l.i; DHACOiN
Faspect de ces roornes compagnons de de faction n'était pas moins lugubre pour lui que pour son prédécesseur de la veille, et l'image de la mort, constamment sous ses yeux, ne laissait pas que de lui inspirer une certaine ierreur secrète.
La sentinelle allait et venait avec une rapidité de marche indispensable pour chasser le double frisson qui Tagitait.
D'ailleurs, soit qu'on eût vent de la résurrection de la Areille, soit pour tout autre motif, la surveillance était devenue plus active, et les sentinelles avaient été plus rapprochées entre elles et devaient s'observer réciproquement.
Les seuls moments où le factionnaire
DK LA REINIÎ 101)
s'arrêtait ne duraient que le temps nécessaire pour répéter le cri :
— Alerta I centinela /
— J'en suis fâché pour lui, dit Costal ; mais il faut Tenvoyer monter la garde chez le Père éternel.
— Chut! païen! s'écria don Cornelio scandalisé.
Le mur de clôture qui servait de halte au capitaine, quoique presque entièrement abattu, présentait encore derrière ses décombres entassés, un abri passable contre la curiosité de la sentinelle; puis il y avait dans la campagne, en grand nombre, de hauts aloès et des absinthes touffues.
— Expédions d'abord la sentinelle, dit
HO iiî i)UA(;()iN
Costal; cela fait, vous vous dissf'minerer. derrière ces buissons et vous me laisserez faire.
Le Zapolèque emprunta la fronde de l'un des Indiens, dans laquelle il mit un caillou de choix, et ordonna à deux au* ires Indiens d'encocher leurs flèches, et tous trois se tinrent prêts.
— Vous allez frapper deux cailloux Tun contre Fautre et à deux reprises, dit Costal au capitaine; vous autres, vous lâcherez votre flèche à la seconde.
C'était une des rares occasions où l'arc et la fronde sont supérieurs h la carabine.
Lantejas frappa ses deux cailloux avec bruit.
DR LA RRINE 111
Ce bruit sec arriva aux oreilles de rEspagnol. Il s'arrêta, prêla l'oreille et fit résonner son fusil dans sa main.
Le capitaine frappa pour la seconde
ois. La pierre et les flèches sifflèrent
dans l'air ; et, atteint d'un triple coup,
le factionnaire tomba sans jeter un soupir.
— Allons ! dispersez-vous, dit vivement Costal; le reste me regarde.
Le capitaine ei les deux Indiens se glissèrent de leur mieux derrière les absinthes et les aloès; puis, tout à coup, don Cornelio tressaillit d'eff*roi.
La sentinelle qu'il avait vu tomber se promenait comme auparavant ; c'était sa même allure, et Lanlejas ne nota aucune
i 1 2 Lie DU AT, ON
différence dans la voix qui cria d'un ton formidable : >
— Alerta! centinelal
— Où diable est Costa! ? se dit don Coriielio en cherchant vainement le Zapolèque.
Pendant ce temps, les deux autres Indiens, blottis d'abord à quelque distance du capitaine, s'avançaient vers la ville/ sans paraître prendre beaucoup de souci de la sentinelle.
Ce fut un trait de lumière pour le naïf don Cornelio.
— Ce factionnaire, c'est Costal, parbleu! se dit-il.
En effet, le mort avait été remplacé par le vivant, et de celte façon, le faction-
DE LA IU:iNK 115
naire étant toujours au même poste et répétant les mêlées cris que lui, les autres sentinelles ne pouvaient avoir aucun soupçon de ce qui venait de se passer.
Don Cornelio s'élança le plus rapidement qu'il put fers la ville assiégée.
Déjà les deux autres Indiens avaient disparu, et quand Costal vit que le capitaine allait bientôt en faire autant, il s'empressa de jeter loin de lui le shako et le fusil du factionnaire.
— Plus vite! plus vite! s'écria Costal, les drôles vont donner l'alerte en ne voyant plus leur camarade.
En disant ces mots, il rejoignit le capitaine qu'il prit par la main et Tentraîna
114 I.K DUAdON
si rapidement que don Cornelio en perdait haleine.
Il ne tardèrent pas Fun et l'autre a gagner la place, où les sentinelles mexicaines, prévenues d'avance par les deux Indiens arrivés sains et saufs, les laissèrent entrer sans difficulté.
