SUR LE
A l’extrémité du lac Léman, sous les murs de la ville de Genève, s’ouvrent les hautes vallées de la Savoye^ Le voyageur qui s’y engage en suivant le cours de l’Arve, l’œil fixé sur les sommets alpestres,, un des plus beaux spectacles qui soient au monde, ne tarde pas à distinguer un pic pyramidal partageant sur un premier plan le cirque d’aiguilles et de cimes neigeuses qui font cortège au Mont Blanc. Cette montagne isolée, de haute allure, se nomme le Môle. A ses pieds,, sur le versant septentrional, s’étale une petite plaine qui précède les gorges du Giffre.
C’est là que, le 16 avril 1786, dans un modeste villagp,. naquit celui qui devait être le D'' Pierre Dufresne, à La Tour, petite commune de l’ajicienne province du Faucigny, canton de Saint-Geoire, sur la route de Genève à Samoens,
Un vallon arrosé par le ruisseau du Thiez sépare au nord le territoire de La Tour de celui de Viuz en Sallaz. Le clocher et les maisons du grand bourg de Viuz dominent le paysage.
Aucun souvenir historique de quelque valeur qui se rattache à La Tour. Notons cependant, pour les curieux d’archéologie, les ruines du château de Thiez situées à l’entrée du vallon. Ce sont les vestiges d’une résidence
féodale des anciens évêques de Genève ; une des innombrables destructions accomplies par les Bernois dans ces contrées pendant les guerres religieuses du xvf siècle.
Depuis longtemps fixés sur le sol de La Tournes Dufresne étaient des propriétaires cultivant leur patrimoine. Une tradition soigneusement transmise veut que cette famille soit originaire du pays de Vaud, ces terres situées au nord du lac de Genève qui firent partie du domaine des ducs de Savoye jusqu’en 1536. Exilés volontaires, les ancêtres des Dufresne actuels, suivant la fortune de leurs anciens maîtres, seraient venus avec beaucoup d’autres s’établir en Savoye au moment des dissentions politiques et religieuses suscitées par l’introduction violente de la Réforme dans le bassin du Léman.
Mon père était fils de Claude Dufresne, né à La Tour en 1767; Mon grand-père, qui vécut jusqu’à 86 ans, fort considéré dans son pays, fut pendant plus de trente ans maire de Latour : Pierre Dufresne était l’aîné d’une nombreuse famille peu fortunée. Dans la pensée qu’il entrerait dans l’état ecclésiastique,son père lui fit entreprendre quelques études. Projet difficile alors à réaliser. Mêlée au mouvement révolutionnaire français, la Savoye avait vu disparaître avec la liberté du culte, les modestes mais nombreux collèges où la jeunesse du pays recevait l’instruction.
Pour ses débuts,mon père fut confié aux soins de l’abbé Rey, prêtre fort distingué qui acquit plus tard une grande renommée comme prédicateur et termina sa carrière sur le siège épiscopal d’Annecy. M. Rey appartenait à ce groupe dévoué de prêtres savoyards qui ont répandu autour d’eux les bienfaits de l’enseignement, tout en exerçant le ministère.
Né à Bellevaux,village du haut Chablais, l’abbé Rey se réfugia chez ses parents pendant la tourniente révolutionnaire. Ne voulant pas subir la constitution civile du clergé, il fut contraint de se cacher. C’est dans cette retraite qu’il attendit les jours meilleurs que devait amener le Concordat ; mais longtemps auparavant, dès que le gouvernement se fut relâché de ses rigueurs, M. Rey rétablit le culte public à Bellevaux où il ne tarda pas à ouvrir un petit collège. Pierre Dufresne y arriva avec les premiers élèves.
C’était une institution bien humble que ce pensionnat de l’abbé Rey. Les livres n’abondaient pas. Le mobilier scolaire était singulièrement imparfait. Cependant le nombre des élèves s’éleva souvent jusqu’à quarante. On enseignait très sérieusement dans cette école les éléments de l’instruction classique. Les écoliers devaient parler latin entre eux.
On peut le croire le prix de la pension n’était pas élevé : cependant, vu la pénurie des temps, il arrivait que les échéances n’étaient pas toujours régulièrement acquittées. Le petit collège avait parfois de la peine à subsister. Dans les moments de détresse, l’abbé Rey ne se faisait point scrupule de solliciter le concours des fidèles pour donner à ses jeunes gens la nourriture nécessaire. Quand les provisions baissaient, il en avisait les paroissiens à la messe du dimanche. Avec la plus parfaite simplicité il disait : Mes frères, les enfants n’ont rien à manger. A l’office du soir chacun,suivant ses moyens, de s'empresser d’apporter les provisions dont il pouvait disposer.
Après Bellevaux,mon père passa les années de physique et de philosophie au collège de La Roche. La vocation ecclésiastique ne se formulant pas, il revint au foyer pa-
ternel à La Tour. II y demeura trois ans, vaquant à l’administration des propriétés de la famille.
Longtemps contenue, une autre vocation, celle-là irré’ sistible, le portait vers la médecine. Pierre Dufresne se trouvait à l’étroit au milieu de ses frères et sœurs. Il avait rêvé d’un autre avenir et d’un plus vaste horizon. Il faut dire qu’il trouva près de lui, en la personne d’un frère de son pere, un exemple qui contribua fort à le lancer et à l’entretenir dans ses idées d’émancipation.
Cet oncle s’appelait aussi Pierre, mou père était son filleul. Constatez cette remarquable conformité entre la carrière de l’oncle et celle de son neveu. Tous deux annoncèrent la même vocation pour la médecine et l’histoire naturelle, avec cet attrait particulier pour la botanique qu’ils devaient,dans les deux branches de la famille,transmettre à leurs descendants. Mêmes obstacles à vaincre ; même refus de consentement de la part des parents.
C étaient les premières apparitions dans les carrières libérales d une famille jusque-là héréditairement vouée à la culture du domaine paternel, au service militaire et à 1 état ecclésiastique. Les hésitations se comprennent, car ces projets introduisaient tout un courant d’idées nouvelles dans un milieu jusqu’alors paisible, qu’elles ne troublaient pas seulement par des questions d’économie domestique.
L’effort à accomplir pour sortir de la tradition sociale et intellectuelle docilement suivie par les ancêtres, était considérable. Aux aspirations des jeunes gens, les plus légitimes et les plus sensées, se mêlaient alors des visées d’innovations politiques et philosophiques bien propres à émouvoir des familles religieusement dévouées à la maison de Savoye. Ne l’avaient-ellespas toujours fidèlement servie ?
Né lui avaient-elles pas loyalement payé le tribut du ser-
vice militaire. On comprend que les deliberations fussent orageuses et les résistances obstibéesi
L’oncle Pierre avait triomphé de cette opposition! Aussi quand, vingt' ans apfès, rhon père sé heurta aux mêmes obstacles, l’exeriiple de son oncle lui fut d’un grand appui pour l’affermir dans ses résolutions.
En octobre 1807} à l’âge de 21 anS} mon père obtint la permission sollicitée depuis trois ans; il partit pour Montpellier. L’enseignement de cette célèbre faculté était alors en grande faveur. Mon père y passa quatre années, quatre années d’études laborieusement et fructueüsemerit employées; Un tel désir d’arriver stinaulânt des facultés naturelles évidentes, attira l’attefation dès professeurs de l’école. Mon père fut rapidément distingué : tout d’abord par Augustin Pyramus de Candolle qui occupait la chaire de botanique ; éet illustre maître l’associa à ses travaux,si bien qu’il l’emmèna à titre d’afesistânt pendant quelques voyages dans les Alpes du Dadphiné et de la Provence. Ces excursions étaieht eiitréprises par l’ordre du Gouvernement. Candolle avâit accepté la mission de rassembler les spécimens de l’herbier destiné à servir de types pour les descriptions de la floré franyaisè. C’était la première fois qu’un travail botanique de Cette importance était écrit en langue viilgaine;
La botanique cependant n’oCcupait qiië les loisirs de l’étudiani, la médecine demeurait sa maîtresée affairé; Nous le voyons en effet tenir la place de chef de clinique à l’hôpital de la Faculté. Cette position obtenue parle coh-'cours, à Montpellier comme ailleurs, plaçait les élèves
qui y parvenaient au premier rang pour mettre à profit les matériaux d étude. C’est dire quelle somme d’expérience personnelle peut y acquérir un esprit ouvert et avide de savoir, sans oublier les avantages qui résultaient des rapports immédiats du chef de clinique avec les professeurs.
Inutile d’insister sur ces privilèges de position. Pour mon père, ils furent aussi complets que possible. Si par son aptitude au travail, sa curiosité scientifique incessante, son assiduité en toute occasion, il avait mérité l’intérêt bienveillant de Candolle, ses autres maîtres ne lui accordèrent pas moins d’estime.
Dufresne n avait pas tardé a se répandre dans la société de Montpellier. 11 y forma des relations, le plus intime de ses amis était Félix Dunal, fils d’un banquier, qui l’introduisit dans le monde de cette ville lettrée.
Ce fut encore la botanique qui détermina cette liaison avec Dunal. Les deux étudiants se rencontrèrent aux cours et aux herborisations de Candolle. Ces rapports d’amitié ne devaient finir qu’avec la vie, bien au-delà des années d’études.
