TROISIÈME PARTIE
LE LAC D'OSTUTA
ÏÏje gué de l'Ostnta.
Quatre jours après la levée du siège de Huajapam, nous sommes sur les bords de rOstuta, et le soleil, prêt à se lever, allait éclairer l'un des plus splendides paysages de la nature américains.
Le maïpouri (I), avant de regagner sa retraite lointaine, se plongeait pour la dernière fois, avant le jour, dans les eaux encore assombries du fleuve, Plus timide encore que le maïpouri, inquiet du moindre soufile de la brise dans le feuillage ou dans les roseaux, le daim épiait, en buvant, la vehue de l'aube pour s'enfuir au premier rayon du soleil vers ses fourrés inaccessibles de sassafras et de hautes fougères.
Le héron solitaire, immobile sur ses longues étfhâsses ; les flamands rosés, rangés dti trotîpeâ silencieuses, attéii-* daient, aU contraire, qûé le soleil parût pour commencer leur pêche matinale.
(1) Le tapir.
\m LA !IE!NE W)
Le silence re'gnait partout, hors ces vagues rumeurs des solitudes qui s'élè* vent de dessous la mousse ou tombent de la cime des arbres au moment où, selon leur nature, les divers hôtes des bois vont s'éveiller ou s'assoupir.
Quoique les ombres de la nuit commençassent déjà à disparaître, Tœil de rhomme, au milieu des vapeurs nuageuses qui s'élevaient du fleuve, n'aurait pu discerner encore de quelle espèce de végétation ses bords étaient couverts. Les panaches dos palmiers, qui s'élançaient orgueilleusement au-dessus d'une immense masse de feuillage, seuls étaient distincts, comme jadis ceux des chevaliers dans la mêlée.
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Les rives de TOstuta semblaient aussi complètement désertes qu'aux jours où les enfants de l'Europe n'avaient pas enencore abordé aux rivages américains; mais la vue perçante des oiseaux de nuit qui se balançaient au sommet des arbres pouvait saisir des objets invisibles au daim, au inaïpouriy comme au héron et aux flamands; à travers les vapeurs nocturnes, des feux lointains et épars scintillaient le long de la rive droite du fleuve, comme de pâles étoiles dans un ciel brumeux.
Ces feux indiquaient des bivouacs et
trahissaient seuls le voisinage de Thomm e .
Sur la rive gauche, la solitude non plus
n'existait pas, elle n'était qu apparente :
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des feux y jetaient encore quelques lueurs. A travers la brume et assez loin d'eux, entre le fleuve et la route qui conduisait de Huajapam à Thacienda del Valle, on aurait pu voir d'abord, au milieu d'une petite clairière, un groupe composé de huit cavaliers qui semblaient tenir conseil entre eux.
Plus rappo.chés du fleuve, et à trois ou quatre portées de fusil environ de ce groupe, deux hommes à pied remontaient avec précaution vers l'endroit où le chemin del Valle à Huajapam serpentait à travers des fourrés épais de gayacs et de cèdres-acajou.
Enfin, entre ces huit cavaliers et ces deux piélons, et à pareille distance a peu
HiÙ LK imA(ïON
près les uns et des autres, un homme seul, qu'on ne pouvait appeler ni piëton ai cavalier, paraissait ne se préoccuper de rien. En effet, fortement attaché par une ceinture de soie entre deux mères branches d'un énorme acajou, il dormait du plus profond sommeil à plus de dix pieds au-dessus du sol.
L'épais feuillage de Tarbre et Tobscurité de la nuit le dérobaient complètement à la vue de tout être humain. Un Indien eût passé sous Tacajou sans deviner sa présence, et du haut des arbres voisins, l'œil d'un oiseau de nuit n*eût pu l'apercevoir davantage.
Pour ne pas anticiper sur notre récit, nous différerons de faire connaître au
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lecteur quels étaient les huit cavaliers et es deux piétons.
Quant au personnage tranquillement endormi dans son lit aérien, nous dirons
tout d'abord que c'était don Rafaël lui-
même. >
Il est des moments où la lassitude du corps l'emporte sur les appréhensions de l'esprit, et le colonel se trouvait précisément dans un de ces moments-là.
La fatigue de trois journées de marche, jointe a l'absence de tout sommeil pendant la nuit précédente, lui procuraient
en dépit des dangers de sa situation et de l'incommodité de sa posture, ce repos profond que goûte le soldat harassé, la veille d'une bataille sanglante.