— Entendez-vous, dit Costal, les drôles là-bas se sont aperçus de l'accident arrivé à leur camarade et ils donnent l'alarme ; mais il n'est plus temps.
Des cris et des coups de fusil retentissaient en effet dans la direction du camp royaliste.
Trujano, le flanc ceint de son épée, inspeciail la place de Huajapam, devenue déserte, avant de se relirer à son tour,
VAi LA HKINE 1 I
quand le capitaine et Costal arrivèrent.
Pendant qive don Cornelio lui rendait compte de sa mission, le colonel l'examinait attentivement ainsi que Tlndien.
Un vague ressouvenir lui rappelait ces deux figures un instant entrevues, et, * quand le capitaine eut achevé :
' — Je cherche dans quel songe j'ai déjà vu vos traits, dit Trujano. Ah! n'êtes-vous pas ce jeune étudiant si croyant au mandement de révêque de Oajaca et qui anathématisait à las Pal mas l'insurrection comme un péché mortel?
— Précisément, répondit Lantejas en soupirant.
— Et vous, continua Trujano, n'êlesvous pas le tujrero de don Mariano Silva?
lie LK DRAGON
— Le doscendanl clos racîqnes de Téhuanlepec, re'pondit fièremenl CoslaJ.
— Dieu est grand et ses voies sont impénétrables! s'écria le colonel de l'air inspiré d'un prophète de Juda.
Et il emmena le capitaine avec lui.
Après s'être acquitté de son message et avoir écouté avec admiration, lui qui avait assisté au siège de Cuautia, le récit de celui de Huajapam, il ne restait plus au capitaine qu'à aller se reposer pendant le peu d'heures qui devaient s'écouler avant la bataille décisive du lendemain. Il se jeta, enveloppé de son manteau, sur un banc, où il ne put trouver le sommeil qu'en se promettant bien de ne faire de prouesses que celles qu'il
DE LA K! [Mî 117
serait rigoureusement foreé d'accomplir à son corps dérendant.
Ce ne fut (|ii'aii jour, après la messe qu'il fit célébrer, que Trujano apprit aux assiégés que le lendemain au lever du soleil ils devaient faire une sortie pour
attaquer les Espagnols d'un côté, tandis
• que Morelos les combattrait de Fautre.
Puis, après avoir chanté le Te Deum avec sa religieuse ferveur, le colonel permit à la garnison de se réjouir au son des trompettes, au bruît des fusées, de cette marque signalée de la protection divine, et le tumulte des réjouissances venait d'arriver jusqu'au camp des royalistes.
l^iitr« deux feux.
Quelques heures après Fheureuse arrivée de Cornelio Lantejas dans Huajapam, pendant que les ténèbres couvraient encore la ville et le camp royaliste, le grincement des crécelles qui avaient
120 L!-: DHAr.ON
remplacé les cloches converties en canons appelnit I7 garnison et les habitants à matines.
Selon la règle claustrale imposée aux assiégés par Trujano, ils étaient ainsi convoqués chaque jour à la prière du matin ; cette fois, cependant, cette réunion nocturne avait aussi pour but de les disposer à la journée solennelle qui allait décider du dénoûment d'un long et cruel siège.
Au même instant, le camp espagnol
s'éveillait au bruit de la diane et derrière
la chaîne de collines qui terminait la
plaine, Morelos mettait déjà son armée
\ en mouvement.
Peu à peu la place de Huajapam se
l)V. LA KFINE 121
remplil de boiirgC(>is et de soldats silencieux, lous armés pour la lu lie et venant demander à la prière la force et l'énergie dont ils avaient besoin. Les cavaliers tiraient par la bride leurs chevaux sellés et se rangeaient comme des ombres dans Tordre qu'ils avaient coutume de prendre,
Trujano apparut h son tour, grave et souriant à la fois avec la confiance dans le cœur comme sur les lèvres. Le religieux insurgé était armé, selon son habitude, de la longue épée à deux tranchants si souvent éprouvée dans sa main.
A ses côtés marchait le capitaine don Cornelio Lantejas comme aide de camp momentané du colonel, et, derrière eux, un soldat tenait en main deux chevaux
prêts a être inonlés, l'un i>ar Trujano, Tau Ire par le capitaine.