Félix Dunal était un des élèves favoris du botaniste genevois, il lui succéda dans la chaire de botanique à la faculté des sciences de Montpellier et il devint son collaborateur pour l’immense travail du Prodromus. Cette dernière circonstance attirait souvent Dunal à Genève ; c’était une-des joies de mon père de donner l’hospitalité à son vieil ami. Dunal avait la chaleur cordiale et la vivacité d’un homme du Midi, un cœur d’or qui a bien voulu reporter sur le fils de son condisciple les trésors d’affection généreuse et expansive qui débordaient en lui.
Mon père reçut les enseignements de Montpellier avec la reconnaissance émue d’un vrai disciple, il en porta témoignage toute sa vie.
Quel était donc vers 1807, le milieu médical? Quelles étaient les doctrines de celte faculté de Montpellier qui devaient laisser une si forte empreinte sur P. Dufresne en développant en lui les qualités maîtresses du véritable médecin?
A toutes les époques de sa durée l’antique université de Montpellier tint à honneur d’être une’école de traditions ; très philosophique, très dogmatique dans son enseignement, très littéraire aussi : elle se rattache avec insistance à Hippocrate. Ses maîtres ont bien le ferme propos de transmettre à leurs élèves, l’esprit doctrinal et le génie propre du plus illustre des médecins de l’antiquité. Le premier, en effet, Hippocrate a constitué l’art médical à l’état de science avec des principes et des lois propres. Hippocrate philosophe est platonicien par sa physiologie. L’homme, dit-il, objet d’une intelligence suprême, est composé d’un corps et d’un principe intelligent.
Point de capitale importance ; le premier Hippocrate a défini les maladies le premier il a eu le sens vrai de ces états accidentels et transitoires particuliers à l’homme ; le premier il les a désignées par des noms. D’après Hippocrate, la maladie est un mode particulier, un état sui generis : elle n’est pas une simple variation par degrés en plus ou en moins de l’état physiologique.
Olim Cous nunc 3£onspeliens?s Hippocrates, telle est au-
jourd’hui encore la devise épigraphique de Montpellier. Elle atteste de la ferveur qui l’attache à la tradition grecque. D’autre part, ses maîtres avaient garde d’ouhlier les contacts du Montpellier des anciens jours avec la science arahe du moyen âge.
Aux solennités universitaires, les professeurs rappelaient avec reconnaissance dans les discours d’apparat, les privilèges dès le xi® siècle octroyés par les papes à leur école. Ils ne mettaient pas moins de complaisance à proclamer que leur université avait eu la révélation d’Hippocrate et des médecins de l’antiquité par les commentaires d’Avicenne etd’Averrhoës, longtemps avant que les humanistes de la Renaissance eussent apporté, avec ceux d’Aristote et de Platon, leurs textes authentiques aux lettrés d’Occident.
Des savants arabes et juifs avaient transmis à Salerne les livres des anciens. Les mêmes maîtres les introduisirent dans les écoles, à Grenade et à Cordoue ; l’on sait avec quel éclat. D’étape en étape, ils parvinrent à Montpellier ^ la dernière station vers l’occident de cette culture scientifique orientale. N’en méconnaissons pas les ser-^ vices encore bien qu’ils n’aient été que passagers.
C’était un étrange milieu que ces écoles arabes. Les érudits ont donné ce nom à un mélange souvent très corrompu de mahométans, de juifs, de chrétiens dissimulés qui se rattachait aux derniers prolongements de l’école néoplatonicienne d’Alexandrie. Ces réminiscences lointaines, ces échos des califes et des savants orientaux périodiquement évoqués dans les chaires de Montpellier, frappaient les imaginations des élèves et les captivaient singulièrement. La mémoire de mon père était remplie de ces souvenii’s.
Les quatre années d’étude de mon père vont de 1807 à 1811. La Faculté de Montpellier était alors engagée dans le mouvement scientifique inspiré par la doctrine du duodynamisme. Barthez qui l’avait formulée venait de mourir (1806). Le maître laissait après lui de fervents disciples qui s’employaient avec grand zèle à propager et surtout à commenter son œuvre, c’étaient Baumes, Grimaud, Dumas, Bérard, Prunelle. Plus tard vinrent Lordat, Broussonet, les deux Baumes, d’autres encore. La plupart de ces médecins étaient professeurs à Montpellier ou y publiaient leurs écrits.
Le duodynanisme est exposé par Barthez dans les Nouveaux Eléments de la science de l’homme, le plus important de ses ouvrages et le plus dogmatique ; c’est une doctrine vitaliste, par tradition, de tendance très spiritualiste. Phénomène digne de remarque que de la voir éclore en plein XVIII® siècle en présence de Gondillac, de l’Encyclopédie, d’Helvétius et de Cabanis.
Nous ne voudrions pas dire que Barthez soit le plus grand médecin qu’ait produit l’école de Montpellier. Sauvage, Bordeu sont des maîtres bien illustres j mais le nom de Barthez tout d’abord se présente à l’esprit alors que l’on veut désigner par une individualité éclatante^ cet ensemble de doctrines philosophiques, physiologiques et médicales qui a mérité de prendre dans la première moitié de ce siècle, le nom d’Ecole de Montpellier.
Une doctrine médicale qui veut connaître et interpréter l’homme vivant, sain et malade, prend l’engagement de répondre à deux questions. La première est une opinion
louchant la nature de l’homme ; la seconde une idée systématique sur la nature de la maladie.
Barthez qui se rattache immédiatement à Sauvage, continue dans Montpellier l’influence spiritualiste de Van Helniont et de Stahl. Il succède à cette série de grands médecins auxquels il répugnait de ne pas reconnaître une âme dans l’homme : ceux-là ne consentaient pas davantage à abandonner le mot d’ordre constant du vitalisme l'impéturn faciens d’Hippocrate fidèlement transmis par la tradition avec la notion mal définie encore, mais persistante de l’essentialité des maladies.
Dans le système que l’on a appelé son duodynamisme, Barthez enseigne qu’il y a un principe de vie, inconnaissable dans sa nature, d’où dépendent les phénomènes de la vitalité. Pour lui ce principe est distinct de l’âme. J’appelle, dit-il, principe vital chez l’homme, la cause qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps humain.
Barthez se défend avec insistance de vouloir pénétrer l’essence des choses pour ne paraître s’occuper que des liaisons et des rapports des phénomènes : il exprimait la somme de ces rapports dans l’économie animale par le terme principe vital. Barthez dit encore : « Pour moi, le principe vital n’est qu’une hypothèse nécessaire pour abréger le calcul analytique des phénomènes.Elle remplit dans leur exposition la fonction des inconnues chez les mathématiciens. »
En définitive, avec ces atténuations, la théorie du principe vital de Barthez devenait une négation de l’âme de de Stahl et de Bordeu : nature prévoyante et médicatrice. Elle s’éloignait bien plus encore de la théorie aristotélicienne et scholastique : l’âme est la forme du corps.
La méthode de Barthez reposait sur une subtilité : tout
en répétant que le principe vital n’était qu’une abstraction de l’esprit, une force inconnue ; il parlait sans cesse des affections de ce principe, comme de celles d’un être distinct de l’âme autant que de la matière : Pour qui veut suivre Barthez un certain temps, il y a, nous le répétons, dans cette attitude, une subtilité fatigante. Barthez est visiblement intimidé. Plus qu’il n’ose le reconnaître, il subit l’influence de la philosophie sensualiste de son temps. II y a des analogies entre ce système et le clélerminisme deClaude Bernard,c’estlamême attitude de l’esprit; chez ces deux hommes distingués, on sent quelque chose de contenu qui voudrait se dissimuler.
Cependant telle est la prépondérance du milieu de Montpellier et de son impulsion traditionnelle que Barthez et ses successeurs demeurent, en dépit de ces influences, des vitalistes résolus; malgré tout, ils persistent dans une résistance éclatante contre les systèmes d explications chimiques et iatro-mécaniques qui n’avaient que trop prévalu chez les médecins depuis Descartes.
Le mouvement scientifique qui nous entraîne aujourd’hui n’est plus celui de Barthez et de ses ingénieux commentateurs : il en diffère même singulièrement. Instruits par cent ans de conflits avec le matérialisme et son successeur le positivisme, nous avons dû qualifier de concession sans portée envers des doctrines condamnables la position effacée adoptée par Barthez.Seule la crainte d être taxé de retour vers les errements scholastiques lui a suggéré cet effort pour opérer le divorce entre l’animisme de Stahl et son vitalisme à lui. Il en demeure quelque peu amoindri.
Tout ce courant d’influences dont les fluctuations sont si intéressantes à étudier, remonte à la rupture de la phi-
losophie avec le thomisme, déjà regrette'e par Descartes lui-mème et peut-être plus encore par Leibniz. Nos maîtres de Montpellier ne craignaient rien tant (|ue de paraître y revenir. Cette prudence très humaine n’a pas assuré leur existence.
Ce scepticisme plus politique que sincère était pour se dispenser de s’expliquer touchant certaines difficultés : c’était une manière d’établir un mode de vivre pacifique avec des adversaires plus disposés à nier toute espèce d’âme qu’à en admettre deux. Aujourd’hui les camps sont bien distincts : l’on est pour l’hypothèse d’une nature substantielle, vivante, active ; en un mot pour la définition thomiste Vàme est la forme du eorps : ou bien l’on se retranche dans les négations résolues du positivisme.
