‹ Le Doute: leçons faites à l'Université Nouvelle de Bruxelles 1908Chapitre 96 sur 135 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sommaire : Prophylaxie du doute. — Émotivité constitutionnelle et acquise. — Faiblesse de résistance cérébrale. — Moyens de résoudre le doute normal. — La lutte contre le doute pathologique. — Abus et erreur de la psychothérapie. -*■ Moyens physiques. — Moyens psychiques. — Action sur les obsessions. — Action sur les phobies et les manies. — Éducation de Faction.

Le doute est l'opposé de la croyance, et sans croyance toute action est impossible. Le doute entraîne donc avant tout l'incapacité d'agir. Mais vivre, c'est agir ; le doute est donc une entrave à la vie individuelle et sociale, et cette entrave peut aller jusqu'à l'extinction de l'espèce. Si le doute a de graves inconvénients ppur l'individu, il n'offre pas moins de dangers au point de vue social.

L'incapacité d'agir qui tue toute initiative se transforme trop souvent en la peur d'agir, et cette peur fait reculer devant les responsabilités qu'il faudrait prendre, devant les luttes qu'il faudrait soutenir ; elle conduit k\ des atermoiements, à des temporisations qui, dans certains cas, présentent un véritable danger et ressemblent à une lâcheté ou à une désertion.

On parle beaucoup à notre époque de la volonté, de son éducation. Si elle préoccupe tant les esprits c'est qu'elle

semble, en effet, subir une assez forte crise. Mais la volonté nest pas un phénomène primitif ; elle n'est qu'une résultante, et c'est dans ses racines qu'il faut atteindre l'aboulie, le défaut de volonté dont tout le monde se plaint.

On ne peut vouloir une chose que lorsqu'on sait ce qu'il faut faire, et qu'on a le senliment de pouvoir le faire. Il est assez facile de faire son devoir lorsqu'on sait quel il est; il devient encore plus facile de l'accomplir quand on en a en soi les moyens physiques, intellectuels et moraux. Or, la grande cause du manque de volonté qui se manifeste de tous côtés aujourd'hui vient, à mon avis, de ce qu'on ne sait plus sur quoi se baser pour agir, et que souvent, lorsqu'on le sait, on n'en a pas la force d'exécution. Pourquoi, sinon parce qu'on doute, parce qu'on hésite devant les mobiles d'action qui se présentent à nous, et parce que notre émotivité et notre faiblesse morale qui en résulte nous rendent incapables de trancher le conflit.

Si le douteur se contentait de rester ballotté entre ses diverses tendances, sentiments, ou croyances, que par suite de son émotivité, de son impressionnabilité, de sa faiblesse de résistance il ne peut suivre jusqu'au bout, réaliser effectivement, et s'il acceptait la nécessité d'être aidé, d'être « agi » par d'autres qui savent et peuvent vouloir, il n'y aurait que demi-mal. Il resterait confiné dans des emplois subalternes, que ses scrupules lui font souvent remplir d'une façon tout à fait satisfaisante. Malheureusement il a des aspirations qui ne sont pas en rapport avec ses capacités, par suite de la disproportion qui existe entre son intelligence et son moral. Le douteur a, nous l'avons vu, de l'imagination, un grand pouvoir de représentation; il a l'esprit critique. Les mots prennent pour lui une importance telle qu'ils lui font oublier les réalités qu'ils recouvrent ; aussi voit-il mieux les objections que les raisons d'agir; et s'il est souvent capable de donner un conseil judicieux, il serait incapable

de rappliquer lui-même ; il peut faire agir les autres, il ne peut agir lui-même. Dieu souvent, malheureusement, son indécision, ses hésitations et ses critiques sont contagieuses pour les autres et les empêchent aussi d'agir. Il est, par définition, un inactif, et souvent un contre ou un anti-actif.

Et si, chez lty, le passage de la représentation à l'action ne peut avoir lieu, c'est parce qu'il est avant tout un émotif, et que son émotivité ne se met surtout en branle que lorsque sa personnalité est en cause. Mais cette personnalité elle-même manque de consistance; et sa systématisation au point de vue des croyances, base de notre action morale et sociale, est particulièrement faible, sujette à la dissociation sous l'influence des moindres causes. De sorte que l'expérience, la science, la raison ne lui servent de rien pour le déterminer à l'action, s'il ne croit pas aux données quelles lui apportent. Il n'agit pas parce qu'il ne veut pas; il ne veut pas, parce qu'il ne croit pas; il ne croit pas parce qu'il ne peut pas être déterminé.

L'éducation de la volonté, ce n'est, au fond, que l'éducation de la croyance. Apprendre à croire, c'est apprendre à ne pas douter ; apprendre à vouloir, c'est apprendre à discerner d'abord ce qu'il faut faire, et ensuite comment le faire.

Notre étude du doute serait incomplète si, à la conception théorique que nous en avons présentée, nous n'ajoutions pas comme conséquence pratique les moyens de le combattre, soit à l'état de tendance, soit une fois constitué sous sa forme normale ou sous sa forme pathologique.

Moyens préventifs, prophylaxie du Doute. — Les douleurs sont avant tout des émotifs, et leur émotivité dépend d'une faiblesse de résistance cérébrale particulière. C'est donc' contre ces deux éléments fondamentaux du doute qu'il faut d'abord lutter.

