ION DU DOUTE NORMAL
aux excitations qui l'atteignent que dans la mesure adéquat au résultat à obtenir. Elle doit s'exercer d^ne façon spéciale à certaines échéances de la vie t où l'émotivilé est particulièrement mise enjeu, comme au moment delà puberté, du mariage, du choix d'une carrière, au moment de l'instruction religieuse ou philosophique, et dans les circonstances graves de la vie professionnelle, familiale et sociale, chaque fois en un mot que la personnalité doit se manifester, qu'elle doit adopter des croyances, ou prendre des responsabilités, chaque fois que le caractère et le moral sont aux prises avec la réalité.
Je ne peux m'étendre ici sur toutes les considérations que comporterait la question de l'éducation et de la direction de vie des émotifs. Le sujet vaudrait d'être traité à part, le nombre des émotifs étant» à ce qu'il semble, de plus en plus grand, et les conséquences de Fémotivité excessive étant d'une gravité telle, tant au point de vue social qu'au point de vue individuel, qu'il est urgent de parer au développement de cette émoi i vite dès l'enfance, en l'attaquant dans ses causes et dans ses manifestations.
Moyens de résoudre le doute normal. — Je serai bref sur ce point. Les moyens à employer sont assez variés. Le premier est l'expectative ou l'agnosticisme. Mais cette attitude ne peut convenir qu'à un très petit nombre de gens, même en présence des problèmes métaphysiques, dont ta solution au point de vue pratique n'est pas indispensable. On peut alors recourir au second moyen qui est d'adopter une solution provisoire donnant au besoin de croire une satisfaction momentanée. Un troisième procédé est l'emploi de la réflexion et de la logique, de la raison. 11 est ordinairement bien insuffisant, car on ne croit guère en s'appuyant sur des considérations purement rationnelles; on acquiert une présomption plus ou moins forte , non une croyance capable de
déterminer notre attitude et nos actes. Le seul vrai moyen de résoudre un doute reste donc le contrôle de l'expérience, la connaissance des faits réels. Mais quelque soit le procédé employé on ne peut considérer le doute comme vraiment résolu et dissipé que lorsqu'une croyance nouvelle lui a fait place et permet au sujet d'agir dans une direction définie.
La lutte contre le doute pathologique. — Quoi qu'en ait dit Montaigne, ce n'est pas un « mol oreiller » que celui du doute, si l'on en juge par l'angoisse des douteurs morbides, et la façon dont ils en réclament le soulagement. C'est contre la maladie du doute qu'est dirigée en grande partie la psychothérapie à laquelle on fait jouer 'aujourd'hui un rôle si considérable et si abusif. La psychothérapie est d'ailleurs une méthode extrêmement complexe, que chacun interprète à sa manière et fait reposer sur des bases différentes. La plupart des médecins n'en ont qu'une idée fort vague, et il n'est pas rare de voir formuler sur des ordonnances : « Séances de psychothérapie, rééducation de la volonté, » comme on ordonnait autrefois d'une façon tout aussi absurde : « Hydrothérapie ou douches. »
On est parti, d'ailleurs, d'un point de vue absolument erroné médicalement, d'un principe érigé en axiome : à une maladie [psychique il faut un traitement psychique. Rien n'est plus faux, et il suffit de citer tous les troubles mentaux liés à des intoxications ou à des infections pour le prouver, puisque dans ces cas c'est en s'adressant aux troubles somatiques qu'on vient à bout des troubles psychiques. En doit-il être différemment dans les troubles psychiques qu'on appelle ^fonctionnels ? De ce que nous ignorons leur fondement organique, physiologique, avons-nous le droit, nous médecins, de supposer un moment l'immatérialité de leur cause? Je ne puis, pour ma part, l'admettre, et je considère que la psychothérapie doit être non pas seulement l'em-
ploi de moyens psychiques de traitement, mais l'emplo, tous les moyens physiques et psychiques capables modifier l'état mental morbide.
Cette conception delà psychothérapie était au fond celle de nos psychiatres du milieu du siècle dernier, qui la décoraient du nom moins pompeux et plus approprié de traitement moral. Elle a été singulièrement déformée dans ces dernières années par l'introduction du concept de volonté, sur lequel d'ailleurs personne ne s'entend, et dont le sens prend une extension tellement grande aujourd'hui que tout en devient tributaire. Je ne saurais trop m'élever contre un tel abus, si j'en juge par les dangers que cettfl psychothérapie volontariste présente et dont j'ai été trop souvent témoin. On a écrit autrefois de nombreux articles sur les méfaits de la suggestion, lorsque celle-ci sévissait; il serait temps de signaler ceux de la psychothérapie actuelle, telle que la comprennent certains psychiatres qui ne voient dans les maladies psychiques que de la faiblesse de la volonté, de la veulerie morale, une illusion de l'imagination contre laquelle on peut réagir volontairement. J'en ai déjà, d'ailleurs, signalé les dangers*
La latte contre le doute pathologique comprend deux sortes de moyens ; les uns d'ordre physique, les autres d'ordre psychologique. Le doute, ai-je dit, repose sur un état d'émotîvité et d'épuisement, dîme part, et se confine presque entièrement dans le domaine de la représentation mentale, d'autre part. Les moyens du premier ordre auront donc pour but de calmer l'émotivité et de réparer l'épuisement cérébral, et souvent même de tout l'organisme, et ceux du second ordre de substituer la réalité à la représentation, l'actualité à la possibilité, la sécurité à l'inquiétude.
Le traitement médical du doute pathologique n'est guère appliqué qu'au 'moment des grands accès. La plupart des malades dissimulent en effet le plus longtemps possible
leurs obsessions et leurs phobies, soit qu'ils ne se rendent pas compte de leur caractère morbide, soit qu'ils aient une sorte de pudeur, de honte ou de respect humain à les avouer. Ce n'est que lorsque leur état mental se manifeste par des réactions extérieures qu'on peut s'en rendre compte, ou encore lorsque leur angoisse est trop grande pour qu'ils soient capables de la cacher.