Dans tous les temps, ce fut un privilège de la médecine d’être ainsi mêlée aux courants mobiles des systèmes philosophiques et d’en réfléchir les destinées changeantes. Ce rapide exposé des opinions dé Montpellier sur la nature de l’homme met en évidence cette solidarité, d’ailleurs toute à l’honneur de notre science, car pas une doctrine de quelque valeur qui n’ait tenté l’entreprise de la prendre pour son organe et de l’accaparer comme but d’expérience. En pouvait-il être autrement "t 'Quel sujet d’intérêt plus universel, plus actuel toujours que celui de la connaissance de l’homme à l’état de santé et à l’état de maladie.
S’il importe de connaître le sentiment du médecin sur la nature de l’homme, il ne l’est pas moins de prsssentir celui qu’il professe touchant la nature des maladies.
La nature des maladies. II semble que sur ce sujet toul devrait être dit et les controverses finies. Ne vivonsnous pas au milieu des maladies ? ne sommes-nous pas sans cesse les témoins des désordres matériels qu’elles engendrent, sans parler des conséquences morales ? Dans toutes les langues, les maladies sont décrites ; partout elles portent un nom.
Cependant pas de sujet sur lequel la chimère des systèmes se soit plus abondamment exercée.
Toutefois si l’on veut réfléchir il était difficile quTl n’en fût pas ainsi.
Les maladies dans leur essence : nous disons dans leur essence, et non dans leur réalisation sensible, ne sont pas quelque chose de matériel, de saisissahle, ce sont des événements transitoires. Sans doute ces incidents passagers qui troublent l’état physiologique sont des faits sensibles, mais la notion qui s’imprime d ans l’esprit du médecin est idéale. Etats fixes cependant, puisque vous les voyez constamment se reproduire, avec les mêmes apparences, avec les mêmes signes,, les mêmes évolutions régulières, si bien que par certains côtés on a pu les comparer aux espèces végétales et animales avec cette différence que les animaux et les plantes sont des êtres qui ont une existence propre, iindépendante, tandis que les maladies ne sont que des types pour l’esprit, des êtres de raison et non des êtres réels.
L’œuvre des médecins de tous les temps a été de maintenir intacte cette notion des espèces morbides à travers
ies conflits des systèmes inventés pour en expliquer Ja nature.
Les professeurs de Montpellier, si déférents envers la tradition hippocratique, devaient l’accueillir respectueusement; mais il faut reconnaître, qu’ils usèrent aussi largement de l’esprit de système en la subordonnant à la théorie des éléments. Cette décomposition des maladies ou plutôt du sujet malade, en éléments inflammatoire, fébrile, bilieux, nerveux, etc., est une vue analytique plus ingénieuse que profonde. Chez Barthez et ses disciples Grimaud et Dumas, elle est poussée jusqu’à la quintessence Après tout, cette théorie n'est qu’un pur artifice d’ensei-' gnement. Aujourd’hui cet expédient ne nous dit pas grand’ chose. Il a cependant servi d’instrument clinique à de nombreuses générations de médecins. Le sens médical, toujours supérieur aux visées hypothétiques des systèmes,
1 a parfois habilement employé à la détermination des
indications thérapeutiques. De combien de vues, sur
les constitutions médicales, les épidémies, le rôle des saisons, les idiosyncrasies, les influences climatériques, — ne sommes-nous pas redevables à cette théorie des éléments ? Les médecins de Montpellier ont excellé dans ce genre de considérations qui, chez eux, tournent trop souvent à la dissertation littéraire sans donner au lecteur des résultats assez précis.
Je constate dans les écrits de mon père de fréquents rappels à cette théorie hippocratique des éléments qui lui avait été inculquée au lit des liialades : il s’en sert pour atteindre des résultats séméiotiques; concluant indirectement par cette méthode à l’institution des formes dansles maladies, cette difficulté de la nosographie à laquelle se heurtèrent nos plus grands institutaires.
Ne voulant point aborder ici incidemment cette question des formes, il nous suffira de dire que la théorie des éléments, ce vestige du galénisme expirant, n’en donne qu’une notion fort imparfaite.
Dans la pratique quotidienne P. Dufresne appliquait la méthode des éléments à l’individualisation de chaque cas particulier. Les médecins de Montpellier ont attribué beaucoup de leur succès à ce procédé d’analyse. Ils y demeurent attachés. Nous verrons plus tard mon père, opérer un retour marqué vers cette manière de considérer le tableau symptomatique individuel de chaque malade, quand après s’ètre initié à la méthode thérapeutique d’Hahnemann, il se détermina à en faire l’application pratique.
A la fin de sa quatrième année d’études, P. Dufresne présenta sa thèse pour obtenir le grade de docteur. Elle a laissé quelques traces dans la science. En voici le titre :
Histoire naturelle et médicale de la famille des Valérianées présentée et soutenue à la Faculté de médecine de Montpellier, le Ihtjuin 1811, par Pierre Dufresne, secrétaire de la Société (T Histoire naturelle de Montpellier,chef de clinique médicale, chef de clinique pour les maladies chroniques à Vhôpital Saint-Eloy avec cette épigraphe : Monographia curiosorum institutioni laudandum Linné.
La thèse est dédiée à Augustin Pyramus de Candolle. Cette monographie est un des premiers essais d’application de la méthode naturelle pour la classification des végétaux d’après le plan du savant botaniste genevois.
La famille des valérianées est décrite avec soin et dans le plus grand détail : son histoire botanique alors n’était
pas ancienne. Elle datait des Jussieu qui distinguèrent ce groupe de plantes en le considérant comme une section des Bipsacées. A. P. de Candolle, dans la Flore française et dans son Essai sur les propriétés médicales des plantes, proposa de constituer les valérianées en iamille proprement dite. Cette opinion fut dès lors adoptée par les botanistes, notamment par A. L. de 'Jussieu qui ajoute un cinquième genre pour les espèces de Sibérie aux quatre adoptés par Candolle. Persoons en avait fait un sixième avec des valérianées venues d’Amérique.P. Dufresne établit le septième genre Astrephia sur des exemplaires recueillis au Pérou.
Ce genre Astrephia, contesté par quelques naturalistes a été conservé par Candolle dans le -mémoire qu’il écrivit en 1832 sur la famille des valérianées.
Dans le cours de l’immense travail du Prodromus quand Candolle se trouvait en présence d’une famille qui exigeait des remaniements et des discussions à propos de matériaux nouveaux : il avait pris la coutume de réunir dans un mémoire publié à part, les résultats de son travail de recensement. La petite famille des valérianées fut jugée assez importante pour mériter cette marque d’attention.
En 1832, date de ce mémoire, on comptait 123 espèces de valérianées. Candolle ajouta quatre genres à ceux qui avaient été décrits vingt ans auparavant par P. Dufresne. Après avoir rappelé avec éloge la monographie de son ancien élève, if lui dédia, sous le nom de Bufresnia un de ces genres nouveaux. L’espèce qui a servi de type a été recueillie pas les voyageurs Olivier et Bruguière entre Mossoul et Bagdad.
Un chapitre de cette thèse est consacré à l’histoire
— iode l’emploi des valérianées en thérapeutique; c’est un résumé de ce que les traités de matière médicale renfermaient alors, touchant l’emploi des valérianes, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Ce petit coin d’histoire n’est pas sans intérêt.
Remarquées à cause de leur pdeur,plusieurs valérianées furent de bonne heure employées comme médicaments. Unies à d’autres plantes aromatiques, elles entraient dans la composition de certains parfums. La célèbre mixture en usage chez les Hébreux sous le nom de nard en contenait vraisemblablement.
Le chimiste Jacquin a extrait le nard celtique de la valeriana ceUica. La valeriana phu des anciens et la valeriana officinalis de nos régions tempérées constituent la base du nard sauvage. C’est de ces plantes que l’on tire la teinture et l’extrait de valériane des pharmacies d’aujourd’hui, si fort en usage dans les affections hystériques et convulsives.
De là à l’application de la valériane au traitement de l’épilepsie, il n’y avait qu’un pas. Ce n’est pas ici le lieu de parler des déconvenues et des illusions des médecins à propos de cette triste maladie, il suffit de dire que la valériane y a sa part.
Mon père s’éloigna de Montpellier avec regret, cette ville lui avait été cordialement hospitalière. La carrière de l’étudiant s’y était écoulée si heureuse. Il la révérait comme la patrie de son intelligence, aussi quel souvenir il en conserva toujours. Avec quelle reconnaissance il aimait à s’en entretenir. C’est là qu’il fut initié au mouvement des sciences. C’est là que son esprit acquit cette faculté d’expansion, cette curiosité pour les idées en dis^ cussion qui décident des destinées d’un jeune homme.
P. Dufresne ressentit au plus haut degré cette impression douloureuse qui s’empare d’un si grand nombre d’étudiants au moment de la rupture avec la vie universitaire. La lutte pour l’existence lui apparut alors sensible, avec ses sécheresses et ses combats mêlés de dégoûts. Dans les perspectives tout «devenait pour lui matière à délibération et motif d’incertitude : à commencer parle choix du lieu où il fixerait sa résidence.
Muni dé son diplôme de docteur, mon père partit pour la Savoye et retrouva le foyer paternel vers la fin de l’année 1811. Il ne devait pas s’y fixer. La Tour, petit village perdu dans les champs au pied de la montagne du Môle, était un centre insuffisant pour l’exercice de son art. D’ailleurs, son oncle, docteur de l’Université de Turin, était depuis plusieurs années fixé dans la contrée. Il fallut délibérer sur le choix d’une résidence.