Plus loin encore, mais clans une partie du bois voisine de la route de Oajaca qui aboutissait au gué dont nous avons déjà parlé, à peu de distance de l'Ostula et du lac naystérieux du même nom, formé des eaux du fleuve amenées par des conduits souterrains, des voyageurs paraissaient s'occuper, avec la précipitation de la frayeur, de reprendre avant le jour, leur voyage interrompu.
Comme si la révélation soudaine de quelque grand péril venait de les frapper, deux d'entre eux éteignaient les restes d'un feu dont Téclal aurait pu les trahir; deux autres sellaient rapidement le chevaux de toute la troupe, et un cinquième voyageur, enlr'ouvrant les rideaux d'une
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litière déposée sur la mousse, semblait rassurer une jeune femme épouvantée qui s'y trouvait renfermée.
Cette litière fera suffisamment connaître don Mariano et sa fille, sans qu'il soit besoin de les nommer.
La nuit allait cesser, avons-nous dit.
Il est dans le jour, au milieu de la solitude du désert, deux heures solennelles que toutes les voix de la nature proclament et célèbrent à Tenvi : le lever et le coucher du soleil. L'horloge éternelle allait sonner la première de ces heures.
Un vent frais s'éleva, agita le feuillage,
rida la surface de l'eau et commença à
déchirer le voile de vapeurs que la nuit
avait étendu, lit ' H
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L'orient se colora d'un jaune vif, s'entrouvrit «'(laissa jaillir les premières et indécises clartés du crépuscule du matin, que saluèrent soudain mille cris d'oiseaux partis de tous les arbres de la forêt.
Les chacals fuyant au loin poussèrent leurs derniers Glapissements, la voix funèbre des oiseaux de niiit se fît entendre pour la dernière fois; le daim et le maïpouvi disparurent. Bientôt des nuages roses comme le plumage des flamants montèrent à l'horizon, puis enfin le soleil éclaira la cime des palmiers, et laissa voir dans toute leur splendide variété les bois épais qui couvraient les bords de l'Osliita.
Les ébéniets, aux grappes de fleurs
iV(n\ le .^aynr et le (1rag(3nnier, les liqiii- (lamhars odorants, aux pyramides sombres, le cèdre-acajou et les palmiers, dans toute l'élégante richesse de leurs feuillages, étalaient avec orgueil leurs luxueuses végétations au milieu des fougères gigantesques et des réseaux épais de lianes fleuries qui leur servaient de cortège.
A travers ces labyrinthes presque impénétrables, se montraient parfois des taureaux sauvages, fruit des, taureaux jadis échappés des riches haciendas de Fernand Cortès (1). Pressés par la soif, ils venaient s'abreuver, et, tandis que de
( ) On sait que la province de Oajaca avait été donnée par Charlcs-Quint en apanage à Certes.
iï'l
loiir mufle noir ils bumaiont avidement Tean, quelques petits îlots, arrachés çà et là au rivage avec leurs berceaux de verdures et de fleurs, descendaient en flottant, le cours du fleuve, et, sous ces berceaux fleuris, les oiseaux perchés semblaient, par leur ramage, célébrer leur marche triomphale sur les flots.
Tel était ce matin-là, dans toute sa magnificence primitive, l'aspect de TOstuta et de ses bords, à une demi-lieue environ du gué près duquel avaient brillé les premiers feux de bivouacs dont nous avons signalé l'emplacement sur la rive droite du fleuve.
Ces feux, qui venaient de s'éteindre quand le jour avait paru, étaient ceux du
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campement provisoire d'Arroyo et de sa troupe de bandits.
Là se passaient aussi des scènes animées, quoique d'un genre différent.
Une centaine de cavaliers, dispersés sur les deux rives de l'Ostuta, s'occupaient activement du pansement matinal dç leurs chevaux. Les uns, montés a poil, les poussaient dans le fleuve pour les abreuver et les rafraîchir à la l'ois; d'autres se contentaient de les faire boire sur le bord; d'autres enfin les étrillaient avec leurs ongles ou à l'aide de la première pierre venue. Plus loin, des selles étaient empilées en monceaux, avec une certaine régularité, au milieu de ballots éventrés dont il ne restait plus que les enveloppes
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lacérées à coups de couteau, dépouilles sans doute de quelque muletier dévalisé la veille.