Sur le dos du cheval destiné à Texétudianl en théologie se balançait une longue lance attachée à Tétrier et au pommeau de la selle.
Don Cornelio aurait été bien embarihassé de dire pourquoi il s'armait de cette façon. Le cheval qu'on lui avait prêté se trouvait harnaché de la sorte, et il prenait passivement la lance comme il se laissait conduire au combat, parce qu'il ne pouvait faire autrement
La prière toutefois n'allait pas se prolonger longtemps, car le ciel commençait à s'enlr'ouvrir du côté de l'orient et l'aube du jour ne devait pas larder à ré-
DK LA RKIMi; 123
pandre ses premiers rayons de lumière.
Le colonel Trujaoo était piofondement versé dans la comiaissance des saintes Ecritures et les livres d'église, qui ne lui étaient pas moins familiers, s'étaient pour ainsi dire graVés dans sa mémoire. Il n'eût qu'à la consulter, et, d'une voix dont les moindres intonations arrivaient à la fois au cœur et à l'oreille des assistants les plus éloignés, il récita le verset suivant, que la circonstance rendait encore plus solennel :
« Le peuple qui marchait dans les
* ténèbres a vu une grande lumière. Le
» jour s'est levé sur ceux qui habitent
» dans la réaion de l'ombre de la mort.
Si^'igneui', vous avez béni votre terre;
i 24 LV DUAGON
» VOUS avez délivre Jijcob do caplivilé. > Gloire au Tiès-ÎIaul! »
Et mille bouches répétèrent : Gloire au Très-Haut!
Peu h peu les ombres transparentes du crépuscule disparaissaient, et, au-dessus de ces têtes pieusement courbées, quelques nuages épars, légèrement teints de pourpre, annonçaient déjà le lever du soleil.
Ce n'était qu'après le repas de midi que devait être livré le dernier assaut, d'après la décision prise la veille par le conseil de guerre. On ne se préparait donc pas encore dans le camp royaliste, et la double attaque de iMorelos et de Trujano risquait d'y éclater comme un coup de foudre.
DE LA RMNlî 125
Le camp était divisé en trois parties bien disiinctes, disons même en trois camps. Le premier, celui du commandant Régules, était le plus rapproché de 1^ yille assiégée; le deuxième, sous les ordres immédiats de Bonavia, occupait le centre, et le troisième enfin, commandé par Caldelas, se trouvait situé à Tarrièregarde.
D'après ces dispositions, Trujano, en exécutant sa sortie, devait diriger ses efforts contre Régules, et Morelos devait attaquer l'arrière-garde commandée par Caldelas. Bonavia, qui se trouvait au centre, aurait à se porter au secours de celui de ses deux collègues qui en aurait le plus besoin.
Don Rafaël avait sa lente dans le ramp de Caldelas; il avait jeu dormi celte iMiit-là.
En vain, par un temps d'orage, le manteau d'épaisses vapeurs qui/îouvre le ciel laisse voir, en s'entr'ouvrant un moment, quelque pan presque imperceptible d'azur, bienlôl les nuages se referment et l'azur disparaît.
Il en était de même du faible rayon d'espoir qui avait un instant brillé aux yeux du colonel; sa sombre mélancolie avait reprit le dessus, et le rayon d*espair s'était évanoui.
L'homme qui aime à la passion, comme celui^qui n'aime que médiocrement, sont l'un et l'autre également inhabiles à ap-
Dl LA UKINK 1 n
précier les pn uves de ramour qu'ils inspirent. La passion égare le jugement et trouble la vue de l'un; l'indifférence rend Taulre inattentif et distrait, tout passe inaperçu devant ses yeux. Don Rafaël était dans le premier cas, et, quelque éprise que se fût montrée Gertrudis, il ne se disait pas qu'elle ne Taimait plus, mais qu'elle ne l'avait jamais aimé. Lui qui avait presque sacrifié son amour à sa fierté ne pensait pas que l'orgueil de la femme a aussi ses jours de révolte contre son cœur.
De là naissait le profond découragement qui s'était emparé de lui et avait éteint ses espérances un instant ravivées.
