‹ Le drame chinoisChapitre 17 sur 58 · LA CONQUETE INDUSTRIELLE. W · texte numérisé non relu

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ment, Bans retour, aux maiaB des praticiens éclairés, acceptant d'avance leur verdict, le traitement si douloureux fût-il, les drogues, les révulsifs et même, s'il le fallait, l'intervention chirurgicale. Ils pourraient à loisir jouer du scalpel et du bistouri, tailler, rogner, cautériser. Le sujet subirait tout sans un cri, sans une révolte des nerfs ou des muscles ; il rendrait grâces aux vivisecteurs et ne lésinelait pas sur les honoraires.

Aussitôt la paix conclue, les aventureux pionniers, mobilisés par des syndicats divers, avaient fait irruption dans la capitale chinoise. A la aie, ils arrivaient sur les pistes boueuses, qui en charrette, qui à cheval, d'autres à bourrique. Ils s'en goufEr aient sous la sombre porte de Hata-Mèn, puis, tournant court à gauche, poussaient intrépidement à travers les cloaques et les fanges de la rue des Légations. De ma vie je n'oublierai le coup d'oeil que présentait à cette époque le modeste immeuble d'architecture chinoise, remanié tant bien que mal à l'usage des Européens, et que signalait, en lettres d'or, aux arrivants l'inscription suivante, inattendue en pareil lieu : « Hôtel, de Pékin ! >

Ils étaient là quinze ou vingt de toutes na-

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tionalités, accourus dans l'espoir de la curée prochaine, le portefeuille bourré d'avant-projets, plans, devis et autres documents non moins persuasifs. Tous, au demeurant, sur la défensÏTe, chacun épiant son voisin avec des yeux de fauve, dans la crainte de se voir arracher le morceau convoité, concession de mine, de voie ferrée, fourniture d'armes ou monopole quelconque. Ces messieurs, dont plusieurs trimballaient arec eux femme et marmots, ne manquaient pas de se donner pour de simples globe-trotte rs ou amateurs de bibelots tares, également jaloux d'aller admirer la Grande Muraille et de collectionner des potiches. Toutefois, ils n'excursionnaient guère si ce n'est entre Thôtellerie et leurs légations respectives, prolongeant peu à peu leur séjour, jamais découragés, armés d'une confiance tenace et répétant en chœur, dans les causeries de la table d'hôte oîi les convives se communiquent les impressions de la journée : ■ La Chine va s'ouvrir ; la vieille Chine s'en va î » Cela était énoncé parfois d'un ton mélancolique, avec le regret de l'artiste qui voit une maison de rapport s'élever sut l'emplacement de la pittoresque bicoque drapée de lierre et de mousse.

tîn an plus tard, après un long voyage dans

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les provinces du Centre, de l'Oueat et du Sud- Ouest, je retiouvais mes gens autour de la table d'hôte pékinoise. Les physionomies cette foiB n'exprimaient plus seulement l'espoir mais la certitude, la joie du triomphe. Celuici avait en poche l'autorisation d'édifier se» usines ou d'exploiter son âlon, celui-1^ sa concession de chemin de fer en bonne et due forme. Les moins favorisés parmi ces messa- ^ra de paix emportaient quelque petite commande d'engins de guerre, torpilleur ou mitrailleuse. Il n'était plus question d'une Chine prête à s'ouvrir ; on ne parlait plus au futur mais au présent : i La Chine est ouverte! • Cette belle aeaurance ne laissait pas de me surprendre tant elle me semblait en contradiction avec ce que j'avais vu, ou cru voir ; car nul en Orient ne peut se vanter de n'être pas dupe des apparences. Après tout, peutêtre m'étais-je trompé. A considérer de trop près les hommes et les choses, on s'expose à juger mal ; l'observateur, par un phénomène de grossissement assez fréquent, risque de s'exagérer les obstacles et de s'alarmer pour des vétilles. Bien ne facilite la solution de certains problèmes comme de les étudier, non pas à Is loupe, mais de très loin ou de très

