LES CHEMINS DE PEB
voir ignoré de la pauvre Chine, à ne pas présenter leurs innovations comme de récentes découvertes dont ils eurent tout l'honneur, mais comme les applications de véritée très anciennes, consacrées par le temps et dont les sages de la Chine avaient jadis posé les principes, à ne pas apparaître isolés dans leur modernisme, un peu en l'air, mais appuyés fortement sur le passé, sur la tradition toutepuissante et protectrice, Nous avons dit déjà la tendance qu'ont la plupart des lettrés à revendiquer pour leurs classiques l'idée première de toutes les inTentions dont l'Occident est si £er. Ke raillons pas cet orgueil enfantin qui peut et doit nous servir ; faisons accepter le présent sous le couvert du passé. L'attitude, j'en conviens, est plutôt modeste ; maïs la grandeur du but fait oublier l'humilité des moyens.
Les premiers missionnaires, qui furent de grands politiques et qui élevèrent si haut le prestige européen fort compromis depuis lors, n'agirent point d'autre sorte. Dans la lettre, datée du 4 janvier 1601, par laquelle le P. Ricci offre ses services à l'empereur Ouan- Li, l'éminent mathématicien a soin d'afiirmer hautement son respect du vieux temps : t Au-
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tiefoia, éi-rit-il, dans sa patrie, votre serviteiit a été promu aux grades ; déjà il avait obtenu des appoint«ment8 et des dignités. Il connaît parfaitement la sphère céleste, la géométrie et le calcul. A l'aide d'instruments, il observe les astres et fait usage du gnomon. Ses méthodes sont entièrement conformes à celles de* anciens Chinois. » « Entièrement conformes ■ est peut-être beaucoup dire, Qu'importe? Il n'y a pas là trace de basse flatterie, tout au plus nn artifice de fin diplomate, sous la forme d'un hommage rendu à la vieille civilisation chinoise. Maïs que de choBes explique cette simple phrase! L'influence bientôt acquise à la cour et dans le peuple, l'homme d'Occident considéré comme le maître des secrets célestes parce qu'il affectait de n'être qu'un disciple, parce que, inconsciemment peut-être, il avait paraphrasé les paroles que tout Européen devrait avoir sur les lèvres lorsqu'il débarque en Chine, les mots du Sermon sur la montagne :
« Je ne viens pas détraire l'ancienne loi, je viens l'accomplir ! >
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LA POLITIQUE PATIENTE
On me dira que les virtuoses de la politique à longue échéance Tont,depuis quelque temps, assez vite en besogne. Maîtres de Port-Arthur et du Liao-Toung, ils viennent d'occuper militairement Kiou-Chouang et même, asauret-on, Chan-Haï-Kouan. L'achèvement du réseau mandchourieii, en dépit des retarde qu'entraîneront les troubles actuels, n'est qu'une question de mois. L'inâuenc? moscovite, déjà prépondérante dans le nord de l'empire, de l'Altaï à la mer Jaune, en recevra une impulsion nouvelle. Avant peu. Mongols et Tartaies deviendront sinon les sujets, du moins les grands vassaux du tsar blanc. Bien de plus vrai. Toutefois il importe de ne pas ou-
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blier que ces prises de possession retentiasanteB ne sont point les conséquences d'une politique improTisée, hâtive, imposée par les circonatances actuelles, dans la chaleur de cette fièvre contagieuse qui poussait les nations occidentales à l'aesaut de la vieille Chine, mais les dernières assises d'un édifice dont la première pierre fut posée il y a plus de deux eièdes. Le travail a été accompli lentement, mais sans relâche, avec l'iiiésistible vigueur que développent la foi dans une idée et la perception très nette du but à atteindre.
Dans cette expansion vers l'Orient, la Bussie n'était point mue uniquement par le désir de conquêtes et de suprématie politique qui tourmente les peuples jeunes : elle obéissait à une loi d'attraction, elle allait vers le soleil, vers la mer libre, vers le Pacifique immense et lumineux. Et ce n'était pas un exode, mais un retour, comme le reflux de la grande vague qui jadis submergea la moitié de l'Europe.