La Savoye et Genève étaient alors réunies sous la domination de l’Empire Français. Genève, préfecture du département du Léman, par voie de gravitation naturelle, était devenue la capitale du pays. Mon [)ère opta pour Chesne, gros bourg situé à une lieue de la ville, sur l’extrême frontière de l’ancienne République. Une petite rivière qui marque la limite des territoires genevois et savoyard divise le bourg de Chesne en deux parties. Le docteur Dufresne avait pris domicile sur la partie savoisienne ; il s’y trouva fixé trois ans plus tard, en 1814, quand survint la chute du premier Empire napoléonien.
La Savoye, si souvent engagée dans des aventures historiques avec la France, recouvra une fois de plus son autonomie; elle fut rendue à ses anciens souverains. Mais à la suite des tractations du Congrès de Vienne un lambeau du duché fut adjugé à Genève. La Suisse ne consentait pas à recevoir le nouveau canton dans la Confédération sans cet accroissement de territoire. Le Chesne savoyard fit partie des communes annexées: c’est ainsi que mon père devint citoyen genevois dans le courant de l’année 1816.
La domination française fut regrettée à Chesne comme dans toutes les communes détachées de la France et de la Savoye. Le choix n’avait pas été libre, il avait fallu subir la loi du partage imposé par la diplomatie. Ces regrets pour la France trouvèrent de l’écho même chez certaines familles protestantes adonnées au commerce. La réunion à la Suisse entraînait dans le voisinage l’établissement d’une ligne de douanes : elle soulevait pour les transactions d’autres difficultés encore. Quelques industries qui avaient prospéré à Genève et dans les environs sous l’Empire ne se relevèrent pas du coup qui leur était porté.
En s’établissant à Chesne en 1812, le D" Dufresne n’avait certes pas prévu qu’il changerait de nationalité. Il avait réussi dès ses débuts ; la pensée de briser avec les liens d’une clientèle qui grandissait chaque jour n’ahsorba pas longtemps son esprit ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas éprouvé un sérieux froissement de cœur ; il regretta vivement cette rupture avec la France. Les quatre années passées à Montpellier, il les comptait au nombre des plus belles de sa vie ; elles avaient été si favorisées, si décisives pour son développement ! La France littéraire et scientifique, la France agitant es idées politiques des gé-
nérations nouvelles avait ses sympathies ; c’était là son horizon de prédilection.
Les sciences physiques et géométriques avec Laplace et ses émules; Lavoisier révolutionnant la chimie ; Thistoire naturelle sous l’impulsion deBuffon,des Jussieu et de Cuvier; dans tous les ordres, des savants à la fois si multipliés et si grands : ce spectacle avait émerveillé mon père.
A Montpellier, il avait été témoin de cette expansion du génie français. On a vu qu’il n’était pas perdu dans la foule des étudiants; par ses rapports avec Candolle il prenait part à cet élan ; sa nature sensible, capable d’enthousiasme, en avait saisi la portée.
Ne pas oublier les péripéties de la révolution française, les faits militaires si prodigieux, l’écroulement de l’ancien état de choses, l’avènement des générations nouvelles à la vie publique : autant de circonstances qui avalent exercé sur mon père,comme sur tant d’autres de ses compatriotes savoyards, une influence plus prestigieuse peut-être que raisonnée ; plus vague dans les aspirations que motivée dans ses principes. Elle avait été trop considérable ; elle avait eu trop de prise sur lui pour être sitôt effacée. Changer de patrie, n’était-ce pas se séparer de ce courant d’idées généreuses?
Ainsi qu’il vient d’être dit, avec les habitants de ces communes savoisieimes réunies à la République de Genève, Chesne subit un double changement de nationalité. Tout d’abord il fallut renoncer à la France, puis après un an de lenteurs etde tergiversations diplomatiques, alors ignorées des intéressés, les stipulations des traités de Turin, annexes du Congrès de Vienne, fixèrent le sort du territoire disputé. Le Chesne savoyard que mon père habitait, fut annexé au nouveau canton de Genève. II
n’accorda pas les mômes regrets au royaume de Sardaigne qu’à la France. Il redoutait ce retour à un gouvernement d’ancien régime dont la routine administrative n’était pas compensée à ses yeux par des traditions de paternelle condescendance, d’ailleurs respectables.
Comme la plupart des habitants des communes réunies, le D’ Dufresne n’avait qu’une connaissance très imparfaite du caractère du peuple genevois auquel il était désormais lié. Il faut le reconnaître, il n’était pas possible d’unir l’une à l’autre deux populations plus dissemblables.
Qu’était Genève? unerépublique ancienne; une population par son origine à peu près étrangère au sol national, composée d’éléments divers, de provenances très distinctes; possédée d’une seule idée: celle d’exalterles doctrines protestantes, non seulement dans la vie religieuse, mais encore dans la vie sociale et politique; défiante à l’égard des étrangers ; intolérante par instinct, mais motivant son intolérance par les nécessités de la lutte pour l’existence.
Ce peuple de réfugiés s’était soumis à la plus rigoureuse discipline. C’est ainsi que s’était concentrée dans l’enceinte d’une ville à peu près sans territoire, une élite de caractères vigoureusement trempés, austères dans leurs habitudes et de mœurs sévères. Ajouter le prestige d’une éducation littéraire et scientifique, vu l’exiguitédu pays, plus répandue qu’ailleurs, et cet autre avantage, la possession d’une richesse, mobilière considérable pour le temps, les exigences du refuge ayant imposé aux Genevois l’obligation de devenir des capitalistes avant Jes habitants des Etats voisins.
Dans les communes annexées, peu de notables, pas de
richesses ; une population agricole élevée dans les traditions d’une monarchie, tout émue encore delà persécution
religieuse infligée à la Savoye pendant la période révolutionnaire : souvenirs que n’avaient effacés ni les gloires passagères de l’Empire, ni quinze années d’administration française.
Les nouveaux citoyens n’ignoraient pas avec quelle ténacité, tout en acceptant en principe un accroissement de territoire auquel il lui était impossible de se soustraire, le patriciat genevois avait lutté pour que l’étendue de l’acquisition fût aussi restreinte que possible. Cette résistance dissimulait mal des pensées égoïstes de domination, d’absorption même qui n’étaient que trop réelles. Quelquesuns des nouveaux citoyens plus avisés osèrent manifester certaines craintes ; ils redoutaient des abus de pouvoir exercés sous le couvert d’une préoccupation nationale ombrageuse. L’avenir ne devait que trop les justifier; mais dans ces premiers moments, les masses ne surent rien voir. Les garanties stipulées dans les traités leurs paraissaient suffisantes.
Ceci étant dit pour caractériser une situation également obscure et semée de difficultés pour les deux parties, je m’empresse de reconnaître que mon père, de nature confiante, ne ressentit pas ces préventions plus que d’autres.
En accordant au passé des regrets légitimes, dans la mesure qui se pouvait concilier avec la dignité de son caractère, le D” Dufresne devint un loyal citoyen de sa nou- ’velle patrie. Ses deux fils furent élevés au collège et à l’académie de Genève. Il mit au service de son pays ses connaissances, son activité et la part d’influence qu’il avait promptement acquise autour de lui. Il fut maire de Chesne pendant dix-sept ans et plusieurs fois membre du Grand Conseil et de diverses Commissions.
Le jeune médecin ne tarda pas à être distingué par ses confrères de Genève; il entretint avec plusieurs des relations assidues. ^ .
Quelques hommes de science lui accordèrent aussi des marques particulières d’estime. Je n’ai plus à parler de Pyramus deCandolle devenu, en abandonnant Montpellier, professeur d’histoire naturelle à l’Académie de Geneve. Il conserva avec son élève les rapports les plus bienveillants ; ils eussent été plus fréquents si, cédant aux instances de son ancien maître et de son condisciple Félix Dunal, le D'' Dufresne avait continué les travaux de botanique pour lesquels il avait une réelle aptitude. Candolle souhaitait sa collaboration pour le grand œuvre du Prodromus ; mon père n’accepta pas ses propositions : la médecine, disaitil, ne souffre pas de partage.
Diverses circonstances mirent le D' Dufresne en rapport avec Gaspard de la Rive, alors syndic de la République, qui passait l’été non loin de Chesne, dans son beau domaine de Presinge.
Figure remarquable, attrayante, bien genevoise surtout, que celle de ce magistrat doublé de tous les mérites d un savant. Il n’est que trop certain, notre pays n’en produira plus de semblables. Au moment où le patriciat genevois en tant que classe privilégiée allait disparaître, ce descendant d’une des rares familles fixées sur le sol national avant la réforme en offre un type des plus sympathiques.
Agé de 24 ans, ayant achevé son cours de droit, Gaspard de la Rive était prêt à servir son pays dans l’exercice des charges administratives. Soudain (1794), une révolution éclate dans Genève, il est arrêté, menacé d’être fusillé avec plusieurs magistrats de la République ; il n’échappe à la mort que par la fuite.
G. de la Rive part pour l'Angleterre. R y passe six années, qu’il consacre à l’étude de la médecine et des sciences physiques. R revient docteur de la Faculté d’Édimbourg et comblé de marques de distinction de la part des sociétés savantes de Londres.