Sur cette même rive droite, c'est-à-dire sur celle où se trouvait l'hacienda de San- Carlos, s'élevait une tente grossièrement composée de morceaux de ces enveloppes, les uns de forte toile de chanvre, le autres d'un épais tissu de fils d'aloès.
Deux factionnaires, armés de pied en cap de carabines, de couteaux et de sabres, allaient et venaient en montant la garde près de cette tente, mais à une distance assez grande pour qujS ni l'un ni l'autre ne pût entendre ce qui se disaij; dans l'intérieur.
Cette lente était celle des deux chefs,
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et Arroyo s y trouvait pour le moment en compagnie de son digne associé Bocardo.
Chacun d'eux était assis sur un crâne de bœuf, en guise de siège, et tous deux fumaient une épaisse et longue cigarette de feuilles de maïs. A l'attitude que gardait le premier, les yeux fixés sur le sol qu'il labourait de la molette à six pointes de ses pesants éperons, il était facile de voir que Bocardo employait les ressources de son intelligence pour déterminer son camarade à quelque mauvaise action.
— Certes, disait-il, je suis disposé à rendre justice à toutes les vertus de madame Arroyo; elles sont touchantes :
quand un homme est blessé, elle lui jet-
terait volontiers du piment enragé (1) sur ses blessures. Rien n*est plus intéressant que la manière dont elle intercède pour les prisonniers que nous condamnons à mort, en obtenant, pour la plupart du temps, qu'on ne les fasse mourir que le plus tard possible.., je veux dire le plus lentement qu'il se peut...
— Ce n'est pas par e'goïsme qu'elle agit ainsi, la pauvre femme, interrompit Arroyo; car c'est encore plus pour moi que pour elje.
— Elle est si dévouée !... Ah ! c'est une bien digne femme !.,.
— Ceriainement. Et que de ressources
(I) Expression en usage aux colonies poar désigner une espèce de piment très fort.
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dans i'espril! Ainsi, par exemple, c'est elle qui a eu celte ingénieuse idée pour notre salut à tous deux : comme nous ne faisons jamais mettre un prisonnier à mort sans le faire confesser, plus son supplice est long, plus longtemps dure sa confession. Or, il résulte de là qu'après des souffrances et une confession très prolongées, le prisonnier meurt en état de grâce et va tout droit au ciel; et, comme les saints élus n'ont plus de rancune, ils prient tous pour nous. Ma femme dit que nous devons en faire le plus possible de ces bienheureux.
— Eh ! eh ! vous n en avez déjà pas mal fait, reprit Bocardo avec un sourire de
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satisfaction, et le bon Dieu doit en avoir les oreilles rebattues.
— Silence, seigneur colonel des colonels ! s'écria Arroyo d'un ton qui fit taire incontinent le bandit, qui s'arrogeait ce litre pompeux; je déteste les blasphémateurs,
— Soit. J'en reviens donc aux vertus de madame Arroyo, en 'dépit desquelles elle n'est ni jeune, ni précisément très belle.
— Allons, dites qu'elle est vieille et laide , et p'en parlons plus ! s'écria brusquement Arroyo, et cependant j'y tiens beaucoup.
~ C'est étonnant!
— Écoutez, mon cher, c'est moins
étonnant que vous ne pensez. Elle partage avec moi le poids de rexëcralion publique ; et, si j'étais veuf...
— Vous le porteriez fout seul. Bah! vous avez les épaules si larges.
— C'est vrai , repartit Arroyo , flatté de ce compliment; mais je tiens également à vous au même titre qu'à ma femme, ajouta-t-il. Il est rare qu'on maudisse le nom d'Arroyo sans qu'on y mêle le vôtre.
— Il y a tant de méchantes langues dans ce monde !
— Et puis ma femme a encore unp autre vçrtii à mes yeux : elle possède uîi scapulaire béni par le pape a Rome,
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et qui a la propriété de faire mourir le mari quelques jours après la femme.
— Aussi je ne vous dis pas de la tuer, cette digne madame Arroyo, ajouta Bocardo, amené à partager malgré lui les superstitions grossières de son associé.
Seulement on Tenvoie dans un couvent de repenties s'occuper de son salut et de celui de son mari, et Ton prend pour la remplacer quelque jeune et jolie femme avec des yeux et des cheveux noirs comme la nuit, des lèvres roses comme la grenade, et des joues plus blanches que la fleur du floripondlo (1). Voilà ce que je me tue à vous faire comprendre depuis deux heures.