L'empire mongol, qui s'étendait des plateaux de Tartarie aux plaines du Danube, était tombé en poussière. Mais un fragment, une province, avait survécu au cataclysme ; la HuBsie se dressait au milieu des ruines, groupait peu à peu autour d'elle les parcelles dis-
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peraées, puis, lepreaaat eu aeas invetse, de l'occident à l'orient, la piste parcourue par les hordes asiatiques, reconstituait chemin faisant le colossal empire écroulé de Gengis-khan et de Timour.
Cette œuvre de patiente énergie, conduite avec une rigueur de méthode, une sûreté et une souplesse de main incomparables, nous étonne, moins peut-être par sa grandeur que par sa cohésion. Les éléments disparates en furent non pas juxtaposés mais amalgamés, intimement fondus l'ua dans l'autre. La caractéristique du mouvement longuement préparé et dont la ligne d'étapes iut jalonnée eu 1581 par le Cosaque Termak, c'est la puissance absorbante de ce peuple en marche. Aucun autre n'avait poussé à un si haut degré l'art de s'assimiler les nations soumises. Il y a là, assurément, plus que du savoir-faire, un don de nature, l'affinité de races. Quoi qu'il en soit, c'est à cette faculté maîtresse que la domination russe en Asie emprunte sa qualité distinctive, essentielle, la permanence, son aspect dès à présent harmonieux et définitif. Ce n'est point l'asservissement ni même la mise en tutelle de races inférieures, mais plutôt la réunion des membres longtemps dissé-
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minés d'une même famille. Elle s'est leasaiaie, se rassemble autoui du chef qui est non seulement le maître mais le père. Ce phénomène très apparent en Asie centrale, se reproduit à des degrés divers jusqu'au rivage du grand océan, chez des populations réputées les plua réfractaires à l'ascendant étranger. Une partie du monde jaune, inconsciemment peut-être, cède à cette attraction. Lorsqu'on observe la situation créée aux Européens dans le Céleste Empire par l'aversion irréconciliable de l'indigène pour tout ce qui ne sent pas le terroir, il est aisé de constater que le Busse échappe, dans une certaine mesure, à la réprobation générale.
L'assertion, nous le reconnaissons volontiers, semble démentie par les faits. Les détachements préposés à la protection des travaux du chemin de fer chinois de l'Est sont partout aux prises avec les bandes mandchoues ; on se bat de Port-Arthur à Moukden et jusque sur l'Amour, frontière sibérienne, où la soldatesque d'Aïgoun a dirigé sur Blagovecitchensk un bombardement, peu meurtrier d'ailleurs. La Chine, à première vue, ne paraît donc en aucune façon disposée à témoigner à la Russie plus d'égards qu'aux autres puis-
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sances. Cependant, on aurait tort de s'exagérer l'importance de ces conâits partiels, qui ne sont pas de nature à influer sérieusement sur les relations ultérieures des deux peuples.
L'ordre une fois restauré, ces escarmouches seront considérées comme de simples malentendus. La Chine reprendra vis-à-Tis de sa Toisine son attitude non pas amicale mais déférente ; la Itussie, selon toute probahilité, continuera comme par le passé à traiter la Chine non en ennemie mais en protégée. Les termes mêmes du communiqué officiel annonçant l'envoi des troupes de secours attestent que, dans la présente crise, elle a gardé tout son sang-froid, qu'elle n'entend point se départir de sa conduite à la fois très ferme dans le fond et conciliante dans les formes. Habile à ménager les apparences qui, plus que tout le reste, intéressent l'amour-propre ombrageux des Célestes, elle leur abandonne le mot pour se réserver la substance. On a soin d'expliquer dans ce document que « les troupes russes ne poursuivent aucun but hostile à la Chine, mais serviront ses intérêts en hâtant le rétablissement de la situation légale ■. La Chine est appelée le ■ grand pays voisin ■, 1' « Etat ami ». On ne confond point l'ensemble de la
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nation avec son gouvernement corrompu et criminel. Partout et toujours, cette politique modèle tend à désarmer les soupçons, les pré' jugés des masses ; elle se fait courtoise et câline pour arriver jusqu'à leur âme.