L'émotivité — j'entends par là une émotivité exagérée, anormale — peut être constitutionnelle ou acquise. Dans ce dernier cas il faut savoir dans quelles circonstances elle se développe particulièrement, de façon à les éviter si possible, ou à en combattre les conséquences dès qu'elles se montrent. *

L'émotivité acquise peut survenir dans deux cas principaux: à la suite d'émotions violentes ou répétées, et à la suite de certaines maladies infectieuses ou de traumatismes. On devra donc éviter aux enfants, aux adolescents surtout, certaines émotions inutiles, auxquelles ils ne sont pas préparés. On évitera aussi de les laisser se concentrer, se renfermer en eux-mêmes, cacher leurs tendances, leurs sentiments. Combien en voit-on qui ont été ainsi troublés par certaines interprétations erronées de scènes dont ils ont été témoins dans leur jeunesse, par certains sentiments qu'ils ont refoulés en eux-mêmes, les croyant répréhensibles, et sont devenus ainsi des inquiets, des scrupuleux, des douteurs à l'âge adulte !

Lorsqu'on remarque cette émotivité exagérée à la suite de maladies ou de traumatismes (accidents en particulier), il faut la laisser se calmer avant de remettre le sujet en contact avec la vie normale. C'est dans les conditions mêmes de son existence qu'il faut lui faire retrouver le calme bien plus que dans des médicaments. Le mieux est d'ailielurs de ne pas lui faire remarquer cette émotivité, qui augmente dès qu'il en prend conscience. Il est bon de savoir aussi qu'elle met beaucoup plus de temps qu'on ne pourrait le croire à disparaître, et que si on soumet le sujet à des excitations, à des fatigues cérébrales, à des émotions nouvelles d'une façon prématurée, on risque de la voir s'installer définitivement.

Constitutionnelle, l'émotivité se manifeste dès l'enfance et l'adolescence. Mais c'est surtout au moment de la puberté

qu'elle doit être surveillée, car elle trouve dans l'évolution sexuelle d'une part, et dans la préparation religieuse d'autre part, deux sources extrêmement puissantes et riches de développement. J'y ai déjà insisté précédemment et je n'y reviens pas. Mais je ne saurais trop attirer l'attention des parents et des éducateurs sur les dangers qu'offre cette période de l'évolution physique et morale des enfants, sur l'empreinte profonde et quelquefois ineffaçable qu'ont alors certaines impressions, certaines images, certaines craintes. Plus qu'à aucune autre époque de l'existence l'enfant doit être mis en confiance par ceux qui en ont la direction morale et intellectuelle. Car c'est à ce moment que commence à se former la personnalité, et plus les bases en seront solides et certaines, plus elle sera résistante dans l'avenir. Toute déviation, toute perversion, toute lacune survenues à cette période risqueront de s'accentuer et de devenir définitives et irréparables. Au lieu de laisser aux influences de hasard, aux circonstances, le soin de fixer, d'orienter, d'éclairer l'esprit de l'enfant, au lieu d'éluder les réponses à ses préoccupations, d'avoir l'air de les ignorer, l'éducateur doit les aborder de front, d'une façon objective et positive. Il le doit d'autant plus chez des jeunes êtres où l'imagination et la suggestibilité sont au maximum, et où rimpressïonnabilité, disproportionnée avec ses causes, risque de laisser s'établir des associations psychologiques difficiles h effacer ensuite.

L'éducation des émotifs, candidats au doute, doit être, dès l'enfance, dirigée contre la tendance émotive. C'est ordinairement, le contraire qui a lieu, car on est séduit par la vivacité d'intelligence et de sentiment de ces enfants, par leur imagination et leur intuition, et l'on s'applique en général à développer, à entretenir leur sensibilité excessive

Le second facteur qui prépare le terrain du doute est la

faiblesse de résistance cérébrale, la facilité avec laquelle se produit l'épuisement de l'énergie cérébrale. La quantité de cette énergie peut être considérable à un moment donné, et c'est ainsi que les douteurs sont souvent capables d'agir d'une façon qui contraste avec leur état habituel, et étonne tout le monde; mais ils sont incapables de renouveler leur effort, de le soutenir un temps assez prolongé. Il en est de même de la qualité de cette énergie, ou, pour mieux dire, de la qualité des phénomènes qu'elle provoque quand elle se libère à travers le cerveau ; les douteurs sont d'une intelligence, d'une moralité, tout aussi grandes et quelquefois plus développées que celles de beaucoup d'hommes bien équilibrés, mais leurs manifestations s'éteignent vite, et sont remarquablement instables dans leur forme. De sorte que cet éternel paradoxe que j'ai signalé dans le doute se manifeste d'une façon générale dans le cas suivant, qu'on rencontre si souvent, d'un homme très intelligent, très moral, qui peut, à l'occasion, faire preuve d'un grand jugement et d'une haute moralité, et qui est cependant incapable d'exercer une profession quelconque, de mener à bien aucune [œuvre, et de se conduire dans la vie comme il le conçoit et le désire.

Il existe actuellement toute une pléiade de psychothérapeutes qui ont la prétention de combattre tous les troubles nerveux et particulièrement les troubles de l'émotivité en faisant appel à la volonté du sujet. Pour eux, la douleur, la maladie n'existent pas. Il suffit de vouloir pour les dominer. Ils semblent au premier abord obtenir certains résultats satisfaisants, en excitant tout ce que le sujet peut encore posséder d'énergie en lui, d'une part, et en lui apprenant, d'autre part, à ne pas la gaspiller inutilement. Sur ce dernier point je suis pleinement d'accord avec eux. Mais c'est celui qui leur paraît le moins important. L'exaltation de la volonté, du contrôle de soi-même, de la maîtrise de

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