C'est, en effet, Pangoisse qui les met hors d'état de continuer leurs occupations. Après une lutte plus ou moins longue et douloureuse, ils sont obligés de demander aide et soulagement à d'autres. A ce moment leur nutrition générale est altérée, leur sommeil est mauvais, leur agitation est quelquefois très grande. L'attention se trouve donc attirée à la fois du côté physique et du côté moral ou psychologique. Et non seulement l'état de la nutrition doit être pris en considération, ainsi que les troubles vaso-moteurs concomitants, mais encore les troubles organiques divers que peuvent présenter les malades. Il n'est pas rare, en effet, de découvrir des altérations organiques comme l'artériosclérose, comme certaines affections hépatiques ou urinaires, ou encore des troubles des fonctions génitales, comme ceux de la menstruation ou ceux de la sécrétion spermatique, qui provoquent, aggravent ou entretiennent des phénomènes morbides du doute, s'ils ne suffisent pas à les déterminer. J'ai insisté d'autre part sur l'atonie du système neuro-musculaire chez une certaine catégorie de douteurs, et les troubles des sécrétions internes sont aussi fréquemment aussi, à mon avis, des agents provocateurs du doute pathologique. Il est donc indispensable de reconnaître ces troubles organiques ou fonctionnels divers et de les combattre par des moyens appropriés, car toute psychothérapie, si habile et intensive soit-elle, serait impuissante à elle seule à les modifier si le substratum physiologique persistait. La môme remarque s'applique à la nutrition
générale qui doit être relevée à tout prix.; car si on voit quelquefois des malades ne pas guérir quand ils engraissent, on n'en voit jamais guérir sans engraisser. La première indication est donc de relever la nutrition générale.
Parallèlement à cette indication s'impose la nécessité de combattre l'épuisement, bien réel, de ces malades : le repos au lit, le repos absolu, est indispensable pour la réparation organique. Et il doit être continué jusqu'à ce que les phénomènes d'épuisement et d'agitation soient disparus. Car le repos au lit na pas seulement pour but et pour effet do calmer l'épuisement, il est aussi le meilleur procède pour ramener le calme et l'équilibre dans l'organisme, aussi bien au point de vue psychique que physique.
L'importance des conditions physiques dans les manifestations de la maladie du doute apparaît nettement quand on les voit disparaître sous l'influence seule du traitement médical, ou à l'occasion de l'apparition de certaines affections fébriles ou douloureuses, d'une part, et, d'autre part, reparaître ou s'accentuer sous rinfluence de certains états, comme la menstruation, la diarrhée, ou des troubles digestifs, qui modiiient la circulation générale et développent l'émotivité physique.
Une autre condition, non moins nécessaire que les préutes pour le traitement des accès de maladie du doute, c'est l'isolement, c'est-à-dire la rupture des associations si nombreuses reposant beaucoup plus, comme nous l'avons vu, sur des rapports de coïncidence et de contïguité, que de causalité, que les malades ont faites entre leurs impressions, leurs idées et le milieu habituel où tout leur est devenu une occasion de doute et de phobie, de manie et d'angoisse. C'est une grande erreur de croire, en effet, que les distractions, qu'on recommande si souvent, soient efficaces contre les obsessions* Elles ne font que les masquer, et sont souvent plus préjudiciables qu'utiles : ou le malade
n'y prend aucun plaisir, l'obsession étant trop forte, ou il est repris aussitôt après par ses doutes et ses phobies s'il est parvenu à y trouver encore quelque intérêt.
11 en est de la distraction comme de l'exercice physique : le doute pathologique tenant essentiellement à l'émotivité et à la faiblesse de résistance cérébrale, tout ce qui peut entretenir le mouvement physique ou psychique et nécessiter une dépense d'énergie quelconque, le favorise. Ce n'est que lorsque le calme et la force sont suffisamment revenus qu'on peut progressivement essayer les forces du malade au point de vue physique et moral.
Je ne saurais, dans un ouvrage purement psychologique, m'étendre davantage sur ces considérations d'ordre médical et j'ai hâte d'en arriver aux procédés psychologiques qu'on peut employer concurremment avec les précédents pour combattre le doute pathologique. Je dis concurremment, car, je le répète, la psychothérapie seule est absolument impuissante contre lui, comme contre tous les troubles neuro-psychiques d'ailleurs, et ceux-là mêmes qui la préconisent comme nécessaire et suffisante sont obligés d'employer en même temps qu'elle le repos, la suralimentation, l'isolement, tout en leur déniant la valeur prépondérante. Or celle-ci me parait évidente pour cette seule considération que, sans psychothérapie, ces moyens peuvent suffire à améliorer et à guérir les malades, tandis que la psychothérapie sans eux n'y parvient pas.
La vérité est que la maladie du doute étant un trouble psycho-physiologique il faut s'adresser à tous les agents physiques et psychiques qu'on a à sa disposition pour en venir à bout le mieux et le plus rapidement possible. La substitutipn des objets de doute et des manifestations du doute au cours de l'existence du douteur montre que c'est bien le fond général sur lequel est basé le doute qu'il faut
attaquer tout d'abord, et c'est pourquoi, sans contester, moins que personne, la valeur du traitement moral ou psychothérapique, j'accorde une place primordiale au traitement physique. Ce n'est que lorsque celui-ci a amené un certain relèvement de l'état général, le retour d'un meilleur sommeil, la diminution de l'angoisse, que Ton peut entreprendre Teniploi dos agents psychiques proprement dits.
Nous avons vu que les manifestations du doute sont équivalentes, et qu 1 elles amènent des réactions variables suivant son objet : il en résulte que le traitement psychique doit s'adresser, d'une part aux éléments du doute en général, et d'autre part à ses diverses réactions en particulier.
Le douteur étant un inquiet qui demande avant tout à être rassuré, il faut d'abord lui inspirer confiance, le doute étant l'opposé de la croyance, il faut ensuite déterminer le douteur à adopter une croyance; enfin, le doute ayant pour conséquence d'empêcher celui qui l'éprouve d'agir, il faut arriver à ce que cetle croyance soit capable d'être suivie d'un acte qui lui soit conforme et adéquat au buta atteindre et à la cause originelle. Les moyens employés contre le doute me paraissent donc devoir correspondre à ce triple but : déterminer la confiance, la croyance et l'action.