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haut, dans leur ensemble. A tort ou à raison, le fait est que les impressions recueillies pendant une année de séjour à l'intérieur ne me décidaient point à envisager le présent ni l'avenir BOUS des couleurs aussi riantes. Et pourtant je dois reconnaître que le voyage s'était accompli dans les conditions les meilleures : je n'avais pas rencontré, du fait de l'homme, toutes les diificultés auxquelles j'étais en droit de m'atteudre. Sans doute l'accueil avait été presque partout très froid, mais sans cesser d'être correct. Jamais je n'avais été l'objet d'une démonstration nettement hostile, à moins de tenir pour hostilités sérieuses les invectives de la marmaille, auxquelles, de temps à autre, se mêlent quelques cailloux ; mais ce sont là des gentillesses qui ne tirent point à conséquence et dont on peut obtenir un avant-goût sans qu'il soit besoin de pénétrer au cœur du pays. Somme toute, pas une seule fois je n'avais éprouvé le pressentiment d'un péril réel, imminent. La Chine s'était montrée à mon égard sinon avenante, empressée — ce qui serait trop exiger d'elle — mais en définitive pacifique et bon enfant. L'impression n'en

' Il est toujours un peu gênant de se citer

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soi-même. Cepend&at, comme il n'y a pas beaucoup de façons d'exprimer les idées sini' pies, je ne crois pas pouvoir faire mieux que de copier à ce sujet, sur mon carnet de route, dont la plupart des feuillets ont passé sous les yeux des lecteurs du Temps, la note suivante écrite en 1896, au fond du Sé-Tchouen : « La Chine ne me paraît pas devoir justifier de sitôt ces grandes espérances ; elle ne songe nullement à modifier sa ligne de conduite, à faire tomber ses antiques barrières. Elle s'efforcerait au contraire d'en élever de nouvelles. Son premier mouvement oppose à toutes les suggestions un non possumus obstiné. Cependant, objectera- t-on, la construction prochaine de chemins de fer, au Nord comme au Sud, semblerait indiquer qu'elle entre enfin, et franchement cette foie, dans la voie du progrès. Â peine est-il besoin de faire remarquer qu'il s'agit, dans l'espèce, non d'un effort spontané mais d'une nécessité subie, de concessions inévitables que la diplomatie ne lui a pas arrachées sans douleur. En revanche, il est aisé de reconnaître, à mille indices, que l'opposition systématique aux idées et aux entreprises européennes n'a pas désarmé. Ces résistances sont surtout appréciables dans

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l'intérieur. La Chine n'a rien appris, no Teat rien apprendre. •

Cet état d'âme n'est que trop manifeste aujourd'hui. La mauvaise volonté d'hier, la force d'inertie, les réponses dilatoires ont fait leur tempa. A l'heure actuelle, c'est le refus brutal, féroce. S'il est intolérable que les Chinois, passant de la parole aux acies, affirment leura répugnances par des procédés barbares, encore faut-il av.ouer que cea répugnances étaient en partie fondées. Peut-être n'eussent- elle s pas revêtu ce caractère d'intransigeance haineuse si les étrangers désireux d'introduire dans le pays des industries nouvelles avaient eu tout d'abord pour but avéré de faire œuvre véritablement créatrice, de mettre en valeur la richesse latente, le gisement inexploité. La place ne manque pas en Chine pour de grandes entreprises qui ne troubleraient en rien Je genre de vie, les habitudes, les traditions invétérées des possesseur s du sol.

On se représente parfois, et bien à tort, la Chine comme une ruche immense et pourtant trop étroite pour contenir le prodigieux essaim de jour en jour accru. Il s'en faut de beaucoup que la terre manque à l'homme. La

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population est considérable mais très înégale* ment répartie. Dans la même province on rencontre des agglomérations pullulantes et des régions à peu près désertes, ce qui ne veut point dire que le sol et le aous-sol y soient eaus valeur. C'est sur ces territoires jusqu'ici improductifs que l'Européen eût pu, sans grand danger, risquer ses premières expériences. Autre chose est de se substituer, comme on est trop souvent tenté de le faire, à des industries déjà existantes, conduites il est vrai Burvant des méthodes puériles et disposant d'un outillage suranné, mais, telles quelles, réussissant à faire vivre une collectivité nombreuse. Du moment où l'organisation du travail, si primitive soit-elle, répond aux exi- - gences du milieu, aux conditions de la vie sociale, aux coutumes et aux besoins de la population, toute tentative ayant pour objet de changer de fond en comble les errements sur lesquels tant de générations ont vécu ne serait pas acceptée sans lutte.