Aussitôt de retour (1799), G. de la Rive est nommé médecin des hospices d’aliénés de Genève et professeur de chimie à l’Académie. Sans se démettre d’aucune de ces charges, en 1814,(au moment de la Restauration, il entre dans les Conseils de la République, où il exerce une forte action politique. Dans des fonctions aussi multipliées, par la variété de ses connaissances, par un tour d’esprit porte aux applications pratiques, il rendit de nombreux services à ses concitoyens ; mais nul doute qu’il ne faille attribuer à sa droiture, à ses opinions modérées, à son caractère conciliant, la plus grande part de son influence.
Son enseignement donna du relief à l’Académie de Genève, et le moindre de ses titres ne fut pas l’éducation scientifique de son fils Auguste de la Rive, celui qui devait illustrer son nom par ses beaux travaux sur l’électricité, continuer l’œuvre d’Ampère et prendre rang parmi les membres étrangers de l’Institut de France.
G. de la Rive se montra très bienveillant pour ses concitoyens du territoire réuni : Presinge en faisait partie. S’il n’avait tenu qu’à lui, la fusion entre les anciens et les nouveaux genevois eût été prompte et obtenue sans com-
promis pour l’houueur de personne, Ces dispositions bien* veillantes furent constantes pour mon père ; dans leurs rencontres fréquentes, ils parlaient de science, d’agi’icul^ ture, d’améliorations à introduire dans l’administration des anciennes communes savoisiennes. Quand 1 impulsion du gouvernement était insuffisante, G. de la Rive, dans le particulier, multipliait ses bons offices auprès des individus. Ses encouragements ne furent point étrangers à Iti détermination que prit mon père, en 1824, de faire une étude particulière des maladies mentales. Il s’y appliqua et il obtint des succès.,
Le nom du Dufresne est inscrit au nombre des fondateurs de la Société médicale du canton de Genève (1825). Les procès-verbaux de la Société témoignent qu il fut un membre assidu et un actif collaborateur. Il y fit lecture de plusieurs mémoires ; tout à l’heure nous ferons mention des plus importants, qui ont paru dans la Bibliothèque Universelle. Cette revue, une des plus anciennes de l’Europe, s’imprimait alors à Genève.
Voici le D’’ Dufresne entré en carrière et lancé dans la pratique de son art. Il s’y était tout d’abord appliqué avec l’ardeur du débutant, promptement mûri par l’expérience que donnent la responsabilité de la clientèle et le contact de la vie sociale.
r^’attendez pas que son esprit s’immobilise et qu’il s’attarde dans l’ornière. S’il a emporté de Montpellier le respect pour la tradition qui s’allie si bien à la flamme de la curiosité scientifique, pour autant il ne sera pas dominé
par le préjugé d’école; il a garde d’aliéner la liberté de son jugement.
Fixé près de Genève non loin de Candolle qu’il voyait toujours, peu à peu il pénètre dans le milieu scientifique de Genève, il s’y associe. Milieu bien différent de celui dont il sort, pour ne pas dire qu’il lui était opposé.
A Montpellier, Candolle avait donné une forte impulsion à la culture des sciences naturelles. Il n’y occupait cependant qu’une position subordonnée ; il professait à la Faculté des sciences. La Faculté de médecine était bien autrement imposante par son rang,d’ancienneté,par la gravité et l’autorité philosophique de son enseignement.
A Genève, d’emhlée Candolle fut le premier. La renommée acquise par ses travaux, celle plus considérable encore de ses années de professorat, l’entourèrent tout d’abord d'un grand prestige. Il ne trouva pas d’égaux. L’éclat inusité de sa parole, la clarté élégante de ses expositions déterminèrent l’opinion. Sous son impulsion, une faveur quelque peu exclusive devait, à l’Académie de Genève, s’attacher aux sciences naturelles.
Aussi bien ce courant existait-il depuis longtemps dans notre cité. Les travaux de Trembley, d’Huber, ces observateurs si ingénieux, les théories de Charles Bonnet, les voyages géologiques de Saussure, les lettres de Rousseau sur la botanique y avaient disposé les esprits. Candolle n’agréait pas tout dans ces naturalistes du xviii® siècle qui furent ses maîtres; il trouvait chez eux la recherche des lois des phénomènes trop mêlée d’appareil littéraire et d’utopies sentimentales. Il avait supporté avec impatience l’ontologie et la métaphysique des professeurs de Montpellier. 11 voulait dans l’étude des lois de la nature quelque chose de la précision, de la rigueur de déduction
qu’il avait apprise à l’école de Lavoisier, aux cours de Fourcroy et de Berthollet. Cette tendance, il pouvait aisément la faire prévaloir.
Aucun autre enseignement, d’ailleurs, n’était pour contrebalancer cette disposition. C’est à peine si l’on peut dire qu’alors (de 1820 à 1840) il y eut une vérUable chaire de philosophie à l’Académie de Geneve. Seuls, quelques pâles reflets de philosophie écossaise étaient exposés, sans chaleur, sans originalité, surtout sans autorité sur les élèves.
Quelques médecins de Genève firent l’essai de se servir des procédés d’observation rigoureuse propres aux sciences physiques. C’est à cette époque que furent entrepris les travaux du Prévost sur le sang et les spermatozoïdes, 11 eut pour collaborateur J.-B. Dumas, le chimiste, alors au début de sa brillante carrière. L’important mémoire du D^ Chossat sur l’inanition, si rempli d’observations minutieuses, procède de la même direction. Mais qu’on veuille bien y prendre garde, c’étaient là des travaux de physiologie plutôt que de la médecine proprement dite.
Mon père avait apprécié cette école. Son ami, le .professeur Dunal de Montpellier, l’hôte assidu de l’herbier de Candolle, lui en transmettait les échos. Cependant il n’était pas sans s’apercevoir que dans ce milieu accoutumé à la recherche des lois des phénomènes naturels par les procédés des sciences exactes, la médecine, en tant que science autonome, n’était pas tenue en suffisante
considération. ,
On lui faisait des procès de tendance; ses méthodes d’investigation, disait-on, n’étaient pas assez rigoureuses. La médecine n’atteignait pas au même degré de certitude que les sciences physiques et mathématiques. Dans
la médecine, aussi trop de théories, trop d’hypothèses a priori.
Il y avait dans ces reproches un écho des préjugés souvent manifestés dans les premières années de notre siècle à l’endroit de la médecine par l’Académie des sciences de Paris. Les formuler, c’était méconnaître le génie propre de la médecine aussi bien que celui des sciences physiques. La médecine a son domaine qui lui est propre ; elle a ses procédés d’investigation et d’appréciation à elle. Chez elle, la nature de la certitude est conforme aussi à son génie particulier. C’est cela surtout que la science, alors dite moderne^ ne voulait pas voir.
Le D' Dufresne était trop pénétré de l’enseignement vitaliste de Montpellier ponr s’écarter à ce point de l’ordre hiérarchique établi entre les sciences qui ont pour objet l’homme et les êtres vivants et celles qui s’appliquent à la recherche des lois qui régissent la matière inanimée. Il sentait s’élever en lui des résistances instinctives.
Le 'moment est venu de présenter ici une courte analyse des mémoires de mon père; plaçons en première ligne ceux, qui furent écrits de 1822 à 1830, avant son initiation à la réforme thérapeutique d’Hahnemann :
Observations sur la variole et la vaccine, mémoire lu à la Société médicale de Genève, puis imprimé dans la Bibliothèque universelle en 1825.
En 1821 une épidémie de varioles apparut à Genève et dans les pays environnants. Deux médecins distingués concevant des doutes touchant l’immunité vaccinale avaient
établi comme règle de faire revivre l’inoculation variolique en la pratiquant à l’âge de quinze ans sur des sujets vaccinés dans leur enfance.
Cette pratique mit en grande perplexité le magistrat chargé de la police sanitaire. L’autorité avait favorisé de tout son pouvoir l’introduction de la vaccine : Il se demandait, si en permettant cés inoculations après vaccine, l’on ne risquait pas d’infecter le pays ; enfin s’il ne serait pas opportun d’organiser un lazaret où seraient confinés les sujets vaccinés.
La question avait été soumise par le magistrat à la Société médicale. La discussion fut très animée : toutefois la Société ne conclut pas aux mesures de rigueur ; elle laissa aux familles la liberté d’action.
Cette discussion décida le D'' Dufresne à faire usage pour étudier ce sujet des nombreux matériaux que l’épidémie mettait à sa dioposition. 307 cas de variole dont 107 après vaccine ; telle était la somme des observations recueillies par mon père. Il s’appliqua surtout à reconnaître les caractères de la variole consécutive à la vaccine et à l’inoculation.
La question des formes de la maladie que nous tenons aujourd’hui pour si importante alors qu’il s’agit d’apprécier des résultats thérapeutiques n’a pas été abordée dans ce mémoire; pas plus que celle plus mystérieuse de savoir si la vaccine est une maladie propre de l’espèce bovine ou si elle résulte de la transplantation de la variole humaine sur la vache.
On se souvient que le D'' Dufresne était fixé à Chesne, une commune rurale.[La vaccination était déjà fort répandue alors dans le canton de Genève, grâce à l’opinion publique dirigée par les médecins et le gouvernement.
Toutefois,"elle n’avait pas pris encore le caractère d’une mesure sanitaire universelle. Un grand nombre d’individus n’avaient pas été vaccinés : d’autres avaient subi l’inoculation.