Pour inspirer confiance au douteur il faut d'abord agir seul sur son moral. L'unité de direction est indispensable vis-à-vis d un homme dont la pensée est sans cesse oscillante entre des tendances, des représentations, des sentiments divers et opposés. Que ce soit un médecin ou un directeur de conscience à qui le douteur se confie, il ne doit s'adresser qu'à un seul, toujours le même. Le meilleur moyen d'obtenir la confiance du douteur est de lui montrer qu'on connaît bien son état, qu'on le comprend, qu'on ne trouve pas ridicules ses scrupules, ses manies, ses phobies.
Ce que le malade vient chercher en effet auprès du médecin r ce n'est pas tant une démonstration de ce qu'il doit croire, qu'une assurance de ce qu'il faut croire. Bien des douteurs vous disent : « Ne m'expliquez rien, dites-moi seulement si j'ai raison ou tort; je sais que c'est absurde de penser ce que je pense, mais je n'en suis pas sûr; dites moi que je ne dois plusy penser, que je ne dois plus avoir peur, que je dois agir de telle ou telle façon; car si vous m'en dites plus, je ne saurai plus exactement ce que vous m'avez dit, une fois que je serai parti, et je douterai de vos paroles ; écrivez-moi exactement ce que je dois faire et croire. » Il ne faut donc pas se perdre en discours inutiles pour leur montrer leur erreur, ni même en démonstrations subtiles. Ils sont, au fond, tout aussi convaincus que vousmême qu'ils se trompent, mais ils veulent se l'entendre dire par quelqu'un en qui ils aient foi. C'est pourquoi le caractère du psychothérapeute a tant d'influence sur le résultat à obtenir, et pourquoi la première rencontre entre lui et son malade décide souvent du succès du traitement. Ce caractère personnel de la psychothérapie est même un de ses plus gros inconvénients et montre la nécessité de la réduire dans la plus grande mesure possible.
Il faut écouter avec soin et patience le douteur, lui montrer qu'on le comprend et qu'on compatit à ses angoisses, lui prouver aussi par la façon dont on l'interroge sur des points qu'il oublie qu'on le connaît mieux qu'il ne se connaît lui-même et que son cas, qu'il croit unique et spécial, est au contraire bien connu et très commun. On doit ensuite le rassurer, le rassurer envers et contre tout, et ne lui dire que des choses vraies ou du moins qu'on considère comme vraies, car on ne saurait avoir un ton convaincu en soutenant des théories de circonstance, que l'on s'exposerait à contredire ensuite quand il vous expose de nouveaux côtés de son état mental. Car il faut se méfier du douteur, dont
LA LUTTE CONTRE LE DOUTE 38a
l'esprit critique est toujours en éveil et prêt à saisir les moindres mots à double entente, et à n'en retenir que le sens le plus pessimiste. Plus le douteur est compliqué et subtil plus Ton doit se tenir sur la réserve, tant dans ses réponses que dans l'exposé de ses explications.
Car il faut aussi expliquer au malade son état, et si on lui cite avant qu'il vous les dise certains de ses sentiments, certaines formules qu'il emploie pour les énoncer, certaines interprétations qu'il donne de ses idées, il est conquis et a confiance en vous. C'est alors seulement que vous pouvez lui donner quelques explications théoriques de son état, en prenant comme exemples les faits qu'il vous a racontés.
Ce qu'il faut s'attacher à lui montrer alors, c'est que ses idées n'ont rien d'extrordinaire, qu'elles ne sont qu'accidentelles et ont pour base son émotivité première; que c'est contre cette émotivité qu'il faut lutter d'abord, car toutes ses obsessions, ses phobies ne sont que des conséquences de cette émotivité, et sont équivalentes entre elles, comme le prouve leur substitution au cours de la maladie ; que pour se guérir il lui suffit de bien se connaître, de façon à savoir comment il réagit aux impressions qui l'atteignent, exactement comme tous les autres hommes. Il a une forme de réaction un peu spéciale ; quand il la connaîtra bien et l'aura bien comprise, il saura se servir de luimême, se diriger lui-même, ne pas s'effrayer de ce qu'il éprouve, de ce qu'il pense. Il se regardera objectivement au lieu de se considérer subjectivement, comme nous le faisons nous-mêmes quand nous sommes vis-à-vis de lui ; il apprendra à laisser de côté ses idées et ses phobies en sachant à quoi elles tiennent et en connaissant leur caractère parasite.
Et ce ne sont pas là des paroles en l'air destinées à le consoler, à le rassurer, à l'encourager; j'estime que c'est le
but qu'on doit se proposer et atteindre. « Connais-toi toimême » est le premier principe à appliquer au douteur. Rien de plus simple que de lui montrer par des exemples pris sur lui-môme qu'il y a contradiction entre ce qu'il redoute et ce qui lui arrive, que sa crainte de se livrer à un acte répréhensible quelconque est la meilleure garantie qu'il ait de ne pouvoir le réaliser, que les procédés qu'il emploie pour se soustraire à ses doutes sont illusoires quand ils ne vont pas même h rencontre de son désir d'une solution, qu'il recule lui-même les limites de son doute et l'échéance de sa solution par la façon dont il la poursuit.
Quand ses obsessions sont en opposition avec ses idées morales ou religieuses, ou avec son caractère antérieur, elles l'inquiètent particulièrement. La mère qui se sent obsédée par l'idée de crever les yeux à ses enfants qu'elle adore, la femme pieuse qui est obsédée par l'idée de blasphémer Dieu, de se donner au démon, qui a des idées obscènes dès qu'elle pense à Dieu ou à la Vierge, l'homme probe qui est obsédé par l'idée de voler, sont particulièrement malheureux, car ils se croient responsables des idées mauvaises qui les obsèdent et où il leur semble qu'ils se complaisent. Il faut leur montrer que c'est précisément parce qu'ils sont profondément bons, religieux, moraux, que les idées opposées, contraires à leur vraie nature, à leur véritable caractère, viennent les obséder, et que le fait de déplorer le changement qu'ils voient ou plutôt qu'ils craignent de voir survenir en eux est la preuve de ce qu'ils sont véritablement.