Les résultats, sans être décisifs, sont déjà appréciables. Cela ne signifie nullement que la Chine éprouve pour ses voisins du Nord une sympathie marquée, tant s'en faut. Ce qui est incontestable, c'est que le Russe est, de tous les hommes du dehors, celui dont les Chinois ont le moins horreur. A cela, plusieurs raisons : d'abord la parenté ethnique, éloignée mais réelle ; les Russes ne se font pas faute de rappeler que les deux peuples ont dans les veines du sang mongol. Ensuite, certaines analogies dans les manières, les coutumes, les façons de penser : chez l'un et l'autre, notamment, même politesse raffinée, le mépris du temps, l'observation aiguë, l'art de discerner, du premier coup d'œil, les pointa faibles d'un antagoniste. Chez le Russe, dans toutes les classes, mais en particulier dans les milieux oii se recrutent les trafiquants qui, d'année en année, pénètrent plus nombreux dans la Mongolie, le Kan-Sou et le Turkestan chinois, une grande bonhomie, une facilité
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surprenante à se plier aux habitudes du pays, à fratemiaer avec l'indigène.
C'est là un des traits les plus frappants pour le voyageur qui, venant du Sud, débarque pour la première fois dans la Sibérie orientale. Accoutumé aux préséances que s'attribuent en Extrême-Orient les représentants de la civilisation occidentale, à regarder comme autant de droits impreacriptiblee les privilèges résultant des préjugés de race et de couleur, son étonnement est grand de voir l'homme blanc et l'homme jaune, l'aborigène et son vainqueur, vivre côte à côte sous le niveau égalitaire d'une autorité vis-à-vis de laquelle ions deux ne sont que les sujets d'un même maître. Bien qui rappelle les manières tour à tour dédaigneuses et superbes adoptées couramment à l'égard des indigènes, aux Indes et dans les settleinents de Chine, la ligne de démarcation, rigoureusement maintenue entre l'Européen et l'Asiatique, le ton péremptoire de protecteur à protégé. A ce propos la petite scène suivante dont je fus témoin, durant moii séjour à Vladivostok, m'a paru tout à fait édifiante.
J'étais allé un matin présenter mou passeport et celui de mon boy chinois au visa de
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la police, ainsi qu'il est de règle pour tout nouveau venu. Cette formalité expédiée en quelques minutes, je me disposais à me retirer quand le clief de la police, officier fort aimable, à qui, la veille, j'avais été présenté par des amis communs, me pria d'attendre un instant. Il prenait pension à mon hôtel :
l'heure du déjeuner approchait ; le temps de donner quelques signatures et nous ferions route ensemble.
J'attendis, tout en observant non sans intérêt, par la porte du bureau demeurée grande oiiverte, ce qui sa passait dans la pièce voisine. Le sous-chef de police, un Bouriate au type mongolien très accusé, procédait à Visterrogatoire d'une dizaine d'immigrants qu'amenait le paquebot mensuel de la Flotte volontaire, arrivé d'Odessa dans la matinée. La casquette à la main, avec l'air timide et gauche d'écoliers sous le regard du magister, un à un ils défilaient, déclinant leurs nome et qualités, exhibaient leurs paperasses, puis, sur un geste bref, s'écartaient dourement ynv' faire place aux camarades. Dans tout ceci, rien que de très banal : ces sortes d'inspections ont lieu fréquemment sans que nul parmi les assistants y trouve matière à réflexions.
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Cependant, les ph^BionomieB si nettement trauclLées des interlocuteurs, le contraste de ces Européens à la peail blanche, aux cheveux blonds, aux yeux clairs, avec le Mongol trapu, les paupières bridées, faisaient de cette audience policière un spectacle tout nouveau pour moi. Je songeais involontairement à la façon très difEérente dont ces formalités s'accompliraient à Bombay, à Singapour, à Saigon, à Hong- Kong, où le fait de soumettre un blanc, de si humble condition fût-il, à la juridiction d'un Asiatique, bouleverserait toutes les idées reçues, où le prestige que s'arroge une minorité conquérante s'affirme jusque dans la répression des délits. S'imagine-t-on un policeman hindou mettant la main au collet d'un Anglo-Saxon qui troublerait la paix publique? Un sergent de ville annamite conduisant au poste un matelot français en goguette? Quel scandale! Les égards dus à l'Européen exigent que le délinquant ne puisse être appréhendé que par un homme de sa couleur. Le moins qu'il faille en pareil cas, c'est un constable ou bien Fandore.
Ici ces scrupules ne sont plus de mise. Tamais la pensée ne viendrait h ces braves moujiks d'exciper de leur qualité d'enfants de la