Dans les communes savoyardes limitrophes du canton de Genève, la vaccine n’avait pas été introduite par l’administration ; aussi, son emploi était-il loin d’y être d’un usage général. Comme mon père était souvent appelé dans ces localités, il dut y constater l’épidémie. Il y trouva, vu les différences que nous relevons touchant l’introduction de la vaccine, des termes de comparaison instructifs qu’il mit à profit.
Le moment était donc curieux pour l’observateur et l’occasion propice. Le Dufresne se proposa, en particulier, d’apprécier alors ce qu’était pour la variole un individu vacciné et réciproquement ce qu’est pour la variole un individu variolé. Pour arriver à son but, il institua plusieurs séries d’expériences qui lui permettaient d’étudier le sujet sous des aspects multipliés.
L’auteur apprécie l’action du vaccin sur des sujets inoculés, sur des sujets déjà vaccinés, sur des sujets ayant eu la variole. Enfin il fait des expériences comparatives avec du virus de variole d’emblée et avec du virus de variole consécutive à la vaccine. On voit que les expériences étaient très variées, étant instituées, tantôt sur des sujets inoculés ou ayant eu la variole soit d’emblée, soit après la vaccine.
Voici les conclusions du mémoire :1° le virus vaccin et le virus variolique ont une action identique sur l’économie ; 2“ cette action détruit une partie de la capacité vario lique ou vaccinale dont chaque individu est doué ; 3° en vertu de la capacité qui persiste, chaque individu est
susceptible de contracter une seconde petite vérole ou une seconde vaccine d’une nature différente delà première; 4“ il est plus difficile de développer cette part de capacité persistante avec le virus variolique après vaccine et vice versa.
Ces propositions étant constatées, il en induit qu’il faut deux opérations pour détruire la capacité variolique d’un individu et le mettre' à l’abri de toute atteinte ultérieure. Le D'' Dufresne termine en disant qu’une seconde série d’expériences serait nécessaire pour déterminer celles auxquelles il conviendra de donner la préférence. Faut-il vacciner le sujet puis le varioler ou le vacciner deux fois? Faut-il le varioler puis le vacciner ou le varioler deux fois?
Ces conclusions sont intéressantes. Si elles portent la trace de la confiance indéfinie alors inspirée à la plupart des médecins par la vaccine à ses débuts, elles témoignent aussi des premiers mécomptes. On trouve, dans ce" mé-moire qui donne la mesure d'un expérimentateur ingénieux, des réserves indiquées avec sagacité, car elles n’ont été qu’en se confirmant avec le cours des années et l’apparition successive des épidémies.
Les travaux sur la vaccine ne se comptent plus aujourd’hui. Celui-ci pourrait assurément réclamer un droit de priorité eu égard au moment où il fut écrit ; car combien qui, depuis, n’ont fait que le reproduire avec quelques variantes uniquement motivées par les circonstances ou par de simples changements de date. Nous osons croire aussi que les propositions du P. Dufresne pourraient servir de point de départ pour le contrôle des vaccinations charbonneuses et rabiques de Pasteur ; celles-ci n’ont- Dufresne. 3
elles pas donne' un regain de vie à ces questions de virus, d’inoculations pre'ventives, d’immunite's acquises, si fort agitées il y a cent ans ?
La Bibliothèque universelle a publié, en mars 1831 : Une note sur la Cinchonine considérée comme médicament, suivie de réfleæions sur l'action des substances salifiables introduites dans l’estomac, en 'particulier sur celle du nitrate d'argent.
Ce mémoire est trop peu développé. Il y avait matière pour en faire deux, et chacun d’une réelle importance.
L’étude sur la cinchonine témoigne de l’espoir conçu, au moment de la découverte de Pelletier et Caventou, par plusieurs médecins de voir mettre à profit l’insipidité de la cinchonine pour en substituer l’emploi à celui du sulfate de quinine. Il y a là une série d’observations fort concluantes qui témoignent de l’action très réelle et très efficace du nouveau sel. On sait que seul le prix élevé de ia cinchonine a empêché sa vulgarisation. Ce fut Calloud, un pharmacien distingué d’Annecy, qui, le [iremier, eut l’idée de substituer la cinchonine au sulfate de quinine. Les expériences du D' Dufresne furent faites avec le sel préparé par cet habile chimiste.
La cinchonine, telle qu’elle sort du laboratoire, est une substance inerte et insoluble. Le D'Dufresne déterminait la décomposition du sel dans l’estomac en faisant suivre l’ingestion de chaque dose d’une mixture d’eau acidulée. Prise de cette manière à la dose de 30 à SO centigrammes à 1 gramme dans un intervalle apyrétique, la cinchonine a rendu des services avérés contre plusieurs fièvres intermittentes dont quelques-unes quartes et fort rebelles.
La seconde partie du mémoire n’est rattachée à la pre-
mière que par ce point-ci, que, dans certains cas de dyspepsie acide dans lesquels la sécrétion du suc gastrique contient de l’acide en excès, l’auteur avait vu le sulfate de cinchonine se décomposer sous l’influence de l’acide hydrochlorique libre constaté dans l’estomac des dyspeptiques.
Ces faits relatifs aux réactions chimiques qui s’accomplissent dans l’estomac sous l’influence de la digestion étaient alors des questions d’actualité fort étudiées à Genève. Un mémoire du Prévost et du pharmacien Le Royer sur la digestion chez les ruminants venant en confirmation des travaux de Willam Prout avait attiré l’attention des membres de la Société médicale.
Le D’’ Dufresne, de concert avec le D'' Herpin (1), fit de nombreuses expériences sur des animaux vivants, pour étudier la décomposition des substances salines sous l’influence du suc gastrique. La substance que les deux expérimentateurs employèrent le plus souvent fut le nitrate d argent. Au cours de leurs investigations sur le suc gastrique, ils proposèrent une théorie pour expliquer la coloration du derme sous l’influence combinée des actions chimiques et de la lumière.
Ces faits n’ont plus guère d’importance. Il y a longtemps que la science est fixée sur ces questions. Nous en faisons mémoire ici pour rendre justice à des travaux qui, à 1 époque ou ils furent publiés, témoignaient de l’esprit observateur des auteurs et de leur souci de ne pas demeurer étrangers au courant scientifique. Aussi bien, n’est-ce pas dans les annales de la science le sort d’une foule de
fl) Auteur d’un traité de l’épilepsie et de plusieurs mémoires de thérapeutique.
travailleurs ? Ils apporte ut leur part de contribution aux re'sultats géne'raux et ils tombent dans l’oubli.
Combien d’bommes de valeur dont le nom n’a pas laissé ide traces ! Ces premiers mémoires attestent que Dufresne ne se conduisait pas en simple routinier. Dores et déjà, il cherchait à se rendre compte de l’action des substances qu’il employait, du mode de leur intervention dans l’organisme, des altérations qu’elles imposent aux actes physiologiques, de leurs affinités électives pour tel ou tel organe, pour telle ou telle fonction.
Encouragé par ces essais, il se disposait à entreprendre une série d’expériences sur les réactions de quelques autres substances mises en présence des acides sécrétés par l’estomac quand des incidents imprévus vinrent modifier ses projets.
11 s’agissait bien toujours de matière médicale et d’action médicamenteuse ; mais les nouvelles recherches avaient une bien autre portée que les précédentes. Le but à atteindre n’était rien moins que de constater si les médicaments préparés et administrés selon la méthode et les procédés d’Hahnemann ont véritablement sur l’économie l’action que leur assignait ce médecin.
C’est dire que mon père avait entrepris des études sur la thérapeutique nouvelle désignée par son auteur sous le nom d’homœopathie. Le sujet, alors neuf pour les pays de langue française, occupait la science allemande depuis plusieurs années. Les circonstances qui fixèrent l’attention du D^ Dufresne sur les immenses travaux d’Hahnemanu
sont assez curieuses pour qu’il en soit fait ici mention avec quelques détails.
Mon père comptait au nombre de ses clients le colonel Adolphe Pictet, deuxième fils de M. Pictetde Rochemont, le diplomate qui représentait Genève en 1814 au Congrès de Vienne. Homme de science fort distingué, Ad. Pictet était marqué d’une empreinte individuelle très spéciale. Issu, comme Gaspard de la Rive, d’une des plus anciennes familles du patriciat genevois, ses heureuses facultés avaient été développées par l’éducation la plus soignée. Né dansun milieu aristocratique, ayant beaucoup vu le monde, fait de nombreux; voyages, A. Pictet frappait par la correction militaire un peu froide, un peu anglaise de ses manières, d’ailleurs immédiatement tempérée par une bienveillance réelle qui était le fond de son caractère. Doué du tour d’esprit le plus original, il avait uni à là pratique habituelle des sciences exactes la culture des plus hautes questions d’art, de littérature et de philosophie.
Curieux de toutes choses : un problème l’at tirait-il ? il s’y prenait et se plaisait à le creuser. Officier d’artillerie au service du roi de Sardaigne, Ad, Pictet inventa ces fusées de guerre connues sous le nom de fusées à la Congrève ; on le voit ensuite donner à l’Académie de Genève un cours d’esthétiqüe, plus tard imprimé sous ce titre : Du Beau dans la Nature,l’Art et la Poésie. Entre temps il publia le récit humoristique d’un voyage à Chamonix, accompli en compagnie de Georges Sand, de Liszt, de celui des élèves du célèbre pianiste qui fut plus tard le Père Hermann, de l’ordre des Carmes, et de la comtesse d’Agoult : cadre fantaisiste destiné à contenir les plus curieuses digressions sur les arts, la musique, et l’expansion des facultés imaginatives.