Tout cela ne se fait pas en un jour, ni à un moment donné. 11 faut beaucoup de temps et d'opportunisme pour y arriver. Aussi rien ne paraît-il plus absurde que les « séances de psychothérapie » faites à heure fixe, dans des locaux déterminés où existent, comme dans certains instituts étrangers, des chambres de réflexion où le malade
Renferme en attendant « l'entretien psychothérapique », qui devient souvent un véritable prêche où le médecin parle seul, et n'admet même pas la discussion. C'est ce qui sr pratique chez certains psychothérapeutes célèbres, qui ont fini par se croire des apôtres dont L'infaillibilité ne doit pas même être disculée et où le malade est vertement remis à sa place ou abandonné, s'il se permet de douter du « maître », et est renvoyé comme un élève indiscipliné s T H a le mauvais goût et le mauvais vouloir de ne pas guérir. — EL ceux qui préconisent ces procédés ne parlent de rien moins que de « conversion mentale » à obtenir, en vertu de celle conception que la maladie n'est qu'une mauvaise habitude morale ou une faiblesse de la volonté, et que la volonté peut tout. On quille ici le terrain scientifique et médical, pour entrer sur celui de la philosophie et de la foi, quand ce n'est pas même celui de la thaumaturgie et du charlatanisme.
On doit au contraire choisir son moment pour agir sur l'état mental de son malade, et ce moment dépend non seulement de lui mais aussi des dispositions du psychothérapeute» Le douleur est en effet plus ou moins apte à comprendre, à sentir ce qu'on lui dit, et à expliquer ce qu'il éprouve; le médecin a plus ou moins de patience, de temps disponible, de capacité d'attention. De sorte que certains jours on gagne beaucoup de terrain en peu de temps, tandis qu'à d'autres on risque de laisser son sujet dans une incertitude plus grande que si on ne lui avait pas parlé. Avec les douteurs il faut presque autant savoir se taire et écouler, que parler et se faire écouter. C'est une question de tact, de doigté, d'intuition, et cela ne s acquiert que par une connaissance et une compréhension très approfondies de la mentalité des sujets. Ceux-ci sont souvent de grands psychologues sans le savoir, et qui font autant de psychologie sur vous-même que vous en faites sur eux; il ne faut Sollier. — Doute. 2'\
pas l'oublier. Les connaître, les comprendre et les aimer, sont les trois fondements de la psychothérapie du doute, car c'est par là qu'on gagne la confiance du douteur, confiance d'où découleront leur croyance d'abord et leur action ensuite. Et cela est si vrai que les douteurs ayant des scrupules religieux se laissent mieux convaincre par un médecin compétent que par leur directeur de conscience, même quand ils font porter leurs scrupules sur des questions théologiques ou dogmatiques.
La confiance étant acquise, il faut en profiter pour substituer la croyance au doute, la détermination à l'indécision; c'est là à proprement parler la psychothérapie des manifestations du doute. Il faut apprendre au douteur à écarter ses obsessions, à surmonter ses phobies, à choisir entre ses représentations, ses tendances, ses idées, celles qui sont le plus conformes à la réalité.
Pour écarter ses obsessions le douteur a ordinairement Fhabitude d'entrer directement en lutte avec elles, de les discuter, de leur résister,- de les contrebalancer ou contrarier par mille procédés divers. En agissant ainsi il ne fait que les augmenter, leur donner plus de consistance, et aggraver ainsi l'opposition, le conflit entre elles et ses idées normales. Ce résultat nous indique quelle conduite doit tenir vis-à-vis de lui le psychothérapeute. Une fois qu'il a bien reconnu la nature des obsessions du douteur, il doit lui montrer comment elles se sont développées en lui, sur quelle base occasionnelle elles reposent, sur quel fond émotif elles sont au contraire entées. Il lui fait ressortir alors que la substitution d'une obsession, d'une crainte à une autre, l'effacement, l'oubli de Tune par l'autre, prouve le peu de créance qu'il doit ajouter à celle qu'il éprouve actuellement et qui se verra certainement supplantée bientôt par une autre. Il lui indique alors que le meilleur moyen
d'écarter les obsessions est de les considérer comme des idées parasites, qui ne tiennent pas à sa vraie personnalité, qui sont même en complète opposition avec elle. Il est bien Facile en effet de lui montrer, à propos de n'importe laquelle qu'elle est celle qui lui jest le plus désagréable, qu'il aurait voulu éviter plus que toute autre, sans que pour cela elle ait pour lui une importance particulière. Souvent même c'est «a futilité qui exaspère le douteur, car il trouve absurde que «ce soit quelque chose d'insignifiant qui le gêne dans toute son activité. C'est qu'en effet, il faut le lui montrer, ce n'est pas le fait d'une obsession de telle ou telle nature qui est gênant pour lui, c'est le fait d'être obsédé. On lui fera ainsi mieux comprendre que c'est l'état obsédant et non pas une obsession déterminée qu'il faut combattre. Au bout d'un cer tain temps il sent que ses obsessions reviennent moins souvent, qu'elles semblent s'éloigner, se perdre dans le lointain •de sa subconscience ; il les sent encore à l'état latent, prêtes à reparaître. Mais déjà il espère qu'elles ne reviendront plus. C'est déjà un grand pas de fait dans la voie de l'amélioration le jour où l'on constate que le sujet peut vous parler de choses diverses sans faire allusion à ses obsessions ou à ses phobies, car cela prouve qu'elles tendent à passer au second plan de son attention, de son intérêt, à -devenir subconscientes. S'il est bonde le laisser raconter •ce qui le trouble, encore faut-il l'empêcher de se le formuler trop soit à lui-même, soit à vous. Le psychothérapeute doit se garder, d'ailleurs, de lui faire remarquer tout de suite ce progrès et de chanter victoire trop tôt, car fatalement des oscillations les ramèneront, et, malgré leur affaiblissement, le douteur les considérera comme toujours aussi intenses II oublie» en effet, avec la plus grande facilité ses états passés pour ne voir que son état présent qui lui paraît toujours aussi mauvais tant qu'il n'est pas revenu à la normale. Aussi est-il nécessaire, de temps en temps, de lui
représenter le bilan de ce qu'il a gagné en bien, de ce qu'il a perdu en mal. Il est bon aussi de le prévenir de ce qu'il dira à un moment donné, comment il interprétera son état, quels sentiments il en éprouvera. Car lorsqu'il s'exprime selon les prévisions qu'on lui a faites, il ne peut s'empêcher de reconnaître qu'on voit clair en lui, et que si on avait raison alors on doit encore avoir raison maintenant. Cela lui montre, en outre, que la marche prévue vers l'amélioration et la guérison se réalise, et il reprend ainsi confiance en lui-même.