Las de se retourner sans sommeil sur
i'I^ LK nu AT. ON
la coiichodure du soldat en campagne, il avait fait seller son cheval aux premiers sons de la diane, et il avait été chercher dans la promenade quelque distraction à sa noire mélancolie.
L'aspect de la plaine ravagée, où tout espoir de moisson était désormais perdus lui rappelait ses douces illusions détruite à leur naissance, comme le bouton d'une fleur qu'on enlève de sa tige avant qu'il soit épaîioui. Sans s'en apercevoir, il était a plus d'une lieue du canq3 lorsqu'il entendit, au milieu du profond silence qui régnait autour de lui, le bruit, vague d'abord, puis ensuite plus distinct, d'une colonne d'armée en marche.
Cette réalité le ramenait du pays dos
DK LA RMNE i '20
chimères à la vie d'aventures des guerres civiles, et, faisant trêve tout à coup aux pense'es qui l'avaient absorbé, il écouta plus attentivement.
Depuis près de deux ans que le colonel était entré en campagne, il savait se rendre compte de tous les bruits qui signalent ou accompagnent la marches d'une troupe armée. Les pas cadencés, le roulement lointain de rarlillerie et des caissons, devinrent aussi distincts pour lui que s'il avait aperçu la troupe ellemême.
Celait sans nul doute une division qui s'avançait au secours des assiégés : les coups de fusil d'alerte de la nuit précédente, la sentinelle égorgée, les hourras
i\es assiép^és an matin, no laissaient aucune ineortitude h cei égard ; ils avaient appris l'arrivée prochaine du corps d'armée dont on entendait la marche.
Sûr de son fait, et ne voulant pas perdre une minute à écouter plus longtemps, don Rafaël mit son cheval au galop et regagna le camp de Caldelas, où *il donna Talarme.
Le premier moment de confuson passé, les royalistes attendirent Tattaque en s'y préparant avec le sangfroid de la discipline. Tont le monde était à son poste:
Le soleil lançait ses premiers rayons.
Bientôt, de part et d'autre, les sentinelles avancées se replièrent sur leurs camps respectifs. Alors, vers la ville, on enten-
dit retentir le psaume Venite exultemus Domino; des cris de : Viva Morelos! éclatèrent dans la direclion opposée; puis la voix du mariscal, dans un moment où le chant religieux mourait lentement, et où les vivats se taisaient, jeta le cri de guerre bien connu : Aqiii esta Galeana ! et une double fusillade entama un formidable dialogue des deux côtés du camp royaliste.
Trujano et Morelos se répondaient, Tun sur le front, l'autre à l'arrière de l'armée espagnole; les assiégeants se trouvaient assiégés à leur tour.
Pendant ce temps, Morelos, ayant donné ses ordres à Galeana, chargé de diriger l'attaque, se posta sur une hau-
leur voisine, el, sa lorgncUo à la main, il examina le théâtre du combat.
Après avoir froidement combiné son plan d'attaque, Trujano, avec Timpétuosité qui lui était naturelle, s élança contre le camp de Régules, tandis que le mariscal en faisait autant contre celui de Caldelas.
De part et d'autre, la fusillade avait cessé; assiégeants et assiégés en étaient venus aux mains à Tarme blanche.
Bien qu'inférieurs en nombre à leurs ennemis, les soldats de Trujano avaient si brusquement attaqué ceux de Régules , que ces derniers n'avaient pu soutenir le premier choc en bon ordre et que la confusion s'était mise parmi eux.
Ils tenaient bon oncofe néanmoins, tout en reculant, et, comme le camp où Caldelas se dëiendail tenait mieux encore, Trujano restait en échec avec sa poignée d'hommes.
Bonavia et Caldelas, pendant ce temps, réunissaient leurs efforts pour résister à l'attaque de Galeana, qui, malgré son impétueuse valeur, ne | ouvait passer outre pour joindre Trujano ou prendre en fianc le camp espagnol, protégé des deux côtés par des terrains élevés impraticables à la cavalerie.
Il est certains hommes auprès desquels il est impossible de ne pas se sentir brave ou, du moins, de n'en avoir pas Tair, lorsqu'on est forcé de combattre h leur
côté. Trujano était du nombre de ceux dont l'ardent courage est contagieux, et, près de lui, le capitaine Lantejas soutenait sa réputation de bravoure.