(1) Datura.
— En connaissez- vous de semblables, vous? demanda le guérillero après un moment de silence qui prouvait que la persuasion commençait à entrer dans son âme.
— Vous en connaissez une comme moi ! s'écria Bocardo : la maîtresse de rhacienda de San-Carlos, que nous pouvons prendre en un tour de main.
— DonaMarianita Silva?
— Précisément.
— MaiSj con mil demonios ! vous voulez donc que nous ne laissions pas une hacienda sans la mettre à sac ? s'écria Arroyo; car, si vous désirez que je m'empare de la femme, c'est pour que vous puissiez piller le mari.
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— .Le mari est Espagnol, re[)rit Bocardo sans répondre aux paroles de son associé, qui n'exprimaient que la vérité ^ louchant le but de ses insinuations.
— Beau malheur, vraiment, de prendre* la femme d'un coyote l
— Caramba I cet Espagnol est aussi bon insurgé que vous. Il nous a fourni des vivres et des chevaux...
— Oui, par frayeur, comme le diable , loue les saints. Comprenez donc bien qu'on n'est jamais bon insurgé aVec des las de sacs de piastres dans ses coffres, de l'argenterie plein ses buffets et une jolie femme à ses côtés, se hâta d'ajouter Bocardo, pour dissimuler, sous ce dernier prétexte, ses véritables intentions.
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Voyez-vous, quand nous avons travaillé à redoubler le patriotisme de don Mariano en le débarrassant de sa vaisselle plate, noi s aurions dû, comme je vous le disais, prendre aussi ses deux filles. J'aurais ainsi une charmante femme à présent, tandis que vous seul... Mais, bah ! je me sacrifierai toujours pour vous , c'est mon rôle.
— -Nous en ferons tant, voyez-vous, reprit Arroyo d'un air pensif, en se laissant aller malgré lui aux atroces insinua- *' tions de Bocardo , qu'on finira par nous traquer partout comme des bêtes fauves.
— Nous avons cent cinquante hommes dévoués, braves comme leur poignard.
î^ii LK DRAGON
— Enfin... je ne dis pas... j'y penserai.
Les yeux de Bocardo brillèrent d'une joie cupide à laspect de Tindécision d'Arroyo, qu'il savait devoir convertir, avant la fin du jour, en une résolution bien arrêtée d'exécuter le noir projet qu'il venait de lui soumettre.
Les deux associés, plongés dans les réflexions que leur suggérait ce plan de pillage et de meurtre, gardaient un silence qui durait depuis quelques instants, lorsqu'un pan de la tente se souleva pour donner passage à une virago au teint hâlé et à la figure flétrie par les mauvaises passions plutôt que par l'âge; car ses cheveux, naUés et retenus par un
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peigne d'écaillé cerclé d'or, étaient noirs comme Fébène. Son air, toutefois, ne démentait en rien le portrait peu flatteur qui venait d'être fait d'elle.
En dépit de tous les ornements de verroterie, de chapelets, de scapulaires et de pièces d'or, qui entouraient son cou, sa figure était hideuse à voir.
La fureur était peinte sur son front, aux veines gonflées, et dans ses yeux noirs injectés de sang.
— C'est une honte! s'écria t-elle en
entrant, et en laissant tomber sur Bo-
cardo, qu'elle méprisait et détestait à la
fois, le regard de colère qu'elle n'osait
adresser à son mari ; c'est une honte,
dit-elle, qu'après le serment que vous m 15
avez fait tous deux, il reste encore une pierre de ce nid de vipères et un horame pour le défendre.
— Eh bien ! qu'y a-t-il? demanda Arroyo d'un ton de mauvaise humeur.
— Je parle de Fhacienda del Valle, que vos hommes, une grande partie du moins, bloquent depuis trois jours sans résultat; c'est-à-dire, non, car j'apprends à l'instant que trois de nos soldats ont été tués dans une sortie j et que leurs têtes sont exposées à la porte de l'hacienda par ce damné Catalan que Dieu confonde !
— Qui vous a dit cela? s'écria Arroyo.
— El Gaspaclio , qui n'attend que vos
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ordres pour enlîv^r, et qui revient de! Valle pour vous demander du renfort.
— De par tous les diables ! je trouve étrange que vous vous permettiez d'interroger avant moi les courriers qui me sont expédiés.