Or, comme je l'ai dit, douter dès choses, c'est en réalité douter de soi. Tout ce qui ramène la confiance du malade en soi-même est donc indispensable. À cet égard on ne doit jamais lui laisser supposer, même lorsqu'il nous affirme qu'il s'y attend, que sa guérison peut être incomplète et qu'il peut subsister certains troubles. Même si cela arrive, il ne vous en voudra jamais de le lui avoir laissé ignorer et r si longtemps que dure son état, vous pourrez lui répéter lesmêmes affirmations sans qu'il proteste, et sans qu'elles lui soient moins agréables. «Je répète toujours la mêmechose r disait Charcot, parce que c'est toujours la même chose. » Cette maxime s'applique merveilleusement aux douteurs. Il faut même éviter, lorsqu'ils nous répètent les mêmes craintes et nous demandent dans les mêmes termes de les rassurer, de varier beaucoup nos formules d'encouragement et nos affirmations, car ils trouvent souvent dans ces variations une raison de douter. Il faut se garder vis-à-vis d'eux de trop d'optismisme et de pessimisme, de même qu'il faut les garder eux-mêmes de trop d'enthousiasme et de trop de découragement.
Il ne faut jamais non plus s'étonner de leurs obsessions» phobies, manies ou impulsions, si absurdes soient-elles, sous peine de les voir s'arrêter dans leurs confidences et ne pas nous livrer le fond même de leurs idées. Car, alors, un
jour ou l'autre ils vous disent que vous ne les avez jamais compris, et que tout ce qu'ils ont fait est inutile, les choses vraiment essentielles vous ayant échappé.
Il n'y a guère à compter sur l'expérience pour détruire les obsessions ou les phobies. Nous avons vu que la plupart des obsédés se refusent an contrôle qui leur prouverait immédiatement l'inanité de celles-ci. L'expérience des autres ne compte pas pour eux, et quant à la leur ils en doutent comme de tout le reste. Si on y fait appel, et il le faut pour épuiser tous les moyens de conviction qu'on a à sa disposition, encore ne doit-on pas compter sur son efficacité malgré l'évidence qu'elle peut apporter.
('est une grosse erreur de croire qu'on peut dissiper des obsessions par des distractions ou des raisonnements. En ce qui concerne les distractions, ou l'état d'obsession est assez faible pour être momentanément submergé par elles, et la disparition n'est qu'illusoire ; ou il est trop fort pour qu'elles puissent agir, et alors elles sont inutiles et même pénibles au douteur. Pour accepter des distractions il faut, en effet, être dans un état qui permette de s'y intéresser, de les goûter, sinon elles sont désagréables et même quelquefois insupportables. Nous voyons chaque jour de malheureux obsédés qu'on a traînés en voyage, au spectacle, qu'on a astreints à des travaux divers, jusqu'au jour où épuisés par leur traitement même ils viennent enfin chercher un repos qu'on leur refusait et auquel instinctivement ils aspiraient.
Les raisonnements, la dialectique, que certains psychothérapeutes vantent comme suffisants contre les obsessions et les phobies, sont encore plus illusoires. Pour croire à leur efficacité il faut vraiment manquer de psychologie, et ignorer que la logique du doute est celle des sentiments, et que chez le douteur le sentiment est plus fort que laraison. Il s'en rend bien compte lui-même, quand il vous dit : « Tou es raisonnements que vous me faites là, je me les sui^
faits, tout ce que vous me dites, je me le suis dit, je sais que c'est absurde de penser ainsi, de douter de cela, de craindre cela, mais c'est plus fort que moi, je ne puis m'en empêcher. Je sais que cela ne doit pas être, mais je croir que cela peut ôtre. » C'est dire que tous vos raisonnements échouent.
Si cette méthode de dialectique, préconisée en Suisse particulièrement, n'est pas seulement inefficace, elle peut être dangereuse aussi. Tel est le cas quand elle s'applique à déterminer la cause de l'angoisse des obsédés. Si, à un anxieux dont l'angoisse est diffuse, on vient demander de chercher quelle est la cause de son angoisse, de découvrir quelle est l'idée subconsciente qui la provoque, de façon à combattre ensuite cette idée, le sujet ne manque jamais d'en découvrir une. L'angoisse diffuse a dès lors une base précise; l'obsession s'est fixée, formulée, systématisée, et bien loin d'être plus facile à déraciner elle donne au douteur la preuve qu'il avait raison de craindre quelque chose, et que ses craintes ne sont pas illusoires. Rien n'est plus dangereux quand il s'agit d'obsessions hypochondriaques ; on les suggère ainsi de toutes pièces et on leur donne ainsi soi-même une vraisemblance de réalité. En procédant de la sorte on agit en vertu d'une conception théorique et erronée qui consiste à considérer que l'angoisse est toujours secondaire, alors qu'au contraire elle est le plus souvent primitive et que c'est sur ce fond émotionnel et anxieux que se greffent, sous la moindre influence, à propos du moindre incident des obsessions et des phobies qui empruntent aux circonstances leur objet et leur caractère» Il faut donc, au contraire, éviter avec le plus grand soin de. donner de la précision à des sentiments ou des idées vagues, de formuler et plus encore de faire formuler par le douteur l'objet de son doute, de sa phobie. N'est-il pas fondé à vous dire ensuite : « Mais vous même avez reconnu
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qu'il devait y avoir une cause réelle à mon angoisse, et maintenant vous prétendez que cette cause est imaginaire et fausse I » La marche même des phénomènes montre Terreur d'une pareille manière de faire, puisque le plus souvent les accès d'obsession et de phobie se terminent par une phase où il n'y a plus que de l'émotivité diffuse.