Cependant, le combat durait depuis longtemps déjà sans que la victoire, disputée avec acharnement, parût se décider pour ou contre les Espagnols , lorsque Tnijano, s'adressant à don Cornelio, tout en essuyant la sueur qui ruisselait de son front :
— Nous ne viendrons jamais à bout d'enfoncer cette ligne avec si peu de monde, dit-il ; mettez votre cheval au galop, capitaine, et allez dire au général que ie succès de la journée ne dépend que de deux ou trois bataillons de renfort dont
DE LA lUaiNK i55
j'ai besoin. Courez vite et je tâcherai, pendant ce temps, de soutenir le courage et surtout la force de ma brave garnison.
Don Cornelio n'avait qu'à faire un détour le long des terrains élevés qui protégeaient le caiup pour arriver jusqu'au général en chef et remplir sa commission.
L'aide-de-camp partit au galop, sa lance à la main.
Au même instant, par un côté opposé , un officier, sur l'ordre de Régules, allait remplir une mission semblable auprès du général en chef. Seulement, il arriva plus promptement que don Cornelio.
Bonavia s'empressa, malgré les observations de Caldelas, d'envoyer au corn-
156 lAi DRAGON
mandanl Régules le renfort qu'il demandait.
— Cet homme sera cause de notre perle, dit Caldelas, à don Rafaël, qui, monté sur son bon cheval el Boncador^ faisait de prodigieux efforts pour arriver jusqu'au mariscal, dont le cri de guerre, souvent jeté comme un défl, commençait à porter le trouble dans Tesprit des soldats espagnols ;mais, vive Dieu! continua Caldelas, s'il arrive malheur par sa faute je lui brûlerai la cervelle et je ferai sauter la mienne après.
Comme le commandant achevait ces mots, un mouvement violent s'opérait devant lui, et les soldats commençaient à
DlC lA KJLlMi 157
céder le terrain devant les attaques redoublées de Galeana.
Ce que Caldelas avait prévu était sur le point de se réaliser; pour secourir Régules, le général espagnol avait affaibli son front de bataille; le désordre se mit aussitôt dans les rangs ; la troupe se laissa entamer, puis bientôt se débanda.
Aveuglé par son animosité, Caldelas tourna bride, laissant à don Rafaël le soin de rallier les soldats dispersés, et s'élança du côté de Régules.
Pendant ce temps, Taide-de-camp de Trujano, ou, pour mieux dire, le capitaine don Cornelio, peu désireux de se trouver parmi les combattants , avait tourné un vaste champ de maïs croissant sur un
17)8 LK DUAGON
plateau plus élevé que le terrain du reste de la plaine. De temps à autre, il avait essayé de juger du chemin qu'il faisait par là ; mais les tiges de maïs qui le cachaient l'empêchaient aussi devoir s'il était encore loin du corps de lrou()e de Galeana. Quand il crut cependant qu'il devait être en ligne parallèle avec le mariscal, don Cornelio n'hésita pas à s'engager au galop dans un sentier creux qui coupait le plateau.
Du côté des combattants, ce sentier était fermé par des buissons et quelques arbustes qui masquaient la vue. Don Cornelio n'eût pas plutôt dépassé cette barrière, qu'à son grand effroi ii se trouva au milieu des troupes espagnoles formant
DK LA KKINE 159
un demi'Cercle depéeS; de fusils et de lances.
Au momonl où, justement effraye de son excès d'audace involontaire, le capitaine Lantejas allait s'élancer, en tournant bride, vers le sentier d'où il sortait, uu cavalier espagnol , à la contenance furieuse, brandissant un pistolet à la main avec d'effroyables jurons, se trouvait face à face avec lui.
Les yeux du cavalier lançaient des éclairs de rage en se promenant avidement sur les combattants, et, bien qu'il ne parut même pas soupçonner la [présence de don Cornelio, celui-ci ne douta pas que ce terrible officier ne le cherchât exprès pour le tuer, ou que tout au moins
440 LE DHAGON
il ne voulût lui couper la lelraile vers le *
sentier creux où il eût tant aimé à se trouver en sûreté.
