ACTE PREMIER
LESQUINADE.
Laissez, Francine... et si jamais le méchant gas revient, vous me prolégerez, vous, vieux, contre lui. Alors, moi qui ai des égards pour tout ce qui m’appartient, du moment que Francino sera ma femme, je vous prêterai ma barque, parce que vous serez mon beau-père.
ANDRÉ
Ta femme! la barque! ton beau-père! Tiens! tu es né propriétaire, toi, Lesquinade! — Tu as des écus et je te donnerais bien ma fille, mais... Ah! ma barque... je la vois!
LESQUINADE, regardant arec la lunette.
Mais non! c’est celle à Gémenos.
ANDRÉ
Et le vent se lève, et v’ià qu’il tonne.
LESQUINADE.
Diable! si vous allumiez un cierge ou deux à la Bonne-Dame!
ANDRÉ
Payeras- tu la cire? D’ailleurs, la Bonne -Dame, on lui en demande tant qu’elle ne peut pas contenter tout le monde. Vaudrait mieux... (a Francine.] Eh bien, voyons, et ces bouquets?
FRANCINE
Les voilà , père.
ANDRÉ
Répands-les là, sur la roche plate.
LESQUINADE.
Ah! bon! pour l’Esprit de la mer, pour leDrac?
Eh bien, oui, pour le Drac! Est-ce que tu ne crois pas au Drac, toi?
LESQUINADE.
Oh! ma foil non, moi, je ne crois pas à ces choses- là 1
LE DRAC
FRANCINE
Moi, j’y crois, (a André.) Seulement, si le Drac est un esprit, un follet, il ne peut pas manger des herbes.
ANDRÉ
Qu’ est-ce que tu en sais? L’as- tu vu, le Drac?
FRANCINE
Non, pas en vraie vision, mais souvent je le vois en rêve, et c’est comme qui dirait un gentil enfant vif et doux comme notre mer Méditerranée quand le soleil la fait claire et gaie; il chante avec la brise, il caresse avec la vague ; il a dos cheveux d’or, des ailes d’argent et une longue robe bleue et blanche, traînante comme un flot.
Ouil ça doit être çal
LESQUINADE.
Ah! ben, vous n’y êtes pas du tout, Francine! Le Drac... — je n’y crois pas d’ailleurs, — mais c’est une espèce de monstre, qui a des yeux do phoque, des dents de requin, des nageoires de marsouin et une queue de morue.
ANDRÉ
Oui, ça doit être ça.
LESQUINADE.
Il est méchant, méchant, méchant I il joue des tours abominables aux personnes sérieuses; il vous éborgné avec le sable, il vous écorche avec la rocaille, il vous gifllo avec la bourrasque. Le père Bosc, — qui est un malin singe, le père Bosc! — il a pris une fois un Drac dans son réservoir, et, pour le reconnaître, il lui a coupé la queue. Mais c’est ça des imprudences! c’est depuis ce jour-là que le père Bosc n’a jamais pu digérer le poisson de mer. — Après ça, moi, je ne crois pas un mot de ces bêtises-là.
ANDRÉ
Eh! pardi, non, personne ne sait au juste comment le Drac est fait. Seulement, on sait ce qu'il peut faire.