Que dire de la suggestion à l'état de veille, sinon qu'elle est complètement inefficace chez les, douteurs? Personne n'est moins suggestible qu'eux. Vous venez de leur affirmer une chose ; vous croyez qu'ils l'ont admise, et à peine vous ont-ils quitté qu'ils s'aperçoivent que ce que vous avez dit ne s'applique pas à tous les cas, et qu'ils ont trouvé une fissure par où le doute renaît avec plus de force que jamais. Il en est de même de la suggestion hypnotique. Beaucoup d'obsédés demandent qu'on les endorme et qu'on leur suggère de n'avoir plus d'idées. Mais ils sont absolument réfractaires à l'hypnotisme qui demande une passivité cérébrale qui est précisément le contraire de l'instabilité de l'activité mentale des douteurs.
Parmi les obsessions il en est deux sortes qui sont très difficiles à vaincre, et qui marchent parallèlement à l'ordidinaire; ce sont les obsessions sexuelles et les obsessions religieuses. Les premières sont très dures à déraciner parce qu'il y a une cause d'excitation continuelle du côté des organes génitaux, excitation contre laquelle on n'a que de faibles moyens d'action, et qui provoque des représentations erotiques et obscènes qui bouleversent moralement les malades et leur suggèrent souvent des idées de damnation, de possession. Les agents physiques, ou, dans certains cas survenant après la ménopause — car ces obsessions se remarquent surtout chez les femmes — l'opothérapie ovarienne rendent des services, conjointement avec les autres moyens dirigés contre l'émotivité. Mais la psychothérapie est assez impuissante, et la dialectique en particu-
lier : on ne voit pas bien en effet comment des raisonnements pourraient modifier les sensations génésiques, qui résultent de l'excitation nerveuse générale^
Quant aux obsessions religieuses, ce qui fait la difficulté de la lutte engagée contre elles, c'est la nature de leur objet, qui échappe à la démonstration, au contrôle, à la critique de la raison, puisqu'elle est article de foi. Les malades vous opposent sans cesse votre incompétence tbéologique et voudraient l'appui des prêtres. Malheureusement la confession ne les soulage jamais, au contraire, et' ne contribue qu'à leur donner de nouvelles occasions de scrupules et de doutes jusqu'à ce qu'ils se considèrent comme indignes de participer aux sacrements, incapables de prier, et en arrivent à se croire abandonnés de Dieu.
Chez certains scrupuleux ayant la peur d'avoir commis des sacrilèges, ou obsédés par des images obscènes ou des sentiments mauvais auxquels ils craignent de consentir et pour lesquels ils seront damnés, un des arguments qui les frappent le plus est que leur état ressemble à un rêve, et qu'ils ne sauraient être rendus responsables des idées, des sentiments et des représentations qui surgissent dans leur esprit pendant leurs rêves. Il est bon également de leur faire remarquer que dans leur maladie ce sont toujours les sentiments les plus opposés à leur vrai caractère qui se montrent, et qu'il suffit de constater l'existence de ces sentiments anormaux pour en inférer aussitôt que ce sont ceux qui leur sont les plus naturels.
Les obsessions métaphysiques échappent au'ant que celles qui ont pour objet la religion à une psychothérapie très active. Il faut se garder en tous cas d'entamer des discussions religieuses ou philosophiques, de chercher à « convertir» les malades à un système nouveau; c'est déjà une assez grande tâche de leur faire retrouver leurs anciennes croyances. La seule conduite à tenir dans ces cas c'est de
ramener sans cesse les sujets à des données pratiques, en ayant toujours pour objectif l'action qui doit en découler.
S'il s'agit de phobies et de manies il faut arriver à les faire surmonter. Au lieu de s'épuiser à démontrer au douteur que èa crainte est absurde, que ses manies sont incapables de combattre son doute, de. compenser ses actes, d'éloigner l'objet de sa phobie; au lieu de s'ingénier à discuter la valeur de ses phobies, ou de lui donner des moyens de les fuir, il faut au contraire — une fois que i'émotivité générale est suffisamment calmée — le laisser en face d'elles et le forcer à passer outre, ou, ce qui vaut mieux encore, l'aider à passer outre par sa présence, ses encouragements, sa direction.
Il est bonde lui donner quelques préceptes — que souvent même il garde par écrit pour en être plus certain — qui lui serviront en toute occasion. Plus d'un de mes malades a ainsi toujours sur lui cette espèce de décalogue, auquel il se réfère dans les cas embarrassants. Il s'agit, bien entendu, de principes très généraux, tels que celui-ci : « C'est ce qu'on craint qui a le moins de chances d'arriver » — ou même, sous une forme plus lapidaire : a Ce qu'on craint n'arrive jamais. » Jamais l'homme qui a peur de perdre connaissance dans la rue n'a eu de syncope; jamais l'agoraphobe qui a peur de tomber sur une place n'est tombé; jamais celui qui se croit tuberculeux ou cancéreux n'a de tuberculose ni de cancer. On encore : « Si vous doutez qu'une chose que vous redoutez soit arrivée ou puisse arriver, c'est qu'elle n'est pas arrivée et qu'elle ne peut pas arriver. » Et on le lui explique en lui montrant qu'il saurait certainement qu'une chose redoutée par lui est arrivée, car il y aurait fait plus attention qu'à toute autre, et que, pour l'avenir, la crainte même et la préoccupation qu'il a de ce qu'il redoute est le plus sûr garant qu'il prendra,
mieux que n'importe qui, les précautions nécessaires pour' l'éviter. .