L'officier, toutefois, n'y pensait guère ; mais don Cornelio, avec l'énergie du désespoir, lui porta un si vigoureux coup de lance, qu'il le jeta sans vie à bas de son cheval.
Un cri de douleur retentit aux oreilles de Lantejas, qui s'élança vers le sentier resté libre, se promettant bien, cette fois, pour ne plus tomber dans une pareille méprise, de faire le tour du plateau, dutil arriver a une prodigieuse distance en avant du champ de bataille.
Tout à coup une voix formidable gronda derrière l'ex-étudiant, et les hennisse-
ments rauques d'un cheval, qui lui semblaient comme les rugissements d'un jaguar, vinrent le glacer de terreur.
Pour fuir plus à Taise, don Cornelio jeta sa lance loin de lui ; mais les étranges ronflements du cheval, qui martelait le sol de ses quatre pieds dans sa course à outrance, se rapprochaient avec une effrayante rapidité.
— C'est le cheval de l'Apocalypse, bien sûr! se disait Lantejas éperdu.
Et le capitaine ne fuyait que plus vite.
Entouré de quelques officiers d'ordonnance, allant et venant autour de lui, Morelos, sa lorgnette h la main , continuait à examiner avec une profonde allenlion
142 LB DUAf.ON
tons les incidents de raclion qui se passait dans la plaine.
Il avait vn le capitaine Lantejas tourner à cheval le plateau couvert de maïs.
— Eh ! dit-il à l'un de ses officiers, si je ne me trompe, c'est bien le capitaine Lantejas qui galope là-bas?... Que va-l-il faire ? Quelqu'un de ces coups décisifs, imprévus, où il excelle,comme au siège de Cuautla, 0Ù5 en poussant son cheval entre moi et ce géant espagnol , qui allait me fendre le crâne de sa rapière, il reçut le coup et me sauva. Heureusement que la lame tourna dans la main du soldat, et que le capitaine, frappé du plat de la lame, en fut quitte pour vider les arçons.
— Seigneur général, il y a des malin-
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lentionnés qui n'ont pas manqué de prétendre... que... que...
L'officier d'ordonnance s'arréla sans oser achever.
— Qu a-t-on prétendu ?
— Que son cheval l'avait emporté, Excellence.
— Ce sont d'odieux propos I répondit Morelos d'un ton sévère. Du reste, Tenvie n'est que la consécration du mérite.
En ce moment, don Cornelio, engagé dans le chemin creux, venait de disparaître aux yeux de Morelos, dont la vue fut frappée de l'officier espagnol , qui par sa fureur allait si fort effrayer le capitaine Lantejas.
— Eh quoi ! s'éciia-t-il tout à coup en
144 Lïi DRAGON
reconnaissant Tofllcior, c'est le brave Caldelas qui semble ainsi frappé de verlige?
C'était Caldelas, en effet, cherchant Régules pour accomplir la menace qu'il avait proférée contre lui.
— Tenez! que disais-je de don Cornelio ? s'écria Morelos avec joie. Oh! le beau coup de lance qui vient de jeter par terre le plus redoutable de tous ces ennemis là-bas. La victoire est à nous ! repritil. Voyez! les Espagnols se débandent; ils lâchent pied, et, tout cela, parce que le plus vaillant de leurs chcf^ vient d'être tué. Eh bien ! monsieur, ajouta le général, voici qui va fermer la bouche aux détracteurs de don Cornelio. A qui de-
DE LA RKIPiE 145
vrons-nous cotte victoire, si ce n'est à lui ? Eh bien ! voys allez le voir venir, avec sa modestie ordinaire, nous dire qu'il n'a fait que son devoir. Viva Crislo I s'il vient du reste chercher des éloges, il ne trouvera qu'une réprimande : don Cornelio est trop téméraire.
— Heureux ceux que réprimande ainsi Votre Seigneurie ! dit Foificier.
— Allons, l'affaire est finie ! poursuivit le général mexicain, le siège est levé, les^ ennemis sont en déroute complète. A Yanguitlan ! puis, de là, nous irons prendre nos quartiers d'hiver à Oajaca.
Morelos remonta sur son cheval,. piqua des deux, el les officiers le suivirent. • Tout n'était pas encore terminé cepen-
lil 10
146 LU nuAr.ON
(lant, et Galeana s'acharnait sur quelques débris de l'armée espagnole qui résistaient toujours.