Après tout, le don des langues fut la faculté maîtresse d’Ad. Pictet. Vers le milieu de sa carrière, il se lança avec passion dans des investigations de paléontologie linguistique : il avait trouvé sa véritable voie. Ses études sur les Aryas 'primitifs et les origines indo-européenfies sont un titre scientifique de premier ordre ; elles demeurent le monument définitif de sa renommée.
La mémoire d’Ad. Pictet ne possédait pas les langues, cOttime on dirait d’un meuble dont à volonté il aurait ouvert les casiers. Chacun des idiomes qu’il connaissait s’emparait d’une partie de Son être et semblait par instant captiver exclusivement chez lui l’exercice de certaines facultés. Celui qui écrit ici en fit un jour la curieuse expérience. Un soir, Ad. Pictet et mon père étaient, devant la cheminée, ploügés dans un grave entretien. Relégué dans un coin du cabinet, je ne venais pas à bout des difficultés d’un thème anglais. Mettant à profit un temps d’arrêt de la conversation, je sollicitais l’assistance de M. Pictet. Elle fut, cela va de soi, aussitôt accordée; Il s’en suivit un petit colloque dont quelques phrases n’ont jamais été oubliées : t< Je rêve en anglais, mais je préfère parler allemand », me disait le futur historien des Aryas.
Avide de connaissances dans tous les genres, indépendant par caractère et par position, Ad. Pictet’se laissait aller au gré de sa curiosité. Il faut avouer qu’elle se prenait à bien des sujets.
Qui aurait imaginé que cet officier du génie, que ce professeur d’esthétique compterait dans sa carrière une période d’ehthousiasme pour la médecine. Il en fut pourtant ainsi ; ce qu’il ya de plus rare, ce ne fut pas le court accès d’engouement d’un homme du monde.
En 1829, Ad. Pictet confia au Dufresne la santé d’une personne de sa famille. La maladie était grave; elle exigea des soins prolongés. Pictet prit én gré son médecin. Les visites devinrent de plus en plus fréquentes ; pendant des mois Pictet venait à peu près chaque jour chez mon père. Nouvelles prises du malade s’établissaient dès causeries pendant lesquelles l’esprit universel d’Ad. Pictet se donnait carrière. Pour la première fois alors, mon père entendit parler des travaux d’Hahnemann ; une complète révélation pour lui ; il ne se dodtait guère qu’il allait consacrer les dernières années dé sa vie à l’étude et à la diffusion des travaux d’uli médecin allemand.
L’initiation commença par des articles de journaux. Mon père ne savait pas l’allemandj Pictet le traduisait de vive voix, à livre ouvert. Suivirent bientôt de nombreux fragments choisis dans l’œuvre même d’Hahnemann. Cet enseigüement oral remplit les soirées d’un long hiver,
Entre les ouvrages d’Hahnematin, les premiers et peut^ être les plus remarquables, ses essais de matière médicale seuls étaient écrits en latin. Ils avaient parti en I806,sous le titre de Fragmenta de viribus medicameniorunt Hvé in corpore humano observatis. C’est à peine si tOrganon, l’exposé de la doctrine, était alors connu en France. La partie la plus doüsidéfable des pathogénésies et la plus importante, la matière médicale pure et\e 'tr'aiié dès ' maladies chroniques non traduits demeuraient lettre close pour mon père.
Ici encore, grâce à l’intervention d’Ad. Pictet, Dufresilé
prit connaissance des morceaux les plus décisifs. Quelques autres personnes offrirent leur concours. C’est à deux dames en particulier qu’il fut redevable de la traduction des chapitres de la matière médicale qui traitaient des médicaments les plus importants.
Avec l’aide de ces collaborateurs, mon père acquit une connaissance assez complète do l’œuvre du thérapeutiste allemand, longtemps avant que le traducteur Jourdan 1 eut mise à la disposition du public français. Inutile d’insister pour faire comprendre à quel point cette initiation fut laborieuse, avec quel esprit de suite, avec quelle conscience scrupuleuse elle fut conduite, enfin la somme de travail opiniâtre qu’elle exigea.
Avant que d’appliquer la nouvelle thérapeutique Dufresne la soumit à l’épreuve de l’expérience. Il prépara lui-même les médicaments d’après les prescriptions dHahnemann, travail minutieux qu’il crut absolument necessaire; puis il fit l’essai sur sa propre personne à des doses et à des atténuations différentes de plusieurs substances. Il estima avec raison que c’était le seul procédé efficace, le seul loyal pour contrôler la parole du maître.
Le résultat de ces premières études est consigné dans un mémoire publié en 1832 dans la Bibliothèque universelle de Genève. Il a pour titre : Lanouvelle thérapeutique médicale nommée homœopathie.
Les principales substances soumises à l’expérimentation étaient l’opium, le sulfate de quinine, la sabine, le sureau et la noix vomique.
Comme tous les médecins qui ont consenti à le lire en fermant l’oreille aux préventions préalables, Dufresne reçoit une impression profonde de la lecture de VOrganon.
Tout d’abord, il est frappé par la critique hardie inflige'e par Hahnemann à la thérapeutique de son temps, cette critique est passionnée, il est vrai, mais par compensation, rien moins que banale. Il attaque impitoyablement ce chaos sans ordre, cette absence de principe rationnel,ces classements des médicaments arbitraires,injustifiables, qui caractérisent les traités de matière médicale.
Déjà mon père en fit la remarque, Bichat avait formulé des critiques analogues, mais sans rien proposer pour redresser ces défauts. Broussais,plus tard, intente les mêmes reproches avec sa véhémence accoutumée. Plus logique, ou, si l’on veut, plus radical, il conclut à la suppression à peu près totale de la matière médicale. A la doctrine physiologique de l’irritation, l’eau et la saignée suffisaient.
Ce qui n’offusque pas moins Hahnemann que le chaos de la matière médicale, c’est la continuelle préoccupation des médecins de résoudre la question insoluble de la nature des maladies, en inventant pour chacune d’elles une cause hypothétique.
Tollere causam — détruire la cause supposée des maladies, telle était, depuis Galien, la visée constante. A cause hypothétique, médication hypothétique, c’était dans l’ordre.
Mais l’auteur de l’Organon ne se tient pas pour satisfait d’avoir blâmé; après avoir renversé, il édifie. Le principe d’ordre qu’il introduit est une méthode qui renouvelle complètement l’art de poser les indications.
Eclairé par l’expérience des anciens maîtres, retrempé au contact des sources traditionnelles, fort de ses observations répétées pendant des années, Hahnemann propose une formule générale des rapports à établir par le
ma-
médecin entre les indications présentées par le sujet lade et les indications à lui opposer.
Cette règle est la loi de similitude. Le médicament est appelé à guérir chez le malade les phénomènes morbides analogues, semblables à ceux qu’il détermine chez l’homme à 1 état de santé, similia similibus curantur. Le médicament ne devient remède qu’à cette condition.
Dans cette découverte de la loi de similitude il faut savoir apprécier une application mémorable du procédé logique de 1 hypothèse scientifique. Hahnemann s’empare dun instrument de progrès qui a enrichi les sciences physiques et naturelles. L’observation, l’étude, la réflexion lui ont suggéré le principe du simik^ il l’a soumis à l’épreuve de l’expérience et la loi a été déduite, les faits ont confirmé les résultats pressentis.
De la loi de similitude résulte la constitution d’une science nouvelle, celles des pathogénésies. Cette appréciation expérimentale des effets des médicaments sur l’homme sain ne date sérieusement que d’Hahnemann.
Quand le D' Dufresne publia ce mémoire, depuis quelque temps déjà il traitait des malades par la méthode nouvelle. Son travail eut du retentissement : un grand nombre de ses confrères vinrent le voir ou sollicitèrent par correspondance des détails plus abondants sur sa manière d agir et deséclaircissements sur les sources à consulter. Il accueillit ces ouvertures avec la plus fraternelle confiance. Il n était pas dans sa nature expansive et généreuse de réserver pour lui seul le résultat de ses travaux, pas plus que la somme d expérience qu’il avait pu acquérir. Il se
mit avec empressement en rapport avec ceux de ses confrères qui voulurent s’informer auprès de lui touchant la nouvelle médecine^ comme l’on disait alors ; il exposa sans réserve la marche qu’il avait suivie, les procédés de son initiation ; il communiqua les observations déjà nombreuses recueillies dans sa clientèle.
De là des correspondances multipliées ; de nombreux visiteurs se succédèrent à Genève. Les adhérents de la première heure furent le D'’ Dessaix de Thonon, frère du général de ce nom, homme de beaucoup d’esprit,de cœur, de finesse et d’intelligence : le D" Longchamps, d’Echallens,canton de Vaud ; celui-ci s’était fixé à Fribourg après de longs voyages accomplis dans l’Amérique du Sud en compagnie du naturaliste Bompland. Vinrent ensuite les docteurs Rapou (de Lyon), Chargé (de Marseille), Kirschleger (de Colmar), etc.