Pour les manies, il faut obliger le malade à agir normalement, en le faisant agir sous ses yeux, en le dirigeant* en l'empêchant de se livrer à quelque subterfuge. Rien n'est plus propre à déterminer chez lui la croyance que d'avoir fait, sans qu'il en résultât rien, ce qu'il craignait de faire. Mais on doit tenir la main à ce qu'il ne se fasse aucune concession : « Agir comme tout le monde, comme on agissait soi-même autrefois », « ne jamais se faire de concession », tels sont deux autres principes fondamentaux de la psychothérapie des phobiques et des maniaques. J'ai insisté suffisamment au chapitre VII sur le danger des concessions que se font les malades atteints de phobies et de manies pour n'y pas revenir, et pour insister davantage sur les deux préceptes précédents.
C'est par un entraînement progressif qu'on parvient d'ailleurs à faire surmonter les phobies et les manies, surtout quand il y en a une très prédominante, comme la phobie de l'espace, du toucher, des microbes, d'une maladie quelconque. Il est inutile, lorsqu'il en existe plusieurs à la fois, de s'attaquer à chacune séparément, en commençant par les moins invétérées, les plus récentes. Il faut, au contraire, combattre les plus anciennes d'abord, car quelquefois Ton voit s'écrouler avec elles tout l'édifice des autres phobies qui s'y sont surajoutées, et des manies qui en ont été la conséquence.
On doit se garder de demander aux malades des demimesures, car elles ne servent qu'à lui montrer qu'on n'est pas très sûr de soi-même, et à lui donner d'autres manies que celles qu'il a. C'est toujours l'action normale qu'il faut avoir en vue, comme le but nécessaire que le malade doit atteindre.
Il n'y a pas lieu, d'ailleurs, de chercher à le soumettre à
deis épreuves pour juger de sa force' de résistance, il est indispensable seulement qu'il ne recule jamais, quand une circonstance se présente, devant ce qu'il est normal de faire. On ne lui demande pas d'être un héros, et d'aller audevant du danger supposé, mais de faire sou devoir et de ne pas fuir quand il se présente.
Il arrive fréquemment que Ton voie reparaître d'anciennes phobies, d'anciennes manies, à mesure que les plus récentes disparaissent. Les malades ne manquent pas de dire qu'ils vont plus mal et que leur maladie recommence. Il faut d'avance les mettre en garde contre une pareille interprétation, et, quand cette substitution se présente, en manifester la plus vive satisfaction comme d'un signe d'excellent augure de leur prochaine guérison.
Les moindres faits, les moindres incidents, doivent servir de point de départ à un encouragement, à une affirmation de guérison. On peut les donner avec d'autant plus de sincérité qu'il en est réellement ainsi.
Je ne saurais entrer ici, sans sortir du cadre et du caractère de cet ouvrage, dans la description des mille petits procédés Remployer dans les diverses phobies et manies. Il est trop évident que ceux qui sont applicables à l'agoraphobie ne le sont pas à l'éreutophobie, ou à Tarithmomanie, â t la remémoration, etc. Il en est de même des procédés employés contre les diverses impulsions. Ce ne sont évidemment pas les mêmes dans la kleptomanie, la toxicomanie ou les perversions sexuelles.
Enfin il faut apprendre aux douteurs à choisir parmi les actions qu'ils ont à exécuter. On parle ordinairement en ce cas de rééducation de la volonté. Mais la volonté n'est pas en cause primitivement, comme nous Pavons vu. C'est parce que le sujet ne voit pas à quelle tendance, à quelle représentation, à quel sentiment il doit obéir au milieu des
contradictions et des divergences dont sa pensée est le théâtre, qu'il est incapable d'agir. Sur tous les autres points où il n'a pas de doutç sa volonté s'exerce au contraire fort bien. Aussi la rééducation de la volonté qui consiste à faire bêcher son jardin à un homme qui ne peut plus exercer sa profession de notaire, ou à faire faire des marches et des ascensions à un autre qui ne peut plus rien faire parce qu'il a de la peur des microbes, n'aboutit généralement qu'à épuiser les forces des sujets et à aggraver leur maladie. On croit avoir vaincu leur aboulie parce qu'on leur a fait faire des choses fatigantes : mais la seule manière de prouver qu'elle est vaincue est de leur faire faire ce que leur doute les empêchait de faire, c'est-à-dire reprendre leur vie normale.
Ce n'est donc pas à la volonté qu'il faut s'adresser pour apprendre aux indécis, aux abouliques, à choisir entre les mobiles d'action. J'ai recours chez eux à un procédé qui n'est qu'un « truc » en quelque sorte pour leur permettre de s'y reconnaître quand ils sont dans l'embarras. Les douteùrs appartiennent à deux grandes catégories : les uns sont des intuitifs, les autres des raisonneurs; les uns sont de premier mouvement, les autres ont besoin de la réflexion. Quand, après les avoir observés, on a bien constaté à quelle catégorie ils appartiennent, on le leur découvre à eux-mêmes en s'appuyant sur n'importe quel fait de leur vie qu'ils vous fournissent. Suivant le cas on leur apprend alors à choisir toujours la première chose qui se présente à leur esprit, à suivre toujours leur première inspiration, ou, au contratre, les secondes. Mais il arrive que plusieurs mobiles se présentent simultanément, et ce précepte ne peut plus servir : en ce cas il faut avoir pour principe de faire n'importe quoi, mais d'agir toujours.
Certains voudraient toujours qu'on prît une décision pour eux. Maïs dès qu'on l'a prise, ils y trouvent des objections
en vertu de leur esprit de contradiction et de critique. Mais, peu après, par suite de l'oscillation inévitable de leurs sentiments et de leurs représentations, ils acquiescent à ce qu'on leur a conseillé et le font. Il faut savoir attendre ce mouvement d'oscillation, et leur apprendre à l'attendre eux-mêmes. N
En outre, quand une action est commencée il faut aller jusqu'au bout, quelles que soient les idées qui pourraient surgir pour en détourner. Mais pour obtenir cela des malades, on ne doit leur demander que ce qu'on est sûr qu'Us peuvent faire, sous peine de les décourager par un échec. C'est toujours le même principe : leur donner confiance en eux-mêmes pour les faire agir sans crainte et sans arrière-pensée.