En disant ces mots d'une voix tonnante, Arroyo s'était levé en saisissant le crâne de bœuf qui lui servait de siège, et il menaçait d'en briser celui de sa femme. Peut-être, sous l'influence des paroles de Bocardo, allait-il se décider à porter seul le poids de l'exécration publique s'il iie se fût souvenu à temps du scapulaire Béni à Rome.
Bocardo restait flegmatiquement assis.
— Maria Sanlisima ! s'écria la virago
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en se reculant effrayée devant la terrible colère de son mari, ne me protégei'ezvous pas, seigneur Bocardo ?
— Hum ! répondit le bandit sans bouger, vous savez le proverbe, vénérable senora, entre Tarbre et Técorce... que diable ! de petites querelles de ménage...
— Que cela n'arrive plus ! Il n'y a que deux chefs ici , dit Arroyo subitement radouci, et, avant que je ne reçoive el Gaspacho, vous allez vous charger d'une commission.
— Laquelle? demanda la femme, qui eut bien un instant l'idée de hausser le ton à mesure que sou mari le baissait : toutefois, elle réprima cette tentation.
— C'est pour l'exéculion d'un plan ma-
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gnifiqne conçu par moi, interrompit BocarJo.
— Ah ! si vous aviez autant de courage que d'intelligence! dit la virago.
— Bah !^ Arroyo a du courage pour nous deux.
— Est-ce à dire que vous avez de Tesprit pour vous et pour moi ? s'écria le guérillero cherchant à faire tomber sa colère sur un homme qui n'était pas porteur d'un scapulaire du pape.
— Dieu me garde de le penser ! répondit Bocardo d'un ton flatteur; vous êtes aussi brave qu'intelligent.
— Femme! reprit Arroyo, vous allez interroger de nouveau le prisonnier que
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nous avons fait il y a trois jours,. pour savoir enfin le but...
— L'animal chante toujours la même gamiKC, interrompit patiemment la compagne d'Ârroyo : qu'il est au service de don Mariano Silva, et qu'il porte un message à cet enragé colonel Très Villas , comme vous l'appelez.
A ce nom détesté, un nuage sombre couvrit les yeux du bandit.
— Sachez quel est ce message, enfin, dit"iL
— ' Il soutient qu'il n'a nulle importance; et savez-vous ce que j'ai trouvé dans la poche de sa jaquette quand je l'ai fait fouiller ?
— Une fiole de poison, peut-être?
m LA iuline 251
— Un petit paquet soigneusement- cacheté, au milieu duquel se trouvait, en- Teloppée dans un mouchoir de batiste parfumé, une tresse de cheveux noirs fort longs et fort beaux, ma foi !
— Ah ! vraiment ! et qu'en avez-vous fait? demanda Bocardo d'un ton ironique.
— N'en ai-je pas d'aussi longs et d'aussi noirs? reprit la virago d'un air piqué. Et qu'en puis-je avoir- fait, beau sire, si ce n'est de les jeter à la figure du messager d'amour? car c'est un gage qu'il colporte ainsi sans doute à ce colonel du diable.
— Le messager a repris sa tresse ? demanda Bocardo.
— Oui, avec empressement.
— De mieux en mieux ! répliqua Bocardo. J'avais pensé d'abord à corrompre ce messager et à l'engager à donner au colonel un rendez-vous où, au lieu de ceux qu'il attendrait, une vingtaine de nos coquins seraient tombés sur lui pour le prendre vivant. C'était douteux, et à présent, avec ce gage d'amour, on le mènera partout sans qu'il se défie de rien. Faites seulement venir cet homme et je me charge du reste. Que ferons-nous du colonel Très Villas, Arroyo?
— Nous le brûlerons à petit feu; nous J'écorcherons vif, répondit le guérillero avec une expression de joie féroce.
— Et voire femme intercédera pour lui, ajouta Bocardo.
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— Le brûler à petit feu! récorcher vif! s^écria la mégère.
Et, poussant un éclat de rire méprisant pour ces pauvres moyens de tortures, elle sortit de la tente de son mari.
Le courrier désigné sous le nom d'el Gaspacho entrait au même instant.
C'était un grand drôle, sec comme la lame d'une rapière, à Tair impudent et cynique, avec des cheveux tombant sur ses épaules en longues mèches droites et roides, semblables à des lanières de cuir noirci à la fumée.
— Parle, porteur de sinistres nouvelles, dit Arroyo avec un sombre regard sous lequel le Gaspacho se sentit frissonner, malgré sa cuirasse d'impudence.