Nous retrouvons ici Félix Dunal, le plus intime des amis de mon père. 11 faut se souvenir qu’il avait pris son grade de docteur en médecine et qu’il l’avait mis à l’écart pour céder à son entraînement pour la botanique. Dunal avait choisi pour sujet de thèse les Solanées ; cette famille immense qui occupe presque un volume dans le Prodromus de Candolle, ne tient pas une place moins importante dans les traités de matière médicale. Promptement admis dans le secret des études de mon père, Dunal y prit un tel intérêt qu’il entra, lui aussi, dans la voie des études pathogénétiques. Il fit l’essai de plusieurs substances sur lui-même. Pendant un séjour que je fis à Montpellier en 1845, Dunal me fit lire les procès-verbaux de ses expériences,la plupart entreprises pour contrôler celles de son ami de Genève. Sa valeur scientifique donne assurément du prix à son adhésion.
Dunal avait pour collègue à la faculté de Montpellier, comme professeur de pathologie et de thérapeutique générale, Risueno d’Amador, espagnol d’origine, médecin très lettré, fort distingué par la forme oratoire qu’il donnait à son enseignement. D’Amador a publié plusieurs opuscules dont le plus remarquable est un Essai sur le calcul des probabilités en médecine. L’auteur démonti’e qu’en médecine, comme dans les autres sciences, la vérité nous vient par les hommes de génie; elle ne procède pas de l’adoption d’une certaine méthode logique, bien moins encore de l’application d’un système de numération statistique. D’Amador expose la difficulté pour le médecin d’instituer des catégories de faits rigoureuses. Il tient les majorités en défiance, assurant qu’en médecine elles n’ont manqué à aucune erreur. Les faits de minorité ne devront donc pas être tenus pour indifférents. En définitive il n’y a ni remèdes ni maladies absolues. Il faut toujours discerner les cas.
Sollicité par Dunal, d’Amador prit connaissance des travaux d’Hahnemann. Il en fit le sujet de quelques-unes de ses brillantes leçons : cette largeur d’esprit lui valut des observations peu courtoises de la part de ses collègues. Il dut, à son regret, prendre le parti de modérer l’expression de son adhésion.
D’autres visiteurs encore vinrent chez mon père ; Petroz médecin très renommé sorti d’une famille des environs de Chambéry et fixé à Paris, où il a fourni une brillante carrière ; Mol in père, alors médecin de l’établissement ther mal de Luxeuil ; je ne les nomme pas tous.
Ces réunions médicales, ces visites, ces commerces épistolaires furent bientôt jugés insuffisants pour la diffusion de la nouvelle thérapeutique. Il fallait d’autres ins-
truments de propagande : Dufresne y pourvut en fondant des sociétés médicales avec assemblées périodiques et une revue, la première qui ait été écrite en français pour servir d’organe aux médecins homœopathes.
Un centre de réunion pour les médecins suisses fut
créésous le titre de Société homœopathique lémanienne.
Des médecins savoyards du voisinage y furent admis.
Le 6 septembre 183:2, douze médecins suisses et français réunis à Genève chez le D^ Dufresne fondèrent pour les pays de langue française, la Société homéopathique gallicane. La seconde assemblée, plus importante par le nombre des adhérents, eut lieu à Lyon en septembre 1833. Le D" Des-Guidi la présida.
La même année fut instituée la Société de Pans sous la
présidence du D^Pétroz. Le D’Davet en était le secrétaire.
Le 15 septembre 1835, la Société homœopathique gallicane se réunit à Paris sous la présidence d’honneur d’Hahnemann depuis peu de temps fixé en France. Dufresne, président sortant, fit le discours d’ouverture ; Petroz devint le président définitif.
Dans ces mêmes intentions de propagande le D"^ Dufresne fonda à Genève, en 1832, une revue mensuelle sous le titre de Bibliothèque homœopathique. Apres sa mort, survenue en 1836, ce recueil continua de paraître iusqu’en 1846, sous la direction du D^ Charles Peschier.
Cette création témoigne de l’énergie de conviction et de la force de volonté du fondateur. Aujourd’hui, a notre époque de publicité, une revue scientifique n’est pas une entreprise aisée ; même dans un grand centre, à Pans, a
Londres ou à New-York. Combien plus difficile encore il y a cinquante ans dans un milieu circonscrit comme ce ui de Genève. Ajoutez qu’il s'agissait d’une revue médicale et sur ce terrain déjà limité la consacrer à la vulgarisation d’une méthode nouvelle.
A défaut d’un organe médical proprement dit, il y avait bien à Genève la Bibliothèque universelle dont nous avons fait mention. Sur la recommandation de Gaspard delaRive cette revue avait accueilli les premiers opuscules de mon pere; voire même son manifeste sur l’homœopathie; mais
cettevoiedepublicitédevenaitinsuffisante pour atteindre le
but que se proposait le Dufresne. On ne pouvait pas demandera une revue d’intérêt général, à la fois scientifique, politique et littéraire, de devenir comme l’instrument de diffusion d’une doctrine spéciale. Aussi bien eja se manifestaient dans le corps médical de Genève des signes d’intolérance à l’égard de l’homœopathie ; ils afferent jusqu’à intimider les directeurs de la Bibliothèque universelle. Contrihuer à faire connaître l’œuvre d’Hahnemann, c’était, disait-on, manquer à la dignité de la science.
II fallait donc un instrument de publicité, dont les fondateurs fussent tnaîtrés. Dufresne triompha des obstacles et la mbhotheque homœopathique parut. Elle acquit promn-tement une réelle importance. C’était la première revue française miseauservice de la nouvelle thérapeutique. Elle détermina beaucoup de médecins au travail. De nombreux mémoires ont ainsi vu le jour qui n’auraient jamais trouvé accès dans un organe de la médecine ordinaire. Ne s’étaitelle pas attribué tout d’abord le titre pompeux de médecine officielle.
Le premier numéro de in Bibliolhèque reproduisit le
mémoire de mon père sur la thérapeutique nouvelle. 11 y a quelques instants, nous en avons présenté l’analyse. 11 était précédé d’une introduction habilement écrite. C’est une esquisse historique de la vie du fondateur de l’homœopathie. Adolphe Pictet avait voulu en être l’auteur : il était demeuré l’ami des premiers jours. Le moment médical où parut Hahnemann, ses études préliminaires de chimie et d’histoire naturelle, ses immenses lectures, la pénétration de son esprit critique, l’énergie d’animadversion que soulève en lui la matière médicale de son temps, l’absence de direction rationnelle dans la recherche des indications toujours basée sur une hypothèse physiologique, l’exposition de la loi de similitude, les indices précurseurs de cette théorie reconnus dans la tradition : autant de points de vue, autant de traits caractéristiques de la personnalité scientifique d’Hahnemann, mis en évidence par Ad. Pictet.
On a vu à quel point un tel sujet était étranger à ses habitudes. Il se l’approprie avec une dextérité surprenante. Pictet n’est pas médecin, c’est regrettable. Plus versé dans l’histoire de notre science, il aurait évité d’accentuer aussi vivement la rupture d’Hahnemann avec la tradition. A ses collaborateurs incombait le devoir d’apporter ici des tempéraments ; il est plus fâcheux que je ne puis dire qu’ils ne l’aient pas fait.
Mieux informé. Ad. Pictet n’aurait pas puisé l’exposé des griefs d’Hahnemann exclusivement dans l’Organon. Alors que ce manifeste parut en 1810, il y avait déjà quatorze ans (1796) qu’il avait publié VEssai sur un nouveau principe : ce beau discours où pour la première fois il trace le plan de sa réforme. Dans ce premier ouvrage, on saisit mieux, l’origine de ses idées, et les points de soudure
qui le rattachent aux maîtres anterieurs, J. Hunter, en particulier. Le terme d’homœopathie n’y figure pas encore, il n’y est point question de doses infinitésimales. Mais à cette époque ces questions de traditions historiques occupaient peu on visait avant tout à la réalisation pratique, à savoir si les résultats annoncés étaient vrais.
La part de collaboration d’Ad. Pictet ne se horna pas à cette introduction. Dans le second numéro de la Bibliothèque se trouve un résumé substantiel de travaux allemands sur la Préparation, la Conservation et la Dispensation des remèdes homœopathiques. Il faut aussi, peu après, lui attribuer une étude sur la méthode à suivre pour apprécier les effets pathogénétiques des médicaments et sur les conditions requises pour obtenir de bonnes expériences. En outre de nombreuses traductions de l’anglais entre lesquelles se distinguent celles des remarquables essais pathogénétiques du médecin américain Héring sur des venins de serpents, en particulier sur le Lachesis Irigonocephalus.
Les médecins français envoyèrent à la Revue de Genève un tribut considérable de faits cliniques. Plusieurs de ces observations aujourd’hui encore offrent de l’intérêt : elles ont servi à établir la tradition du traitement de plusieurs maladies. Les auteurs dont les noms reviennent le plus souvent sont ceux des D” Petroz, Rapou, Grozerio, Guérardet Molin. Dessaixavait adopté la polémique, sa verve facile et spirituelle s’en acquittait à merveille. Se défendre n’était que trop nécessaire à cetteépoque desdébuts signalée dès l’abord par les controverses les moins courtoises et, disons-Ie ouvertement, la plupart du temps, les moins autorisées par une étude même superficielle du sujet.
Voici la liste des mémoires publiés par le Dufresne dans la Bibliothèque homœopathique de 1832 à 1836.
P Sur la nouvelle thérapeutique médicale nommée homœopathie (c’est la reproduction du travail publié dans la Bibliothèque universelle.)