peut se fixer, ce qui produit le même résultat au point de vue de la netteté des perceptions, et, par conséquent, de leur assimilation comme réelles,
L'émotivité explique suffisamment, d'autre part, tous les phénomènes d'angoisse, toutes les réactions motrices, désignées dans la psychasthénie sous le nom d'agitations forcées et dont les unes sont des phénomènes émotionnels primitifs, ou secondaires à l'objet du doute, et les autres des réactions ayant pour but d'éviter le doute ou de le résoudre.
Une remarque déjà faite, et qui ne m'est pas personnelle du reste, montre bien que rémotivité subordonne le doute : c'est que l'objet du doute n'a aucune influence sur l'émotion qui l'accompagne; quelle que soit l'importance de cet objet, Térnotion reste la môme ; il peut même varier, l'émotion, elle, ne varie pas. G'est donc bien rémotivité qui est le phénomène sous-jacent, fondamental, et le doute ne surgit que par occasion.
L'émotïvité primitive permet non seulement à l'émotion qui accompagne le doute de prendre des proportions inattendues, elle entraine encore la plupart des phéno mènes réactionnels du doute. Nous avons vu avec quelle facilité se produisaient les associations d'idées dans le doute, avec quelle intensité se faisaient les représentations imaginalives ou mnésiques dans certains cas, et quelle confusion mentale régnait dans d'autres cas, quelle agitation motrice Sollïeu. — Doute. 2 S
pouvait se manifester, ou au contraire quelle aboulie, quelle inertie pouvait exister. L'émotivité mise en branle peut seule expliquer des phénomènes en apparence contradictoires : suivant son degré, suivant la quantité d'énergie diffusée, suivant les directions éminemment variables suivies par cette énergie, toutes les manifestations de l'activité cérébrale, psychologique et physiologique, peuvent se produire. Sentiments, émotions, tendances et impulsions, représentations, troubles circulatoires, vaso-moteurs, sécrétoires, etc. Mais toutes ces manifestations sont assez faibles^ en raison de la diffusion, d'une part, de l'énergie cérébrale, et, d'autre part, de la faiblesse fondamentale de cette énergie. Aussi la voyons-nous s'épuiser très rapidement et amener alors des phénomènes d'arrêt, qu'on qualifie d'aboulie.
Mais en môme temps que l'émotivité et la faiblesse cérébrale amènent ces conséquences pour les phénomènes d'ordre efférçnt, les phénomènes d'ordre afférent, comme les perceptions, les sensations, la mémoire, subissent un amoindrissement plus ou moins considérable, et ne peuvent atteindre leur intensité normale.
Il en résulte que tout ce qui vient du monde extérieur, du monde réel, présent, est très affaibli, tandis que tout ce qui se produit dans le domaine représentatif et affectif, dans le monde intérieur, a, au contraire, une richesse et une complexité remarquables. D'où cette opposition si constante, sur laquelle j'ai tant insisté comme un des caractères les plus typiques du doute, entre le réel et l'imaginaire, ou, pour mieux dire, entre ce qui est et ce qu'on se représente, entre le vrai et le possible. Et suivant le degré de cette opposition, suivant l'intensité des phénomènes de représentation au détriment des phénomènes dé perception, on a toute la gamme des états de rêverie, de confusion, de rumination, qu'on rencontre chez les douteurs pathologiques, depuis la simple absence de conscience jusqu'au