Il est deux préceptes qui peuvent leur être utiles : le premier est de mettre immédiatement leur décision à exécution si c'est faisable, ou tout au moins d'engager irrémédiablement l'avenir dans le sens choisi, et le second est, quand ils sont embarrassés et ont envie de selivrer à quelque manie, de « faire comme tout le monde ». C'est à l'action qu'il faut pousser et amener les douteurs, car l'action est le moyen le plus sûr d'effacer leurs représentations imaginaires et de les faire rentrer dans le domaine de la réalité.
S'il est assez difficile de pousser les malades à l'action, quand leur doute les arrête, il est beaucoup plus difficile de les retenir d'agir quand ils sont sujets à des impulsions, car au moment où l'impulsion commence à se manifester il y a chez eux un état d'émotion qui les rend impropres à tout raisonnement, à tout sentiment même; ils ne voient plus que l'acte vers lequel ils se sentent entraînés d'autant plus irrésistiblement qu'ils savent que lui seul les soulagera. La psychothérapie ne peut les atteindre directement. Ce n'est qu'indirectement, par l'accalmie apportée à l'émotivité morbide, par l'évocation des conséquences de l'impul-
sion, par l'équilibration rétablie dans le fonctionnement nerveux et particulièrement dans le domaine moteur toujours troublé en dehors de l'impulsion elle-mêm*, qu'on peut agir. Mais il ne faut pas se dissimuler que le résultat est toujours assez précaire et peu stable. De toutes les manifestations du doute c'est l'impulsion qui est la plus rebelle à tput traitement.
Au point de vue de l'action, ce n'est pas indifféremment vers des actions quelconques qu'il faut diriger les malades. Arriver à leur faire faire autre chose que ce qu'ils ont normalement à faire dans leur profession ou dans^ leur existence habituelle, n'a, je le répète, aucune utilité, ne prouve rien et compromet souvent leur cure en épuisant leurs dernières énergies. C'est toujours vers l'exercice normal de leur activité, vers leurs actes professionnels ou sociaux qu'on doit les ramener. Toute autre activité est illusoire.
Si l'activité est nécessaire, le repos ne l'est pas moins. Les douteurs sont éminemment fatigables, et ils ont besoin, même à l'état normal, de beaucoup de sommeil. Ils doivent se coucher tôt et dormir dix à douze heures la nuit. Beaucoup même doivent faire une sieste de deux ou trois heures l'après-midi pour suffire à leur besogne. Il faut se .garder de les empêcher de donner à leur organisme ce repos indispensable.
Les douteurs qui ont traversé une crise nous demandent souvent s'ils ne feraient pas sagement en abandonnant leur profession, en vivant retirés, tranquilles. C'est le plus mauvais service leur rendre que d'entrer dans cette voie. Il faut au contraire les empêcher de renoncer à leur situation habituelle. L'oisiveté, le regret de leur ancienne existence, le remords quelquefois d'avoir abandonné leur situation, leur seraient des plus néfastes. Ils ne nous posent d'ailleurs souvent cette question que pour se rendre compte
<Taprès notre réponse s'ils sont ou non capables, comme nous le leur affirmons, de reprendre leur vie normale.
A cet égard je dois signaler une remarque que j'ai souvent faite et dont la vérification mériterait une enquête : c'est qu'on ne rencontre plus guère de douteurs pathologiques à partir d'un certain âge, alors qu'ils sont extrêmement nombreux de vingt-cinq à quarante ans. Que deviennent-ils? Si quelques-uns se transforment en demi-aliénés, c'est en somme assez rare, et on les retrouverait dans les asiles. Mais la plupart, après un ou plusieurs accès plus ou moins longs et intenses, rentrent dans la vie normale et y reprennent leur place ; en conservant bien quelques troubles, une émotivité exagérée pour certaines choses, mais «ans avoir besoin d'interrompre leurs occupations. Il semble qu'ils ne soient plus dupes de leurs impressions, de leurs phobies, de leurs représentations, et que ce qu'ils -éprouvent n'en soit plus que le reflet, comme une sensation, une émotion ou une représentation évoquées sont à une sensation, une émotion ou une représentation réelles. D'ailleurs, la diminution de l'émotivité, qui est un fait chez les vieillards, entraîne naturellement la disparition du doute, ce qui confirme encore notre thèse.
Le but de cet ouvrage ne me permet p^s d'entrer dans le détail des si nombreux procédés qu'on peut employer avec les douteurs. J'ai voulu simplement indiquer les grandes lignes du traitement du doute pathologique. La psychothérapie qui n'est, j'y insiste, qu'une partie de ce traitement, et qui ne vient même qu'en seconde ligne, est d'ailleurs subordonnée au caractère, à l'intelligence, et aux connaissances du psychothérapeute, d'une part, et, d'autre part, aux conditions d'âge, de sexe, de milieu, de tempérament, de développement intellectuel et moral des malades, ainsi qu'aux cironslances de l'évolution du doute et de ses con-
séquences. C'est donc une méthode très personnelle, et par conséquent éminemment variable, qui repose sur quelques grands principes que chacun applique à sa manière. En outre, la psychothérapie ne constitue pas une méthode, mais des méthodes, et celle qui s'adresse au doute pathologique n'est pas celle de l'hystérie, ou de la mélancolie, ou de la neurasthénie. C'est une des plus grosses erreurs, et même un des plus grands dangers de la psychothérapie que de la considérer comme applicable à toutes les psychonévroses, car la première conséquence de cette manière de voir a été de ramener le chaos dans la conception de ces états très variés, et de les considérer tous comme reposant sur un trouble primitif de la volonté ou du moral. 11 est donc bien entendu que les quelques considérations que j'ai présentées tout à l'heure sur la psychothérapie ne s'appliquent qu'à celle des émotifs et des douteurs.
Celle-ci pourrait d'ailleurs se résumer d'une façon très simple : inspirer la çon^ance au douteur, pour déterminer chez lui une croyance qui l'entraîne à l'action; lui rendre confiance en lui-même, en lui apprenant ce qu'est réellement sa maladie, et le faire agir normalement, la normalité mentale d'un individu se reconnaissant surtout à la normalité de ses actes. Œuvre de patience et de fermeté demandant, de la part de celui qui l'entreprend, le concours simultané de son intelligence et de son cœur, autant que de son savoir scientifique et de sa connaissance de la vie.