Resté maître du champ de bataille, du côté où il avait combattu, Trujano cherchait en vain à savoir ce qu'était devenu l'officier qu'il avait expédié pour demander du renfort, et Costal s'inquiétait de ne pas voir revenir don Cornelio.
La situation du capitaine était du reste des [îlus critiques, à en juger par l'acharnement du cavalier qui le poursuivait; jamais il ne s'était vu exposé à un plus grand danger qu'en ce moment.
Comme il allait sortir dii chemin cjreux, il sentit derrière lui le souffle ardent du cavalier lancé à sa poursuite, et la tête du
DK LA ftlINE \M
cheval, dont les ronflements lui paraissaient à la fois si étranges et si effrayants, se mit presque de niveau avec la tête du sien ^ et, tout aussitôt, une main le saisit par le collet de son habit.
Lantejas, arraché en même temps à ses arçons, fut entraîné à la renverse, et jeté sans cérémonie sur le dos, en travers de la selle de son adversaire.
Don Cornelio vit se lever ^ pour le frapper , un bras armé d'un poignard aigu, élincelant comme lepée de flamme d'un archange, il fermait les yeux, croyant toucher à son heure dernière, quand tout à coup le bras s'arrêta, et il entendit une voix s'écrier :
Toma (1) ! C'est don Cornelio Lanlcjas!
Le capitaine ouvrit les yeux, et il reconnut à son tour le robuste officier avec lequel il avait cheminé vers Thacienda de las Palmas, don Rafaël Très Villas.
Malgré le ressentiment profond du colonel contre celui dont la lance avait tué son ancien compagnon d*armes Galdelas, il y avait quelque chose de si étrangement comique dans l'expression de la figure de Lantejas, tant d'innocence dans son maintien, qu'il sentit sa fureur s'évanouir à l'instant.
Puis une pensée, rapide comme l'éclair, rappela à don Rafaël cette journée terrible et délicieuse à la fois où , en se sépa- (I) Tiens.
Dt LA HKINE 140
rnnt de l'étudiant on théologie, il allait revoir Gertrudis après une longue absence» et recevoir l'aveu d'un amour, hélas ! trop lot oublié.
Toutes ces causes réunies , le souvenir de la fille de don Mariano surtout, servirent d'égide à don Cornelio.
Un sourire amer se dessina sur les lèvres de don Rafaël en pensant que si ce frêle et pâle officier venait de donner la mort au vaillant Caldelas, dont peut-être il n'eût osé soutenir le regard , c'est que l'heure de l'Espagnol était venue.
— Rendez grâces au ciel , lui dit-il , qui vous fait tomber entre les mains d'un homme que d'anciens souvenirs empê- ^ chent de venger sur vous la mort du
brave Caklelas, le plus brave des chel's espagnols!
— Ah! le brave. Caldelas est morl!
s'écria Lantejas, serait-il possible ! Mais ce doit être vrai , puisque vous le dites, En tout cas, je lui pardonne, ajoûta-t-il dans le trouble de ses sens, et à vous aussi.
— C'est généreux ! reprit don Rafaël.
— Plus que vous ne pensez, répondit l.antejas un peu revenu de sa frayeur à la voix de Terinemi qui lui pardonnait son exploit; car cet officier et vouls m'avez causé un(; horrible peur. Mais 5 seigneur don Rafaël, je me trouve dans une position bien incommode pour causer...
— Vous me ]>aidonaeriez encore de
DK LA HlilNE 151
VOUS reuietUe saiu et sauf sur vos pieds, reprit le colonel ; qu'il soit fait selon vos désirs.
En disant ces mots, don Rafaël laissa glisser doucement don Cornelio sur ses pieds jusqu'à terre.
— Adieu , capitaine , dit le colonel ; je vous quitte avec le regret de n'avoir, pas le temps d'apprendre comment il se fait que le très pacifique étudiant, qui semblait avoir puisé l'horreur de l'insurrection dans le mandement de Monseigneur de Oajaca, soit aujourd'hui transformé en capitaine insurgé.