J'ai eu la sensation très nette de ces appréhensions populaires durant mon séjour dans l'une des provinces les plus étendues, les plus riches et les plus peuplées de l'empire, le Sé- Tchouen. Tandis que les districts de l'Ouest,

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c'est-à-dire les deux tiers de la province, restent délaisséB, occupés seulement par quelques tribus semi-indépendantes, la population, tassée dans le Centre et l'Eat, donne à sa manière et depuis une vingtaine de siècles, un assez bel exemple d'activité industrielle. L'exploitation des nombreuses salines comprises dans le vaste triangle que forment le Taag4sé- Kiang, le Min-Kiang et la rivière Sé-Tchsou est particulièrement curieuse. Le seul centre de Tsé-Liou-Tsin compte quinze cents à deux mille sociétés minières occupant, auteur des puits d'eaux-mères et de gaz minéral que la sonde révèle dans les grandes profondeuis, une agglomération de près de trois cent mil'.e âmes. Cette population, très remuante, est fort mal disposée vis-à-vis des étrangers, précisément parce qu'elle n'ignore pas que ces étrangers ont jeté leur dévolu sur son territoire. Ils y seraient à la rigueur tolérés sinon bienvenus, s'ils consentaient à se confiner dans le rôle de conseillers bénévoles. Peut-être apprécierait-on le concours d'ingénieurs qui enseigneraient les moyens de capter, en même temps que les eaux salées et le gaz naturel, les nappes de pétrole inutilisées jusqu'à présent. Mais, du jour où l'on verrait en eus des

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concurrente, la situation changerait ; ce serait la guerre ouverte.

Après tout, ces défiances, toujours en éveil, n'ont rien d'extraordinaire. Ces gens lutteraient pour l'existence. Ils n'ignorent pas que trois ou quatre usines à vapeur, avec un personnel très réduit, donneraient la somme de travail actuellement fournie par deux à trois cent mille individus. Vainement dira-t-on que la population désormais sans ouvra^ trouverait ailleurs un emploi, dans • les industries créées de proche en proche par l'initiative européenne. L'exode ne lui paraîtrait pas moins douloureux. Elle pressent qu'il y aurait un mauvais moment à passer et préfère s'en tenir, demain comme aujourd'hui, à la tâche accoutumée. Sur ce poiut elle est intraitable et repousse impitoyablement toute innovation alors même qu'elle émane d'un compatriote. Je n'en veux d'autre preuve que la mésaventure arrivée à un Sé-Tchoueunais de ma connaissance, propriétaire d'une importante saline à Tsé- Liou-Tsin. Un séjour prolongé sur le littoral l'avait familiarisé avec le progrès. Aussi s'avisa-t-il, pour son malheur, de faire venir & grande frais de Hong-Kong et d'installer dans son exploitation, à la place des vieux treuils

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mus par des baffles ou à bras, an matériel perfectionné, des pompes à vapeur. L'essai ne réussit que trop bien. Le débit de son puits tut aussitôt décuplé ; par contre, dans les puits voisins, le rendement baissait d'autant. Les propriétaires lésés signiâèreut à leur coacurrent qu'il eût à démonter ses machines, ce qui fut fait. Le plus curieux c'est qu'il prit sa déconvenue avec une philosophie parfaite, c Au bout du compte, m'avouait-il, j'étais dans mon tort. Pourquoi ne me contenterais-je pas de ce qui suffisait à mon père et à mon aïeul ? > L'incident m'a rendu rêveur. Le conflit, s'il eût éclaté du fait d'une compagnie étrangère, se fût-il terminé d'une façon aussi pacifique? C'est douteux.

Ces mêmes craintes ont été pour beaucoup dans la surexcitation signalée chez les populations marinières du Yang-Tsé, chaque fois que fut mis à l'étude le projet de rendre accessible à la navigation à vapeur, tout au moine pour un service de touage, le cours supérieur du grand fleuve. La prudence voulait que l'on s'efforçât, au préalable, de' faire comprendra aux intéressés que la mise en service des steamers sur le bas fleuve n'a pas sensiblement affecté le mouvement de la batellerie indj-

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gène et qu'il en serait de même en amoat de Itchang. Malheureusement, le langage qu'on leur tient est plutôt de nature à exaspérer leurs colères : ■ La vapeur aidant, des industries nouvelles vont éclore ; les anciens Valeurs trouveront à s'occuper dans les mines, ce qui est un métier moins dégradant que de s'atteler à la cordelle comme des bêtes de somme *. ■ Les mariniers sont d'un tout autre avis ; ils aiment mieux continuer, au grand jour, le métier dont ils vivent comme ont vécu leurs ancêtres. Ont-ils tort?

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