LES CHEMINS DE FER. SI
aérienne pour un transport de force électrique le droit de traverser son champ et surtout de jeter bas un vénérable noyer dont les branches obstruaient le passage des câbles. Vainement se mit-il en frais d'éloquence, attestant son droit, alléguant qu'il n'y avait pas eu déclaration d'utilité publique et que nulle puissance humaine ne pouvait le contraindre à sacrifier son arbre. Le chef d'équipe passa outre et se contenta de répondre : ■ Cela ne me regarde pas. Vous réclamerez plus tard, on voua indemnisera. » Et la cognée fut appliquée séance tenante au tronc du gros noyer, k la vive indignation du rural. A peine est-ii besoin d'ajouter qu'il réclama et obtint justice ; mais cela ne lui rendit pas son arbre. Ces menus incidents ne sont point rares. On admettra que ce qui arrive en Europe peut se produire eu Chine. La seule différence c'est qu'en Chine les clameurs du bonhomme eussent attiré non le commissaire, mais une plèbe vengeresse et que l'équipe et son chef eussent passé, à n'en pas douter, un mauvais quart d'heure.
Est-ce à dire que les Européens doivent renoncer à construire des chemins de fer dans l'Empire du Milieu, sous peine de provoquer
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des révolutions et des catastrophes f Kou pas. Tout est possible en Chine ; mais ■ il y a la manière i. La condition sine gua non est, pour employer une expression locale, de ■ balayer le chemin », ce qui revient à dire qu'il faut, tout d'abord, amadouer les malveillants et les grincheux, se concilier les autres, enfin préparer l'opinion publique, laquelle, dana cette monarchie eoi-disant absolue, est en fait la véritable souveraine et a toujours le dernier mot.
C'est en effet une dangereuse erreur de croire qu'il suffit, en Chine, d'obtenir une concession en règle, revêtue du sceau impérial pour pouvoir immédiatement, en toute sécurité, se mettre à l'œuvre. Nous ne sommes point ici dans un pachalik du Levant où toute résistance fléchit devant un firman du Grand Turc, mais en Extrême-Orient, dans un empire où l'action du pouvoir central sur l'ensemble de la nation est, dans la plupart des cas, purement nominale. Béputé mattre absolu de la terre et des hommes, l'empereur est, dans la pratique, rien moins qu'un autocrate. Ce prétendu despote règne mais ne gouverne guère plus qu'un souverain constitutionnel ou qu'un président de république.
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Son principal rôle consÎBte à répondre par oui ou par non aux questions qui lui sont soumises, ou même à se décharger de toute responsabilité en renvoyant l'affaire à l'examen de tel ou tel conseil plus ou moins compétent. L'initiative impériale, maintes fois affirmée jiuliB par la voix d'un véritable monarque fel que Kang-Hi, est aujourd'hui fort diminuée.
Elle n'apparaît presque jamais, sauf dans les circonstances où l'autorité de l'empereur revêt un caractÀie théoeratîque. Intermédiaire entre la terre et le ciel, il lui arrivera de prescrire spontanément des cérémonies pieuses à l'efEet de conjurer un âéau ; parfois même il s'accusera très humblement d'avoir, par sa faute et à son insu, attiré sur son peuple le courroux céleste. Il agit en pareil cas au spirituel. Au temporel, sa parole n'est qu'un écho ; les actes du souverain émanent bien moins de sa volonté que de l'inspiration de la classe lettrée, oligarchie dirigeante mais dont l'omnipotence doit cependant, pour se maintenir, éviter de blesser au vif le sentiment et les préjugés populaires. C'est ainsi que dans un pays oà l'immense majorité de la nation se désintéresse presque absolument des affaires de l'Etat, le comensus popuîi n'est pas, tant s'en faut,
Si LE DRAUE CECmOIS.
une quantité négligeable dans les relationa entre lee gouvernanta et les gouTemés.
< Balayer le cliemm >, c'est bientôt dit ; mais comment s'y prendre pour triompher des superstitions de la multitude, pour ne pas exciter la colère du Dragon, le ressentiment des bons ou malins génies qui hauteut le Bous-sol et le plein air? Le moyen est simple. Il consisterait à appliquer eu Chine, et d 2a chinoise, c'est-à-dire en en modifiant tant soit peu les formes, le procédé dont use en Europe l'enquête où chacun est appelé à formuler son approbation ou ses critiques. L'enquête de commodo et incominodo, conduite avec prudence et dextérité, donnerait, je crois, d'excellents résultats. Elle porterait bien entendu sur autre chose q\ie sur les avantages et les inconvénients matériels. La grande affaire ici, ce qu'il importe d'avoir pour auxiliaire, c'est l'immatériel, l'impondérable, la force subtile, l'influence errante. Les astrologues, les docteurs en Fong-Choué seraient conviés très sérieusement à dire leur mot sur l'entreprise, et, comme quatre-vingt-dix-neuf sur cent de ces oracles révérés sont d'aimables charlatans vivant de la bêtise humaine, on a chance, en y mettant le prix, d'obtenir d'eux an avis fa-
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vorable. C'est une question de taëls. Moyennant quoi ila proclameront que la ligne projetée, loin d'effaroucher lea puissances invisibles, auta le plus salutaire effet sur lea Fong-Choué d'alentour. Elle fixera les bons, éloignera les mauvais et assurera dorénavant la pnix et la prospérité de la province.
Joignez à cela, pour familiariser l'opinion avec ces nouveautés, une campagne adroitement menée par des agents indigènes, l'Européen demeurant soigneusement dans la coulisse. L'image, le placard, les causeries dans les auberges et dans les marchés, tous ces éléments de la publicité chinoise, seraient d'un utile emploi et l'effet comparable aux courants d'opinion créés en Europe par l'action combinée de la conférence et de la presse à bon marché. Il importe également de ne pas oublier que les Chinois, en égoïstes fieffés, adoptent volontiers ce qu'ils supposent devoir être utile moins à autrui qu'à eux-mêmes. On devrait en conséquence s'appliquer à ne jamais mettre en avant l'intérêt européen, mais à placer en évidence le seul intérêt de la Chine, en nn mot, lui c laisser la face ». Ces façons d'agir entraîneraient évidemment bien des lenteurs. A cela nous ne saurions répondre
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w LE DKAHE CHINOIS.
autre chose, sinon qu'en Chine ou n'avance sûrement qu'à pas comptés. Il est dangereux de brusquer l'allure, c'est s'exposer à des reculades fâcheuses.
Il est, au surplus, infiniment probable que les observations précédentes ne seront jamais prises au sérieux par les conducteurs de travaux publics, professionnels de la tranchée et du remblai qui méditent d'aller opérer dans cette Chine dont la plupart connaissent seulement le nom. Je m'imagine la figure étonnée d'un chef de section devant une députation de notables qui viendrait lui recommander les précautions les plus minutieuses, de façon à ne pas porter atteinte au Fong-Choué du village. Il rirait de bon cœur, et il aurait tort. Qu'il écoute gravement ces calembredaines, qu'il feigne d'en tenir grand compte. Son travail n'en sera pas retardé, et il y gagnera de conserver aa tête sur ses épaules. C'est quelque chose.
Reste un point sur lequel, à mon sens, on ne saurait trop insister. L'habileté suprême, le grand art, le plus sûr garant du succès, consisterait pour les Européens à parler le moins possible de leur civilisation supérieure, à ne jamais se poser en dispensateurs d'un sa-