— J'aurais été bien aise de savoir aussi par quelles vicissitudes le capitaine des dragons du la reine, qui ne me semblait
152 Li: DRAGON
pas voir de bon œil un mandement contre Finsurreclion , se trouve aujourd'hui un des ennemis qni Jui ont fait le plus de mal. S'il vous plaisait de nous asseoir ici, comme ces paladins qui interrompaient leur duel à mort pour causer sur les grandes routes, je l'aurais pour plus agréable que de retourner au combat.
Un nuage sombre couvrit les traits de don Rafaël en entendant l'allusion faite par Lanlejas au changement de ses opinions. Ces deux officiers offraient un exemple frappant de l'impuissance de l'homme à maîtriser le cours de sa vie et à se préserver d'être le jouet des événements. Tous deux en effet servaient,
DE LA KLINIÎ 155
en dépit de leur volonté, la cause qu ils n'avaient pas choisie.
Des cris de triomphe, qui s'élevaient de tous côtés du champ de bataille, mais sans que ni l'un ni l'autre pût deviner quel parti avait la victoire, vinrent interrompre leur entretien.
— Ah ! seigneur don Rafaël ! s'écria l'ex-étudiant, si nous sommes vaincus, je suis votre prisonnier.
— Si vous êtes vainqueur, je ne suis pas le vôtre, reprit le colonel avec une nuance de dédain qu'il ne put cacher.
Il rassemblait la bride de son cheval en disant ces mois, quand, aux deux extrémités du sentier, appar urent tout à
loi . Ml Di*v.\r.ON'
coup des groupes de cavaliers iusurgés, et Coslal s'écria d'une voix forte :
— Seigneur colonel ! don Cornelio est là... plein de vie !...
Au même instant, don Rafaël se trouva entouré d'ennemis.
La position du vainqueur de don Cornelio devenait aussi critique que Tétait une minute auparavant celle du capitaine. Les pistolets de don Rafaël étaient déchargés; il avait jelé, dans la chaleur de Faction, un tronçon de son épée, qui s'était brisée dans sa main, et la seule arme dont il pût disposer se réduisait au poignard un instant levé sur Lantejas.
Dans ces guerres d'extermination, on
l)K LA lUîlNE ibo
iaisa'U le moins de prisonniers possible? et il élail rare que, par représailles des cruautés des Espagnols envers les leurs, les prisonniers royalistes fussent épargnés, même après s'être rendus.
Don Rafaël s'apprêtait donc à vendre chèrement sa vie, plutôt que de tomber entre les mains d'ennemis impitoyables, quand une voix, dont le son lui était connu, cria au capitaine don Cornelio :
— Accourez donc, capitaine! le général veut vous complimenter sur la victoire que vous venez de lui donner.
Don Rafaël l'econnat à' l'instant le ca^valier qui s'avançait au galop en prononçant ces paroles, et nous ne devons p'^s cacher que, quelque brave qu'il fût, il ne
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put se défondrc d'éprouver un crrlain contentement en voyant que l'ennemi cju'il avait devant lui était le colonel Trujano, Tancien muletier.
Trujauo, de son côté, s'était aussi remis promplement l'ofïicier royaliste.
Trop fier cependant pour invoquer le premier d'anciennes relations avec Tun des ennemis qui l'entouraient, avec l'homme dont il avait sauvé la vie en retour de l'immense service qu'il en avait reçu lui-même, don Rafaël poussa si impéteusement son cheval dans la direction de celui de Trujano, qu'il l'aurait sans doute culbuté, si une main n'en eût violemment retenu la bride. C'était la main de dçn Cornelio.
DE LA REINE lo7
Au risque de se faire écraser sous les pieds des deux chevaux, qui semblaient vouloir se précipiter l'un sur Taulre, don Cornelio, encore tout ému de la générosité du colonel à son égard, s'était élancé comme médiateur entre don Rafaël et Trujano.
— Seigneur Trujano ! s'écria le capitaine, je ne sais ce que vous voulez dire en me parlant d'une victoire dont le général m'est redevable; mais, si j'ai droit à quelque récompense, je n'en veux pas d'autre que la vie et la liberté de don Rafaël Très Villas.
. — Je n'implore de grâce de personne,' interrompit le colonel avec fierté.
— M'accordercz-vous celle de me len-